‹ Le gamin tendreChapitre 1 sur 7 · Le gamin tendre · texte numérisé non relu

Le gamin tendre

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

Dans la cour de l'hôtel, le ballon de cuir vola, jeté vers un mur. Il y rebondit, et trois petites filles, vêtues de rose, le poursuivirent de mots anglais.

Pour l'attraper, elles luttèrent corps à corps, mêlant des jambes mignonnes et des bras nus, tandis qu'auprès d'elles, un jeune homme souriait, heureux comme un adolescent peut l'être lorsqu'il joue avec des enfants jolies, un soir d'été, dans les montagnes oii le vent apporte la fraîcheur des neiges.

A l'angle d'un bosquet, sur le chemia qui tourne, un omnibus parut, jaune, large, bruyant, hissé par deux chevaux. Il s'arrêta au perron : une femme sortit de la voiture, puis un homme âgé, puis un autre, le mari, sans doute, car il surveilla le transport des malles.

« Eh! Jean, viens jouer... )^

Les fillettes roses entouraient leur ami : de nou-

veau, contre le mur, il jeta le ballon, et ce fut comme une fuite d'oiseaux qui piaillent et se battent, à la chasse d'une mouche habile en ses voltes et ses bonds imprévus.

Cependant, sur la route que l'omnibus avait parcourue, un vieux monsieur et une vieille dame cheminaient, gras, essoufflés, portant une valise. A l'angle du bosquet, le vieux monsieur s'arrêta, regarda le jeune homme, les fillettes, s'épongea le front, et dit à la vieille dame :

« Tu vois, Josépha, comme Jean s'amuse 1

— 11 s'amuse, oui! répliqua Josépha, mais je parie qu'il est en sueur... Vraiment, Hi(|uet,11 ne devrait pas courir ainsi. )>

Josépha était une femme imposante. Elle avait une face charnue et des cheveux blancs. Un petit chapeau noir s'agitait sur sa tête. A son cou, la graisse débordait, sanglée par ailleurs dans une* robe grise. Habillé d'un « complet » à rayures marron, Riquat, semblable à une pelote de laine, montrait un ventre en forme de poire sous un gilet fleuri, et, vers la nuque, des boucles grises, boucles frontières d'une calvitie.

Riquet souffla dans ses mains unies :

« Hou ! hou ! . . . Hou I hou ! . . . »

A ce bruit Familier, le jeune homme prêta l'oreille, se retourna, lâcha le ballon qu'il tenait.

LE (iAMIN TENDRE

leva les bras au ciel ; Riquet fit de même, et aussi Josépha :

« C'est nous !.

— C'est vous I

— Tu ne t'y attendais pas, hein?

— Bonjour, grand-père 1 bonjour, grand'mère î » Les lilleltes s'étonnèrent des baisers qu'elles

entendirent.

(( Il a maigri, Riquet I

— Mais non, poulette, il est plus gras... Ah 1 rien de mieux que le climat de nos Alpes pour vous refaire une bonne santé 1 »

Riquet embrassait à pleine bouche son petit-fils. Jean Lagier était imberbe, étroit des épautes. un peu vacillant et maladif. Il avait enlevé son chapeau : on voyait ses cheveux cendrés qui, en désordre, couvraient à demi son front.

« Grand-père, tu ruisselles I )> dit-il, échappant à l'étreinte du vieillard.

Riquet, vexé, se frotta les joues avec un mouchoir :

-; C'est la faute de ta grand'mère... elle n'a pas voulu prendre l'omnibus...

— Prendre l'omnibus I Eh! certes non I les places coûtent un franc... 11 n'y a pas de petites économies, monsieur Piot. je vous l'ai souvent répété... mais autant en emporte le vent I »

Parce que Josépha lui avait dit « vous », monsieur Piot eut peur, passa sa canne dans les courroies de la valise et la souleva pour se donner une contenance ; mais le concierge accourait déjà : ils le suivirent vers Thôtel.

Comme ils allaient y pénétrer, une des iillettes se campa devant eux.

« Tu ne veux plus jouer, toi?... »

Riquet prit la fillette dans ses bras : « Non, Mademoiselle, dit-il, non; Jeanne joue plus, il va rester avec nous. On vous le rendra demain... si vous êtes bien sage!...

— Gomment, ((demain»?... vous ne restez qu'un jour, ici, grand-père ?

— Oui, mon petit : tu comprends, il faut que je rentre à mon étude... N'est-ce pas, poulette?»

Il chercha des yeux son épouse, mais on l'avait conduite vers des chambres, et, comme Riquet avait coutume de laisser à Josépha les soucis de la vie matérielle, il se réjouit d'éviter une corvée.

« Si nous allions nous promener? »

Ils traversèrent un vestibule, une galerie, et se trouvèrent dans le parc.

11 s'étage par terrasses successives; des sentiers le parcourent, bordés de rosiets en fleurs. L'hôtel domine la vallée du Léman, Glarens et Montreux.

Il est posé aux flancs de ces collines qui semblent soutenir les Alpes Vaudoises. A leurs pieds, le Rhône coule et prolonge ses alluvions sous l'eau bleue du lac. C'est un paysage topographique et maniéré. De ses pointes brillantes, la Dent du Midi fixe toujours un nuage sur le ciel. Les premières ondulations du Jura roulent, à l'horizon, comme des vagues.

Admirant toutes choses, monsieur Piot sautillait, joyeux de vivre :

(( Ah! nos Alpes!... Est-ce beau, hein?... Dismoi, Jean, es-tu assez couvert, la nuit?

— Oui, grand-père.

— Bien, bien... Regarde un peu cette barque, là-bas : on dirait une mouette... Tu n'as pas eu de migraines?

— Pas une seule !

— Bravo!... Quel ciel admirable!... As-tu des amis à l'hôtel ?

— Pas encore...

— Ah!... La saison est à peine commencée, d'ailleurs... On a tort de venir si tard dans nos montagnes... Nous avons voyagé avec une famille charmante : une jeune femme, son père, et son mari...

— Je les ai vus : ils ont pris l'omnibus, eux!

— Sans doute, sans doute. Ta grand'mère est

absurde avec ses économies!... Nous avons rencontré cette famille sur le bateau, la jeune femme est fort jolie, et son père est un homme distingué, un archéologue!... Ah! comme on voit bien Montreux... ))

Tout à coup, derrière eux, la voix de Josépha éclata. La vieille dame était de fort: méchante humeur : elle avait trouvé le lit mauvais, la fenêtre mal close, le parquet humide... Monsieur Piot calma son épouse, puis, montrant les villes de la côte, qu'il nomma les unes après les autres : Vevey, Glarens, Territet, il s'écria, pris d'enthousiasme patriotique :

(( C'est un beau pays, mon pays! »

Madame Piot avait d'autres idées en tête : bonne ménagère, elle voulait compter le linge de son petit-tils^ elle entraîna Riquet vers riiôtel.

Sur le perron, ils rencontrèrent l'homme âgé qui, tout à l'heure, était sorti de l'omnibus, et monsieur Piot dit à voix basse :

« C'est le savant dont je t'ai parlé, le docteur Jansen... »

Puis, faisant un large salut :

« Eh bien, Monsieur, êtes-vous dans vos meubles?... Oui?... Tant mieux!... Je vous présente mon petit-fils. »

Le docteur Jansen plia sa longue taille, sourit

gracieusement, agita sa longue barbe grise, et s'extasia sur la beauté de la vue.

« Vue magnifique ! » dit Riquet.

Et il commençait à décrire le paysage, quand Josépha, impatienlée, l'interrompit :

K Allons, viens-tu? »

Elle détestait les étrangers, l'affirma en termes violents, puis, comme Jean était retenu dans le vestibule par les fillettes, ses amies, elle murmura :

« Henri, vas-tu lui parler maintenant de la lettre de son père ?

— Si ça ne te fait rien, poulette, je ne lui en parlerai pas aujourd'hui », répondit Riquet.

Et il soupira, subitement attristé, baissant la tête comme un écolier pris en faute.

Madame Piot avait soupiré, elle aussi, mais elle pinça les lèvres et reprit :

u Je te conseille de lui en parler à présent ; mieux vaut en linir !

— A présent?... Oh ! Josépha, je t'en prie, permets-moi de ne lui en parler que ce soir, avant de nous coucher !

— Gomme tu voudras ! Tu es le maître... Chut! Le voici... »

Et Josépha se mit à compter le linge de son petit-fils, tandis queffondré sur une chaise,

monsieur Piot observait la vallée et clignait des yeux.

Il était notaire à Genève. Sa famile avait donné, jadis, de nobles syndics à la cité huguenote; orgueilleux de telles gloires, les Piot, depuis un siècle, s'étaient mariés entre eux, et ces unions aristocratiques, mais dangereuses pour la santé d'une race, furent la cause des drames qui troublèrent l'existence du couple obèse et débonnaire.

Jean-Louis-Henri Piot épousa sa cousine Josépha Piot. Ils eurent deux enfants, deux filles. Irène, l'aînée, naquit avec une jambe trop courte; la cadette, Maud, fut toujours mélancolique... A l'âge de la puberté, son état nerveux donna de graves inquiétudes. On consulta le médecin. Celui-ci, le docteur Lagier, était un ami de Riquet depuis le collège ; mais madame Piot le traitait comme un être inférieur, car aucun de ses ancêtres n'avait été syndic. Il conseilla de marier Maud. Il avait un fils; il l'amena chez les Piot : six mois plus tard, malgré l'opposition de Josépha, qui refusa de doter sa fille, mademoiselle Piot devint la femme du peintre Frédéric Lagier, — mésalliance dont s'inquiéta l'aristocratie genevoise.

Riquet se réjouit de ce mariage, mais il ne devait pas s'en féliciter longtemps : un jour, en

effet, on apprit que Maud était devenue folle. Cette catastrophe n'étonna personne : la famille Piot était habituée à la démence. Josépha fit une scène terrible à son époux que, seule, défendit Irène, la fille aînée, laide, boiteuse et romanesque. Frédéric Lagier pensa mourir de chagrin : il adorait sa femme; et sa douleur s'accrut encore quand il s'aperçut que Maud était enceinte. Au troisième mois de la grossesse, brusquement, la malade guérit. Elle accoucha d'un fils, fut sa nourrice, puis, dans la semaine où Ton sevra l'enfant, redevint folle.

Ce cas pathologique fut interprété dans les salons de la ville par le véhément pasteur Maubel, cousin germain de Josépha, qui déclara « impie » le mariage avec une démente, cita l'Ancien Testament (quelle douceur!), les congrès d'hygiène (quelle érudition!) — et l'on applaudit à ces discours.

Les années passèrent; le docteur Lagier mourut, laissant à peine dix billets de mille francs en héritage à Frédéric ; monsieur Piot recueillit son gendre, Irène s'improvisa garde-malade. C'est alors qu'une nouvelle grossesse, qui amena la répétition des mêmes phénomènes, — guérison et rechute, — fit bondir d'horreur les dévots et le consistoire. Le clan des Piot tint conseil : il délégua auprès de

16 LE GAMIX TENDRE

Josépha le pasteur Maubel, qui persuada à sa cousine, au nom de la morale et de la religion, qu'il fallait enfermer Maud, pour la séparer de son mari.

« Cet homme est un satyre ! »

Madame Piot promit de parler à Frédéric. Elle lui parla, en effet, mais il s'opposa nettement à ce que l'on internât sa femme; Irène prit le parti de son beau-frère avec trop de véhémence ; Josépha se fâcha, prononça des paroles hautaines : l'âme des nobles syndics qui ont régné sur Genève ressuscita dans son âme autoritaire, revécut dans sa voix. Enfm, après trois semaines de lutte, Frédéric quitta la maison de madame Piot et jura de n'y plus revenir. Gomme il n'avait pas d'argent et qu'un peintre ne peut réussir en province, il emmena sa femme à Paris ; mais, cédant aux supplications de son beau-père, il laissa ses deux fils à Genève.

Pour se venger de l'insulte que ce départ avait jetée à son orgueil, madame Piot rendit la vie insupportable à sa fille aînée. Le pasteur Maubel aida volontiers sa cousine dans cette œuvre. Parce qu'Irène n'allait jamais au temple, il la détestait. Avec vertu, il insinua que l'affection de la jeune femme pour Frédéric était trop violente pour n'être pas un péché. Des calomnies coururent la ville,

LE GAMiy TENDRE 17

e'i, tout en les réfutant, Josépha s'en fit récho. Riquet essaya en vain de protester.

(* Tais-toi! tu es seul responsable», lui répondait son épouse.

Et il se taisait.

Persécutée, haïssant Genève et sa geôle, Irène, un matin, après une discussion plus tragique qu'à l'ordinaire, s'enfuit sans savoir ce qu'elle faisait, et rejoignit son beau-frère à Paris.

Devant cette nouvelle catastrophe, monsieur Piot versa de chaudes larmes.

« Pourquoi pleures-tu? fit Josépha. Nous n'avons jamais eu de filles, nous avons deux fils! »

Et, peu à peu, parce qu'il aimait la bonne chère et son bureau confortable, Riquet admit que sa femme avait raison. lî reporta toute son affection sur les deux enfants laissés à sa garde.

Le premier-né. Etienne, garçon robuste, devint le favori de Josépha. Quand il eut seize ans, on l'envoya au Polytechnicum de Zurich, afin qu'il se préparât au métier d'ingénieur. Son frère cadet, Jean, avait une santé délicate ; de continuelles migraines l'empêchaient de fixer longtemps son esprit sur le même sujet: il était chétif. aimable et tendre ; monsieur Piot l'adorait : c'était vraiment son petit-fils, l'enfant de sa faiblesse.

A Paris, Frédéric Lagier luttait contre la misère :

18 LE GAMIN TENDRîî

ses toiles ne se vendaient pas, la maladie de sa femme le troublait dans son travail. Il eut encore deux filles jumelles qui naquirent idiotes à demi. Après leur naissance, Maud fut lucide pendant treize mois; mais, guérie, elle semblait plus triste que lors des crises oii parfois la gaieté illuminait ses yeux vagues. En secret, monsieur Piot écrivait à son gendre et lui envoyait un peu d'argent, — ce qu'il pouvait économiser sur les bénéfices de son étude, car Josépha tenait les clefs du coffre-fort. — En secret aussi, monsieur Piot parlait de Maud et de Frédéric ; mais il le faisait de telle sorte qu'on aurait dit un conte de fée. Heureux, choyé, aimé, Jean pensait rarement à son père, comme à un étranger qu'il rencontrerait un jour, peutêtre...

Le pasteur Maubel, devenu la boussole spirituelle de madame Piot, obtint pour Etienne un emploi d'ingénieur à la Société des Explosifs français. Etienne quitta la Suisse; Josépha s'occupa davantage de Jean, et les deux époux s'efforcèrent si bien d'éviter à leur petit-fils toute tristesse que jamais il n'avait souffert avant d'échouer à son baccalauréat.

Il voulut se représenter à la session d'octobre ; sa santé s'altéra; bientôt les médecins l'envoyèrent à la montagne, lui défendant d'ouvrir un livre, et c'est Là, dans cet hôtel qui domine le lac de

Genève, que venaient le rejoindre monsieur et madame Piot. La veille, ils avaient reçu une lettre de leur gendre; elle les attristait tellement que Josépha elle-même avait envie de pleurer.

« Qu'est-ce que vous avez? fit Jean, qui entrait dans la chambre.

— RienI répondit monsieur Piot.

— Mais si, vous avez quelque chose... Tu n'es pas malade, grand-père?

— Non, mon petit, je ne suis pas malade... Je suis heureux d'être ici, avec toi. bien heureux...

— Et moi, donc!... Voilà huit jours que nous sommes séparés... Huit jours, c'est long...

— La blanchisseuse vole ! annonça Josépha. Il manque une chemise de nuit, c'est honteux ! »

Et Jean dut s'occuper de son linge.

Riquet demeurait assis, les jambes allongées vers la fenêtre ; un rayon de soleil les chauffait, et, malgré son chagrin, le notaire aima la vie : ses pouces tournèrent d'un mouvement machinal. Monsieur Piot subissait les volontés de son corps, et son corps était ordinairement joyeux ; on peut expliquer ainsi la faiblesse des hommes obèses, arthritiques et beaux mangeurs.

Les vibrations pesantes d'un gong ébranlèrent les murs.

« Qu'est-ce? » dit Riquet en sursautant.

C'était le signal du dîner : monsieur et madame Piot rentrèrent chez eux afm de procéder à leur toilette ; Jean s'habilla non sans une certaine coquetterie, et, quelques minutes plus tard, il retrouva ses grands-parents au vestibule de l'hôtel.

Ce vestibule était vaste, divisé en deux parties : Tune donnait accès aux bureaux, l'autre formait salon et ses portes s'ouvraient sur une galerie vitrée, jardin d'hiver ou promenoir pour les jours de pluie. Des rideaux rouges voilaient les fenêtres, filtrant une lumière gaie qui animait le teint des femmes : on dînait à sept heures et le soleil n'était pas encore couché.

Le vieillard à la belle barbe grise, le docteur Jansen, salua monsieur Piot. Des paroles courtoises furent échangées. Un homme malingre arriva.

« Mon gendre, monsieur Robert Berlier... »

D'une voix maussade, laide comme ses moustaches jaunes et ses yeux d'albinos, monsieur Berlier dit :

« Elle n'est pas encore descendue... naturellement ? »

Et, sur un signe négatif de son beau-père, il haussa les épaules et se hâta vers la salle à manger.

Josépha brûlait de le suivre, elle battait du

LE CxAMIN TENDRE 21

pied les mosaïques du sol ; mais monsieur Piot ne la voyait point : il entretenait le docteur Jansen des archives qui se trouvent au pays de Gex. Monsieur Piot s'efforçait toujours de parler aux gens comme s'il eût partagé leurs sentiments, leurs goûts intimes.

Cependant une jeune femme s'avançait. De loin, Jean vit qu'elle avait les hanches assez fortes, la taille étroite dans une robe blanche ; quand elle s'approcha, son visage parut d'une extrême finesse : les traits d'une vierge sur un vitrail d'église.

« Tu es en retard, Madeleine ! » murmura le docteur Jansen.

Oubliant les Piot, il prit le bras de sa fille et s'éloigna.

« Jolie, hein? » dit Riquet.

— Allons-nous diner, maintenant? » fitJosépha.

Dans la salle h manger, des sommeliers se hâtaient vers des buffets ; autour des tables brillantes, les vêtements des convives traçaient des lignes, et le cliquetis des fourchettes s'unissait en notes hautes au ronflement des voix. Jean était assis entre monsieur Piot et le docteur Jansen; la barbe grise du savant, une barbe soignée, admirable, passait à chaque instant devant le profil de madame Berlier,

Madeleine tenait ses yeux baissés : les cils augmentaient de leur ombre le cerne des paupières Jean se plut à la regarder. Depuis une semaine, il vivait une vie nouvelle. Un peu timide parmi la foule des touristes, mais heureux d'être libre, il écoutait les propos des uns et des autres, ne contredisant personne, admirant la désinvolture des hommes et la beauté des femmes. Les femmes... Elles éveillaient en lui des pensées très pures, mêlées de romances et de sonnets; il aimait le bruit de leurs robes, les parfums qui les enveloppaient et, de leur seule présence, il était joyeux, bien qu'il ne trouvât que peu de mots à leur dire.

Après le dîner, les habitants de l'hôtel se dispersèrent. Monsieur Piot, fatigué par le voyage, s'étendit dans un fauteuil , au vestibule . Madame Piot monta dans sa chambre, afin de surveiller la servante qui faisait les lits, afin surtout d'exercer un peu son activité infatigable.

Riquet dit quelques phrases à son petit-fils, puis s'assoupit comme il avait coutume aux heures qui suivaient les repas. Il soufflait doucement, baissait la tête; quand son menton heurtait sa poitrine, il promenait autour de lui un regard étonné, se rendormait aussitôt. Alors Jean sortit, gagna les jardins : les senteurs du soir étaient

venues jusqu'à lui, provocantes, par la porte de la galerie.

Sur le ciel, trois étoiles faisaient un triangle ; les gorges boisées se comblaient de brumes ; un son de cloche monta d'une église, lent et plaintif, et, pour mieux l'entendre, Jean se dirigea vers les terrasses. Il s'assit sur une chaise qu'il avait portée là, l'autre jour, et se mit à rêver à ses désirs.

Cet adolescentdésirait beaucoup dechoses. Quand la nuit tombe, on est héroïque, on adore les femmes sans aucune timidité, on est courageux, hardi, et l'on possède ce que l'on souhaite. Jean posséda ce qu'il souhaitait, il écouta les cloches. Elles se turent, leurs voix persistèrent dans sa mémoire: la sensation mourait en lui par étapes; elle était dans son àme la pierre dans l'étang.

Il se souvint qu'il avait échoué à son baccalauréat : il détesta les professeurs qui lui avaient posé des questions ineptes, regretta les heures perdues à flâner, envia son frère Etienne pour la belle énergie dont il faisait preuve, et se plaignit lui-même. Il eut une angoisse, sans cause précise, sans point douloureux qui se fixe; ilse vitcondamné à passer toute sa vie entre monsieur et madame Piotj qu'il aimait infiniment et qui pourtant ne suffisaient plus à son cœur, dans cette ville de Genève, propre et jolie, mais qui ne savait pas

fournir à ses yeux les décors rêvés. Il fut triste. La tristesse s'évanouit comme le son des cloches; le ciel planait, des brumes glissèrent, et Jean, à voix basse, récita les vers de Musset :

Un soir, nous étions seuls, j'étais assis près d'elle...

Tandis que le saule, le clavecin, les marronniers nécessaires se groupaient devant ses yeux, il aperçut une robe blanche sur le chemin, et, malgré qu'il reconnût la fille de monsieur Jansen, ce fut comme un fantôme : l'héroïne de Musset, peut-être.

Accoudée au mur, devant la plaine et les rives du lac qui se déroulaient, pailletées de flammes, Madeleine songeait à cette île de Stalimène, que son père avait visitée, l'an dernier, pour y chercher les ruines d'un temple. Elle se rappelait encore les heures passées auprès de la grève et des petites vagues de l'Archipel, avec Paul Brémond, son amant-fiancé, qui mourut plus tard, si tristement, en Italie. Durant deux mois, à Stalimène, Madeleine avait vécu le roman attendu depuis longtemps, depuis la première nuit de son mariage : car il y avait eu alors, entre elle et monsieur Berlier, une de ces ruptures que la hâte impérieuse provoque trop souvent. De cette rup-

ture, monsieur Berlier ne s'était point ému : il était orientaliste, et la gloire de son beau-père, archéologue fameux, lui fut une compensation suffisante. G'estpourquoi Madeleine avaitespéré comme une revanche l'aventure dont Paul Brémond fut le héros. Madeleine, pourtant, ne devint pas sa maîtresse : elle craignit une déception nouvelle ; et il se plut à l'aimer sans violence devant l'horizon de cet Archipel lyrique. Mais leurs bouches se connurent et leurs jeux puérils furent de telles voluptés qu'on ne pouvait en imaginer de plus belles... Accoudée au mur et regardant la plaine, madame Berlier pensait à Paul Brémond, mort, si tristement en Italie, avant qu'elle lui eût appartenu, — et, aux lèvres de la jeune femme, montèrent les strophes :

Un soir, t'en souvient-il, nous voguions en silence....

Tandis qu'elle murmurait les beaux vers liquides, Jean achevait le Saitle, et contemplait le fantôme penché vers la vallée où les rives du lac se déroulaient, pailletées de flammes. . .

« Madeleine, où es-tu?»

C'était la voix du docteur Jansen : Madeleine se tourna pour répondre. Au même instant, sur le perron de l'hôtel, Josépha criait :

« Jean ! . . . Jean ! . . . »

11 se leva : Madeleine le vit, eut un geste effrayé et s'enfuit, irritée contre le témoin de sa tristesse.

« Hou! hou!... Hou! hou!... faisait monsieur Piot, soufflant dans ses mains unies.

— Voilà, grand-père!... »

Et Jean rejoignit les deux vieillards.

11 ne pensait plus à son haccalauréat, ni à son frère Etienne, et gaiement, se moqua de Riquet :

« As-tu bien dormi, grand-père? »

A cette plaisanterie, qui se répétait chaque jour, monsieur Piot avait coutume de répliquer :

« Ce n'est pas vrai, je n'ai pas dormi! »

Mais, ce soir-là, il se tut, et Josépha prononça, solennelle :

<( Nous avons à te parler, mon petit... Viens avec nous dans notre chambre, nous y serons mieux pour discuter de choses sérieuses.

— De choses sérieuses, grand'mère?...

— Oui, mon petit... de choses très sérieuses! » Du regard, Jean interrogeamonsieur Piot ; Riquet

lui fit signe d'obéir à Josépha, et ils traversèrent le vestibule, oii, devant des verres et des bouteilles, monsieur Berlier ergotait avec un savant allemand, Alex Claudius, l'inventeur de la « dégénérescence latine ».

Sur les marches de l'escalier, Jean se demandait ce que sa grand'mère voulait lui dire : sans doute, il s'agissait de leçons pour préparer le baccalauréat, ou encore d'une cure que les médecins allaient lui imposer.

Après avoir allumé les bougies de sa chambre, madame Piot dit à Riquet :

(( Maintenant, il faut lui parler! »

Alorsmonsieur Piot prit dans la poche de son veston un gros portefeuille, il en tira une lettre, mit sur son nez des lunettes cerclées d'or, toussa deux fois, se renversa en arrière contre le dossier d'une chaise, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire pour recevoir ses clients, et, d'une voix un peu tremblante, il commença :

« Mon chéri, quand nous sommes arrivés, aujourd'hui, je n'ai pas voulu hâter ce moment par de tristes paroles. Il est un temps pour tout, comme on a coutume de dire, avec raison du reste... »

Pendant ces préambules, Jean s'était occupé d'une fêlure qui déparait l'ongle de son pouce. Aux mots : « tristes paroles », il releva la tête; les visages de monsieur et madame Piot étaient si perplexes qu'il s'en inquiéta.

« Tu vas avoir dix-huit ans bientôt. Ton père nous écrit... »

Jean avait froncé les sourcils : le notaire s'arrêta. « Tu sais, reprit monsieur Piot, que ta mère souffre d'une maladie qu'il est difficile de qualifier... Cette maladie... cette maladie... » Jean pensa :

(( Je sais, ma mère est folle... »

Josépha vint au secours de son mari :

« La maladie nerveuse de ta mère, Jean, a ceci de particulier, de surnaturel, dirais-je — bien que les médecins prétendent le cas bizarre, mais non inconnu, — a ceci de surnaturel qu'elle cesse à la naissance d'un enfant pour recommencer à la date du sevrage. Ton père nous écrit pour nous annoncei^ l'arrivée .d'un pauvre petit être, qui est né avant-hier, et monsieur Lagier prend prétexte de cet événement pour nous demander de te rendre à ses soins, cet automne, après ton séjour dans les Alpes.

— Ah ! fit Jean.

— Hélas! » soupira monsieur Piot.

Et madame Piot continua :

« Oui... Tu as déjà compris^ sans doute, que nous ne ne vivons pas en bonne intelligence avec ton père. Sa conduite nous a paru peu chrétienne; nous lui avions donné, après ta naissance, des conseils qu'il n'a pas suivis; il nous a manqué de respect, et ta tante Irène nous fut enlevée, en

LE GAMIX TENDRE 20

cette occurrence, par une sympathie exagérée pour son beau-frère, sympathie vraiment inconvenante^ et presque scandaleuse...

— A quoi bon ces détails, Josépha? interrompit Riquet, tu reviens sur des querelles trop vieilles; voici la situation... »

Et monsieur Piot s'efforça de narrer le drame en termes prudents, mais il s'aperçut qu'il est difticile de raconter avec peu de mots une histoire, et les yeux de Jean, fixés sur lui, augmentèrent encore son émotion. Il s'attendrissait, sa voix devenait chevrotante, il dut s'arrêter; Josépha en profita :

« Le caractère de Frédéric est intolérable ! C'est un homme altier, plein de morgue, et qui méprise la loi du Seigneur!... Songe un peu, Jean,, que, grâce à lui, notre fille Irène nous a dit des paroles outrageantes quand nous avons conseillé démettre ta mère dans une maison de santé...

— Josépha 1 »

Monsieur Piot était indigné contre son épouse. Jean serrait les lèvres comme s'il avait envie de pleurer.

« Eh quoi! fit Josépha, tu n'arrives pas à t'expliquer... Il faut cependant...

— Ecoute, poulette, si je lisais la lettre de Frédéric, ce serait peut-être le meilleur moyen... »

Madame Piot acquiesça. Riqu et sortit la lettre de l'enveloppe, la déplia : une grande écriture à paraphes la couvrait; au bas de la page, il y avait une tache d'encre.

Frédéric Lagier racontait la naissance de son dernier enfant. Il parlait d'Irène, la bonne compagne, l'amie dévouée, et des deux sœurs idiotes que Jean ne connaissait pas.

Puis des phrases violentes, déclamatoires, attaquèrent les Piot, le christianisme, les protestants, le pasteur Maubel ; et ces tirades s'achevaient en un paragraphe bref où Frédéric Lagier annonçait qu'il avait vendu un tableau et qu'il désirait garder son fils auprès de lui :

« Maiid aura encore trois ou quatre 77iois de lucidité^ écrivait-il, et notre servante Marthe est assez habituée à soigner sa maîtresse pour que je puisse ï)!^ absenter sans crainte. Nous irons en Suisse, Irène et mof, dans une quinzaine de jours. Là, je verrai Jean et, s'il ne s'y oppose pas, je compte remmener à Paris, au mois d'octobre : j'ai vraiment besoin de sa gaieté. Je serais heureux de vous voir, vous aussi, cher monsieur, mais je tiens à vous avertir que je me refuse absolument à rencontrer madame Piot... »

A ces mots, Josépha bondit hors de son fauteuil, et cria, serrant de ses deux mains sa grosse poitrine :

« Les misérables!... Est-ce que je leur ai jamais fait aucun mal?... Est-ce que je n'avais pas raison?... x\hî la belle idée vraiment de garder chez soi une folle incurable î...

— C'est ta fille, Josépha, fit monsieur Piot, c'est ta fille !

— Eh! c'est justement parce qu'elle est ma fille!... On m'a désobéi, qu'en est-il résulté?... Maud a eu trois enfants, et ces pauvres créatures souffriront toute leur vie... Mon gendre attaque le pasteur Maubel!... Eh bien, je l'approuve, le pasteur Maubel : ce n'est pas la place d'une vierge, cette maison habitée par la folie, et quelle folie!... une folie impudique ! »

Monsieur Piot se dressa, faisant face à son épouse :

« Tais-toi, Josépha ! N'as-tu pas honte de parler ainsi? »

Il y eut un silence. Josépha et Riquet regardèrent leur petit-fils que bientôt ils ne verraient plus.

Jean s'était pris la tête à deux mains : il lui semblait qu'une charrue passait dans son cerveau. Les mots à demi compris qu'il avait entendus

dans les années précédentes, les confidences de monsieur Piot lui revenaient à la mémoire. Jusque-là, il savait que sa mère était folle, mais il se l'imaginait très poétique : une Ophélie couronnée de Heurs. Elle était si belle, avec ses cheveux blonds et ses yeux glauques, dans ce tableau où son mari l'avait peinte, près d'un étang, sous un ciel gris, avec deux lys et une onde enroulée aux plis de sa robe. Et maintenant, Jean apprenait que sa mère était folle d'une folie honteuse... Honteuse, pourquoi?... Il ne savait, mais la voix de madame Piot avait été si méprisante 1...

Il serra plus fort sa tête dans ses mains ; il avait grande envie de pleurer, de faire beaucoup de bruit pour être soulagé, comme autrefois, par des sanglots.

Monsieur Piot se mit à genoux devant son petitfils. Jean voulut sourire. Madame Piot murmura :

« Il ne faut pas t'affliger, mon garçon... Tu vois ce que dit ton père : si tu ne veux pas le suivre, tu pourras rester avec nous... et nous en serions heureux, va, je t'assure...

— Oh I oui », fit monsieur Piot.

Jean se leva :

« Non, grand'mère, dit-il, je te remercie... tu es très bonne, mais je suivrai papa... il est

trop malheureux... je te demande pardon de te faire de la peine... »

Et il partit. Dans sa chambre, il sanglota comme un enfant.

Quand la porte se fut refermée, monsieur Piot murmura :

« Il a raison... C'est un brave cœur! »

Madame Piot, qui défaisait péniblement sa robe, toisa monsieur Piot.

« Tais-toi! dit-elle. Tu es responsable de tout! >>

Et Riquet ne répondit pas.

<■( Engourdies par l'hypnose que leur procure le passé, vos races se meurent, oui, Messieurs, se meurent de dégénérescence spinale... »

Dans la cour de l'hôtel, incommode mais ombreuse, Alex Glaudius, l'inventeur de la «dégénérescence latine », réfutait longuement une théorie de monsieur Berlier. En l'écoutant, monsieur et madame Piot attendaient le départ de l'omnibus ; Jean contemplait xMadeleine ; elle regardait les pointes de ses souliers blancs où, tout à l'heure, une goutte de café avait imprimé sa flétrissure.

« Mais, monsieur Glaudius, les mots que vous employez là sont peu précis, et il conviendrait de les définir! » interrompit Berlier.

Dans un groupe, des rires fusèrent, gammes de « ah! ah !... », hoquets de gaieté. Madame Piot fit volter son buste pour dévisager les auteurs del cette joie bruyante. Il y eut tout un éveil d'orfè-» vrerie au long d'une chaîne et de petites breloques!

LE GAMIX TENDRE àO'

tintèrent aux lianes volumineux de Josépha. Elle se pencha vers Jean :

« Dis-moi, quelle est cette dame? Elle s'amuse de stupidc façon I

— Madame Chauvelin, grand'mère. »

Madame Chauvelin, en effet, s'amusait infiniment. Trois hommes lui tenaient des propos scabreux, et la joie rendait plus singulier le contraste de ses cheveux étranges (blanc d'argent) et de son visage puéril. Heureuse, elle souriait comme sourient les jeunes belles dans les vieux cadres.

« Est-elle seule ici? » interrogea madame Piot, en souhaitant que madame Chauvelin ne fût pas une femme honnête.

Jean dut montrer à sa grand'mère monsieur Chauvelin, dont les traits fatigués essayaient une grimace complaisante, et, comme Josépha s'obstinait, il lui conta l'aventure de ce couple bizarre,

(( En vérité ! dit-elle, à soixante ans, il a éppusé une fille mineure... Est-ce Dieu possible! »

Dominant les rires, la voix d'Alex Claudius et celle de Berlier se mêlaient, criardes. A la première accalmie, le docteur Jansen murmura, si bas qu'on l'entendit à peine :

« J'ose dire, Messieurs, que vous défendez fort mal des thèses inexactes. Il faut se garder de

prendre parti dès le début d'une discussion. Tous deux, vous avez pris parti avant même que de réfléchir, oui, et cela est fort naturel... »

Quelques minutes encore, monsieur Jansen parla. Quand il se tut, Alex Glaudius et Berlier se levèrent, quittèrent la cour afin de ne pas être gênés dans leur querelle. Monsieur Jansen n'essaya pas de les retenir.

Madeleine feuilletait un livre, ses doigts glissaient entre les pages, et Jean se rappelait certaines attitudes hiératiques oii les mains de la Vierge Marie s'attardent à la tige d'une rose que contemple l'Enfant Jésus.

Madame Piot, ayant consulté sa montre, dit :

« Nous partons dans cinq minutes!... Je vais donner les pourboires. »

Et, comme elle se dirigeait vers l'hôtel, monsieur Piot s'approcha de son petit-fils :

« Si tu savais, mon chéri, comme je suis triste!... Pour la première fois, je regrette d'être notaire, pour la première fois, je le jure... J'ai deux testaments à rédiger, cette semaine... Enfin... nous reviendrons, et nous passerons huit jours avec toi... »

Jean serra la main que lui tendait monsieur Piot :

(( Grand-père, dit-il, je suis malheureux...

LE (;amin tendre 3T

— Il ne faut pas, mon chéri !

— Si, si... Je suis malheureux, parce que je^ n'ai pas assez de chagrin... Hier, en vous quittant^ j'ai pleuré, mais je n'ai pas pleuré très longtemps, et maintenant je pense à autre chose... Je ne suis pas sérieux; c'est très vilain d'être ainsi, et je voudrais me corriger.

— Mais non... c'est de ton âge! fit Riquet, ému jusqu'aux larmes. Je ne veux pas que tu t'affliges : tu as une santé délicate... Soigne-toi pendant que tu es jeune, mon petit ; tout s'arrangera, je te le promets I... »

Jean secoua la tête : il se reprochait son insouciance et d'avoir admiré les mains de Madeleine.

« Je t'aime beaucoup, grand-père, beaucoup... plus que je ne peux le dire.

— Mon cher petit I... »

Au perron, Josépha jaillit de la porte :

(( En route, Riquet, en route ! »

Monsieur Piot prit congé de monsieur Jansen et de Madeleine, étreignit son petit-fils, que Josépha embrassa. Le couple monta dans Tomnibus, avec quelque peine. Le concierge salua, les chevaux s'ébrouèrent en ruant.

« Au revoir, au revoir, à bientôt î »

Et la voiture disparut derrière le bosquet.

Quand il se retrouva seul dans la cour, Jean eut d'abord une impression de solitude, presque un «ffroi, puis, tout à coup, il se sentit joyeux : les chagrins étaient partis avec les deux vieillards; monsieur Lagier n'arriverait pas avant quinze jours, quinze jours!... Téternité pour un adolescent... Il se reprocha ces pensées ingrates. x\fin "d'être sérieux, il s'assit auprès du docteur Jansen.

Henrik Jansen était Norvégien, mais depuis vingt ans il avait quitté son pays, chassé par le froid et par une acariâtre épouse. Quand elle mourut, monsieur Jansen rentra dans sa ville natale, où il fut heureux de voir sa fille plus belle qu'il ne s'y attendait, et point semblable aux vierges décolorées du Nord. Il bénit l'aïeule espagnole dont le sang avait bruni les paupières et les cheveux de Madeleine, et repartit avec la jeune fille vers TOrient. Dès lors, ils vécurent ensemble, étroitement unis, et leur tendresse n'avait pas diminué quand Madeleine s'était mariée.

Bienveillaut et affable, monsieur Jansen se plut à causer avec ce jeune homme, qui était venu s'asseoir auprès de lui comme s'il eût cherché sa protection.

« Votre grand-père doit être charmant, monsieur Lagier?...

If

— Oh! oui, Monsieur!

— Vous regrettez, sans doute, qu'il vous ait quitté?

— Oh! oui. Monsieur! »

Ainsi répondait Jean, et il enrageait de ne trouver d'autres phrases que ces « Oh ! oui, Monsieur ! » qu'il sentait ridicules : il aurait voulu briller devant le père d'une femme si jolie.

Le vieillard reprit sa lecture, et Jean essaya de s'intéresser aux articles profonds du « Journal de Genève », mais bientôt, négligeant la gazette, ses yeux s'amusèrent des gestes qui peuplaient la cour : Alex Glaudius et Berlier faisaient les cent pas; les trois petites filles jouaient à la balle; madame Ghauvelin s'éloignait vers les terrasses, entourée par ses amuseurs et suivie de son vieux mari.

Jean compara cette silhouette à la beauté de Madeleine. Madame Berlier s'était levée; elle parlait à son père. Le docteur Jansen se leva lui aussi.

« Monsieur Lagier, dit-il, voulez-vous me faire un grand plaisir?... C'est l'heure oii je me promène avec ma fille, mais je suis un peu fatigué aujourd'hui; vous êtes seul : vous seriez tout à fait aimable de tenir compagnie à madame Berlier... n

Madeleine rougit, baissa les yeux, traça des lignes sur le sable avec le bout de son ombrelle, et Jean, timide, troublé, proposa de faire une promenade qu'il connaissait, dans un vallon voisin.

(( Gomme vous voudrez î » répondit Madeleine.

Ils traversèrent la cour où de jeunes Anglais avaient installé un cricket en miniature. Les fillettes appelèrent Jean, lorsqu'il passa près d'elles :

« Dis, toi, Monsieur, tu ne veux pas t'amuser? »

Il fit semblant de ne pas les entendre ; il se promenait avec « Lucie », l'héroïne de Musset, et, comme une vieille mendiante tendait la main, il lui donna tout l'argent qu'il avait dans sa poche : trois francs quarante...

La route se perdait dans les champs, se divisait en sentiers. De temps à autre, un bruit de marteau sonnait : sur le coteau, on bâtissait une maison. La robe de Madeleine était mauve, sinueuse; à la taille, flottaient deux larges rubans noirs.

Jean avait allumé une cigarette :

(( Vous ne craignez pas la fumée, Madame? »

Madeleine affirma qu'elle ne la craignait pas et montra, sur les Rochers, la forme d'un nuage : les ailes et le cou d'un cygne.

Ils entrèrent dans un petit bois Parmi les broussailles, ils virent des bancs rustiques. Derrière les

branches, un hamac profila sa courbe : une belle femme brune qui se balançait dévisagea les promeneurs, et un jeune homme, à côté d'elle, se mit à siffler pour paraître indifférent.

« Est-ce que vous connaissez cette dame? fit Madeleine.

— Oh î non... Elle n'est pas convenable!

— Ah I vraiment?...

— Oui... on l'appelle la dame du hamac... elle est seule ici... »

Tout à coup, il y eut au-dessus d'eux un bruit de crécelle, puis un hurlement, et le funiculaire se hissa par sursauts brusques au long des rails.

]\Iadeleine leva la tète, fit un faux pas.

« Attention ! Madame, je vous en prie... »

Et Jean se mit à marcher au bord du sentier qui longeait un ravin.

(( Mais vous allez tomber ! »

Il ne répondit que par une bravade, se pencha vers le précipice : elle eut peur ; il lui en fut très reconnaissant et Fassura qu'il n'y avait rien à craindre. Il était déjà moins timide avec elle.

Au loin, après quelques minutes, le lac apparut. A l'embouchure du Rhône, des taches jaunâtres se mouvaient lentement, et, vers le hameau de Meillerie, on voyait, sur Teau, une plaque d'or oii s'écrasait un rayon de soleil.

Au passage d'un fourré, la robe de Madeleine s'accrocha dans la fourche d'une branche. Jean se mit à genoux, dégagea l'étofï'e, en respira le parfum, et il admira la taille étroite. Un instant, il se rappela que monsieur Piot lui avait appris hier de tristes nouvelles, mais il lui sembla se souvenir de choses étrangères : il était né pour vivre de semblables après-midi, pour défendre une femme contre les accidents du chemin.

Madeleine lui parlait de courses dans les montagnes, de piques-niques, de chaussures... Jean aimait ses yeux : ils étaient pâles, humides et lents.

Sur une prairie à peine inclinée, Madeleine se mit h courir. Elle avait fermé son ombrelle et retenait à deux mains son chapeau, Jean la suivit «t, derrière eux, il y eut tout un sillage d'herbes foulées.

Un groupe d'arbres tenta les promeneurs par son charme d'oasis : trois sapins et un chêne, disposés en losange. Des bruyères le bordaient; à l'entour, s'était posé un essaim de corolles blanches. Madeleine s'assit. Elle avait chaud : Jean l'éventa avec un mouchoir de batiste fine.

« Un souvenir d'amour? »

Bien que le mouchoir fût un présent de monsieur Piot, Jean garda le silence. Alors Madeleine espéra i'aveu d'une idylle.

(( Vous êtes discret! » reprit-elle.

Jean craignit de l'avoir offensée, confessa la vérité : Madeleine sourit ; elle jouait avec les plis de sa robe.

Son pied dépassa le bord de la jupe ; le bas de soie marqua la forme de la cheville : une exquise intimité de femme... et Jean fut émerveillé par la vue de ces choses.

Il s'était couché sous le chêne. Appuyé contre un rocher, les bras croisés derrière la nuque, il paraissait très grand et vraiment beau, avec ses traits fins, ses cheveux cendrés, divisés en mèches souples, et ses lèvres un peu gercées, enfantines, arrondies, quêtant toujours un baiser. Madeleine aurait voulu caresser d'un geste maternel cette tête gentille.

Ils entendaient des bruits d'abeilles qui butinent, un murmure de source très lointain. Dans le ciel, un nuage se déchira en franges magnifiques; à la cime du chêne, deux mésanges à tête noire fatiguaient leurs gorges tendues; l'herbe fleurait comme au temps des fenaisons.

« On est bien ici, n'est-ce pas, Madame?

— Oui, très bien!... J'aime beaucoup la campagne...

— Moi, je l'adore... Vous n'avez pas froid?

— Oh! froid?... il fait chaud!...

— C'est vrai!...

— A quoi pensiez-vous?

— A rien... je suis content... Est-ce que vous resterez longtemps à l'hôtel?

— Deux mois; du moins je le suppose.

— Ah! tant mieux! » fit Jean.

Et il s'étonna d'avoir dit ces mots.

Madeleine ne les avait pas entendus. Ses yeux, à l'horizon, dans le brouillard qu'habitait le soleil, voyaient l'île de Stalimène, et, mieux encore, la chambre d'hôtel, à Paris, où elle avait reçu la lettre qui lui annonçait si brutalement la mort de Paul Brémond et qu'elle perdait son amour avant même de l'avoir connu.

La mélancolie est contagieuse, elle se propage dans les cœurs : auprès de Madeleine, Jean oublia sa gaieté : il avait une mère folle, un père si malheureux, tout ce drame se rapprochait de lui. Il y pensa avec angoisse ; dans le brouillard, il aperçut le tableau où sa mère était peinte, auprès d'un étang, couronnée de narcisses... Quelle était cette folie? Comment pouvait-elle être guérie par la naissance d'un enfant?... Et les gestes impudiques dont avait parlé madame Piot?... Jean se reprocha d'ignorer beaucoup de choses ; il avait échoué à son baccalauréat, et le visage impassible d'un examinateur se mêla au tableau de l'étang,

une voix annonça : Monsieur Lagier^ ajourné l... et ces mots vibrèrent si désagréablement que le rêveur dit tout baut pour s'éveiller du cauchemar : « Je vous ai fait peur, hier soir, Madame?

— Hier soir? répéta Madeleine.

— Hier soir, sur la terrasse...

— Ah ! c'était vous... Oui, je me souviens, votre grand'mère vous appelait... Non, vous ne m'avez pas fait peur...

— Vous êtes si vite partiel... Quelle belle nuit, n'est-ce pas ?

— Très belle... Que faisiez-vous là, tout seul?...

— Je vous regardais... »

Madeleine sourit, flattée de cette admiration.

Jean désira lui raconter à quel instant elle lui était apparue :

« Imaginez-vous que je récitais à voix basse le Saille^ vous savez : u Un soir, nous étions seuls... »

— Oui... « J'étais assis près d'elle... » Vous me demandez si je connais le Saule?... mais je sais par cœur presque tout Musset!...

— Moi aussi... Alors je vous ai vue, et j'ai cru que j'avais une hallucination, que je voyais Lucie... ♦

— Oh ! je ne lui ressemble pas.

— Sil...

— Mais non!... Vous aimez les vers?

— Beaucoup... tous... n'importe lesquels...

— Moi, j'aime ceux qui font pleurer... Et, tenez^ hier soir, pendant que vous récitiez le Saiile^ je pensais au Lac de Lamartine : « Un soir, t'en souvient-il... »

— Comme c'est drôle!... Vraiment?

— Oui, j'avais du spleen, et cela guérit le spleen de prononcer ces mots si doux...

— Vous avez du spleen, quelquefois?

— Très souvent...

— Nous nous ressemblons... »

Ils échangèrent encore un sourire, un sourire d'amis qui depuis très longtemps se connaissent

Leurs chambres étaient voisines. Quand ils s'en aperçurent, ils imaginèrent volontiers que le destin les réunissait.

Devant les fenêtres il y avait un balcon, divisé par des claies vertes. Sur les treilles de bois montait le feuillage de capucines jaunes et rouges. Quand le ciel était clair, le matin, on découvrait toute la plaine jusqu'aux coteaux du Jura; le soir, la brume bleue et les lumières des villes, souvent bougeantes, comme le reflet d'astres balancés.

Jean craignit d'abord que Berlier ne partageât la chambre de Madeleine; mais il les vit se séparer sur le palier de l'étage, et, pour la seconde fois, il eut la sensation que cette femme était confiée à ses soins.

Elle fut dès lors son unique pensée, tous les souvenirs antérieurs à la promenade disparurent, la prochaine arrivée de monsieur Lagier, la folie honteuse, le chagrin des Piot... Jean vécut au jour le jour, et, s'il était triste encore, c'est qu'il devait

imiter Madeleine : il était son ami, elle avait du « spleen », il ne pouvait pas être complètement heureux.

Bientôt ils dirent : « notre balcon » ; ils s'y rencontraient, admiraient ensemble les caprices du couchant et faisaient des paris sur la durée du spectacle. Les phrases qu'ils avaient dites restaient, pendant tout le repas, dans la mémoire de Jean : aussi ne savait-il répondre aux questions de monsieur Jansen.

Madeleine allait sur le balcon, chaque soir, avant de se coucher; mais Jean n'osait Ty rejoindre : la nuit, on ne peut causer en tête-à-tête avec une jeune femme sans la compromettre. Il guettait auprès de la fenêtre, respirait les parfums que la brise lui apportait avec des soupirs : Madeleine soupirait beaucoup; c'était l'heure où elle rêvait à Paul Brémont, mort, si tristement, en Italie.

Trois fois par semaine, le directeur de Thôtel offrait à ses pensionnaires le divertissement d'un orchestre médiocre : on dansait dans un salon qui s'ouvrait sur le vestibule. Les musiciens se tenaient dans la galerie et leur jeu était si rude que les vitres tremblaient comme sous l'efTort d'un

orage.

Ce soir-là, Madeleine portait la robe blanche qu'elle avait mise le jour oii Jean l'avait vue pour la première fois. ïl dit :

« C'est ma robe... »

Madeleine ne voulait pas danser : est-ce qu'il existait un valseur comparable à Paul Brémond?... Elle s'assit dans l'embrasure d'une fenêtre, à côté de son père; Jean se plaça debout derrière elle, pour regarder le bai.

D'abord, les trois petites anglaises et trois petits garçons italiens, qui avaient le teint olivâtre et les cheveux noirs, trépignèrent une polka. On joua une valse : madame Ghauvelin, très décolletée, donna

So

son corps aux étreintes, monsieur Ghauvelin s'épongea le front, la dame du hamac invita un jeune homme timide, les deux couples évoluèrent lentement, les femmes baissaient à demi les paupières et leurs dos se cambraient sous les doigts des hommes. Les musiciens eux-mêmes s'alanguirent. Le docteur Jansen aima cette union rhythmique des sexes.

« Pourquoi ne danses-tu pas, Madeleine?» dit-il.

Madeleine se leva, se tourna vers Jean, murmura :

« Allons, venez... »

Offrant sa main, elle partit comme à regret, la tête haute, avec un peu d'ennui dans les yeux.

La valse mêlait les souffles, les désirs, les bras et les corps; monsieur Ghauvelin changeait de place à tout moment pour mieux voir son épouse dont les gestes lui parurent adultères : elle avait fatigué trois de ses amuseurs et cherchait ave( le quatrième un nouveau plaisir. Sur l'épaule de son timide cavalier, la dame du hamac soupirail d'extase; derrière elle un parfum d'iris s'épaiidait, et, quand elle eut parcouru toute la salle, ce parfum fut dans les âmes comme un adorable poison de tendresse.

La main de Madeleine frémit dans la main de

Jean; ses doigts cherchèrent à se mêler aux doigts du jeune hoQime; elle avait la bouche entr'ouverte et les yeux humides; jamais il n'avait vu de femme aussi belle. Il sentait à son genou le frôlement de la robe tiède, et, contre son bras, la poitrine de son amie. Quand les musiciens s'arrêtèrent, il resta chancelant, comme pris de honte :

« Qu'avez-vous? » fit Madeleine.

Il répondit :

« Rien, la valse me fait tourner la tête... »

Madame Ghauvelin interpella son mari : le vieil homme se mit au piano, et la valse recommença, plus intime, échevelée pour les chastes, lente pour les voluptueux qui savent les émotions que procure une danse habile. Le docteur Jansen rêvait aux temps anciens oii lui aussi avait connu de telles joies, et il se rappela une femme qu'il avait aimée tout un hiver, en Egypte. Madeleine était heureuse : elle revoyait le petit salon de l'hôtel, à Stalimène, où Paul Brémond lui avait appris ce que devient la danse aux bras d'un homme qui vous désire, à qui l'on n'a jamais appartenu et que l'on adore. Gomme Jean la reconduisait à sa chaise, elle le remercia, puis valsa de nouveau, et longuement, avec tous ceux qui l'invitèrent.

La dame du hamac s'enfuit brusquement, suivie

Ol LE GAMIX TENDRE

du jeune homme timide; monsieur Ghauvelin plaqua des accords furieux : sa femme avait perdu un soulier. Jean le chercha sous les meubles : quand ilieut trouvé, on applaudit ; madame Ghauvelin lui- offrit sa taille, puis le quitta, et Jean voulut encore danser avec Madeleine.

Elle avait disparu : le docteur Jansen, qu'il interrogea, lui répondit par un sourire lointain, venu d'Egypte... Dans le vestibule, Robert Berlier et Glaudius buvaient des grogs.

« Vous n'avez pas vu madame Berlier?

— Non, Monsieur! »

Et, s'adressant à Glaudius :

« D'après Lucrèce, dit-il, les premières danses se rhythmèrent au chant des oiseaux.

— Piètre fiction de poète! » répondit l'inventeur de la « dégénérescence latine».

Madame Berlier n'était pas dans la galerie, elle n'était pas dans les couloirs, ni sur les terrasses. Jean s'affola : il aurait voulu battre ce mari et ce père qui n'avaient pas d'inquiétudes et restaient stupides, l'un devant son grog, l'autre devant son rêve, tandis que Madeleine était perdue.

Jean arpenta les terrasses, dévisagea les promeneurs, suivit des ombres, fouilla les bosquets. Tout à coup il aperçut, à la façade de l'hôtel, uiie fenêtre éclairée : Madeleine se penchait vers la

LE GAMIX TENDRE 53

nuit... Pour la rejoindre, il se précipita dans le vestibule, gravit l'escalier en courant, se glissa dans sa chambre; tout de suite, sans réfléchir à ce qu'il faisait, il fut sur le balcon :

« Bonsoir, Madame... »

Distraitement, elle répondit :

<( Bonsoir, Monsieur... »

La robe blanche, derrière la treille de capucines, était, comme au premier soir, une apparition romanesque. Jean souhaitait parler, mais il n'osait; Madeleine demanda :

(( Pourquoi etes-vous monté si vite?

— Je m'ennuyais au salon I Us m'agacent tous... dès que vous êtes partie, j'ai eu envie de m'en aller...

— Avez-vous dansé avec madame Ghauvelin? ^

— Oui...

— Est-ce que vous la trouvez jolie?

— Madame Ghauvelin?... Non...

— Elle a un grand succès ici... Tous les hommes l'admirent...

— Mais elle n'a aucun charme !

— Je ne suis pasde votre avis... Ce visage si jeune et ces cheveux blancs... Quel âge lui donnez- vous?

— Elle s'est mariée à dix-neuf ans... Il y a six ans, je crois... Elle doit en avoir vingt-cinq... Et vous trouvez qu'elle a du charme?

— Oui, je trouve... Vous ne devez pas avoir beaucoup d'expérience. Avez-vous aimé déjà?

— Non... c'est-à-dire, si!... il y a sept mois... une petite aventure.

— Ah!

— Une petite aventure avec une jeune fille que je ne connaissais pas, d'ailleurs... Chaque jour, elle passait dans le chemin qui borde le jardin de mes grands-parents, aux environs de Genève. Elle était brune et avait un petit chien noir... Je ne lui ai jamais parlé, mais j'étais passionnément épris...

— Ce n'est pas une aventure, cela...

— Pourquoi?

— Vous ne lui avez jamais parlé !

— Non, puisque je ne la connaissais pas... » Madeleine se moqua. Paul Brémond avait

d'autres souvenirs ! . . .

Le bruit du piano montait jusqu'au balcon. Jean murmura :

« Je n'oublierai jamais cette soirée... »

Sur la treille des capucines, Madeleine s'appuya : elle avait compris.

« Pourquoi n'oublierez-vous jamais cette soirée?

— A quoi bon vous le dire?

— Quel enfant!... »

Ce mot humilia le gamin :

« Roméo a été tendrement aimé, songeait-il, et Madeleine me reproche d'être trop jeune!... » Elle dit :

(( Vous êtes triste, monsieur Lagier?

— Oui, mais cela ne fait rien : je suis un enfant. . .

— Oh! vous êtes susceptible!... Pourquoi êtesvous triste?

— Ce serait trop long de vous le raconter.

— Vous êtes amoureux?

— Non... J'ai des chagrins de famille...»

Il désirait paraître un homme, et ces mots : « chagrins de famille » devaient le vieillir aux yeux de Madeleine.

Le ciel était noir, un rayon de lune séparait deux nuages et tombait sur le lac.

« Voyez comme c'est beau! fit ^ladeleine. On ne devrait pas souffrir devant un pareil décor, et pourtant cela ne change rien... »

Cette phrase, elle l'avait dite à voix très basse ; Jean répéta :

« Non, cela ne change rien... »

Dans le rayon, sur le lac, une barque ouvrait les antennes de ses voiles.

« Moi aussi, je suis triste, reprit Madeleine, plus triste que vous... »

Elle frissonna : le vent se levait.

« Triste, triste à mourir... »

Jean voulut lui offrir sa vie, il supplia :

« Madame, si je puis vous être utile... Je suis très jeune... mais il faut avoir confiance en moi.

— J'ai confiance en vous, répondit Madeleine, vous êtes le seul auquel j'aie fait Taveu de ma tristesse... »

Entre les capucines, elle lui tendit la main. Il baisa les doigts de Madeleine; il ne savait quelle phrase de reconnaissance il pourrait lui dire, et, soudain, il murmura :

« Je vous aime... »

Elle retira sa main, mit un doigt sur ses lèvres :

(( ChutI il ne faut pas m'aimer... »

Elle ajouta avec un geste d'adieu :

« Bonne nuit, mon voisin... 11 fait froid... A demain !... »

Elle rentra dans sa chambre, fermâtes fenêtres... Jean se promit de l'aimer toujours.

Dans le petit bois qu'ils ont déjà visité, Madeleine et Jean se promènent. Le soleil pèse sur les feuilles des platanes ; le sentier est si étroit que les épaules s'effleurent dès qu'on y veut marcher de front pour évoquer à deux les années lointaines.

Madeleine désire parler de Paul Brémond, mais elle est timide et souhaite que Jean prédule aux confidences. Elle dit :

« Pourquoi étiez-vous triste hier soir?

— Ne parlons pas de cela... Je vous...

— Chut!... Dites-moi pourquoi vous étiez triste hier soir? ^)

11 ne veut pas répondre. Il ramasse une noisette, la brise, et montre qu'on peut faire un sifflet avec la coque. Plus loin, ils rencontrent un chat. Jean le caresse, puis le jette dans un ravin :

« Ces bêtes-là retombent toujours sur leurs pattes. »

Madeleine s'indigne de cette action cruelle ; il lui en demande pardon.

« Je vous pardonnerai quand vous m'aurez dit tous vos chagrins... »

Alors il lui raconte les nouvelles que monsieur Piot apporta. Elle s'étonne de ce drame :

« Pauvre petit ! »

Elle veut savoir chaque détail, et s'il n'est pas très malheureux d'avoir une mère folle et un père qu'il ne connaît pas.

« Très malheureux?... Je devrais l'être, mais je suis insouciant... Quand j'étais plus jeune, l'absence de mes parents ne m'inquiétait guère ; maintenant, je pense que j'ai encore quinze jours devant moi, et il me semble que ces quinze jours ne se termineront jamais... Je sais que j'ai tort; il faut prendre la vie au sérieux, n'est-ce pas?»

Madeleine approuve ces paroles, - elle est une amie qui veut offrir des conseils utiles.

« Est-ce que vous partirez avec votre père?

— Oh ! oui... Il souffre... Quand on m'a parlé de lui pour la première fois, il y à six ans, je n'ai pas compris; j'avais quatorze ans...

— Gomme vous êtes jeune ! » s'écria Madeleine. Et Jean regrette de ne pas s'être vieilli davantage ; en vérité, il a dix-huit ans.

u Je suis très jeune, mais les ennuis mûrissent

un homme; je suis plus âgé que ceux de mon âge, car j'ai souffert, moi! »

Jean ne s'aperçoit pas qu'il s'est contredit.

« Et que ferez- vous à Paris?

— Je ne sais... On nous écrit qu'on a besoin de ma gaieté; on ne se doute pas que je suis presque toujours triste.

— Oh ! vous n'êtes pas toujours triste ! Quand nous sommes arrivés à l'hôtel, je vous ai vu jouer au ballon avec les petites Anglaises : vous vous amusiez beaucoup.

— Vous croyez?... Peut-être... J'oublie parfois, mais la nuit, quand je ne dors pas, je vois l'avenir, et ce n'est pas drôle, je vous assure.

— Pauvre!... Ah! moi aussi, je parais souvent joyeuse, et cependant, si je vous racontais... »

Elle s'arrête. Jean la supplie d'avoir confiance, et il a très chaud à force d'être éloquent. Elle dit :

« Je n'ai pas fait un mariage d'amour, voilà ma grande faute ! J'ai épousé un élève de mon père, un orientaliste... Quand vous serez plus âgé, vous saurez que les femmes ont besoin de tendresse. »

Jean se rappelle l'apparence maussade de monsieur Berlier, il plaint Madeleine. Elle continue :

« Il y a deux ans, une grande affection a

transformé ma vie. Dans une ile de l'Archipel où nous passions l'hiver, nous avons rencontré par hasard un jeune Français que mon mari avait connu autrefois. Je m'ennuyais, il était très intelligent, il aimait les vers et la nature. Ensemble nous avons souvent regardé la mer : elle est si belle! et les savants ne la voient jamais... Il devint mon ami. Je Fai beaucoup aimé... Il est mort, loin de moi, en Italie, et maintenant je ne peux plus être gaie... »

Pour la consoler, Jean cherche une phrase; les mots s'enfuient ; il murmure :

(( Pauvre... pauvre... »

Cet adjectif veut dire tant de choses î

Madeleine parle encore : les soirées de Stalimène... l'élégance de Paul Brémond...

(( Je l'ai beaucoup aimé ! »

... Les promenades qu'elle faisait avec lui sur les golfes étroits...

Jean l'interrompt :

« C'est pour cela que vous pensiez au Lac de Lamartine, l'autre soir?

— Oui... »

Madeleine a des larmes au bord des cils ; il lui prend la main :

« Ne pleurez pas. Madame, ne pleurez pas, je vous en prie...

— Il était ma vie, et maintenant il n'y a plus rien... Je suis seule au monde... »

Elle n'a pas retiré sa main, ses paupières battent, une larme tombe.

« Non, vous nêtes pas seule, Madame; je vous en prie, ne pleurez pas... Je vous aime... c'est-àdire, non... excusez-moi... je vous suis très dévoué... Voyons I ne pleurez pas!... »

Elle retire sa main.

(( Vous êtes gentil, vous êtes bon... Nous sommes malheureux, voulez- vous que nous soyons amis?

— Oh ! si je le veux ! ... »

Et sa voix rit et se brise, défaillante aux syllabes.

Dans les sentiers, ils marchent côte à côte ; leurs épaules s'effleurent : Jean est fier d'avoir une amie, Madeleine est moins affligée.

Alex Claiidius et Berlier ne se quittèrent plus dès qu'ils eurent appris à se connaître. La salle de billard servait de champ clos à leurs pacifiques tournois : elle était silencieuse, le bruit des billes ne gênait pas les dissertations, et, médiocres joueurs, ils n'apportaient aucune ambition à se vaincre.

Un jour ils parlèrent des épouses et des maris modernes :

« Monsieur, dit Claudius, la femme allemande a créé l'empire germanique. A Paris, toutes les femmes sont adultères, infécondes et perverses ; elles s'habillent de soies variées, couvrant ainsi d'oripeaux la pourriture de leurs mœurs.

— Monsieur, répondit Berlier, je méprise les femmes : qu'elles soient allemandes, françaises, slaves ou turques, elles ont une intelligence médiocre, inapte aux déductions, et une sentimentalité qui m'inspire le plus profond dégoût. Seule, la maternité les sauve parfois : elles de-

viennent alors des instruments; elles reproduisent et méritent nos soins.

— Vous exagérez!... Madame votre épouse est charmante et n'a pas d'enfants... »

Claudius remua ses grosses lèvres ; c'était un sourire, et il souriait parce que Madeleine Berlier lui déplaisait et qu'il espérait troubler la tranquillité de ce ménage. Berlier mit de la craie à sa queue de billard :

(( Monsieur, dit-il, les arguments ad hominem n'ont aucune valeur ; toute école de logique doit les réprouver, »

Et l'orientaliste fit un carambolage.

Alors Claudius divisa les femmes en cinq catégories, et parla de madame Ghauvelin qu'il mit dans la troisième. Berlier ne la défendit pas.

Sur le balcon, où, chaque nuit, ils causent de Stalimène, Jean dit à son amie :

« Vous allez prendre froid, Madame. »

Elle a beaucoup dansé, ce soir. Elle pose une écharpe sur ses épaules : ce mouvement fait onduler le corsage, et les seins paraissent aux yeux effrayés de Jean. 11 admire, s'étonne, désire baiser un point noir sur la peau blanche, détourne la tête, et maintenant s'irrite contre l'écharpe qui lui cache la poitrine de son amie. Madeleine enlève ses gants : ils sont très longs ; à mesure qu'ils glissent, le bras se révèle, nu jusqu'à l'épaule, où la lancette inhabile d'un médecin a laissé une trace. Les mains hors de leurs fourreaux s'agitent, heureuses d'être libres.

Jean se souvient que, tout à l'heure, dans la valse, il a serré contre lui ces épaules et cette poitrine : comment a-t-il osé? A présent, il serait incapable d'un tel courage, et pourtant il ne désire que vivre blotti dans ces bras nus.

« Vous dansez bien, monsieur Jean...

— Vous trouvez? J'ai pris des leçons, mais la pratique me fait défaut : mes grands-parents détestent le monde... »

S'il était sincère, il devrait dire que madame Piot ne lui a jamais permis d'aller au bal.

« Monsieur Brémond, votre ami, était-il un bon danseur?

— Il valsait admirablement... Il donnait cette impression de force, de souplesse et d'assurance qui est délicieuse pour une femme. Ah I il valsait... D'ailleurs, à tous les sports, il était superbe; à la chasse, par exemple... Et pourtant, voyez comme il m'aimait : je déteste que Ton tue de pauvres bétes ; je le lui ai dit un jour, et, depuis lors, il n'a plus chassé... Ah! mon pauvre Paul, mon chéri... »

Jean se reproche amèrement d'avoir lancé le chat dans le ravin; il affirme qu'il adore les bêtes, et qu'il n'a jamais chassé. Madeleine ne l'écoute pas ; bientôt elle recommence l'apologie de Brémond ; longuement elle énumère ses vertus, puis s'arrête.

{( Je vous ennuie?

— Non... Je suis votre ami...

— Moi aussi, je suis votre amie... »

Madeleine tend la main au travers des capucines.

Il pose son front sur les doigts brillants de bagues.

66 LE GAMIN TEXDRE

« Je VOUS aime, je vous aime tellement!...

— Il ne faut pas ! Je ne peux pas vous aimer, moi...

— Pardon!... »

Au pied des capucines, les gants sont tombés; Jean les ramasse, et Madeleine permet qu'il les garde en souvenir d'elle.

C'était un navire, en miniature. Il s'appelait la Mouette; ses roues tournaient sous des tambours blancs; un drapeau suisse llottait à la poupe. Le capitaine, galonné aux manches de son habit d'un triple galon d'or, se promenait de long en large sur le pont, oii des passagers admiraient en plusieurs langues la beauté des côtes. Monsieur et madame Piot échangèrent un sourire : ils allaient voir Jean, ils avaient le cœur en fête.

Le lac était joli comme un matin de printemps. Des barques s'endormaient, paresseuses. De temps à autre, la Mouette s'arrêtait à un débarcadère : un gendarme s'avançait et des paysans. Puis ce fut Ouchy, les maisons de Lausanne en amphithéâtre ; puis Vevey, puis des hôtels, des villas. On longea des jardins; un autre navire joujou passa, les matelots se lancèrent de très vieilles plaisanteries, et les capitaines se saluèrent de gestes graves.

Monsieur Piot contemplait le drapeau helvétique,

dont la croix blanche était un peu sale. Josépha murmurait :

« Qu'est-ce que Jean va devenir, à Paris?... Mon Dieu! qu'est-ce qu'il va devenir? »

Monsieur Piot hochait la tête.

«"Les ateliers de peintre sont remplis de femmes nues! déclara Josépha.

— Mais, poulette, fit Riquet, son père le surveillera...

— Son père!... Ah! tu seras donc toujours aveugle !... Son père est un homme sans religion, sans scrupules, un athée... Comprends-tu ce que cela veut dire : un athée!... Et notre petit va se perdre dans cette demeure où le vice règne... Son âme sera blessée d'abord, puis s'habituera au vice et perdra sa pureté, son innocence ; il connaîtra des filles; il aura des maîtresses...

— Des maîtresses!... Est-ce que tu crois, poulette?...

— Henri!... Tu oublies qu'il a grandi sous mes yeux!

— Mais, non, chérie... En tous cas, tu ne serais pas responsable...

— Comment? pas responsable!... Dans notre famille, on n'a jamais décliné une responsabilité... Tais-toi, Riquet!... Tais-toi, tu prends plaisir à me faire du chagrin... Eh! oui, n'as-tu pas

If

défendu Irène jadis? n'es-tu pas Fauteur de ce mariage qui a détruit notre vie paisible?... Pourquoi, oui, pourquoi étais-tu resté en relations avec le docteur Lagier?... Dieu sait qu'il n'était pas de notre monde !... »

Pour la centième fois, madame Piot recommença rhistoire des fiançailles, et conclut :

« Il ne faut jamais accepter une mésalliance... Si tu l'avais compris, Riquet, nous ne serions pas, à l'heure présente, séparés pour toujours de nos deux tilles!

— Pour toujours!... Oh! tu pardonneras...

— Non, non et non! »

Le lac se ridait de petites vagues bruissantes. Les barques s'étaient réveillées; leurs voiles furent dodues sous la brise.

« Ma chérie, nos filles sont des nerveuses ! reprit monsieur Piot; n'oublie pas que nos parents étaient cousins germains. . . Mon grand-oncle est mort d'une manière étrange : on le trouva pendu dans un grenier... et, durant les derniers temps, il vivait dans une chambre obscure... Et ta cousine Pauline ! Elle est devenue catholique, Josépha!... Si donc Maud est... malade, notre gendre a presque le droit de nous le reprocher.

— Gela n'empêche pas qu'il est un grand coupable ! » s'écria madame Piot.

Riquet voulut répondre, mais une douleur aiguë le fit geindre : il avait les reins malades, et la crainte d'une crise le rendit docile et muet.

La Mouette quittait Glarens. Trois cygnes amoureux enflaient leurs ailes pour éblouir une femelle. Sur des yoles, on voyait des rameurs et des femmes étendues; les hôtels de la rive et, plus loin, le château de Ghillon offrirent aux deux vieillards leurs silhouettes familières.

A Montreux, des tramways se croisèrent sur la route; une locomotive accourut. La Mouette repartit, le sillage décrivit une courbe, et, devant Territet, les Piot se levèrent, requirent le secours de l'équipage pour transporter leurs malles ; puis, comme le bateau accostait, Riquet bondit sur la passerelle et se jeta dans les bras de Jean.

Une foule de petites phrases furent échangées :

« Pas de migraines?... bien sûr?...

— Je fai apporté des chemises de flanelle et des bas de laine...

— Pour huit jours !

— Oui, pour toute une semaine!...

— Dépêchons-nous, Riquet!

— Diable î II ne faut pas manquer la « ficelle >- ! . . » Jean se laissait adorer, non sans coquetterie.

Il demanda si l'on avait reçu des lettres de son père :

(( Non », fit monsieur Piot.

Et Jean se dit :

(( Tant mieux! »

Les malles furent enregistrées. Riquet acheta la Gazette de Lausanne^ qu'il méprisait, étant Genevois, parce qu'elle était Vaudoise, et madame Piot fit emplette de cerises noires, fruit dont elle était friande à l'excès.

Dans le funiculaire, Josépha eut le vertige : elle pinça son mari, il fit une grimace, et Jean essaya d'être joyeux. Mais l'arrivée de ses grands-parente le gênait beaucoup : avec eux revenaient les souciset les chagrins; il voulait uniquement consoler Madeleine...

A Glion, monsieur Piot admira la vue et dit : (( notre lac... ». Sa joie devint de l'enthousiasme quand il eut découvert dans le wagon une carte qui portait ces mots : Lac de Genève^ car les habitants du canton de Vaud l'appellent : Lac Léman y^ ce dont les Genevois souffrent plus qu'il n'est possible de l'exprimer.

Dans le chemin de fer à crémaillère, que traînait une locomotive soufflant comme un vieux cardiaque, Riquet parla de monsieur Jansen, et fut ravi d'apprendre que le savant se portait bien :

(( Sa fille est-elle toujours aussi belle?

72 LE GAMIN TENDHE

— Oui, je crois... » répondit Jean, que cette question embarrassait.

Un autre train passa. Il contenait la dame du hamac, le jeune homme timide et les trois petites Anglaises avec leur gouvernante. Elles agitèrent des mouchoirs, envoyèrent des baisers; Riquet leur jeta des cerises et s'écria :

« Sont-elles jolies, ces gamines!... As-tu joué souvent avec elles, mon petit?

— Non, grand-père, je n'ai pas eu le temps...

— Tu n'as pas eu le temps?

— C'est-à-dire... si... mais cela me donnait trop chaud...

— Hein ! tu vois, Riquet, triompha madame Piot, il a reconnu lui-même qu'il ne devait pas courir... Qu'est-ce que je te disais, l'autre jour? »

Monsieur Piot sourit, puis parla de la nature; Jean songeait à Madeleine, et, pour la revoir plus vite, quand le train se fut arrêté dans la* gare, il força madame Piot à prendre l'omnibus.

A l'hôtel, cependant, Josépha voulut inspecter la chambre de son petit-fils. Des fleurs fanées, des gants de femme trainaieut sur la table. Madame Piot les regarda d'un œil soupçonneux, puis rejoignit monsieur Piot, qui ne parvenait pas à ouvrir les malles, et Jean se mit à la recherche de Madeleine.

Il la trouva dans le petit bois. Elle était couchée sur des fougères ; elle avait passé son bras autour d'un arbuste, ses souliers blancs s'appuyaient contre une roche moussue, et la ligne des hanches se dessinait, trop voluptueuse, sous l'étoffe : Jean eut peur de cette beauté.

Madeleine lisait un livre, un roman oii l'auteur s'attardait à décrire les songes d'une femme honnête qui s'abandonne à son mari et rêve au danseur de la veille... Cela était si passionnant que Jean fut reçu avec indifférence.

Il pensa que Madeleine s'était livrée au désespoir pendant cette après-midi solitaire. Afin d'être digne de son amie, il se contraignit à la tristesse.

Le lieu était propice : les sous-bois sont comme les crépuscules, les âmes s'exaltent dans ces décorsimprécis et restreints.

Madeleine a terminé le chapitre ; elle tend lelivre à son ami, et, rougissant :

« Lisez... Croyez-vous que cela soit possible? y>

Il lit, se trouble; jamais il n'a songé à de telleschoses ; il se tait, honteux. Madeleine murmure :

« Eh bien?...

— Je ne sais pas...

— Mais croyez-vous?... »

Ils sont tous les deux sans expérience et craignent leurs désirs. Cette prose les émeut, les choque

dans leur pudeur, éveillant toutefois au cœur de Madeleine une espérance mystérieuse.

« Enfin, dites-moi ce que vous pensez...

— Ce que je pense?... C'est possible... On dit quil y a des femmes si bizarres I

— Oui, cela doit être possible... »

Et Madeleine laisse traîner sa voix sur le mot <( possible » : elle rêve, son rêve est singulier, il y paraît le profil de Paul Brémond, celui de l'orientaliste et, plus loin, très loin, les lèvres de Jean, -ses lèvres enfantines, gercées, qui souhaitent un baiser... Le rire de madame Chauvelin traverse ce rêve. Les amuseurs ordinaires suivent les cheveux blancs et les traits puérils, et, derrière eux, vient monsieur Chauvelin, qui toussote et crache.

« Qu'est-ce que vous lisez ? demande madame Chauvelin. Oh î très inconvenant, je connais... Comme c'est bien observé !... »

Elle toise ironiquement son vieux mari ; les amuseurs s'amusent, la troupe s'en va, et, quand ils sont partis, Madeleine dit à Jean :

« Vous voyez, madame Chauvelin vient de nous renseigner...

— Vous pensez que?...

— Certainement!... Avec un tel mari... » Jean est un peu scandalisé ; il se réjouit de ce

«que son amie soit protégée contre le vice par

le souvenir de ses amours défuntes. Madeleine reprend son rêve ; il est plus net : les lèvres enfantines et gercées se rapprochent des siennes, et c'est la bouche de Paul Brémond...

Ce jour-là, le dîner fut bruyant, égayé par la verve du notaire. Madame Piot, calviniste, confessa ses croyances à voix haute. Monsieur Jansen traita Calvin de « paralytique général ». Josépha fit l'apologie des lois somptuaires, et, perdant toute mesure, commença une tirade véhémente sur les robes immodestes dont s'habillent à présent les jeunes femmes :

« Oui, immodestes, indécentes, luxurieuses!»

Madame Chauvelin rit beaucoup ; Madeleine, qui portait une robe ouverte en pointe, fut méprisée par madame Piot, et, quand le repas prit fin, il était temps : la sueur coulait aux joues rebondies de la vieille dame.

Sur la première terrasse, des fauteuils étaient alignés; on s'assit, pour «respirer un peu ». Trois groupes distincts s'établirent : à gauche, monsieur Piot s'égayait des plaisanteries que débitaient les admirateurs de madame Chauvelin; au centre le docteur Jansen et Josépha s'entretenaient de choses sérieuses ; à droite, isolés par un espace vide, Madeleine et Jean restaient silencieux, lui en

extase, elle pensant au roman qu'elle avait lu, cette après-midi, dans le petit bois.

Glaudius traitait le Christ avec désinvolture : monsieur Jansen fit un discours. Sa voix était belle, grave, son^ geste suivait les paroles, se prolongeait dans la nuit, lent et rythmé.

« Jésus de Nazareth, ignoré des Juifs et du monde... »

Sur le dossier du fauteuil où Madeleine est à demi-couchée, Jean pose la main.

(( Paul, apôtre des gentils, prêcha la doctrine nouvelle et la déforma... »

Le coude de Madeleine effleure les doigts de Jean, et Jean, sentant contre sa main la tiédeur de la peau, se tient immobile.

« Le Christ de Byzance et le Christ de Genève, l'un et l'autre, sont bien éloignés du Christ que les belles pécheresses adoraient... »

Madeleine laisse tomber son bras sur la main ouverte de Jean ; il le reçoit avec une joie timide, puis il s'enhardit, et, peu à peu, il ferme l'anneau de ses doigts sur le coude, à l'endroit où bat une artère. Madeleine tourne la têle : elle songe à Paul Brémond.

« Aucune des images que nous nous formons du Galiléen n'est la vraie, conclut le docteur Jansen, mais celle du Nord, le Christ des églises froides,

LE (;a.mix tendre 77

est certes la moins ressemblante à ce rêveur charmant qui, sous les figuiers, aux rives des lacs, assis auprès de femmes aimantes et gracieuses, cueillait les fleurs dont il allait embaumer ses paraboles et sa légende... »

Le geste de monsieur Jansen revint à sa barbe grise, et, tout à coup, on entendit un des amuseurs qui s'écriait :

« Ah î zut !... »

Alors un rire frénétique secoua Riquet, madame Ghauvelin et tous les amuseurs, et ce mot trivial et ces rires séparèrent Madeleine et Jean, tandis que madame Piot et Glaudius mêlaient leurs voix, que le docteur Jansen ne prit point la peine d'écouter.

Ce soir, Jean n'ose pas monter sur le balcon, et Madeleine souhaite, au contraire, qu'il y vienne, et, pour l'attirer, elle soupire plus violemment qu'à l'ordinaire; mais Jean se figure qu'elle se repentde lui avoir permis une caresse.

Au ras du sol, le platane se divise en deux l)ranches divergentes ; Tune est épanouie, l'autre est morte jadis, on Ta taillée à coups de hache : elle forme un siège où Madeleine et Jean se reposent. Un orage a passé, cette nuit, sur le petit j bois : des feuilles pendent aux rameaux et des parfums ravivés enveloppent Iss broussailles qui rsèchent.

A voix basse, Madeleine raconte quel fut son chagrin quand elle apprit la mort de Paul Brémond :

« Ce fut d'abord comme un grand vide autour de moi, puis comme un trou dans mon cœur, et je restais pendant des heures entières, le matin, devant une médaille ancienne, un « philippe « i qu'il m'avait donné... J'ai voulu prier... Mais je ne savais que demander au Ciel... Mourir?... Non : je voulais revivre les soirées oii, tant de fois, lui et moi, nous avions échangé... »

Elle n'achève pas; elle voit, sur l'herbe, les

fleurs meurtries dont les corolles sont souillées de boue, les pétales déchirés. Alors Jean dit naïvement :

« Est-ce que monsieur Brémond vous embrassait?

— Oui...

— Ah!... »

^ Au bord du sentier, une eau plaintive coule en menues cascades. Jean l'écoute, elle vibre dans son cœur; il est triste parce que monsieur Brémond a embrassé son amie, autrefois. Il murmure : « Mon Dieu! que je suis malheureux!... » Madeleine hésite, puis sa main caresse les doigts de Jean.

« Je vous aime, dit-il; ce n'est pas ma faute...» Il semble un écolier qui s'excuse. Madeleine l'attire vers elle, il pose sa tête sur l'épaule qui lui est offerte. Madeleine se penche, se relève : elle est dans les bras de Jean, sa nuque s'appuie aux lèvres du gamin. 11 répète :

« Oh î je vous aime! »

Il ne sait point d'autres mots. Les cheveux de son amie l'enivrent : il se rappelle l'opium qu'il a fumé un jour, à Genève, en cachette. La nuque de Madeleine glisse et tourne, la bouche de Jean passe sur la joue de la jeune femme, sur les paupières, au sillon bruni qui agrandit les yeux, au coin des lèvres entr'ouvertes, sur les lèvres...

(( Oh! je vous aime!...

— Assez!... rentrons!... » dit Madeleine.

Ils marchent dans les sentiers étroits; Jean fredonne une chanson, il siffle, il fait beaucoup de bruit, et, comme Tallée devient plus large, avant de quitter le petit^bois, il reprend Madeleine dans ses bras et quand elle lui donne le baiser que Paul Brémondlui enseigna, Jean a mal et les battements de son cœur montent trop vite pour gonfler les veines à son front. Elle défaille et cache son visage dans ses mains.

« Vous êtes fâchée? » s'écrie Jean.

Elle se redresse et dit, la voix un peu rude :

« Non! ce n'est rien... Allons, il nous faut rentrer ! )>

Maintenant il ne fredonne plus, il ne siffle plus, il est grave, mélancolique, et Madeleine crispe les doigs sur le manche de son ombrelle.

A un tournant du chemin, les trois petites filles sortent des taillis; elles crient :

(( Jean !... Jean!... Jean!... Bonjour, bonjour !... »

Il les embrasse, l'une après Tautre, puis, quand elles partent :

(( Est-ce que vous m'aimez un peu, Madeleine ? »

Elle répond :

« Non, je ne vous aime pas comme vous le désirez. »

Il médite ces paroles. Et voici que madame Piot, l'apercevant de loin, murmura à l'oreille de monsieur Piot :

« Tu vois, il est encore avec elle... Henri, je suis inquiète...

— Mais non, ma chérie, lu a^ tort, tu as tort! » dit le notaire, qui admire beaucoup madame Berlier.

<( Regardez...

— Quoi?

— Le ciel.

— Mais je ne vois rien.

— Il y a plus d'étoiles que d'habitude, ce soir... vous ne trouvez pas?..

— Non, je trouve que j'ai froid et je rentre... Adieu...

— Oh! Madeleine, je vous en prie, pas encore... Venez là, près de moi... »

Derrière la claie des capucines, Jean supplie et, pour lui faire plaisir, Madeleine s'accoude à la balustrade. Ils causent à mi-voix.

(( Est-ce que votre mère souffre beaucoup?

— Personne ne le sait... Elle doit souffrir quand elle revient à la raison... Pauvre maman!... Vous ne pouvez vous imaginer, Madeleine, comme j'ai peur de la voir... oui, j'ai affreusement peur... Ah! la vie n'est pas gaie... Si je ne vous avais pas... »

Il fait un geste qui peut signifier, soit des intentions de suicide, soit le découragement le plus profond. Pour le consoler, Madeleine lui tend la main : cela le console, mais ne lui suffit pas, et la treille des capucines est si gênante qu'il en casse <ieux barreaux et goûte aux lèvres de son amie.

Lescapucineschancellent, la treille est peu solide; elle s'incline à droite, à gauche, et tombe, entraînant les fleurs jaunes et rouges. Cette chute embarrasse Jean. L'heure est tardive, ils sont presque dans la même chambre... Madeleine se met à rire.

« Il faut relever cela ! » dit-elle.

Mais il esttrès hardi maintenant : la voix de son amie Ta rassuré ; les baisers recommencent, ils durent longtemps.

« Soyez sage... Tenez, je vais vous montrer le portrait de mon ami... »

La chambre de Madeleine est éclairée par une lampe rose : on voit le lit, deux jupons de soie sur une chaise, et Jean n'ose franchir le seuil.

(( Allons, venez.. . »

Il la suit, avec des airs si effarouchés que la jeune femme se moque. Devant une glace, elle prend une photographie : c'est l'image de Paul Brémond, et Jean le trouve très beau.

« Très distingué, surtout! » fait Madeleine.

Elle caresse le cadre.

Paul Brémond a des yeux pâles, des cheveux lisses, une moustache impertinente. Jean reconnaît qu'il est très distingué, et respire le parfum des jupons ; il voit aussi la chemise, qui repose sur les draps entr'ouverts... Il redevient timide comme aux premiers jours où il connaissait Madeleine.

Elle lui dit :

« Partez maintenant, bonne nuit !... »

C'est à peine s'il proteste :

« Vous me renvoyez déjà?...

— Oui, laissez-moi... je suis fatiguée... » \

Il s'en va, docile, après lui avoir baisé les mains.

Sur le balcon, il relève la claie des capucines et s'applique à ne pas l'attacher trop solidement.

« Écoute-moi Henri.

Je t'écoute, poulette...

— Je n'approuve pas, mon ami, les relations que notre petit-fils entretient avec cette étrangère dont ie père m'étonna, l'autre soir, par un discours prétentieux et impie. Jean se dispose mal, en cette compagnie, aux tentations qui vont l'assaillir bientôt... J'ai résolu de lui parler aujourd'hui même... Je te prie donc d'aller le chercher : tu le trouveras sans doute sur les terrasses avec la personne en question... »

Or, quand Josépha interpella en ces termes son mari, monsieur Piot s'occupait d'organiser pour le lendemain un pique-nique, et il regretta de posséder une femme si vertueuse.

« Je t'admire, dit-il; tu ne transiges pas avec le devoir...

— Je ne transige jamais, mon ami... Va... Je t'attends dans le petit salon, à droite du vestibule...

Monsieur Piot obéit. Au jardin, il rencontra le

docteur Jansen qui lui montra une ombrelle rouge dans un bosquet touffu.

« ^la fille et monsieur Lagier sont là, dit le savant. Pourquoi les déranger?... Ils flirtent, c'est de leur âge...

— Sans doute, Monsieur, sansdoute, mais... c'est ma femme qui m'envoie. »

Et monsieur Piot se dirigea vers le bosquet. x\vant d'y pénéti^er, il toussa : Tombrelle frémit.

« Hou! hou !... fit 'monsieur Piot. Hou! houî...

— Ici !... »

Et, brusquement, Jean apparut devant le vieillard.

« Ta grand'mère te réclame, mon petit. Nous ne te voyons plus...

— Oh ! tu vas me gronder?

— Non, mon petit, non; moi, je n'en aurai pas le courage, mais je crains bien... Allons vers madame Piot, il ne faut pas la laisser seule quand elle est de mauvaise humeur...

— Elle est fâchée?... C'est vrai, je n'ai pas été gentil, mais ce sont mes dernières vacances... Je vous aime beaucoup... Tu n'en doutes pas? »

Riquet secoua la tête, en souriant.

Josépha les attendait dans une pièce étroite, meublée de sièges en cuir jaune et ornée de gra-

LE (iAMIN TENDRE 87

vures : le Festin de Balthazar qï la Prise de Babylone. Riquet s'assit pour affronter l'éloquence de son épouse ; Jean se mit à cheval sur une chaise et madame Piot l'en réprimanda :

« Assieds-toi convenablement ! Depuis quelques jours, tu as des manières déplorables !

Puis, croisant les mains, elle dit :

« Avant de nous séparer pour de longues années...

• — Oh! de longues années... Mais, grand'mère^ je viendrai souvent à Genève I

— Non!... Ton père ne le permettra point... Avant de nous séparer, mon devoir est de te faire connaître les dangers que tu vas courir et de te rappeler les vérités que nous t'avons enseignées... N'est-ce pas, Henri? »

Monsieur Piot répondit :

« Oui, poulette, oui... »

Jean pensait :

« Allons, bien! en voilà pour une heure... Et Madeleine qui m'attend !... »

Mais Josépha reprit, d'une voix posée, lente et presque sacerdotale :

(( Je puis dire, mon cher enfant, que nous avons monté la garde au seuil de ton cœur, afin qu'il conservât sa pureté. Tuas grandi comme une plante précieuse, et nous nous flattions que tu

marcherais toujours dans les voies du Seigneur... N'est-ce pas, Henri?

— Oui, ma chère amie, oui.

— Or, dans un mois, tu vas quitter la Suisse pour aller à Paris. Cette ville est une Babylone...»

Madame Piot montra la gravure qui pendait à la muraille.

((... Une Babylone, et tu y verras des ignominies que tu ne peux même pas soupçonner. Brusquement, tu vas être introduit au foyer même du mal, et toi qui n'es jamais sorti sans être accompagné... »

A ce moment, la dame du hamac entra :

« Oh! pardon », lit-elle.

Et, discrètement, elle se retira.

Josépha reprit :

« Te voilà donc prévenu, mon enfant. J'espère que nous avons déposé assez de principes vertueux dans ton âme pour que tu puisses éviter les embûches du Malin ; j'espère aussi que lu pries Dieu tous les jours?... »

A cette question, Jean ne répondit point, et quand madame Piot, interprétant à son gré ce silence, acheva sa tirade, il se rappela le soir oij, pour lapremière fois, il s'était endormi en oubliant de prier. A cette époque, il lisait Robur le Conquérant : cette lecture était si intéressante qu'il la poursuivait dans son lit; durant une semaine, elle lui

avait fait négliger ses devoirs religieux. Ainsi avait-il perdu irréparablement une habitude ancienne, et, dès lors, ses croyances étaient devenues très vagues : le temple lui paraissait un lieu clos de murs où, chaque dimanche, on écoute une leçon plus ennuyeuse que les autres, car elle assombrit un jour d'absolue liberté.

Madame Piot maintenant parlait de son gendre : « Monsieur Lagier est peintre... Or les peintres reçoivent chez eux des créatures qu'ils paient fort cher, afin qu'elles représentent dans des poses souvent lascives les sujets qu'ils veulent reproduire en couleurs... Je ne veux pas que tu assistes à ces séances immondes.

— ^lais enfin, grand'mère, interrompit Jean, pourquoi me dis-tu cela?... D'abord, si ces séances étaient immondes, mon père...

— Ton père, mon pauvre petit, est un malheureux que l'orgueil égare... Entre lui et moi, il y eut toujours des abimes !... »

Et, revenant à son thème favori, elle s'exalta : (( 11 est athée et je cherche à suivre les préceptes des Saintes Ecritures... Oui, ton père ne croit pas en Dieu, mon enfant, et quand on ne croit pas en Dieu, on est capable de tout... Ton père est capable de tout!... Sa conduite passée le prouve... Non seulement il m'a jeté des insultes,

90 LE GAMIN TKNDRE

mais encore il a permis à ta tante Irène de le suivre à Paris, encourageant ainsi les calomnies que, depuis longtemps déjà, on répandait dans la ville.

— Quelles calomnies?

— Tais-toi!... Irène était encore trop jeune pour comprendre ce qu'elle faisait et les principes supérieurs qui poussaient le pasteur Maubel à nous conseiller un acte en apparence inhumain.

— En apparence, grand'mère?... Je ne sais pas^ moi... Mais je sens que papa a eu raison : quand on aime une femme, on ne la met pas à l'hôpital ! »

11 songeait à Madeleine, il ne permettrait pas qu'on renfermât si elle devenait folle...

(( Quand on aime une femme!... Veux-tu bien te taire I » cria Josépha.

Elle était indignée; elle rudoya Riquet, qui essayait de s'interposer.

u Henri, tu m'agaces! Et quant à toi, Jean, tu vas me faire le plaisir de monter dans ta chambre et de ne pas en sortir avant le dîner... Cela t'apprendra à me contre-dire... «Quand on aime une femme ! . . . » A-t-on jamais entendu des mots pareils dans la bouche d'un enfant?...

— Il me semble, grand'mère, que j'ai le droit

de défendre papa. Il n'est pas ici et tu l'attaques... »

Madame Piot montra la porte à son petit-fils^ mais il resta sur sa chaise, et dit, se mordant leslèvres :

« Non... j'ai raison!... je ne sortirai pas... » Riquet ne savait que devenir. Il murmurait : « Voyons, mon petit, voyons... Voyons, Joséplia, voyons... »

Elle brandissait un cahier de musique. Ce furent de tragiques minutes. Enfin madame Piot jeta le cahier sur un meuble :

« Voilà ce que c'est ! dit-elle ; dans ces caravansérails, on fréquente des inconnus, des gens comme ces Berlier qui sortent on ne sait d'où...

— Poulette, je t'en prie !

— Eh quoi! vas-tu les défendre, Henri?... Ce sont des rastaquouères, et c'est dans leur compagnie que Jean s'est gâté... Ah! je m'en doutais bien, quand je le voyais à côté de cette femme...

— Madame Berlier est mon amie, grand'mère ! » fit Jean.

Et il se leva.

(( Ton amie?

— Oui, mon amie... Elle a toujours été très bonne pour moi, ainsi que son père, et leur famille vaut la nôtre.

— Leur famille!... Des rastaquouères... »

Elle appelait « rastaquouères » tous les étrangers. Elle dit encore:

« Des rastaquouères, et rien d'autre!... »

Puis elle sortit et fit claquer la porte.

Monsieur Piot s'essuya le front et contemj^la son petit-fils avec une infinie tristesse dans ses gros yeux débonnaires.

« Avoue que j'ai raison, grand-père!

— Eh ! mon chéri, peut-être... toutefois tu aurais dû modérer ton langage.

— Elle attaquait une de mes amies...

— Elle a eu tort, mais, vois-tu, nous sommes d'une autre époque, nous autres, nous n'aimons pas les étrangers...

— Oh! toi...

— Moi, je m'amuse avec tout le monde, mon chéri ; ta grand'mère est de la vieille race genevoise, elle en a toutes les vertus. Il faut que tu lui fasses des excuses, mon petit...

— Jamais! J'ai défendu papa, j'ai défendu mon amie, j'ai raison : quand on a raison, on ne fait pas d'excuses...

— Tu te trompes, il faut savoir s'humilier môme dans certains cas où l'on aurait le droit de ne pas le faire... Et tu le feras aujourd'hui pour tranquilliser ton vieux grand-père que toutes ces discus-

LE GAMIN TEXDRE 93

sions rendent malade... Ah! mon petit, mon petit, tu t'apercevras bien vite que la vie n'est pas facile... Songe que je vais te perdre, toi, mon bâton de vieillesse, mon rayon de soleil!... Promets-moi de lui demander pardon. »

Riquet avait les larmes aux yeux, et le gamin en fut ému, bien que sa logique protestât contre les paroles du vieillard.

« Je te promets de faire des excuses à grand'mère, dit-il, mais ce soir : maintenant je ne le pourrais pas, je ne serais pas sincère... Ce soir... jeté le promets...

— Bravo! mon chéri, bravo !... Il faut se vaincre soi-même, c'est une des meilleures joies que Ton puisse éprouver... A présent, va jouer... je ne veux pas que tu aies la migraine... Va dans le jardin, sois gai : il faut beaucoup rire à ton âge... »

Et monsieur Piot, prenant la tête de son petitfils dans ses mains, l'embrassa sur le front, puis il rejoignit madame Ghauvelin et lui parla du pique-nique. Elle accueillit ce projet avec enthousiasme.

Gomme Madeleine n'était plus sur la terrasse, Jean monta dans sa chambre pour réfléchir aux choses nouvelles qu'il avait entendues.

Pourquoi madame Piot s'était-elle montrée injuste envers Madeleine ?. . . Pourquoi avait-elle dit : (( Ton père est un malheureux que Torgueil égare»?... Pourquoi monsieur Piot avait-il conseilli' à son petit- fils de demander pardon pour une faute qu'il n'avait pas commise?... « Il faut savoir s'humilier, même dans certains cas où Ton aurait le droit de ne pas le faire... » Pourquoi?... On a tort, ou bien l'on a raison, et, quand on a raison, c'est une lâcheté d'avouer qu'on a tort...

Sur le balcon, il y avait du soleil en draperies. Jean s'assit devant une table, ouvrit un tiroir, j chercha les gants de Madeleine : il songeait à ce que serait sa vie, à Paris, au milieu des tentations que madame Piot avait décrites. Elles ne lui déplaisaient pas, ces tentations, et tandis qu'il jouait avec les gants, il rêva de ces modèles qui prennent des poses lascives; il avait mal à la tête, bientôt il se voua au soin de consoler son père, que déjà il aimait, parce qu'il l'avait défendu. Mais il avait aussi défendu madame Berlier et l'en aimait davantage.

Au balcon, les draperies de soleil disparurent : un nuage passait. Il y eut un brusque coup de vent : Jean se leva pour fixer les persiennes, puis, comme l'air rapide soulageait sa migraine, il resta sur le balcon.

Dans le jardin, les arbres serraient leurs feuillages pour échapper à la bourrasque, les trois fillettes ramassaient un jeu de croquet; des sommeliers rentrèrent des chaises ; madame Ghauvelin, ses amuseurs et le notaire, les mains à leurs chapeaux, observaient l'horizon.

Vers les rives de Savoie, des colonnes de pluie,, grises comme de l'ardoise, se succédèrent, coupées de soleil. Le vent cria aux girouettes des toits. La treille des capucines jaunes et rouges vibra, craqua, puis, détachée de la balustrade, tomba aux pieds de Jean.

11 voulut la ramasser, mais, en le faisant, il vit la chambre de Madeleine : la fenêtre était ouverte, et il oublia les capucines pour regarder le meuble ,^ OLi, la veille, l'image de Paul Brémond était posée. Elle n'y était plus. 11 chercli^a d'autres détails, et^ ses yeux s'étant habitués à Fombre, il aperçut Madeleine qui semblait dormir, allongée sur son lit.

Elle ne dormait pas. A côté d'elle, elle avait placé la photographie ; en la contemplant, elle pleurait à petits sanglots.

Tout à l'heure, sur la terrasse, monsieur Berlier avait évoqué devant sa femme le souvenir de leur ami : pour ne point se trahir, Madeleine s'était enfuie, et maintenant elle pleurait, se rappelant

les horizons mornes de sa vie avant c[i\i/ parut, la mer froide, unie au ciel de Norvège, rideau qui peut-être s'ouvrirait, un jour, pour des voyages vers le bonheur. Elle se rappelait les heures où se dissipèrent les premières illusions de sa vie, après son mariage, et puis les collines de Stalimène, etTavenque Paul Brémond lui avait arraché, les confidences échangées, les remords charmants, les soirs heureux, les promenades et les caresses dans les barques inclinées sur la vague, et le reflet des étoiles.

Les chambres sont obscures, si Ton y regarde par l'embrasure d'une fenêtre ouverte : Jean ne savait pas que Madeleine pleurait.

Il advint que le cadre oii reposait l'image de Paul Brémond glissa : Madeleine fit un geste pour le retenir. Jean voulut se sauver; mais elle l'entendit, eut peur :

« Qui est là? »

Il répondit :

(( C'est moi... Je croyais que vous dormiez... Vous êtes jolie!...

— Cela ne me sert à rien d'être jolie... Oh ! mon aimé... mon pauvre aimé... »

Elle tremblait d'un long frisson qui agitait sa belle poitrine, plus libre qu'à l'ordinaire dans le corsage dégrafé, et sa robe à demi relevée décou-

vrait des bas de soie, des dentelles et des rubans. Jean oublia toutes convenances, il se précipita dans la chambre : il n'était plus timide, ni amoureux ; il avait besoin de consoler quelqu'un et satisfaisait à ce désir.

Il disait :

« Chérie, chérie, je vous en supplie... »

Sur son bras, il sentait rouler la taille de Madeleine. De ses lèvres très chastes, il effleurait les paupières humides, et ces baisers faisaient rêver la jeune femme aux caresses que Paul Brémond lui aurait données s'il avait pu la tenir, blottie contre lui, dans une chambre solitaire, sur un lit à demi défait.

Elle noua ses bras au cou de Jean, elle offrit sa gorge, elle se pâma presque, et, comme il n'osait l'enlacer d'une étreinte plus passionnée, ce fut elle qui, brusquement, posa sa bouche entr'ouverte sur la bouche du gamin.

Un instant, il résista, essaya de parler, de se défendre, mais des cloches sonnèrent à ses oreilles, des cloches et de la musique, et des poèmes : Lucie..., le Lac... Il ferma les yeux, il entendit des rimes, des notes... Il ne pouvait plus respirer, ses mains étaient maladroites, et Madeleine, sans quitter sa bouche, l'attirait, moulait son corps à son corps, et lui faisait mal, et il souffrait d'une

douleur délicieuse, et il sentait contre sa joue les deux seins que le corsage ouvert laissait nus, tièdes, doux et câlins.

Parce que Madeleine le souhaitait, Jean fit une tentative à laquelle son amie se prêta, mais, pour leur inexpérience, les vêtements furent d'invincibles obstacles, et tout à coup, le baiser s'acheva par un grand geste de Madeleine :

« Allez-vous-en, allez-vous-en! » soupira-t-elle.

Pais elle enfouit son visage dans Foreiller.

Jean faillit tomber. En se relevant, il heurta du pied la photographie de Paul Brémond, et cassa la vitre qui la protégeait.

(( Oh ! pardon I » dit-il.

Madeleine était superstitieuse : elle poussa un cri et se jeta à bas du lit, sans se soucier de son corsage ouvert et de ses cheveux en désordre.

(( Pardon, pardon, répétait Jean; je ne l'ai pas fait exprès!... »

Elle enlevait, une à une, les esquilles de verre; quand elle se fut assurée que la photographie était intacte, elle eut une grande joie.

« Je ne vous en veux pas, dit-elle. Il faudra remplacer la glace, nous en achèterons une à Montreux... »

Il la remercia avec effusion ; puis, comme leurs têtes penchées sur le cadre se touchaient, ils

LE (lAMIN TENDRE 99

s'embrassèrent encore éperdument, lèvres closes et vacillants de bonheur, devant le regard de Paul Brëmond, et le portrait, à un certain moment (quand la bouche de Jean osa caresser la poitrine de Madeleine), manqua de choir des doigts qui le tenaient.

« Assez, assez, mon chéri... »

Elle courut vers le miroir : elle était aussi décoiffée qu'à Stalimène lorsqu'elle se servait du peigne de son amant-fiancé pour arranger ses cheveux. Elle ferma son corsage, ne put mettre les agrafes, et soudain, honteuse, elle dit :

« Partez, mon chéri, partez maintenant... Il faut que je m'habille...

— Vous danserez, ce soir ?

— Oui.

— Avec moi seulement, n'est-ce pas?

— Vous êtes exigeant!... Et de quel droit me demandez- vous cela, Monsieur? »

Elle riait, retenant d'une main ses cheveux et, de l'autre, son corsage.

(( Vous m'aimez?

Peut-être... Voyons, partez !

Au revoir, Madeleine chérie...

— Au revoir, mon petit ami. »

Sur le balcon, le soleil formait de nouveau des draperies rouges. Le nuage était très loin, à

'UniversrfJJ'

BIBLIOTHECA Pftavian«*9

100 LE GAMIX TENDRE

rhorizon, comme une grosse bête enflée, peut-être un crapaud, ou bien un moineau malade, ou encore un pot à tabac, qui sait ?... comme madame Piot !

A cette comparaison que Madeleine trouva un éclat de rire vint aux lèvres des deux jeunes gens, et, pour s'habiller, le gamin rentra dans sa chambre.

Avant le dîner, il se rendit chez madame Piot et lui fit de très humbles excuses. Il mettait maintenant tout son orgueil dans l'amour de Madeleine.

Plus tard, comme Jean descendait avec monsieur Piot par l'escalier, Riquet s'arrêta, dit à son petit-fils :

(( N'est-ce pas que Ton éprouve une grande joie à se vaincre soi-même ? »

Et, gaiement, il lui donna deux petites tapes sur la joue.

« Oh ! oui », fit Jean.

Pendant le bal, Madeleine fut joyeuse. Elle dansa trois valses avec son petit ami ; puis, sur les terrasses, ils firent une promenade, et le docteur Jansen leur raconta plusieurs légendes Scandinaves. Cependant Josépha tenait compagnie au sommeil de Riquet ; madame Chauvelin et ses amuseurs organisaient le pique-nique ; la dame du hamac déplorait la légèreté de ses mœurs qui l'em-

LE GAMIN TENDRE lOl

péchait de prendre part au divertissement projeté.

Ce soir-là, la chambre de Madeleine reçut encore la visite de Jean. Il ne trouva plus d'entraves à son désir...

« Excusez-moi I... » dit-il.

... Devant la vallée bleue, le merveilleux balcon resta solitaire.

Sur l'oreiller où, tout à l'heure encore, son bras nu entourait la tôte de Jean, Madeleine songe. Rêveries de femme que la fatigue amoureuse rend sentimentale, elles vont, ses pensées, vers Paul Brémond... Il est toujours là, en effigie, sur la table de nuit où il assista à des étreintes que la mort seule l'avait empêché de connaître.

A la photographie, Madeleine jette de doux I regards, elle allonge un bras languissant, ramène devant ses yeux le cadre dont la vitre est briséi^ et met des baisers au papier que de semblable^^ tendresses ont déjà décoloré et jauni... Elle lui parle à voix basse, lui affirme qu'elle ne l'a pas trahi, qu'il ne doit pas être jaloux de cet enfant à qui elle s'est donnée dans Tunique désir de tenir le serment échangé naguère, à Stalimènc, car, dans les bras de Jean, c'est à lui qu'elle a appartenu, à lui^ son amant-fiancé... Quand Madeleine a éteint sa lampe et tiré sur sa poitrine les plis du drap, elle rêve aux livres de Sweden-

borg, aux légendes de Norvège, aux fantômes qui Yont, deux à deux, parmi les planètes et les soleils, couples qui cherchent de belles demeures pour leurs vies éternelles...

En quittant Madeleine, Jean descend dans les jardins. Il marche comme un homme ivre, oui, ivre de gloire, mais de gloire un peu mélancolique : jamais la première maîtresse, si belle et douce soit-elle, ne pourra égaler le mirage qui ravit les adolescents lorsqu'ils souhaitent l'amour d'une femme.

Sur la cour, et jusque sur le coteau voisin, l'ombre de l'hôtel s'étend; plus loin, la lune, qui se couche, baigne les cimes des arbres dans une lumière bleue. Le silence est admirable. Jean écoute ses pensées en suivant un sentier qui monte au long d'une vallée où, sur les champs clairs, des bois de sapin font des trous.

A la surface d'un étang, trois pierres qu'on lance forment trois séries de cercles qui, se heurtant, détruisent l'harmonie de leurs courbes, et, peu à peu, dans le clapotis indistinct, on ne peut reconnaître à quel centre appartiennent les petites vagues dont les facettes sont innombrables. Ainsi la joie d'être l'amant de Madeleine se mêle dans les pensées de Jean à l'étonnement de ce que les

caresses d'une femme soient si peu de chose, et, pierres plus lourdes, il a l'appréhension et le désir de connaître son père que, déjà, il a défendu contre madame Piot. Puis, de ces trois centres, irradie le clapotis des idées secondaires : au col]ge, des camarades lui ont dit que, pour être un homme, il faut d'abord apprendre l'amour ; or, maintenant, il est initié et ne se sent pas plus viril, — cela l'humilie un peu. — Pourtant sa maîtresse (ce mot exalte sa fierté), sa maîtresse est une dame, et non pas une de ces filles dont les collégiens se contentent. Elle a un mari... Qu'arrivera-t-il si monsieur Berlier a des soupçons ? Sera-ce un duel? ou bien, faudra-t-il avoir recours à un enlèvement?

Et, dans ce cas, dans tous les cas, d'ailleurs, l'avenir n'est plus le môme. Quand on a une maîtresse, on ne l'abandonne pas! On est lié pour

toute la vie : celte fidélité seule peut racheter le crime de l'adultère. Car Jean a commis un crime, oui, un crime... 11 constate qu'il doit réparer sa faute. Mais comment la réparer?... Dans un mois, Madeleine va partir : le gamin n'a pas d'argent; s'il veut suivre sa maîtresse, il devra travailler, et travailler à quoi? Il a échoué à son baccalauréat et n'a point de vocation ; il ne sait rien faire ! . . . Ah! si; il ne dessine pas trop mal... C'est cela, il

fera des portraits; le portrait de son amie, d'abord. Ce sera délicieux !... Ils iront en Orient, en Asie, dans des pays enchantés!... Pendant les premières années, monsieur Piot, — il est si bon! — donnera une pension à son petit-fils, qui bientôt deviendra célèbre, et alors, naturellement, monsieur Berlier mourra, dans un accident de chemin de fer; Madeleine sera veuve, elle épousera son amant, et ils seront heureux, très heureux!

Mais est-ce bien là le devoir? Entre son père et sa maîtresse, Jean ne doit-il pas hésiter?

Pour éclaircir ces problèmes, il s'assied sur un tronc d'arbre que des bûcherons ont abandonné : la lune est descendue derrière les monts du .lura, et l'on peut très bien réfléchir dans cette solitude.

Certes, Madeleine sera inconsolable si Jean la quitte; mais, là-bas, à Paris, on l'attend avec angoisse... Les amoureux adolescents sont d'habiles sophistes : ils savent oublier les arguments contraires à la thèse qui flatte leur passion; et Jean, malgré sa volonté d'être sincère envers luimême, n'échappe point à cette règle. 11 se persuade que le devoir est de suivre Madeleine, et il conclut aussitôt qu'elle et lui ne peuvent vivre séparés, que, s'il va à Paris, il en mourra : immense douleur pour ses parents... Donc, môme s'il commet une faute en partant avec Madeleine, cette faute,

il doit la commettre, puisqu'il lui est impossible de faire autrement!... Quelle fête! voyager avec elle... et peut-être en cachette!...

Sur le ciel, l'aube montre les sept pointes de la Dent-du-Midi. Au seuil d'une cabane, une lanterne vacille; des touristes chantent, là-bas : ils vont aux Rochers pour voir la naissance du soleil. Dans la plaine, les cloches des églises catholiques, une à une, sonnent.

Il est temps de rentrer à Thôtel : Jean se met en marche parmi les pierres glissantes sous la rosée. Comme il admire l'aurore, surpris par elle, il fait un faux pas, roule dans l'herbe, perd son chapeau... Dix mètres plus bas, il est assis sur une plateforme de gazon; peu s'en est fallu qu'il ne tombât dans un précipice... Il ressent les émotions des alpinistes qui, au fond des crevasses, vont chercher leur piolet!... Pour les imiter, il creuse avec sa canne des escaliers dans la terre molle.

Parvenu au chemin, très fatigué, il s'apitoie sur le sort de son pauvre père qu'il a décidé de sacrifier à Madeleine.

Ce jour-là, monsieur Piot, s'éveillant au bruit des fenêtres entr'ouvertes, se souvint avec plaisir que, dans l'après-midi, on ferait un grand piquenique : sur le gazon d'une prairie qu'on apercevait

là-haut, dans les bois, on irait dîner, pour le plaisir féerique de revenir très tard, sous la lune, par les sentiers dont les parfums sont légers ou violents suivant la brise des pins ou des herbages fleuris.

Assis au bord de son lit, monsieur Piot avait une silhouette ridicule, son ventre en poire s'affaissait, et madame Piot s'en affligea, décou- A^ant que la vieillesse des autres est la seule mesure où se constate notre âge.

« Tu as trop engraissé, Riquet! dit-elle.

— Tu trouves? »

Et Riquet regarda son abdomen.

« Oui, reprit Josépha, et cela me chagrine : j'ai toujours peur, depuis ta dernière syncope...

— Mais non, mais non... Voilà bientôt six mois que je me porte comme le pont du Mont-Blanc ; pourquoi veux-tu que je sois malade!

— Je ne le veux pas!... Mais enfin tu devrais moins manger...

— Moins manger?... C'est facile à dire !... Quand on a faim, on mange. »

Et monsieur Piot, debout devant la cuvette, fit ruisseler l'eau sur son cou et bruire ses lèvres comme un enfant. Il s'essuya avec une grande énergie, il se frotta le torse, [fit des mouvements de gymnastique, plia les jambes, donna des coups de poing dans le vide, el s'écria :

« J'engraisse peut-être, mais je suis souple... Quel dommage qu'il faille rentrer à l'étude!... on est bien, ici!

— Oui! dit Josépha, nous devons céder la place à notre gendre!... Ah! si j'étais un homme, moi... »

Son geste souleva les couvertures qui découvrirent ses fortes cuisses, et, sous les genoux, la chair aplatie des mollets. Riquet, s'étant retourné, vit sa femme en chemise, ouvrit de grands yeux admiratifs, et madame Piot, qui était pudique, passa dans le cabinet de toilette en courant.

Quand monsieur Berlier se leva, il avait les cheveux en désordre, la moustache pendante, la barbe en broussaille et les yeux fatigués : la veille, il s'était couché tard, ayant prolongé plus que d'habitude sa quotidienne discussion avec Glaudius.

La chambre de Torientaliste était à moitié remplie par des livres. Sur la cheminée, on voyait une large photographie : le masque du dieu Bées, horrible figure qui tire la langue et laisse pendre sa lèvre. Cette divinité était la propriété exclusive de monsieur Berlier; nul autre savant n'aurait osé parler de Bées sans citer le gendre du docteur Jansen.

A son dieu, Berlier envoya un sourire amical,

un petit signe de tête bienveillant, puis, mettant ses pantoufles, il s'assit à sa table, croisa ses jambes nues sous la chemise de nuit et feuilleta le manuscrit d'un livre qu'il préparait.

Devant son miroir, madame Ghauvelin, les épaules hors de la chemise, admirait sur sa poitrine deux grains de beauté qu'elle aimait infiniment. Chez la couturière, ces mouches, comme artificielles, tant elles étaient rondes, servaient de limite exacte à ses corsages de bal.

Monsieur Ghauvelin, depuis longtemps habillé, se promenait de long en large, cherchant sur les murs, à tout hasard, pour une occasion, un de ces trous malicieux dont, suivant la légende, les hôtels sont criblés ainsi que des écumoires. Ghauvelin avait une humeur lascive que madame Ghauvelin ne voulait pas subir. Elle était occupée, d'ailleurs, ces jours-ci, à se choisir un flirt. Parmi ses amuseurs, trois hommes se disputaient la première place : l'un était officier français, joli garçon, titré, avec un seul défaut : le tabac, madame Ghauvelin avait en horreur la fumée... le second, Gharles Nunès, smyrniote, visage mat, un peu trop d'accent et de bagues, mais un si gentil mouvement des lèvres quand il baisait la main... le dernier se nommait François Pierre... Lorsqu'il lui

110 LE GAMIX TKNDRE

fut présenté, elle demeura bouche bée, attendant la suite; puis, comme rien ne venait, elle se mit à rire en le regardant : François Pierre était grand, large des épaules; ses yeux étaient en boule de loto et sa bouche indescriptible, énorme, tordue, déconcertante... 11 était originaire de Nantes et racontait des histoires. Ses moindres mots étaient un sujet de gaieté. La cour qu'il faisait à madame Ghauvelin était burlesque et assidue, et ses facéties étaient bien accueillies par la jeune femme.

Gomme elle achevait sa toilette, monsieur Ghauvelin, qui, depuis quelque temps, usait d'une pommade coûteuse, demanda d'une voix insinuante :

« Ne trouvez-vous pas, Hélène, que mes cheveux repoussent?... Gette Pilocarpine... »

Hélène haussa les épaules, et monsieur Ghauvelin quitta la chambre.

Dans le vestibule de l'hôtel, il rencontra le docteur Jansen, Glaudius et Berlier. Dès qu'il les vit, il leur cria :

« Irez-vous au pique-nique, cette après-midi?»

Monsieur Piot, qui sortait de la salle à manger, répondit pour eux :

(( Gertes, Monsieur!... Nous y allons tous... Ge

LE r.AMlN TENDRE 111

sera charmant!... Et, dites-moi, madame Cliaiivelin a-t-elle bien dormi?

— Merci I... Et madame Piot?

— Très bien, très bien... Au revoir !... » Monsieur Piot, laissant là Chauvelin, se dirigea

vers les terasses, pour y lire son journal.

Cependant madame Piot heurtait à la porte de son petit-fils et le docteur Jansen à celle de Madeleine. Chacun chez soi, les amants dormaient. Il s'éveillèrent en sursaut et mirent quelque temps à se souvenir de ce qui s'était passé.

Après le repas de midi, les convives du piquenique se mirent en route. Ce fut dans les champs toute une caravane. A l'avant- garde, venaient monsieur Chauvelin et monsieur Piot, Tun grognon, l'autre joyeux. Puis Josépha et le docteur Jansen, quelque jeunes hlles, et derrière elles, Hélène Chauvelin, Madeleine, François Pierre, le smyrniote Xunès, Jean et l'officier titré. Plus loin, on voyait, graves, précédant les domestiques, Berlier et Claudius.

Il faisait très chaud. On marchait lentement. Pendant une halte, François Pierre chanta deux couplets, il fut applaudi, et surtout quand il attaqua le refrain bien connu :

Un éléphant se balançait Sur une assiette de faïence..

L'après-midi passa dans ces exercices enfantins. Lorsqu'on atteignit la prairie, l'officier titré, le comte d'Ourlac, pria les convives de se disperser; puis, resté seul avec les domestiques, il planta des écriteaux oîi étaient inscrits les noms des invités et le menu, en lettres blanches sur fond rouge.

Chacun fut flatté de se voir imprimé. On mangea copieusement, on but de môme. Hélène Ghauvelin vida plusieurs coupes de Champagne, et, comme elle était lin peu grise, annonça au trio de ses amuseurs qu'elle choisissait pour flirt monsieur François Pierre. Celui-ci baisa la main d'Hélène avec un geste si large qu'un fou rire secoua tous les assistants, à l'exception de Nunès et du comte. La nuit venait : on suspendit à des branches quelques lanternes vénitiennes, dont une brûla, naturellement, et dont les autres s'éteignirent.

Madame Chauvelin s'éloigna au bras du flirt élu, qui fredonnait la marche de Lohengrm : pour se venger, monsieur Chauvelin fut galant avec madame Piot ; le docteur Jansen tint compagnie à Riquet. Les deux amuseurs délaissés scandalisèrent les jeunes filles ; et Jean entraîna Madeleine vers un sous-bois oii la lune, qui se levait, ciselait le détail des feuilles et des mousses.

Ils avançaient avec les rayons; parfois, à Fangle

d\m sentier, des cristaux brillaient sur les pierres; les aiguilles des pins murmuraient sous les pas comme une chanson qu'eût chantée la foret. Quand les branches étaient trop rapprochées, Jean faisait passer Madeleine devant lui; il respirait alors le parfum de sa maîtresse, voyait ses hanches lourdes et craignait de ne pouvoir cacher cette honte inexplicable qui lui faisait regretter d'avoir atteint le but auquel tendent les hommes amoureux. Puis il eut peur que Madeleine ne partageât ses pensées, et cela lui devint tout à coup une certitude si douloureuse que, s'arretant, il dit : « Madeleine...

— Quoi? »

Elle était mécontente de ce qu'il eût troublé son rêve lunaire.

(( Vous regrettez ce que nous avons fait...

— Non... Pourquoi le regretterais-je?... Mais ne parlons pas de cela, je vous en prie ; soyons seulement des amis, ce soir. »

Le visage de la jeune femme était chaste infiniment et le gamin en fut heureux ; elle lui avait offert ce qu'il n'osait pas lui demander : être seulement des amis et ne pas parler de cela. Ils continuèrent à suivre les rayons qui pénétraient dans les sous-bois.

Au milieu d'une clairière, Madeleine admira un

lis dont la tige dominait les ronces; plus tard^ Jean découvrit un étang d'où s'échappait un ruisseau.

« Aimez-vous les étangs, Madeleine? »

Elle préférait la mer et les lacs, la mer davan tage ; elle dit la splendeur des houles miroitant sous le soleil.

(( Oui, mais les étangs... »

Elle rinterrompit pour esquisser des paysages orientaux : elle cherchait une phrase qui lui permit de parler de Paul Brémond, et Jean s'efforçait de guider leur dialogue vers les récits d'enfance qu'il aurait voulu lui faire. Madeleine disait :

« Là-has, les nuits sont toujours tièdes comme celle-ci, mais les étoiles sont hien plus grandes...

— Nous les verrons ensemble, s'écria Jean, ... et ce sera délicieux I...

— Comment, ensemble?... »

Alors, avec une voix mystérieuse, il lui annonça la résolution qu'il avait prise dans la montagne, après qu'il l'eut quittée, cette nuit:

« Je vous suivrai...

— Vous êtes fou, mon petit chéri.

— Pourquoi?

— Mais c'est impossible!... Je ne veux pas que vous brisiez votre vie 1

— Oh ! ma vie... Croyez-vous que je pourrais vivre sans vous ?

— A votre âge, les amourettes passent.

— Les amourettes ! Vous êtes méchante ! . . . Ali! vous ne m'aimez pas comme je vous aime... »

Elle répondit, un peu agacée par ces enfantillages :

(( Je vous aime, mais je ne peux pas aimer comme vous... J'ai un passé, moi, et, dans ce passé il y a un souvenir que rien n'etîacera.

— Un souvenir?

— Oui... mon ami... celui qui est mort...

— Ah !... Monsieur Brémond...

— Je me souviendrai toujours de lui.

— Toujours?... Oh! non, Madeleine, je vous le ferai oublier!... Je comprends bien que, pour le moment, vous ne vous êtes pas encore attachée à moi, mais plus tard... Je serai très gentil, j'obéirai à toutes vos volontés, et puis je deviendrai célèbre...

— Célèbre !... comment cela?...

— Je ferai des tableaux, votre portrait... je suis sûr que j'aurai beaucoup de talent... »

Et, comme il continuait à faire des plans, Madeleine eut pitié de lui. Elle était certaine de ne pas l'aimer : elle aimait Paul Brémond. Pour interrompre les discours de Jean, elle dit:

116 LE GAMIX TENDUE

« Venez m'embrasser, mon petit ami... »

Il le fit, mais sans enthousiasme, et, quand ils se furent séparés, Madeleine put reprendre le rêve lunaire où trônait la photographie de Paul Brémond. Ils marchèrent longtemps. Parfois, Jean murmurait :

(( Je vous aime, je vous aime... »

Et, près du sol, dans les mousses, sur les dentelles des fougères, les rayons blancs jouaient un jeu frôle Lir.

Madame Chauvelin, assise au bord d'une sente, riait éperdument ; François Pierre, avec un calembour la prit par la taille, la renversa dans ses bras, et, parce quelle ne pouvait se défendre, madame Chauvelin, en riant, se donna. Puis ils se dirent des injures qui finirent en gaieté. Quand un mari a soixante ans, l'amant joyeux est le bien venu. Ils se réconcilièrent donc, et se promirent de nouveaux plaisirs.

Sous la dernière lanterne vénitienne, les jeunes filles ne rougissaient plus des inconvenances de Nunès, madame Piot sennuvait, et, comme il se faisait tard, monsieur Jansen souffla dans une corne de chasse quil avait apportée.

On se réunit autour de lui. On se compta. Il man-

quait François Pierre et madame Chauvelin ; peu après, ils arrivèrent, et l'on rentra par les sentiers qui, suivant le désir de monsieur Piot, étaient peuplés de rayons et de parfums.

Dans la galerie, monsieur Chauvelin, devant nne table basse, se livrait sans doute à quelque travail minutieux, car il tirait la langue, clignait les paupières et se penchait sur son ouvrage jusqu'à le toucher du bout de son nez.

Monsieur Piot, qui venait de jouer avec les petites Anglaises, s^approcha:

(( Vous travaillez ? »

Et il prit une des nombreuses feuilles qui couvraient le guéridon.

« Faites attention! dit Chauvelin, ils sont encore frais...

— Qu'est-ce que c'est? »

Chauvelin méprisa monsieur Piot :

« Vous êtes Suisse, on le voit I

— Oui, je suis de Genève, répondit posément le notaire; mais je dois vous avouer que je ne comprends pas très bien. Voici, me semble-t-il, des militaires coloriés à l'aquarelle, et, si l'on

tient compte du drapeau qui orne le coin de cette page, on peut admettre qu'ils sont Russes.

— En effet, ils sont Russes!... »

Ghauvelin vouait ses loisirs à la peinture et faisait une collection de planches illustrées, représentant les divers soldats du tsar.

« Je vois que vous êtes patriote, fit Riquet avec déférence.

— Certes! Monsieur... Je suis chef de bureau au ministère de l'Intérieur.

— Ah!... toutes mes félicitations. Moi aussi, je suis très chauvin... bien que je sois notaire, fonction peu belliqueuse à vrai dire.

— Oh ! vous autres...

— Eh! pourquoi pas?... Notre patrie est petite, mais elle a des souvenirs nationaux, sans parler de son importance religieuse.

— Monsieur, je ne parle jamais de questions ecclésiastiques. »

Le chef de bureau reprit son travail, et monsieur Piot admira son habileté à ne point mêler les couleurs.

Pendant ce temps-là, — c'est le lendemain du pique-nique, — Jean déjeune dans son lit, et, tout en mangeant un petit pain qu'il a recouvert de beurre et de miel, il pense :

120 LE GAMIN TENDKE

« Je suis aimé... »

Ces mots lui paraissent un refrain 'délicieux, inconnu, qui lui rend encore plus agréable sa béatitude paresseuse, dans ce matin vibrant de soleil, après une nuit moins chaste que ne pouvait le faire prévoir la promenade au clair de lune.

A bouchées menues, Jean achève le pain, le beurre et le miel. Il s'étire, consulte sa montre...

« Déjà dix heures ! »

... Bâille, ferme les yeux, les rouvre, fait craquer ses mains, prête Toreille à un bruit de pas, murmure :

« Dieu! qu'on est bien dans son lit! »

Puis, d'un seul bond, il se jette dans son tub, s'habille, se coiffe, se dirige vers le balcon et siffle une fanfare guerrière. Au jardin, il voit les petites Anglaises. Elles courent derrière le ballon de cuir, que leurs pieds heurtent de coups légers.

« Bonjour ! » crient-elles.

Il leur fait un signe amical, protecteur; il allume une cigarette dont il suit la fumée. Les fillettes l'appellent :

« Jean, descends, dis ! veux-tu?... »

Il a grande envie déjouer avec elles, de faire des gambades et des sauts ; mais chacun sait que les vrais amants ont besoin de recueillement, et, pour être un amant digne de sa maîtresse, quand

il quitte sa chambre, il passe par la cour, évitant les fillettes. Puis, dans le petit bois, il commence une promenade solitaire, choisissant les allées les plus étroites, les plus romantiques, d'un air sentimental, langoureux et lamentable.

Il passe devant le hamac oii se balance la dame de mœurs légères. Elle est seule, elle regarde Jean avec trop d'insistance, elle lui sourit ; il baisse les yeux, presse le pas :

(( Comment peut-on aimer ces filles éhontées?))

Dans une clairière, il se couche, à l'abri des indiscrets, et, par respect pour la tradition, il décide de rêver pendant une demi-heure.

Mais combien plus l'amuserait la joie des petites Anglaises !

Monsieur Ghauvelin peignait les bottes d'un chevalier-garde, quand le concierge remit une dépêche à monsieur Piot. Riquet ne put l'ouvrir : il en fut empêché par la cadette des petites filles roses, qui, arrivant du jardin, sautait sur les genoux de son vieil ami.

Le mouvement fut si impétueux que la table chancela : la couleur s'échappa d'un godet, salit la page que le chef de bureau avait terminée, et celui-ci, furieux, voulut donner un soufflet à Tenfant. Mais alors, comme par miracle, monsieur

Piot se dressa en face de Chauvelin, et la fillette, cachant ses yeux derrière son coude, se prit à sangloter entre ces deux hommes véhéments.

« Hc! Monsieur, hé! disait le notaire, on ne bat pas un enfant, que diable !

— Mes soldats, Monsieur! » clamait Chauvelin. Et, perdant la tète, il ajouta :

« On voit bien que c'est une Anglaise!... )>

Cependant Josépha, qui avait appris l'arrivée d'un télégramme, entra dans la galerie. Elle vit son époux et l'adversaire, et s'élança au secours de Riquet :

(( Qu'y a-t-il, mon Dieu? »

Monsieur Piot la rassura d'un sourire, et, très digne, s'éloigna de Chauvelin.

« Vous oubliez votre dépêche », fit celui-ci, tendant le papier bleu.

Et monsieur Piot répondit, avec une politesse hautaine :

« Je vous remercie. Monsieur ! »

Josépha s'empara du télégramme. Tout à coup elle bondit, et son geste imita les gestes tragiques.

« Ah! c'est un comble!...

— Quoi donc, poulette?

— Eh! Monsieur, c'est votre gendre... Lisez!... Il sera ici lundi : il nous faut donc partir un di-

manche... Gomme c'est agréable I... Vous supporterez cela, vous, monsieur Piot? Ah! en vérité, vous n'êtes pas un homme... Vous êtes un torchon! »

Le notaire pâlit :

(( Joséplia, Josépha, je t'en prie... Toutes ces émotions me font du mal. Je souffre... Tiens! oui, j'ai ma crise. Là, dans le dos, aux reins, et voilà mon cœur aussi... 11 me semble que j'ai un petit crapaud dans la poitrine... »

Riquet s'écroula dans un fauteuil avec un grand soupir. Madame Piot se précipita, la fillette poussa des cris : un sommelier accourut, il parlait allemand et ne comprit pas ce qu'on lui disait. Josépha, lui demandait de l'eau, il resta stupide ; alors Chauvelin fut magnanime : il traduisit la phrase de Josépha, puis s'approcha du malade.

« C'est une syncope...

— Il en a déjà eu plusieurs », répondit madame Piot.

Le concierge, survenant, offrit de coucher Riquet la tète en bas, et de lui défaire son gilet. Mais on préféra l'asperger d'eau froide ; et il revint à lui lentement. Il regarda tout le monde d'un air effrayé :

(( J'ai cru que j'allais mourir... Ah ! mon Dieu! mon Dieu!... Ah! mon Dieu! mon Dieu!... »

Puis, tandis que Josépha lui prodiguait des caresses maternelles, il remercia le chef de bureau; les deux vieillards se serrèrent la main.

Le concierge amena le docteur Jansen et celui-ci, bien qu'il n'eût jamais étudié la médecine, ausculta le notaire et recommanda une ou deux heures de repos. Deux domestiques prirent le malade dans leurs bras ; il se laissa transporter comme un petit enfant; il geignait, et sa tète roulait de droite et de gauche, soutenue par la main amicale de Josépha.

Ce cortège disparaissait dans l'escalier quand Alex Glaudius et Berlier arrivèrent dans le vestibule. Ils s'enquirent de ce qui s'était passé; Chauvelin leur conta le malaise de monsieur Piot ; le docteur Jansen dit :

« Je crains que cet excellent homme soit très malade, car son muscle cardiaque est épuisé.

— Il doit être diabétique », fit Glaudius.

Et Finventeur de la «■ dégénérescence latine » développa une théorie sur la compensation musculaire. Il avait une science universelle et médiocre, il jugeait les littératures et les cerveaux, et dédaignait tous les hommes dont l'origine n'était pas germanique. Berlier, qui lui tenait tête à l'ordinaire, garda le silence, car il méprisait la médecine, et, voyant sur le sol la dépèche restée

ouverte, il la ramassa, la parcourut du regard : (( Tiens, le père du petit Lagier arrive lundi.

— C'est un peintre de talent, fit Ghauvelin; mais depuis quelques années il ne produit rien. On prétend que sa femme est folle.

— Oui, dit le docteur Jansen, elle est atteinte de manie lubrique. Monsieur Piot m'a raconté des symptômes étranges, c'est un cas très curieux.

— Tous les Français sont ou seront fous, leur substance nerveuse est en dégénérescence... » commença Glaudius.

Et, aussitôt, Berlier lui répondit ; alors les deux hommes s'éloignèrent pour discuter.

Monsieur Jansen expliquait à Ghauvelin les particularités de la maladie de madame Lagier ; le chef de bureau manifesta un vif intérêt :

« Gomment ! chaque fois qu'elle est enceinte, elle guérit, et, après le sevrage, elle déraisonne?... Voilà qui est bizarre !

— Ghut!... » dit monsieur Jansen.

Jean ouvrait la porte du jardin.

« Je vais lui remettre cette dépêche », fit Ghauvelin.

Et, haussant la voix :

(( Monsieur Lagier voici un télégramme que votre grand'mère a perdu.

— Un télégramme? »

Jean lut, puis s'écria machinalement :

« Ah ! quel bonheur ! papa arrive dans deux

jours... Monsieur Ghauvelin, vous n'avez pas vu

mon grand-père?

— Il vient d'avoir une syncope, » soupira Ghauvelin.

Et, sur un ton lugubre :

« Une syncope !

— Une syncope? » fit Jean.

Il interrogeait du regard le docteur Jansen, qui se hâta de le rassurer :

— Votre grand-père s'est évanoui, mais ce ne fut qu'un petit malaise. Monsieur Piot est dans sa chambre. Je dois prendre un livre chez moi, montons ensemble... voulez-vous? »

Et monsieur Jansen entraîna le gamin ; le chef de bureau retourna aux soldats russes.

Riquet était couché; Josépha lui bassinait les tempes avec du vinaigre. La vieille dame mit un doigt sur ses lèvres quand son petit-fils entra.

(( Comment va-t-il? demanda Jean à voix basse.

— Mieux, mais il souffle très fort et cela m'inquiète. 11 faudrait le dévêtir.

— C'est toi, mon petit? fit monsieur Piot, se soulevant sur l'oreiller.

— Oui, c'est moi, grand-père... Gomme c'est méchant d'être malade !

— Mais je ne suis pas malade ! »

Pourtant il respirait difficilement, gonflait ses joues et ce ne fut pas sans peine qu'on retira le caleçon de ses jambes enflées.

Afin de préparer des cataplasmes de moutarde, souverain remède contre tous les maux, Josépha sortit. Aussitôt Riquet attira Jean dans ses bras.

« Ton père arrive lundi...

— Oui, je sais. Ne te fatigue pas...

— Laisse-moi parler ; il faut profiter des minutes oii nous sommes seuls pour nous faire nos adieux. »

Oppressé, Riquet s'arrêta, et Jean lui prit la main, une main dont les doigts étaient élargis comme des spatules.

(( Grand-père, pourquoi dis-tu : <^ nos adieux»? Tu me fais du chagriu... G'est « au revoir » qu'il faut dire...

— Mon chéri, il faut que tu le saches, je suis très malade... Depuis cinq ans, j'ai le diabète, oui, le diabète, et mon cœur est gravement atteint ; je vous l'ai caché parce qu'il est inutile de se plaindre d'un mal qu'on ne peut guérir... Je mourrai subitement, une nuit, sans que personne s'en aper-

çoive, et l'on me trouvera, le lendemain, déjà froid, dans mon lit.

— Oh ! grand-père, ne dis pas cela !

— Ah! ce n'est pas gai, et je regretterai la vie... »

Monsieur Piot dut s'essuyer les yeux, il toussa, et reprit :

« Ecoute-moi bien, écoute-moi sérieusement. Ta grand'mère est une sainte femme, je lui dois tout mon bonheur... »

Monsieur Piot se moucha.

(( ... Je lui dois tout mon bonheur; mais elle est parfois injuste et subit trop l'influence de ses amis... Ses amis sont vertueux, ils obéissent aux Ecritures et pourtant ils n'ont point cette bienveillance dont il ne faudrait jamais se départir en jugeant le prochain... «

Monsieur Piot n'était pas orateur et s'embarrassait dans son discours. 11 mit quelque temps à débrouiller le fil de ses pensées et continua lentement :

« Eh bien! je dois réparer une des injustices que ma femme a commises sans le vouloir ; oui, je dois réparer... Mon chéri, il s'agit de ton père.

— De papa?...

— Oui, de ton père. Je te supplie d'oublier tout ce que tu as entendu sur son compte, je t'en

LE GAMIX TENDRE 129

supplie... Vraiment, il eut raison d'agir comme il le fit, et tu as bien fait de le défendre, lautre jour. C'est un noble cœur : les souffrances l'ont aigri... Je désire que tu l'aimes.

— Mais je l'aime déjà, grand-père?

— Vois-tu, moi, je n'ai jamais eu le courage de lutter avec madame Piot ; je suis trop pacifique, c'est un péché dont je m'accuse : le vrai chrétien doit combattre pour ce qui lui paraît être le bien. »

Jean nota que monsieur Piot se contredisait. N'avait-il pas affirmé, l'autre jour :

« 11 faut savoir s'humilier, même dans certains cas oii l'on aurait le droit de ne pas le faire »?

... Mais les paroles de Riquet devinrent si intéressantes, et l'émotion de Jean était si grande qu'il oublia bien vite cette critique menue.

« Ton père n'est pas coupable, mon chéri, disait monsieur Piot ; et, si ta tante a quitté notre toit pour suivre sa sœur, c'est qu'elle était malheureuse à la maison... Irène traîne de la jambe gauche, et ta grand'mère, que cette infirmité humiliait, la reprochait souvent à la pauvre petite... Tu la verras, elle est bonne et douce ; le pasteur Maubel ne l'aime pas : elle ne croit point en Dieu... Elle est instruite, trop instruite, et sa science lui a donné des idées fâcheuses... Mais,

que veux-tu? ce n'est pas sa faute si ces idées lui sont venues... «

Monsieur Piot hésita, puis, prenant courage : (( Il y a encore autre chose, dit-il, mais cela est abominable ! une accusation horrible ! et je ne te la dirai pas... Sache seulement que ton père est innocent. Notre cité, vois-tu, est trop crédule aux calomnies, c'est là son grand défaut; et moi je suis très coupable de ne pas avoir lutté contre une cabale honteuse.

— Dis-moi, grand-père, comment se fait-il que, pendant quinze ans, je n'aie jamais vu papa?

— Eh! le sais-je?... Le pasteur Maubel a surnommé ton père l'Antéchrist.

— Mais pourquoi?... Tu m'affirmes qu'il n'est pas coupable...

— Pourquoi?... parce que, parce que... Des calomnies, des calomnies... Je n'ose te raconter... Enfin, il vaut peut-être mieux que je t'explique. Moi, je pourrai au moins te montrer combien cette accusation est fausse... Voilà... mais prends bien garde que ce sont des mensonges... Voilà : quand Irène a suivi ton père, on a prétendu... on a prétendu que c'était... par amour...

— Par amour?...

— Oui, et c'est vil, ignoble, écœurant! Irène est une fille loyale, innocente! oui, innocente, je

le jure!... Et ton père est un honnête homme... Et cette pauvre Irène est laide, elle boite, elle est toujours fourrée dans les livres... Ah! mon Dieu, faut-il que les gens ! . . . »

Epuisé, monsieur Piot s'arrêta, et il fut très effrayé de voir son petit-fils qui serrait les poings et se mordait les lèvres.

« Mon chéri, je n'aurais pas dû te dire... Mais, vois-tu, cela m'étouffait ! 11 y a si longtemps que je suis lâche... Pardonne-moi...

— Te pardonner? Mais toi, tu n'as rien fait... Ah I les autres... Ceux-là!...

— Oh ! mon petit Jean, mon petit Jean, je t'en prie, ne dis pas à ta grand'mère que je t'ai tout raconté... ne lui dis pas, je t'en supplie, la vie ne serait plus tenable... »

Le regard de monsieur Piot implorait, sa bouche était suppliante et pitoyable.

'( Je ne dirai rien, grand-père, je te le promets... »

Alors monsieur Piot serra Jean sur sa poitrine. Ils restèrent quelques minutes ainsi, et, quand ils se séparèrent, ils avaient les yeux pleins de larmes.

(( Allons, allons, fit Riquet, pas de tristesse: ce sont des choses anciennes... Et puis, ne devonsnous pas accepter les épreuves que le ciel nous envoie ? »

Josépha entrait portant un cataplasme jaune.

« Il faut que tu descendes, mon enfant, dit-elle, la seconde cloche a déjà sonné; tu seras en retard. »

Jean fit semblant de ne pas entendre ; il resta au chevet de monsieur Piot : il tirait une première vengeance delà conduite de sa grand'mère.

(( Je te dis de descendre ! voyons, obéis ! »

Pour lui rappeler sa promesse, Riquet secoua la main de son petit-fils, et Jean partit, en pinçant la bouche quand il passa devant Josépha.

Le déjeuner fut maussade. Les deux amuseurs de madame Ghauvelin étaient jaloux du llirt élu ; monsieur Jansen songeait à ses amours d'Lgypte, et Madeleine réfléchissait à Taventure où elle s'était engagée.

Quand on se leva de table, elle avait pris une résolution qu'elle désira exécuter aussitôt. Elle pria Jean de l'accompagner à la promenade, mais il refusa, à regret : il ne pouvait abandonner ses grands-parents pendant les dernières heures de leur séjour. Il avait une voix si navrée que Madeleine lui dit :

(( Ëtes-vous malade ?

— Non, mais il se passe des choses... »

Il ajouta :

'( Je vous conterai cela plus tard ! »

Et, du bout des lèvres, il lui envoya un baiser.

L'après-midi fut très longue. Madeleine, assise auprès de son père, ne lut pas le livre qu'elle tenait dans ses mains. Elle avait des remords : les femmes regrettent le plus souvent, à leur premier adultère, cette vertu qui leur permettait de mépriser les épouses coupables. Cependant ^ladeleine trouvait ses remords absurdes, vulgaires, et, pour les ennoblir, elle imagina une fable qui ne tarda pas à lui paraître une vérité absolue. Au réveil, ce jour-là, elle avait pensé à Jean avec une tendresse qui ressemblait à un début d'amour, et c'est ainsi qu'elle avait expliqué les regrets de sa conscience : aimer Jean, c'était trahir Paul Brémond.

L'âme romanesque de la jeune femme se plut dans cette interprétation habile de phénomènes coutumiers. Et Madeleine pleura son amant défunt, voulut se persuader qu'elle se trompait, que Jean lui était indifférent ; mais les remords persistèrent... Elle voulut n'y plus penser, elle y pensa davantage ; elle y pensa en s'habillant, en se promenant, pendant le repas; et ce fut au dessert, en mangeant des raisins secs, qu'elle découvrit l'unique moyen de ne pas abandonner la tâche entreprise, de ne pas trahir Paul Brémond. Elle allait tout avouer à son petit ami, elle lui dirait qu'elle était trop malheureuse de n'avoir jamais connu les caresses de Vautre^ que le roman lu

dans la clairière lui avait suggéré l'idée de remplacer par un rêve cette réalité tant désirée : elle dirait cela... Sans doute, Jean ne voudrait plus l'aimer, il lui ferait des reproches cruels, l'offenserait par des mots très durs, et, de nouveau, éternellement, elle pourrait rester fidèle à celui qu'elle avait tant chéri sur la grève de Stalimène oii, bruyantes, plaintives, jaseuses parfois, les vagues du soir crient, pleurent et rient, lorsque jaillit, à l'horizon, le Scorpion dont les étoiles sont rouges, vertes ou bleues...

Aux pensées de Madeleine, le docteur Jansen fut un compagnon discret. Il connaissait l'àme de sa fille et ne la trouvait pas admirable ; mais, à force d'étudier des philosophies dont Tapogée fut courte monsieur Jansen avait acquis cette incertitude qui n'est pas sans douceur et qui distingue malaisément les actes vertueux des actes repréhensibles. 11 avait gardé pour seule religion le culte des formes belles : or, Madeleine évoquait à ses yeux des souvenirs de statues et de vitraux, et il lui en témoignait une reconnaissance infinie qui s'ajoutait à la naturelle complaisance d'un père pour son enfant.

Cependant au chevet du lit où monsieur Piot dormait, Jean avait remué de tristes pensées. Il voyait la vie sous des couleurs sales, boueuses et

grises, au travers des calomnies que le pasteur Maubel et madame Piot n'avaient pas détruites. Et le dégoût que lui inspiraient ces calomnies diminuait son respect conventionnel pour les vieillards. A cette heure, Jean découvrait qu'il n'existe pas de gens respectables par définition.

Il citait son père et Josépha au tribunal de sa conscience, et d'instinct, sans même recourir au témoignage de son grand-père, il condamnait madame Piot, il exaltait la conduite de monsieur Lagier. Deux femmes, Irène et Madeleine, avaient approuvé cette conduite : elle était donc vertueuse.

Dans la soirée, il fut évident que le malade ne pourrait partir le lendemain ; alors madame Piot annonça qu'elle resterait, elle aussi.

« C'est impossible, grand'mère, fit Jean, tu ne peux pas rester, puisque mon père arrive ! »

Madame Piot protesta : elle ne céderait pas la place à son gendre. On allait lui envoyer une dépêche. Jean riposta qu'il était trop tard. Monsieur Piot assura que Josépha lui rendrait service en retournant à Genève :

« Tu iras à mon étude, poulette, je t'en prie, et tu expliqueras... »

Elle l'interrompit :

« Soit I je partirai puisque vous me chassez!...

D'ailleurs le pasteur Maubel dîne chez nous, demain... »

Elle quitta la chambre et s'en alla préparer sa malle dans le corridor. Quand ils furent seuls, monsieur Piot et Jean murmurèrent des phrases courtes, bienveillantes ; parfois leurs mains se serraient, et une même pensée unissait leurs tristesses : les choses de ce monde sont incertaines et passagères. L'un craignait de mourir et l'autre de perdre Madeleine.

A minuit, madame Piot renvoya son petit-fils. Elle adoucit sa voix pour lui souhaiter une bonne nuit, et, sur le seuil, elle voulut l'embrasser, mais il ne se prêta pas à cette caresse. Il détestait Josépha, exagérant les griefs qu'il avait contre elle, et oubliant les soins dont elle avait entouré son enfance.

11 rentra dans sa chambre, appela Madeleine, mais elle se garda bien de répondre : le balcon n'était pas favorable à la rupture qu'elle se flattait de provoquer.

Madeleine dormait sans doute... Jean se coucha. Puis il voulut mettre en ordre sa conscience, mais il ne put y parvenir, tant ses pensées étaient diverses, ondoyantes, petites vagues aux facettes innombrables.

Son père allait arriver. Madame Piot était

infâme... Est-ce qu'un frère peut aimer sa sœur?... Le pasteur Maubel, un affreux homme?... qui aurait pu croire cela?... Monsieur Piot était très malade, il avait le diabète... le diabète, nom grave d'une maladie que Jean ne connaissait guère... Madeleine était restée seule toute l'aprèsmidi, elle était fâchée, peut-être... Ah! la vie est compliquée, très compliquée...

Jean souffla sa bougie et se demanda de nouveau s'il avait le droit de suivre sa maîtresse dans des voyages, quand de tels drames bouleversaient sa propre famille. Il plaignit son père, souhaita l'embrasser, chercha encore une fois oii était le devoir, ne le trouva point, s'endormit, eut des rêves; ils se groupèrent autour d'un poème, — et ce chefd'œuvre de Vigny, la Maison du Berger^ servit de leitmotif à des désirs d'amours passionnées et très chastes, sur une montagne oii il n'y aurait pas d'hôtel.

Pendant la nuit, un orage se forma à la cime des Rochers. 11 surgit en un buisson d'éclairs; les nuages couvrirent le lac; rebondirent contre les monts du Jura ; toute la vallée fut dans le brouillard, et, au matin, une pluie fine se mit à tomber.

A neuf heures, l'omnibus jaune traversa la cour et s'arrêta au perron. Josépha, que l'idée de revoir le pasteur Maubel rendait presque joyeuse, écrasa son petit-fils dans ses bras robustes, lui recommanda monsieur Piot, qui avait bien dormi, et, retroussant ses jupes, monta dans la voiture; Jean ferma la portière.

« Soigne-toi bien, mon chéri. Adieu... adieu...

— Au revoir ! »

Et il regretta d'avoir été impertinent avec sa grand'mère qu'il ne reverrait plus de longtemps. Puis il se dit :

« Sa conduite envers papa a été infâme. »

LE GAMIX TENDRE 139

Et, comme lomnibus disparaissait derrière le bouquet d'arbres, il rentra dans le vestibule.

Au concierge il parla des chambres qu'on devait préparer pour son père et pour sa tante, commanda des fleurs afin d'orner les cheminées, feuilleta des horaires. Il avait un pli d'attention à ses sourcils et prenait des attitudes, car les confidences qui lui avaient été faites lui donnaient du prestige à ses propres yeux, et il était responsable de la santé de son grand-père. Quand il euttrouvé l'heure du train il se dirigea vers l'escalier.

Sur les marches, les trois petites Anglaises étaient assises, mélancoliques et désœuvrées. Lorsque Jean passa, elles se retournèrent, boudeuses.

«Méchant! méchant!» murmura la cadette.

Et, plus hardie, Tainée demanda :

<( Pourquoi tu ne veux plus jouer avec nous?

— Méchant ! méchant ! » reprirent les deux autres.

Toutes trois se mirent à pleurer.

Jean les consola de son mieux, leur fit des promesses, leur expliqua qu'il était très occupé parce que son père allait arriver le lendemain.

« Ton papa?... Notre papa à nous, tu sais, il est mort.

— Comment il est, ton papa?

— Et ta maman, est-ce qu'elle vient aussi?

— Quand il sera là, ton papa, est-ce que tu joueras encore?»

Elles parlaient avec un joli accent et des gestes familiers. Jean les prit dans ses bras; l'aînée et la cadette grimpèrent sur ses genoux; la troisième, juchée sur son dos, lui tirait les cheveux. Elles riaient, et Jean, sous leurs caresses, oubliait quil devait avoir du chagrin, qu'il devait être sérieux, et même qu'il était l'amant de Madeleine.

« May! Maud î Mabel ! venez!... » appela une gouvernante.

May, Maud et Mabel firent signe à Jean qu'elles ne voulaient pas répondre, et, comme il se levait, elles se pendirent à ses habits.

Au palier de l'étage, Madeleine parut. Elle sourit aux fillettes, qui lui hrent des révérences, et, serrant la main de Jean :

(( Quelle pluie fastidieuse ! dit-elle. Votre grandpère va mieux? »

Puis, sans écouter la réponse, elle continua son chemin, à pas lents et fatigués. Madeleine avait mal dormi, ses remords ayant augmenté; elle était décidée à suivre le plan qu'elle s'était tracé la veille : c'est pourquoi elle ne s'attarda point à causer avec Jean.

Il en fut surpris et songea que son amie était

sans doute fâchée. Quand il entra chez monsieur Piot, le vieillard demanda :

(( As-tu la migraine, mon chéri?... Tu as Tair malade ou, plutôt, soucieux.

— Mais non, grand-père, je n'ai rien... Naturellement je suis un peu ému, parce que demain je vais voir papa, et il me semble que jamais je ne pourrai assez Faimer pour compenser tout ce qu'il a souffert. »

Il ne mentait pas : il pensait à monsieur Lagier autant qu'à Madeleine ; c'était deux courants d'idées parallèles qui coulaient dans son cerveau avec une égale violence.

Alors Riquet parla du ciel épouvantable qui lançait contre les vitres des paquets d'eau et rendait si triste l'horizon. La cloche du déjeuner sonna. Monsieur Piot choisit quelques plats sur le menu et dit :

« Je me lèverai ce soir, mais, je t'en prie, laisse-moi seul cette après-midi. L'air de cette pièce n'est pas favorable à ta santé, et je veux que demain tu aies une mine superbe. Amuse-toi, cause avec le docteur Jansen, avec monsieur Claudius : ce sont des hommes éminents. A leur contact, tu apprendras beaucoup de choses. Présente aussi mes compliments à madame Berlier; ce matin, elle a fait chercher de mes nouvelles,.

142 LE GAMIN TENDRK

c'est fort aimable, et tu l'en remercieras. N'oublie pas... »

Avant de descendre à la table d'hôte, Jean visita l'appartement qu'il avait retenu pour son père et pour sa tante : il demanda un supplément de meubles, une chaise longue, afin de rendre plus accueillantes ces chambres d'iiôtel, si hostiles, d'abord, aux arrivants.

Pendant le déjeuner chacun se lamenta : madame Chauvelin déclara que, <( même en villégiature, le dimanche est insupportable >>; François Pierre proposa de jouer une charade, nul n'accepta ; et Ton destina, en général, les loisirs forcés de Taprès-midi à la correspondance.

Madeleine, la première, quitta la table ; Jean la suivit dans le vestibule, et, penché vers elle, chuchota quelques mots, d'un air voluptueux et pudique.

« Vous n'y pensez pas! se récria-t-elle.

— Pourquoi ? fit Jean qui désirait lui plaire et n'avait rien trouvé de mieux.

— Tenez! faisons une partie de dames si vous voulez? Connaissez-vous ce jeu-là?

— Oui, très bien; je vous battrai, que pariezvous ?

— Nous verrons. Aujourd'hui je suis lasse et jouerai mal... »

Jean regardait sa maîtresse. Elle paraissait s'appliquer à la partie et cependant n'y songeait guère. L'heure des aveux était venue, et Madeleine craignait de s'exprimer avec trop de franchise. Bientôt, elle s'appuya au dossier de son fauteuil.

« Vous souvenez-vous du livre que nous avons lu ensemble ? dit-elle.

— Non, quel livre?

: — Ce roman... vous ne vous rappelez pas?... dans la clairière... le jour de Tarrivée de vos grands-parents...

— Ah! je sais... un livre très immoral... et vous m'avez demandé...

— Je vous ai demandé si ce que l'auteur disait était vraisemblable.

— Oui... Eh bien, à présent, moi, je vous assure que ce n'est pas vraisemblable !... Voyons, quand on se donne, la pensée ne peut pas s'en aller... Et si j'ai hésité l'autre jour à vous répondre, c'est que j'ai voulu faire celui qui n'a pas de scrupules, pour me vanter, pour que vous ne me traitiez plus en enfant. »

Cette phrase, il l'a dite si gentiment que Madeleine hésite. Elle a peur de le faire souffrir; puis, égoïste, afin de ne pas tromper Paul Brémond, afin de garder cette auréole que donnent les amours posthumes, et songeant qu'elle ne doit

rien à cet adolescent dont elle ignorait l'existence quelques semaines auparavant, elle soupire :

« Vous avez tort. C'est possible... J'ai essayé, moi, et j'ai réussi, tout à fait réussi. »

Elle ferme les yeux, elle attend une insulte. Jean réfléchit à ce que Madeleine vient de dire. Gela lui semble affreux, mais les mots n'étaient pas d'une clarté assez probante ; il n'ose parler. Etonnée de son calme, plus audacieuse, poussée par le besoin de se sacrifier, Madeleine reprend :

« C'est pour cela que je ne puis vous aimer comme vous m'aimez... »

Jean murmure, si doucement qu'elle le comprend à peine :

(( Monsieur Brémond?...

— Oui. »

Il ne lui fait aucun reproche. Sa tête est vide et il lui paraît qu'il voit Madeleine très loin. Il serre ses mains l'une contre l'autre.

« Pourquoi?... »

Elle se tait : elle se rappelle sa jeunesse morne devant le ciel de Norvège, la nuit de ses noces, l'espérance qui lui a permis de vivre, le deuil effrayant où l'a plongée la mort de l'amant-fiancé, les lendemains sans désirs et, comme elle ne peut expliquer tout cela, comme elle souhaite une rupture qui apaisera ses remords, elle garde le si-

lence et baisse les paupières pour cacher son regard.

Jean veut mourir.

Lentement, ses yeux deviennent humides, une larme se forme, une autre, elles tremblent au bout des cils, elles glissent sur la joue. Il ne veut pas pleurer devant Madeleine. Il se lève, s'appuie à la table. Une rondelle du jeu de dames tombe. II n'y prend garde. Il dit :

(( Adieu...

— Adieu... »

Madeleine le regarde s'éloigner. Elle range méthodiquement les dames dans leur boîte; puis, au salon, pour se distraire, elle feuillette des journaux.

Jean gravit Tescalier. Il entre dans sa chambre (sur la table, il y a des gants de femme), s'en va, retourne au vestibule et se met à marcher dans le corridor.

Madeleine sort du salon, et Jean, qui passe devant la porte, se trouve en face de la jeune femme, et il se sauve, se jette, tête nue, sur les terrasses où les rafales tourmentent ses habits. Il suit une sente qui s'enfonce dans les buissons. II ne sait ce qu'il fait, il veut fuir, ne plus voir Ma- ^deleine, ni aucune autre femme, ne plus rentrer dans cet hôtel, ne plus penser et surtout secouer

le souvenir de ces baisers qui le poursuivent et que la pluie imite en frôlant les feuilles des arbres.

La pluie tombe en lignes droites ; elle ravine les chemins, inonde les champs ; des nuages pèsent, sales, lourds, à mi-côte de la montagne. Coupé de ronces, le sentier file sous un petit bois, s'enroule aux flancs d'un ravin, traverse une forêt, puis, taillé en corniche parmi les herbages qui dévalent jusqu'au précipice d'un torrent, il trace une ligne noire, perdue à son extrémité dans une brume...

Et c'est là que Jean s'arrête.

Autour de lui, tout n'est que brouillard : murailles jaunâtres où, par endroits, on voit croître et s'effacer la cime d'un sapin et le chaume d'une ferme. Assis dans la boue, la tête dans les mains et les coudes aux genoux,. Jean pleure sans s'apercevoir que la pluie rabat à son front une longue mèche de cheveux. Il ne sait pourquoi, la conduite de sa maîtresse lui paraît plus vile que toute autre; il la sent, d'instinct, ignoble, dégradante, la pire des trahisons. Il pleure. Iln'a d'autres pensées que d'échapper à son chagrin, et, d'un mouvement puéril, tout à coup, il s'élance sur la prairie qui dévale vers le précipice.

D'abord, il garde l'équilibre, puis fait un faux

pas, glisse, tombe sur le dos, roule, roule d'une vitesse accrue ; il accroche ses mains aux herbes, à la terre qui cède en mottes éboulées; avec des pierres il roule, meurtri, affolé, et le souvenir de son père est dans son cœur. Il roule en tourbillon, et, brusquement, ses bras heurtent un arbre : dans un grand geste de désespoir, ils l'enlacent, et les muscles, tendus par la crainte, sont assez robustes pour soutenir le choc de tout le corps.

Jean se relève et voit la distance qu'il a parcourue. Le sentier est très loin, là-haut, dans le brouillard. De l'autre côté, sous les racines de l'arbre, les champs s'atTaissent en falaises où la mort était certaine.

Et Jean tremble et frissonne : il a très peur de mourir... On aurait trouvé, dans les rochers, un cadavre à peine reconnaissable ; des oiseaux, des vautours, sûrement, lui auraient crevé les yeux, et son père, qui vient chercher auprès de lui un peu de joie, serait arrivé juste à temps pour des funérailles... Jean tourne le dos au précipice et réfléchit.

Son père?... l'accusation abominable?... tout est possible, puisque Madeleine a trahi son amour.. Ah! il ne veut plus s'occuper des femmes ; il les englobe toutes dans son mépris, toutes, sa grand'mère, salante Irène, Madeleine^

madame Chauvelin, la dame du hamac, toutes, et pour monsieur Piot et pour son père seuls, il conserve de l'afTection. Mais ceux-là, comme il les aime I... Comme il voudrait leur dire tout ce qu'il vient de souffrir !... Il se consacre à leur bonheur, il confondra leurs ennemis, et peut-être un jour connaîtra-t-il d'autres joies plus nobles que celles 011 se complut Madeleine...

Le vent est tombé ; les murailles de brouillard se rapprochent, plus épaisses, obscures. Prudemment, soucieux de ne plus risquer sa vie (elle est précieuse pour le bonheur de son père), Jean se remet en marche. Ses vêtements sont déchirés, sordides; ils se collent à ses membres, et les poignets de sa chemise sont réduits à l'état de linges dont les plis le chatouillent.

Il gagne le sentier. Ses pensées se divisent nettement : de la haine, de l'amour. Elles se compliquent : regrets, désirs, colères, humiliations... Il souhaite n'avoir jamais connu les caresses, d'une femme ; il a perdu Madeleine... Et derechef il déteste Paul Brémond, Josépha, le pasteur Maubel ; il adore Monsieur Piot et son père, et regrette les voyages qu'il aurait faits avec sa maîtresse.

La pluie, à présent, lui est intolérable; elle coule sur ses cheveux, elle descend le long de son cou ; ses souliers font un bruit humide.

« Au moins aurais-je du me casser la jambe ! » songe-t-il en constatant que ses habits sont ridicules.

Puis, quand l'hôtel émerge de la brume, Jean, pour éviter les questions, décide de rentrer par les cuisines; — et les servantes ont de grands éclats de rire en le voyant passer.

Dans sa chambre, il retrouve les gants de Madeleine : il les prend, les regarde, se souvient trop, et les jette au fond du tiroir où il met ses bottines. Cette profanation ne peut l'empêcher de se rappeler les mains de son amie. Un soir, sur le balcon, elles parurent, hors de leur fourreau, si blanches...

Toute la dignité que lui a procurée la peur du ridicule disparaît; il voudrait revivre l'existence si paisible qu'il a menée à Genève, l'idylle avec la petite fille qui passait sur le chemin de Prégny, et, dès que sa toilette est terminée, il se rend chez monsieur Piot pour chercher un secours contre sa mélancolie dans la tendresse du vieillard.

Riquet est encore couché : tout à l'heure, il a eu des éblouissements. Cependant il accueille gaiement son petit-fils.

« Eh bien! vous êtes-vous amusés?... As-tu fait mes remerciements à ton amie? »

Jean avoue qu'il a oublié de les faire, et Riquet le gronde.

(( Oh! ne me gronde pas aujourd'hui, grandpère.

— Qu'est-ce que lu as, mon chéri?

— Rien... non, je ne peux pas te dire... » Alors Monsieur Piot soupçonne la vérité : <( Est-ce que tu aurais une amourette?

Une amourette?... moi

Jean rou2:it : il désire se confesser, mais il n'a pas le droit de livrer un pareil secret. Monsieur Piot observe ce trouble et réplique :

« Prends garde, mon petit, prends garde î L'amour procure de grandes joies ; mais c'est aussi un esclavage, et tu as des devoirs à remplir... »

Pour détourner la conversation, Jean propose à monsieur Piot de dîner en tète-à-tête : ils profiteront mieux de leur dernière soirée. Cette preuve d'affection touche profondément Riquet. Toutefois il proteste :

« Mais non, mon chéri, je ne veux pas...

— Pourquoi? Ce sera charmant, tu verras! Nous causerons de mon père : il faut que je le connaisse tout à fait bien avant son arrivée. »

Et. comme Jean a refoulé ses larmes, monsieur Piot cède, ravi.

A la table d'hôte, on remarque l'absence de

Jean Lagier. Pour être spirituel, François Pierre demande à Madeleine des nouvelles de son petit amoureux : la jeune femme se fâche. Berlier et Glaudius ricanent, et le docteur Jansen prie François Pierre de ne point ennuyer sa fille. Madame Chauvelin prend le parti de son amant. Monsieur Chauvelin le lui reproche.

^ Là-haut, Riquet et son petit-fils essaient de se leurrer l'un l'autre et de paraître joyeux.

« Tu ne manges rien ! » se disent-ils alternativement.

Monsieur Piot sent que ses jambes sont enflées; il en éprouve de l'inquiétude... Jean se demande s'il n'aurait pas mieux valu périr, dans le précipice, afin de donner des remords à Madeleine.

De temps à autre, ils échangent des phrases insignifiantes. Des idées noires troublent monsieur Piot : il pense à la mort et craint de se réveiller dans une tombe.

(( Mon petit, tu vas me promettre de ne pas me laisser enterrer sans qu'on m'ait fait une piqûre. »

Et Jean, qui maudit en lui-même toutes les femmes, sursaute au bruit de cette phrase :

« Mais, grand-père...

— Eh! mon enfant, cela ne fait pas venir la mort d'en parler... Je t'en prie! promets... je serai plus tranquille...

— Je te le promets... »

Et, tout à coup, Jean éclate en sanglots. Alors Riquet pleure, lui aussi, et renifle ; et le gamin a des hoquets, et le vieillard des soupirs; et leurs mains s'étreignent. lis veulent se consoler et ne le peuvent ; leurs sourires se changent en grimaces, et le ventre de monsieur Piot ondule sous les draps, et les poings de Jean tamponnent des yeux en fontaine.

« Gomme nous sommes hôtes I » fait Riquet.

Et il sanglote.

(( C'est ridicule! » dit Jean.

Et il sanglote.

« Allons ! allons ! . . . Ah ! ah ! mon pauvre chéri . . .

— Voyons, voyons, grand-père!... Oh! mon Dieu, mon Dieu !... »

Enfin, ils se calment, mais ils n'osent plus parler et les heures passent, escortées d'images.

Jean a la migraine, il se lève :

(( Bonne nuit, grand-père. »

Monsieur Piot ne répond pas : il s'est endormi...

Jean retourne dans sa chamhre, il écoute à la cloison pour savoir si Madeleine est chez elle. Il n'entend rien : mais bientôt des pas sonnent, des chaises sont remuées : Madeleine va se coucher. Elle défait ses cheveux, des épingles tombent sur le marbre du lavabo; elle enlève sa robe et la

plie, — et Jean habille chaque bruit des gestes qu'il connaît.

Il va sur le balcon, le quitte, sort dans le corridor, monte à Fétage supérieur, entre dans l'appartement que son père doit occuper le lendemain, et, comme il n*a pas d'allumettes, à tâtons, il cherche un siège. Ses mains heurtent la chaise longue ; il se couche, de nouveau il pleure et s'endort lourdement.

A Faube, il s'éveille, brisé de fatigue et meurtri par la migraine qui serre son front d'un casque étroit.

Le train halète sur la côte ; il semble hésiter : on peut craindre qu'il ne tombe dans le précipice voisin, mais il se redresse, il entre dans la gare, les freins crient, une secousse ébranle les touristes ; des portes s'ouvrent, des voyageurs descendent : un homme voûté, dont les cheveux sont blonds sous un chapeau à larges ailes, la barbe courte et grise, offre la main à une petite femme qui saute sur le quai. Elle est laide, ses yeux sont vifs et ses joues grasses ressemblent à celles de monsieur Piot. Elle marche en tirant la jambe, elle paraît chercher quelqu'un, et, tout à coup :

« Regardez, Frédéric... il me semble que c'est lui ! »

Alors Frédéric Lagier tend les bras vers son fils, et Jean se jette sur la poitrine de son père :

« Papa!... Oh! comme je suis content!... »

Irène, elle aussi, reçoit un baiser, puis, quand

LE GAMIN TENDRE i 55

les premières caresses sont achevées,ils se regardent et ne savent que dire.

Le cœur de Jean est prêt à révéler sa tendresse, mais encore faut-il qu'on Ty aide, et monsieur Lagier ne sait point l'aider, bien qu'il le souhaite. 11 songe que le visage de son fils ressemble à celui de Maud avant qu'elle devînt folle. Et Jean qui, pendant toute la nuit a rêvé d'oublier la trahison de Madeleine en aimant uniquement son père, — et Lagier qui, pendant toute la nuit, a rêvé d'oublier ses malheurs en aimant uniquement son fils, — et la petite femme boiteuse, Irène, qui a rêvé pendant toute la nuit de vouer à cet enfant joli une afCection maternelle, — tous les trois ils comprennent que leur vie passée est trop présente à leur mémoire pour que puisse l'abolir une affection nouvelle.

Irène et Frédéric Lagier viennent de rencontrer Jean : ils ne peuvent s'unir à lui, ils ne peuvent former tous trois une seule famille, parce que, dans leurs âmes, les mêmes empreintes ne sont pas gravées. Frédéric Lagier n'a point de fils, il s'en aperçoit, comme Jean s'aperçoit qu'il n'ad'autre père que monsieur Piot.

Les malles qu'il faut retirer leur permettent à propos de rompre le silence : ils chargent le concierge de les transporter à l'hôtel. Puis ils suivent

les sentiers en murmurant des phrases timides, incertaines, de ces phrases qu'emploient des étrangers pour apprendre à se connaître.

La nature est avenante, les gazons brillent, le soleil joue sur les montagnes et, aux branches des arbres, les brumes du matin ont laissé des gouttes d'eau qui tombent. Monsieur Lagier soupire, se rappelle autrefois, l'époque où ces paysages étaient familiers à son âme heureuse. Irène boite ; à chaque pas, son corps se penche à gauche et se relève péniblement, et Jean, qui voit cette silhouette ridicule, se sent plus triste qu'il ne Ta jamais été. Il demande :

. « Gomment va maman? »

Monsieur Lagier ne répond pas, il détourne la tête, et, à l'oreille de son neveu, Irène murmure :

(( Ne parle jamais de la maladie de ta mère... »

Ils continuent leur route. Jean dit encore :

« Grand-père est ici.

— Ah!... fait monsieur Lagier.

— 11 est malade, ajoute Jean, comme s'il voulait excuser cette présence, dont il n'est pourtant pas responsable.

— Est-ce que madame Piot est avec lui?

— Non, elle est partie hier.

— C'est heureux! »

LE GAMIX TENDRE 157

Et Frédéric Lagier commence une diatribe haineuse.

Il déteste Josépha, le pasteur Maubel, les Genevois, les protestants, les dévots, la moitié du genre humain. Jean est stupéfait de trouver une semblable fureur chez ce père qu'il voulait aimer. C'est un lamentable cortège, cet homme voûté, qui fait d'énormes gestes, cette petite femme balançant son torse, et cet adolescent dont les épaules se courbent comme si quelque danger le menaçait.

Ainsi arrivent-ils à Thôtel.

Sur le perron, Madeleine cause avec le comte d'Ourlac, l'organisateur du pique-nique et l'amuseur détrôné de madame Ghauvelin. Celle-ci agace de sourires le docteur Jansen, qui fait sauter sur ses genoux une des petites Anglaises ; plus loin, Alex Claudius, l'orientaliste et le chef de bureau se promènent, et tous ont des regards curieux pour la famille du «jeune Lagier )>. Seule, Madeleine baisse les yeux, par pudeur. En la voyant, Jean pardonne à son père une misanthropie que lui-même a subie, la veille, et il songe que toutes les femmes et tous les hommes sont méprisables.

Quelques minutes plus tard, dans la chambre de monsieur Piot. une scène fort touchante se déroule : Irène pleure, Riquet l'imite et ne sait pas faire usage des paroles qu'il a préparées. 11 accueille

son gendre comme si Lagier ne l'avait jamais quitté, et l'entrevue se termine presque gaiement : nul n'a fait allusion à Josépha.

Honnête de naissance comme d'autres sont criminels, le peintre Frédéric Lagier avait toujours mis en pratique les lois morales que lui enseignèrent son hérédité et son éducation. La destinée le rendit malheureux; il devint le martyr de ses vertus, et, comprenant qu'elleslui avaient été nuisibles il les détesta. Par pitié, il avait gardé sa femme auprès de lui : on fit de cette action généreuse un scandale... 11 eut des enfants qu'il adora et qu'il voulut confier à ses beaux-parents uniquement pour les sauver de la misère à laquelle il se voyait exposé : on l'accusa de <( n'avoir pas d'entrailles »... Après la querelle définitive avec madame Piot, il s'efforça de calmer Irène qui voulait le suivre, il n'y réussit pas : on l'accusa d'inceste... Maintenant il vivait médiocrement, torturé par des besoins d'argent, se refusant toujours à mettre sa femme dans une maison de santé parce qu'il gardait en lui une dernière espérance delà guérir, et maudissant cette espérance qui avait gâché sa vie. Son caractère était devenu difficile. Constamment, monsieur Lagier pérorait ; il invoquait la fatalité à tout propos; et souvent, afin d'exciter l'étonnement, il racontait sa détresse au premier venu.

Après le déjeuner, Jean présenta son père et sa tante aux habitants de l'hôtel. Les Chauvelin furent obséquieux, François Pierre amical, monsieur d'Ourlac bienveillant, le docteur Jansen fit preuve d'une politesse exquise, Claudius et Berlier inclinèrent la tête, et INladeleine accueillit ces inconnus avec indiflérence.

Elle avait passé une nuit de cauchemars et d'angoisses. Ces deux jours d'amours très sensuelles exaltaient son désir d'être aimée. Si elle avait rompu sa liaison avec son petit ami, ce n'était que la dernière révolte de sa conscience ou plutôt de sa nature romanesque ; mais, en cette révolte, Paul Brémond lui était apparu encore une fois comme le seul amant qui aurait pu faire fleurir à son profit l'idylle et la volupté. Madeleine vivait cette époque dangereuse oii les sens des femmes s'épanouissent, ori ne sont plus qu'un écho les romances dont la vierge se berçait.

Afin de rêver qu'elle appartenait à son amantfiancé, Madeleine se retira dans sa chambre et y resta toute l'après-midi.

Cependant, le docteur Jansen complimentait monsieur Lagier en paroles choisies, et, comme celui-ci écoutait le savant avec complaisance, Irène offrit à son neveu de faire une courte promenade.

« Très courte, dit-elle ; tu sais que je marche avec peine. »

Il la conduisit dans le petit bois. Douce, alîectueuse et subtile, Irène sut pénétrer les pensées de Jean. Elle lui posa des questions amicales sur sa vie, sur ses études, sur monsieur et madame Piot, et il sentit naître en lui une tendresse pour cette petite femme qui boitait.

En causant, ils arrivèrent devant le tronc du platane oij Madeleine était assise quand elle donna le premier baiser. Irène s'y arrêta, mais Jean la pria de n'y pas demeurer; — il ne savait plus au juste si c'était pour ne pas profaner un souvenir ou pour ne pas rester avec sa tante dans ce lieu impur.

Lorsqu'ils revinrent à l'hôtel, ils rencontrèrent monsieur Piot qui s'était levé et les cherchait. Le notaire avait reçu de Josépha une lettre pleine de reproches. Il la montra à Jean, puis il annonça qu'il partirait le lendemain pour Genève, et, le soir même, dans sa chambre, il voulut dire à ses enfants un dernier adieu.

Avec des périphrases et des proverbes, il expliqua combien il déplorait tout ce qui s'était passé; il parlait de sa mort prochaine, des soins dont il avait entouré l'enfance de Jean : il n'en tira aucune gloire, mais au contraire il remercia Fré-

LE GAMTX TENDRE 161

déric Lagier de la confiance qu'il lui avait témoignée.

Monsieur Piot portait une grande houppelande et un pantalon jaune ; il serrait sur son ventre ses mains noueuses qui tremblaient. Il dit encore :

« Ah! mes enfants, mes enfants... Voyons, voyons, chacun de nous a eu des torts, passons Téponge...

— Vraiment ! » fît monsieur Lagier.

Et, le coude à la cheminée, il énuméra les vexations que madame Piot lui avait imposées à Tépoque de son mariage : sa voix emplissait toute la chambre, vibrait aux bobèches des flambeaux, faisait sonner les phrases pour l'ébahissement de Jean qui n'avait jamais assisté à une telle scène. En guise de péroraison, emporté par sa fougue, Frédéric Lagier cria qu'il aurait dû se tuer depuis longtemps.

Quand il s'ar'rêta, monsieur Piot lui répondit : (( Mon gendre, je pense que vous n'avez pas réfléchi au respect que l'on doit à la vieillesse; sans quoi, vous auriez évité peut-être de m'offenser devant votre fils... Non, ne protestez pas : vos paroles furent blessantes, et j'ai conscience de ne pas les avoir méritées...

— Mais je n'ai pas parlé de vous. Monsieur! fit Lagier; il s'agit de madame Piot...

— Elle et moi ne faisons qu'un, vous ne sauriez nous séparer... Nous n'avons donc plus rien à nous dire... Jean viens m'embrasser, et rappelletoi, mon petit, que ton grand-père t'a beaucoup aimé et qu'il t'aimera toujours... »

Tandis qu'il mouillait les joues de son petit-tils, monsieur Piot murmura :

« Je ne peux pas désavouer ta grand'mère devant eux, mon chéri, mais il faut que tu aimes ton père, c'est mon plus grand désir; il faut que tu l'aimes, il le faut... »

Puis, comme Jean s'essuyait les yeux, et qu'Irène recommençait à pleurer, il les conduisit jusqu'au seuil de sa chambre, et, là, Frédéric lui tendit la main :

« Sans rancune, monsieur Piot... »

Alors Riquet, d'un brusque mouvement, l'attira sur son cœur, le repoussa et ferma la porte afin de cacher son émotion.

« Quel drôle de bonhomme ! fit Lagier. »

Jean prit congé de son père et d'Irène, et rentra chez lui.

« Est-ce que je pourrai l'aimer? Est-ce qu'il m'aime?» songeait-il.

Et il faisait le bilan de cette journée. Elle l'avait déçu et meurtri, car maintenant monsieur Lagier était plus loin de lui qu'il ne l'était la veille, avant

son arrivée, et Jean songeait qu'Irène était douce, mais si laide, et que la beauté de Madeleine était plus facile à chérir.

Cette beauté, les bruits voisins le lui rappelèrent, et il pensa qu'il n'avait pas de refuge oii fuir les images qu'ils éveillaient, puisque son père lui était étranger et qu'il ne souhaitait plus se consacrer à son bonheur.

Il se reprocha de ne plus le souhaiter, mais ces reproches ne l'empêchaient point d'imaginer sa maîtresse pâmée sous la lumière rose d'une lampe dont Fabat-jour semblait une fleur. Il ne se rappelait pas la honte qui avait suivi la première nuit, mais l'extase, le ciel conquis, et cette extase et ce ciel il les désirait follement. Il les désira jusqu'à en souffrir quand il entendit tomber sur le parquet les petites mules que Madeleine laissa choir en se couchant.

Le silence apaisa cette douleur, mais des remords lui succédèrent, des remords de chrétien... Il s'indigna d'aimer Madeleine après l'ignominie qu'elle avait accomplie; il marmotta pour se purifier:

(( Notre Père qui êtes aux cieux... »

Il n'acheva pas la prière ; il pensa à son père — et l'approuva de détester les hommes... Mais d'autres remords s'emparèrent de lui, des remords de gamin tendre : il ne faut pas haïr, il faut aimer.

Jean avait besoin d'aimer, et, pour admirer, pour aimer monsieur Lagier, il devait avoir plus de haine que n'en pouvait contenir son cœur.

Et Jean se tourne vers la chambre de Madeleine, et il appelle son amie, et, comme l'insomnie fait jaillir d'innombrables idées que nulle logique ne relie, il compare la conduite de Madeleine à celle de madame Piot, du pasteur Maubel et de son père. Il exalte la fidélité de sa maîtresse envers Paul Brémond, la loyauté de ses aveux, la dignité de ses paroles, et, quand il s'endort, il absout Madeleine de tout crime, sauf envers lui ; et ce crime, le gamin tendre est prêta le pardonner si elle veut l'aimer de nouveau.

Dans la chambre voisine, Madeleine, elle non plus, ne peut dormir. Elle regrette d'avoir été trop héroïque, d'avoir rejeté le bonheur qu'elle avait si longtemps attendu et qu'elle possédait enfin; elle regrette les cheveux cendrés de Jean, ses lèvres gercées ; elle a la fièvre, elle sent contre sa peau tous les plis du drap ; elle se tourne vers la chambre de son petit ami, elle l'appelle, elle oublie Brémond, Tile de Stalimène, et désire que Jean sollicite une entrevue qu'elle saura maintenant terminer par une étreinte.

Ce furent, d'ailleurs, conclusions d'insomnie: au réveil, Madeleine aima Paul Brémond, et Jean

LE GA^flN TENDRE 165

se promit à lui-même de ne plus penser à autre chose qu'aux souffrances de son père. Mais le lendemain, et le surlendemain, après le départ mélancolique de monsieur Piot, Frédéric Lagier ne sut pas faire naître la confiance au cœur de son fils.

Le peintre Lagier ignorait le chemin des âmes enfantines. Un mot aurait suffi ; ce mot, il ne le prononça pas. Au contact de ces hahitués d'hôtel, insouciants et pour la plupart fortunés, il se souvenait davantage de l'existence qu'il avait entrevue quand il avait épousé mademoiselle Piot, quand ses amis le félicitaient de ce mariage inespéré ; et sa colère contre l'humanité devenait plus acre et plus verbeuse. Il tenait d'épouvantables discours qui faisaient fuir madame Ghauveiin, François Pierre, les amuseurs, Ghauveiin, Glaudius et Berlier, et. que, seul, le docteur Jansen écoutait avec une douce ironie.

Sur les terrasses, les deux hommes, étendus en des fauteuils, passaient de longues heures, côte à côte, tandis que Madeleine prétextait une névralgie pour rester dans sa chambre, et que Jean demandait à Irène des détails, qui lui parurent affreux, sur sa mère, sur le dernier-né et sur les deux petites sœurs idiotes.

Irène disait que jamais elle n'aurait abandonné la pauvre malade si les médecins ne l'avaient sup-

pliée de faire un séjour dans les Alpes. Elle parlait du devoir, de la joie que l'on trouve dans le sacrifice de soi-même au bonheur d'autrui, et, quand elle disait cela, sa voix montait à des notes aiguës qui la rendaient un peu ridicule... Tout en l'écoutant, le gamin pensait à des voyages orientaux, à des nuits d'amour, à Madeleine qu'il avait perdue.

Chaque jour, à l'aube, Jean la maudissait : elle l'avait dépravé, elle l'avait trahi, elle était immonde.. Au crépuscule, elle n'était plus qu'une amante trop fidèle à un souvenir... Le soir, elle était la seule femme enviable entre toutes les femmes.

Ces alternatives durèrent une semaine; enfin, malade, épuisé, parce qu'il était incapable de supporter la première lutte entre sa conscience et son cœur sans une main très ferme pour le conduire, Jean céda aux désirs de sa tendresse, et, dans la nuit du samedi, six jours après l'arrivée de son père, il écrivit à Madeleine pour lui demander pardon.

Deux fois il déchira sa lettre. Il ne pouvait imaginer de phrases assez caressantes ; il se rappelait celles qu'il avait inventées pour des billets jamais mis à la poste, lors de son idylle avec la fillette qui passait sur le chemin, derrière la haie dont la villa de madame Piot était bordée.

C'était une petite fille brune; ses cheveux flottaient sur son dos ; elle se promenait avec un chien qui avait des poils trop longs. Chaque soir, Jean l'attendait, la voyait venir de loin, composait des stances qu'il n'osait lui donner, et il avait vécu ainsi deux mois de parfait bonheur. Puis, au début de l'hiver, la petite fille brune avait interrompu ses promenades : Jean avait cru mourir... Dans un gros cahier à serrure, il avait inscrit sa douleur sous forme de journal quotidien.

Ahî la femme qui serait sienne, comme il l'avait désirée, avec quelle dévotion il avait aimé son futur amour!... Elle était venue, belle, triste, rêveuse, vêtue de blanc, et son nom était délicieux à prononcer tout bas : Madeleine...

Pardonnez-moi^ Madeleine . . .

Souvent vous m'avez dit que j'étais un enfant: eh bien ! aux enfants on pardonne un moment d'humeur chagrine... Pardonnez-moi^ Madeleine, de m' être sauvée l'autre jour, comme un imbécile., sans même vous avoir laissé le temps d'expliquer vos pensées. Si je vous l'avais permis, vous m'auriez montré facilement combien votre acte était noble et digne de vous. Comment pourrais-je me flatter de remplacer monsieur Brémond? ... Et, si je l'avais remplacé, vous seriez donc semblable à celles qui

ne se souviennent pas de leurs amis? Non, vous n'êtes pas comme ces femmes; quand vous donnez votre cœur, c'est pour toujours^ et je vous admire d'être ainsi...

11 l'admire vraiment, et il s'humilie devant elle et reconnaît qu'elle s'est conduite à son égard avec une très louable franchise.

Que s7fis-je-?noi, en face de vous?... Un enfant inutile, maladif, qui est jeté de-ci de-là, souini^ à toutes les influences, incapable de penser et d'agir ptar lui-même... Je ne sers à aucun bonheur. J'espérais me dévouer à ma famille, et maintenant je ne sais que pleurer...

Il s'arrête, il voudrait fmir sa lettre en offrant de reprendre le rôle qu'on lai avait destiné, mais les mots se cachent, et, la tête dans les mains, Jean poursuit les idées qui fuient, quand, tout à coup, il lui semble que l'on ouvre la porte du balcon.

Il écoute : on frappe aux carreaux. Il a peur : il n'est pas très hardi. On frappe encore : il prend courage et tire les rideaux. Il croît rêver en voyant derrière les vitres la silhouette d'une femme; il croit rêver : il reconnaît Madeleine,..

Il ouvre, et ce n'est pas un rêve, puisqu'il reçoit son amie dans ses bras.

Elle a été vaincue, elle aussi, par les angoisses de la nuit. Tandis que Jean lui écrivait, elle a lutté vainement, puis, sur le balcon, elle espéra calmer ses nerfs au souffle de l'air frais : l'atmosphère était lourde et chaude, les capucines fleuraient, les roses du parc la grisèrent, elle a tout oublié pour se souvenir seulement des lèvres gercées, des cheveux cendrés; elle a détaché la claie des capucines, et elle vient s'offrir et elle s'offre sans une parole. Jean s'écrie :

« Pardon!... Je vous adore... »

Il n'en dit pas davantage, cette nuit-là. Après s'être donnée, Madeleine a honte : elle pense à ce « pauvre » Paul Brémond, mort, si tristement, en Italie... elle s'enfuit avant que le gamin ait pu la retenir, elle referme sur elle la fenêtre de sa chambre.

Alors il ne cherche plus à comprendre, il cache dans uu tiroir la lettre qu'il a commencée, il se couche et s'endort.

Le lendemain, Madeleine découvrit sans peine que sa conduite de la veille était absolument inconvenante ; elle craignit cependant de renouveler cette inconvenance le soir même. Elle n'aimait pas ce jeune homme, elle aimait Paul Brémond, mais... A bout de raisonnements, elle s'habilla et, comme des cloches lointaines annonçaient le jour dominical, elle résolut d'aller à l'église pour y chercher un secours contre elle-même dans la prière et la méditation de la parole divine.

A l'extrémité du jardin, le propriétaire de l'hôtel avait construit une petite maison. Là, en des chambres juxtaposées, on célébrait à la même heure le culte protestant et le catholique. Ainsi les confessions ne pouvaient être jalouses l'une de l'autre.

Alex Glaudius était curieux d'entendre un pasteur de langue française; Berlier l'accompagna, comme cela était à prévoir. Au docteur Jansen il plut d'être chrétien pendant quelques minutes, et,

par désœuvrement, Irène et Frédéric Lagier se rendirent, eux aussi, vers neuf heures, au temple mixte.

Ce fut un cortège pieux. Des Anglais portaient des bibles ; quelques paysans se tenaient à l'écart, gauches et reluisants : les catholiques étaient joyeux et les calvinistes navrés. Madame Chauvelin marchait auprès de François Pierre et songeait à son confesseur de Paris ; Jean, à côté d'Irène, cherchait des yeux Madeleine; et, tout à coup, essoufflé, monsieur Chauvelin parut : il fit de violents reproches à sa femme qui le compromettait, puis se retira, ne voulant pas participer à cette manifestation cléricale.

Sous le porche, le curé et le pasteur causaient. Dans un champ voisin, il y avait deux moutons et une chèvre : lorsque la foule arriva, les moutons s'enfuirent, mais la chèvre ne sut que faire, resta stupide, enfin se précipita vers la maison. Le curé la retint avec douceur ; une petite fille dont les pieds étaient nus appela :

« Eh ! la bichette, la bichette !... »

Et les passants lui donnèrent de l'argent : il convient d'être charitable quand on se rend à Téglise.

Dans le vestibule, les groupes divergèrent. Comme on allait fermer les portes, la dame du

hamac se glissa dans le sanctuaire protestant, après avoir hésité sur le seuil catholique.

Une mince cloison séparait les deux salles et Ton respirait dans le temple huguenot l'odeur du Dieu voisin.

Le pasteur monta en chaire et se prit la tête à deux mains pour réfléchir ou pour prier. Les femmes étaient placées à droite, sur des bancs garnis de paille ; les hommes, à gauche, étaient assis sur des planches ; on n'y pouvait, sans danger de courbature, garder longtemps la même position.

Les fidèles se livrèrent décemment à de très longues méditations.

Madeleine se promit de n'être plus adultère. Elle pria avec ferveur, les paupières closes et les doigts unis. Jean la regardait, et, la voyant si recueillie, il voulut lui aussi s'abstraire : le pasteur Maubel lui avait recommandé, jadis, pendant son instruction religieuse, de baisser les yeux, dans la rue, quand il rencontrait une femme élégante, et il eut quelques remords de n'avoir pas suivi ce conseil. Le docteur Jansen prit plaisir à composer une oraison dominicale, Berlier décida d'écrire un livre sur les mystères de Samothrace, oii la Trinité se retrouve, et la dame du hamac tint obstinément ses mains plaquées à son visage afin de paraître dévote.

Des hymnes latines annoncèrent que la messe avait commencé dans l'autre chambre. Le pasteur rejeta loin de sa tête ses manches noires, tira sa montre, invoqua le Tout-Puissant, choisit un texte et le numt^ro d'un cantique. Alors le concierge de rhôtel se leva. Il remplissait les fonctions de chantre ; il avait une voix de basse et une bouche considérable. Toutes les poitrines se dilatèrent ; d'abord une sorte de murmure monta, le bruit grandit, la liturgie latine s'y mêlait, des vagues sonores heurtaient de tous les côtés les boiseries, et celles-ci vibraient continûment. Le chant allait vers l'aigu ; les voix étaient n^oins nombreuses ; les hommes faisaient de gigantesques efforts; une octave plus haut, ils n'étaient que cinq; à la tierce, seule, la dame du hamac, qui avait fréquenté un café-concert, atteignit la note, et le pasteur en fut heureux : — cela n'était jamais arrivé... Quand le psaume s'acheva, une femme vieille, exaltée et sourde, continua à crier; on dut la faire taire ; il s'ensuivit un petit scandale.

Après avoir lu quelques lignes de l'Evangile selon saint Jean, le pasteur ferma sa bible, recula d'un pas et sourit avec finesse. Il avait une figure grasse qui aboutissait à des oreilles volumineuses, très écartées et rouges.

« Mes frères... » dit-il.

Puis il hésita, sourit de nouveau (il était spirituel), ramena devant lui les ailes larges de ses manches et proclama :

(( Mes frères, le hon Dieu n'est point une autruche... »

A ces mots, il y eut dans l'assemblée une grande émotion. Le pasteur s'en aperçut, il haussa la voix :

« En vérité, mes frères, le bon Dieu n'est point une autruche... »

Alors la dame du hamac ouvrit la bouche, et, pouiv ne pas rire, absorba la moitié de son mouchoir ; Madeleine s'effraya de cette image vraiment inattendue, s'en réjouit, oublia le vœu qu'elle avait formé de n'être plus adultère, et se tourna vers Jean qui, les joues gonflées, avait peine à se contenir et croyait voir devant lui le Père Eternel, juché sur de hautes pattes et battant l'air de ses ailerons.

Le pasteur développait sa métaphore ; on le comprit mal : il avait confondu le cœur avec l'estomac et voulait prouver que Dieu ne saurait digérer des pierres. Cependant il continuait son sermon : ce fut une apologie de la vie champêtre, les pâturages semblèrent Tunique chemin pour gagner le ciel.

Jean et Madeleine reconnurent tous deux que les rêves sont choses dangereuses, mais l'orateur bredouillait, et puis Tautruclie... ils se moquèrent et ne tirèrent aucun profit du pieux discours.

Le pasteur ne savait comment le terminer, il ne trouvait plus ses mots et se servait de tous les prêches qu'il avait jusqu'alors inventés.

Enfin, il entreprit de peindre l'affection de Jésus pour le Père, et, en guise de péroraison, il dit :

« Quand Notre-Sei^neur fut devant le trône céleste, j'ose me figurer qu'il s'écria : <( A présent, mon père, c'est entre nous à la vie, à la mort... »

Des quintes de toux l'interrompirent; cependant il acheva en ces termes :

(( Que cela vous serve de leçon, mes bienaimés frères, soyez dévoués à la bonne cause et que le pacte qui vous lie à Dieu soit comme celui de Jésus: à la vie... à la mort!... Amen!... Nous chanterons maintenant le cantique soixantedeuxième, versets un, deux, trois, sept et les suivants... »

Et tous furent heureux de pouvoir soulager leurs nerfs dans des gammes peu rhythmiques.

A côté, la messe s'achevait : on entendit les derniers chants. Le pasteur lut les prières, on sortit, et la dame du hamac eut un grand éclat de rire qui parut tout à fait inconvenant.

176 LE (;amin texdre

Les fidèles se dispersaient; Jean s'approclia de Madeleine, et la jeune femme, tendant la main à son petit ami, murmura :

« Ce soir, au jardin, dans notre bosquet... »

Elle fut interrompue par son mari qui l'accompagna jusqu'à rhotel avec Claudius. Irène réclama le bras de son neveu pour soutenir sa démarche maladroite et ils rentrèrent lentement par les chemins du parc.

Au seuil du temple mixte, le docteur Jansen offrit à monsieur Lagier de « marcher un peu » avant le repas ; le peintre accepta, et ces deux hommes ^ s'en allèrent vers un sentier que des branches protégeaient contre le soleil. Ils se turent d'abord, puis monsieur Jansen dit :

« Ce pasteur est un être inculte, et son sermon décèle une intelligence médiocre; mais il sied d'admirer le commerce paisible que ce calviniste entretient avec le curé. C'est là l'exemple d'une modération qui tend à devenir rare... »

Frédéric Lagier s'indigna de ces paroles trop courtoises; il critiqua le sermon, et, comme il avait lu Rousseau, il parla du « Temple de la Nature », prétendit que la chèvre et les moutons à la porte de l'église lui avaient donné plus de réconfort que les litanies bibliques.

« C'est juste, fit monsieur Jansen, vous êtes

peintre : le relief et la couleur vous importent plus que les relations qui les unissent. Pour moi, j 'ai trouvé plaisir aux chants de la messe pendant que notre homme parlait de vie champêtre.

— Ah! vraiment? Eh hien!... commença Lagier.

— Oui, iit monsieur Jansen, j'aime rÉglise catholique. Cette religion est essentiellement populaire ; les symboles y sont immuables et ne peuvent être altérés par la faconde d'un sot. On ne saurait prévoir le mal que peut faire un sermon semblable à celui que nous venons d'entendre. Imaginez un homme que des scrupules auraient ramené, par hasard, à la morale divine : il écoute un tel discours, et le ridicule qui s'attache aux paroles du représentant de Dieu peut l'écarter définitivement de la morale qu'il confond avec la religion. C'est pourquoi je préfère l'Eglise au Temple. »

Après un court silence, le docteur Jansen reprit: (( Vous êtes peintre. Monsieur ; c'est, à vrai dire, un magnifique privilège qui vous fut accordé. Je vous envie... la création est une joie qu'il est difficile de connaître... Êtes-vous impressionniste ?

— Je suis symboliste, Monsieur, fit Frédéric avec un geste qui défiait l'ironie.

— C'est une école antique, bien que son nom

soit récent! affirma Jansen. D'ailleurs, elle n'est point méprisable, et ma vieillesse se plaît à considérer le monde comme l'apparence d'une réalité impossible à connaître, mais existante. Cette philosophie est vaine; mais elle réjouit nos âmes qui ont besoin d'absolu... Et puis, la recherche des symboles nous entraîne à faire des comparaisons aimables... Ainsi, j'imagine que ma vie ressemble à celle des arbres et plus particulièrement à celle des oliviers... Cette idée vous fait sourire?

— Non pas, Monsieur, non pas... J'affirme que les formes perçues par nos sens sont reproduites quelque part en modes éternels.

— Ah ! . . . Etes- vous un disciple de Platon ? » Monsieur Lagier ne répondit pas. Il s'appuya au

tronc d'un arbre :

(( Si je vous racontais ma vie...

— Ce serait m'offrir un précieux passe-temps!» lit le docteur Jansen.

Il s'assit sur une branche, car il prévoyait un long discours ; et monsieur Lagier, aussitôt, narra les événements qui avaient suivi son mariage. Monsieur Jansen l'écouta avec politesse.

u Alors que ma femme était grosse de mon fils Etienne... disait Lagier.

— C'est votre fils aîné?

— Oui... Plusieurs mois avant sa naissance, une ferme brûla auprès de notre maison. Le spectacle fut grandiose : c'était l'époque des moissons, et les greniers étaient pleins de paille. Ce décor eut une influence curieuse sur l'état de notre malade. Elle pensa être une flamme. Ses discours devinrent mystiques ; peut-être quelque apôtre en aurait-il tiré toute une relisrion?...

— Ce devait être douloureux, mais très intéressant ! fit monsieur Jansen en respirant une violette qu'il avait cueillie dans la mousse.

— J'abrège, reprit Frédéric ; l'incendie, le feu a donc possédé ma femme jusqu'à la venue au monde de mon fils Etienne ; puis, à l'époque de sa seconde grossesse, Maud fut charmée par un étang qui se trouve dans la propriété de mon beau-père ; on put remarquer chez elle des sourires tristes, veules, et une torpeur qui ne lui était pas habituelle... Eh bien, Monsieur, mon iils Etienne est un homme robuste, ardent au labeur, violent et qui dédaigne ceux dont l'énergie n'est pas capable de rivaliser avec la sienne. Quanta l'autre, vous connaissez son caractère...

— Oui, dit le docteur Jansen, oui, je vois où vous voulez en venir : monsieur Etienne vous paraît être le fils du feu et monsieur Jean celui de l'étang. Ce sont des hypothèses attrayantes,

mais, croyez-moi, quittons ces hypothèses et parlons de choses plus sérieuses... Dans quelques semaines, vous retournerez à Paris, et, si je ne m(; trompe, vous emmènerez votre fils cadet. Ce jeune iiomme a toute ma sympathie ; je crains que Paris ne soit une ville bien tumultueuse pour le... fils de l'étang, et la présence continuelle d'une malade un danger pour une âme aussi délicate. »

Et monsieur Jansen respira galamment la violette qui déjà se fanait. De ce calme, Frédéric s'irrita et dit, afin d'apprendre à cette homme élégant ce que peut être le malheur :

« En effet, Monsieur, à Paris notre maison est quelque chose d'épouvantable ! Ma femme hurle durant des heures entières, et rien n'est plus affreux que le regard de mes petites filles... Elles sont idiotes. Monsieur, et mon dernier né est difforme... »

Le peintre cassa une petite branche qu'il tourmentait de ses doigts, monsieur Jansen ne sut que répondre : il craignait les gens affligés et bruyants ; il songea que les souffrances prolongées diminuent le sens artistique et que monsieur Lagier venait de détruire sans raison un rameau qui, par les teintes pâles de ses feuilles, était nécessaire à Tharmonie du sous-bois. Cependant la cloche du repas sonnait dans le lointain. Le docteur Jansen se leva :

« Monsieur, vous avez en moi un ami, dit-il, je vous prie de vous en souvenir; mais, comme il se fait tard, allons maintenant prendre quelque nourriture. »

Alatable dhôte, des rires tintaient : l'u autruche )> du pasteur faisait les frais de cette gaieté, et le brave homme, qni déjeunait a l'autre extrémité de la salle, souriait sans comprendre, et mangeait de bel appétit. Madeleine et Jean subissaient la joie environnante.

Quand le repas fut terminé, madame Berlier rejoignit madame Chauvelin. L'épouse du chef de bureau lui témoignait depuis quelques jours une grande sympathie : elle cherchait sans doute un complice pour des escapades qu'elle n'osait risquer en tète-à-téte avoc François Pierre.

Celui-ci et le comte d'Ourlac leur offrirent des sièges, et, dans les jardins, jusqu'au soir, les deux femmes causèrent de flirts, de conquêtes, de la meilleure façon de séduire les hommes et de retenir leurs hommages sans leur accorder trop de privilèges. Les cheveux blancs de madame Chauvelin et son visage puéril se penchaient vers la beautéde Madeleine ; le comte d'Ourlac et François Pierre ne se lassèrent pas de les contempler.

Avec les trois petites Anglaises, Jean passa une

après-midi étrange : il leur conta des histoires en se souvenant de la nuit passée; il fit le ciieval en désirant sa maîtresse, et, contre le mur de la cour, il jeta le ballon. Monsieur Lagier, que ses discours du matin avaient purgé de sa mélancolie, vit ce jeu et s'y mêla ; Irène riait, et le docteur Jansen interrompit sa lecture pour applaudir à leur jeunesse.

Sur la terrasse, Claudius expliquait à Berlier les causes de la dépopulation de la France.

(( Vos compatriotes, Monsieur, sont des misopèdes ; et des enquêtes nombreuses me permettent d'affirmer que la misopédie est un des signes caractéristiques de la dégénérescence d'une race. . . »

Et le soir rose, mauve et bleu, les trouva toujours pérorant, indifférents à l'horizon, uniquement préoccupés de reparties savantes.

Ce fut pourtant un crépuscule adorable : longtemps les rayons s'attardèrent aux cimes, et, quand les étoiles parurent, le ciel fut un parquet de saphirs semé de rubis, d'émeraudes et d'opales changeantes.

Toutes ces pierreries, après le dîner, Charles Nunès les énumérait à Madeleine, et elle eut grand'peine à se débarrasser de cet homme zézayant. Jean attendait sa maîtresse dans le bosquet familier.

« Madeleine...

— Mon pauvre petit ! »

Ce furent les premières paroles qu'ils échangèrent, avant le baiser oîi leurs lèvres se reconnurent.

(( Mon pauvre petit, est-ce que vous me pardonnez ?

— Mais je n'ai rien à vous pardonner, Madeleine... C'est à moi devons demander pardon, à moi qui n'ai pas su vous comprendre... Quand vous êtes venue, hier, je vous écrivais...

— Vous m'écriviez?

— Oui... J'ai beaucoup réfle^chi... »

Et il lui dit les phrases de sa lettre. Elle l'écoutait, contente de ce qu'il eût interprété sa conduite d'une façon si flatteuse, et elle ne le démentit pas, même quand il lui affirma que peu de femmes seraient capables d'une telle fidélité envers un mort :

« C'est admirable cela, ma chérie ! »

Volontiers elle s'adtnira et résolut d'aimer toujours Paul Brémond dans les bras de son petit ami, puisque cela était admirable. D'ailleurs, Jean la suppliait de le faire :

« Ainsi je pourrai au moins servir à votre bonheur, et tout ce que je vous demande, c'est de me supporter auprès de vous. Je me sens tout

seul dans cet hôtel, tout seul dans le monde...» Il laissa entendre que son père l'avait déçu, et Madeleine pensa que monsieur La^ier n'était pas un homme que l'on pût chérir. Elle plaignit Jean d'être son fils.

(( Pauvre petit ami!... »

Elle avait au cœur cette joie un peu triste des idylles romantiques, et ses nerfs éaïus souhaitaient une volupté dont elle voulut hâter les prémices : elle emhrassa Jean, et, hien qu'il eût préféré parler tendrement, à voix basse, de choses vagues, il se résigna bien vite à être voluptueux pour garder l'affection de Madeleine.

Ce soir-tà, Frédéric Lagier et sa sœur Irène se promenaient sur la terrasse. Certes, cette petite femme infirme ne pouvait inspirer de sentiments amoureux, mais l'amitié qui l'unissait à son beaufrère était profonde, et, quand monsieur Lagier consentait à ne pas pérorer, il leur avait toujours suffi d'être ensemble pour se sentir moins malheureux aux heures les plus mauvaises. ^laintenant ils étaient en vacances, et, comme des écoliers, ils comptaient les jours, s'effrayant de les voir fuir.

« Déjà une semaine î

— Oui, une semaine... »

LE GAMIN TENDRE i 8o

Dans les bras de Madeleine Jean se laissait bercer, et ils n'entendirent point le bruit que faisaient la robe et le pied un peu lourd de la boiteuse sur les pierres du chemin. C'est pourquoi, lorsque Irène et Frédéric Lagier s'approchèrent du bosquet oii jouait la lune, ils virent parmi les branches deux têtes. Tune brune et l'autre blonde, dont les lèvres étaient jointes et les cheveux mL4és. Irène détourna les yeux, elle s'appuya sur l'épaule de son beau-frère, et il sentit toute la tristesse de la vie qui pesait sur lui avec la main de sa compagne.

(( Comme il est insouciant, Irène I

— Il est jeune, Frédéric.

— Rentrons, j'ai froid.

— Oui, rentrons... moi aussi, j'ai froid. » lisse hâtèrent vers l'hôtel. Sur le seuil, monsieur Jansen leur demanda s'ils n'avaient pas rencontré Madeleine ; Frédéric allait répondre, mais Irène l'arrêta :

<( Non, dit-elle, nous n'avons pas vu madame Berlier. y

Et, grâce à ce mensonge, les amants furent laissés en repos.

A sa maîtresse, Jean racontait les insomnies des nuits précédentes. Elle disait :

(( Moi non plus, je ne pouvais dormir, et c'est

pour cela que je suis venue. Qu'est-ce que vous avez pensé en me voyant?

— Rien... Vraiment... j'étais stupéfait... et si heureux !... »

Et puis ils firent des plans... Jeaîi voulait devenir, comme autrefois Paul Brémond l'avait été, un homme robuste et rompu aux exercices qui développent la beauté du corps. Il voyait l'avenir sous de très belles couleurs.

Les petits amants ignorent l'avenir ; ils sont insouciants, égoïstes, et parfois cruels; ils construisent pour leur maîtresse des autels dans leur cœur, y brûlent des parfums précieux, inventent des philosophies, imaginent de nouvelles morales et d'élincelants sophismes, afin que jamais ne soient ternie la gloire dont ils entourent leur idole, jusqu'au jour oîi l'idole se lézarde et se casse. Jean oubliait son père et le devoir qui l'attirait hier encore ; il exaltait l'œuvre de Madeleine, lui bâtissait des autels... Et, comme la jeune femme disait qu'elle passerait sans doute l'hiver à Athènes ou en Asie-Mineure, il s'écria :

« Je partirai avec vous ! Je vous suivrai où vous irez, et vous n'avez plus le droit de m'en empêcher, vous devez m'obéir !

— Gomment cela?

— Mais oui ! Ne suis-je pas monsieur Brémond ?

— Oh ! il ne faut pas plaisanter ainsi...

— Je ne plaisante pas... »

Ce furent de nouveaux baisers, d'autres encore, plus tard, dans la chambre de Madeleine. Au centre d'une table, des roses frôlaient de leurs pétales indifférents le visage de Paul Brémond. Madeleine s'attardait à le contempler quand Jean s'endormit.

xvn

La balle frôle le filet, heurte obliquement le sol ; cueillie par une raquette habile, elle vole dans le ciel, disparaît sous le soleil brillant, retombe, fait un bond ; Jean lève le bras, et son geste est gracieux quand il frappe.

Au bas du jardin, le tennis offre Tétendue de ses cours. Un grillage le borde du côté où les champs dévalent vers le lac. A Tautre extrémité, le sol taillé à pic est retenu par un mur où des plantes grimpantes s'accrochent. A droite, on voit le temple mixte ; à gauche, une tonnelle qui protège un banc. C'est sur ce banc que Madeleine et madame Chauvelin se sont assises, et, tandis que leurs amants se mesurent dans un duel pacifique, elles suivent avec de petits rires le trajet de la balle qui va d'une raquette à l'autre. La stature de François Pierre est belle dans la vigueur de mouvements réguliers, et le corps vif et délicat de Jean se redresse, se cambre pour le libre jeu des muscles.

Depuis quelques jours, madame Chauvelin soup-

LE (;amin tendre 189

<;onne la liaison de ^ladeleine et du « petit Lagier » : aussi, dans les phrases dont elle ponctue la partie, prend-elle plaisir à prononcer « François » et (( Jean », adoucissant sa voix pour applaudir les joueurs. Elle est ti'ès amicale avec madame Berlier, elle parle toilette, s'attarde à décrire ses chemises de hne dentelle, cite une faiseuse qui, à Paris, pour des prix médiocres, coupe d'admirables jupons de soie, puis conclut :

« A quoi bon tout cela? Pour ce que nos maris y font attention !... »

Madeleine a un sourire : madame Chauvelin ne doute plus que Jeanne soit un petit garçon très heureux; elle s'intéresse à sa silhouette, et, quand la partie prend tin, comme il en sort vainqueur, elle le félicite et le regarde, s'apercevant pour la première fois que sa bouche est jolie. Il a très chaud ; il est lier de sa victoire ; ses lèvres se retroussent dans une moue orgueilleuse que Madeleine reconnaît pour l'avoir observée souvent quand Paul Brémond, après un « sport », venait se reposer auprès d'elle.

Tandis que les deux joueurs se félicitent mutuellement, Claudius et Berlier paraissent sur le chemin qui aboutit au tennis. Ils marchent avec lenteur, s'arrêtent de temps à autre, repartent; enfin, sans s'en apercevoir ils arrivent devant le banc où

madame Ghauvelin les accueille avec un éclat de rire. Ils taisent le sujet de leur querelle, de crainte qu'on ne se moque. Madeleine se lève, s'éloigne; Jean la suit, Glaudius et Berlier continuent leur route, et, dès qu'ils ont disparu, madame Ghauvelin, dont Kardeur amoureuse est excessive, se suspend au cou de François Pierre.

Gette caresse est interrompue par un petit cri, par un bruit de branches cassées, et madame Ghauvelin, se retournant, voit disparaître, plus courbé qu'à l'ordinaire, le dos de son sexagénaire époux.

« Mon mari, dit-elle.

— Ah! mon Dieu! fait François Pierre. Que va-t-il arriver?

— Rien... Gela n'a aucune importance... » François Pierre s'étonne, puis réfléchit qu'elle

doit avoir raison et déclare que, si cela n'a point d'importance, il faut reprendre le baiser. Madame Ghauvelin ne le contredit nullement.

Ge matin-là, le chef de bureau avait achevé sa collection d'uniformes russes, et c'était pour en exhiber la dernière planche, un superbe cosaque, qu'il s'était rendu au tennis, ne soupçonnant pas qu'une journée si bien commencée se continuerait par une telle désillusion. A maintes reprises, il

].E (;AMIN TRNDni:: 191

avait déjà surpris sa femme en de criminels dialogues avec des hommes jeunes, mais depuis quelques mois, Hélène Ghauvelin faisait preuve de discrétion, et le fonctionnaire avait l'espoir tenace ainsi que tous les amoureux. Quand il aperçut son épouse dans les bras de François Pierre, il voulut d'abord assassiner ce couple adultère, puis, l'habitude aidant, il garda le silence et s'enfuit, mais son âme sénile n'en était pas moins navrée et ses yeux pleins de larmes. Gomme il cherchait des allées solitaires pour se cacher, il se dirigea vers la dernière terrasse. Il y trouva Jean, que Madeleine avait quitté, et qui s'attardait à regarder le lac.

L'endroit était désert, et le gamin ayant adressé une parole amicale au chef de bureau, celui-ci ne put contenir sa douleur, s'appuya contre un arbre et se mit à sangloter.

'( Mais qu'avez-vous, monsieur Ghauvelin ? » demanda Jean.

Et le chef de bureau murmura :

<( Je suis... Ah î si vous saviez...

— Quoi ?

— Je les ai surpris... ne les excusez pas!... ils s'embrassaient, au tennis, les misérables!... »

Ghauvelin pleurait bruyamment; il poussait des jurons et lançait son poing dans le vide.

192 LE GAXIN TENDRE

« Voyons, voyons, monsieur Chauvelin, vous avez mal vu !

— Non, non!... Ah ! les gredins!... Au tennis...

— Les apparences sont parfois trompeuses.

— Les apparences!... Mais puisque je vous dis que je les ai vus!... Ils s'embrassaient, les misérables!... »

Et le bras du chef de bureau se dressait vers le ciel.

Une cloche sonna, puis le gong jeta dans l'air ses vibrations épaisses : c'était l'heure du repas, et ces bruits officiels calmèrent brusquement Chauvelin :

« Votre parole d'honnête homme, que tout cela restera entre nous?

— Mais comment donc!... Essuyez vos yeux, et allons déjeuner... »

Le chef de bureau tamponna ses orbites avec son mouchoir, puis s'écria, pour détruire l'effet de ses larmes :

« Vous savez, moi, je m'en moque!... Seulement, ils auraient mieux fait de ne pas choisir le tennis... »

Comme ils traversaient le vestibule, ils virent le jeune homme timide et la dame du hamac qui se prélassaient en des rocking-chairs. Monsieur Chauvelin huma le parfum d'iris que distri-

LE GAMIN TENDIŒ 193

bu ait la robe de cette femme aux mœurs légères, et demanda soudain avec désinvolture :

(( C'est une grue, hein?

— On le dit! » répliqua Jean.

Et le chef de bureau forma le projet de se venger avec cette femme de son épouse adultère.

A la table commune, monsieur Lagier attendait son fils. Il lui tendit une lettre cachetée de cire rouge. Sur Tenveloppe, Jean reconnut l'écriture de madame Piot, et, s'excusant, il lut à la hâte.

Josépha s'apitoyait sur la santé de son époux : Riquet avait les jambes enflées; il gardait le lit et devait suivre un régime lacté. Son humeur était aigrie par la souffrance que lui causaient deux abcès l'un à la nuque, l'autre à la cuisse. Pour comble de malheur, le pasteur Maubel était en villégiature, et, privée de cet appui moral, madame Piot trouvait la vie mauvaise et l'humanité criminelle.

On mangeait le rôti quand madame Ghauvelin se mit à table. L'épouse frivole était un peu décoiffée, et son mari le lui fît remarquer avec une méchante ironie. Elle ne répondit pas et but tout un verre de vin.

Après le déjeuner, les groupes se tinrent dans

lî)4 !,]•: (iAMIX TKNDIŒ

la cour, où la fraîcheiii' de l'air compensait les odeurs de cuisine. On nota l'absence de Chauvelin qui, à l'ordinaire, restait allongé dans nn fauteuil pour lire quinze gazettes.

Le temps était ])eau. A cinq heures, l'atmosphère devint plus légère, une brise descendit des Rochers en chantant à travers les arbres, et, après avoir j)ris leur thé quotidien, deux par deux, les habitants de l'hôtel partirent pour des promenades sentimentales.

Jean et Madeleine i^aanèrent les sentiers <lu petit bois.

Jean disait, caressant la main que sa maîtresse lui avait abandonnée :

« Cette madame (îhauvelin!...

— Eh bien?

— Elle trompe son mari.

~ Ah:

— Oui, Chauvelin l'a vue avec François Pierre.

— Quand cela?

— Ce matin, au tennis...

— Gomme c'est drôle!

— Drôle?

— Mais oui... ' Et Madeleine S'^ i)ril h rire.

Les dangers des aventures conjugales ne lui ^^

Li-: (;aml\ Tii-NDiu-: JUi

déplaisaient pas; elle soiihaila môme que Berlier fût jaloux : quel piment ce serait à son amoui' pour... Jean, mais non I pour Paul Brémond!... Elle ne savait plus... Elle riait des larmes du chef de bureau, la vie lui semblait aimable : un scandale à Thôtel, c'était un amusement imprévu!... Sa pûeté étoana Jean. Malgré tout, il plaignait le mari malheureux, mais il craignit d<' le dire, car lui-même ne trahissait-il pas monsieur Berlier ?

Pour changer le cours de la conversation, il reprit : « Mon grand-père est encore malade...

— C'est ennuveux.

— Oui, il a deux abcès!

— Ah!... Venez m'embrasser. >.

Et ils oublièrent monsieur Piot.

Sur la iîrande route, dont la surface est lisse, auprès de Frédéric Lagier, Irène boitait, hâtant ses pas et redressant son torse.

'( Irène, pensez-vous que Jean soit l'amant de cette femme!

— Je ne sais... 11 est jeune, elle est très belle, son mari ne l'aime pas...

— Je parlerai à Jean ce soir...

— Oh! non, je vous en prie!... Laissez-le être heureux.

— Croyez-vous qu'il le soit ?

— Oui... du moins, je le suppose.

— Vous vous trompez, ma chère, l'amour est une source de tristesse, de... »

Et monsieur Lagier pérorait...

Hélène Ghauvelin pria ses amuseurs de l'accompagner à la promenade. Ils en furent ravis et crurent triompher bientôt de François Pierre.

On fut très gai au long des sentes, on chanta :

Un éléphant se balançait Sur une assiette de faïence...

On rencontra les petites Anglaises qui couraient avec les petits Italiens, le docteur Jansen qui rêvait h la danseuse d'Egypte, et, plus loin, Glaudius et Berlier, misogynes éloquents. Puis madame Ghauvelin fit la gageure de sauter pardessus im ruisseau : elle y tomba. Ges messieurs se divertirent d'un jupon rose, souillé de boue, et nul n'aurait dit, en voyant Hélène Ghauvelin, que, le matin même, cette femme avait été surprise en flagrant délit d'adultère.

Le chef de bureau eut, avec la dame du hamac, une conversation très sérieuse, oii des chiffres

furent discutés, et, au crépuscule, comme on rentrait pour dîner, monsieur Ghauvelin, vêtu d'un complet de voyage et portant une valise, annonça qu'il partait pour Aix.

(( Je vais tenter la chance! » dit-il.

Sa femme rougit un peu.

Dans la soirée, le comte d'Ourlac fit observer au levantin Nunès que la dame du hamac avait disparu, et ils conclurent :

(( Ghauvelin Ta enlevée pour faire la fête...

— Quel vieux paillard! » dit François Pierre. Ils étaient dans le jardin, oii les chaises avaient

été disposées comme d'habitude sur un seul rang. Le docteur Jansen s'entretenait de « symboles » avec Frédéric Lagier, qui oubliait ainsi de gronder Jean. Par curiosité, Madeleine s'était placée auprès de madame Ghauvelin et tâchait de la confesser. Elle y réussit, et les deux femmes négligèrent leurs amants.

A dix heures, on se sépara.

Sur le balcon, Madeleine attendit Jean. Quand il la rejoignit, il lui demanda d'une voix un peu boudeuse :

« Pourquoi êtes-vous restée tout le temps avec madame Ghauvelin?

— Parce que! fit Madeleine. Vous êtes trop curieux...

19(S LE r.A.Mi.N TEND HE

— De quoi avez-vons parlé?

— De beaucoup de choses.

— Dites!

— Non.

— Méchante î

— Vous allez me faire une scène?

— Oh! chérie... »

Il se mit à genoux devant elle. Elle avait drapé son corps d'une étoffe qui laissait aux formes des hanches et des épaules leurs contours précis, et ses doigts semblaient, avec leurs bagues, parmi les Heurs, d'autres fleurs où brillait la coque verte d'un scarabée. Ses cheveux relevés dégageaient sa nuque, et la courbe de son dos se creusait vers les reins, se bombait à la croupe, et Jean, lentement, avec d'infinies précautions, comme s'il se fût agi d'une statuette précieuse, prit dans ses mains les hanches et les épaules de sa maîtresse.

i< Je veuxm'en souvenir toujours », dit-il.

Puis sa bouclie se posa sur les yeux de Madeleine, et, quand il eut donne' à chaque paupière un baiser, il s'écarta et prononça, avec une voix de fidèle invoquant son Dieu, des phrases folles, où les lèvres étaient comparées aux pétales, les cheveux aux nuages qui fuient, aux brumes dans le crépuscule, le front aux marbres de l'Olympe,

LE (.AMlïV TENDIîE 109

les bras aux tiges des fleurs, et les hanches à de divines amphores.

Et Madeleine riail... Il y eut dans son rire de TorsTueil : Jean Favait flattée... de la raillerie : ce discours lui avait semblé un peu sot... du dépit : elle désirait autre chose que des phrases.

« Vous êtes fou, mon petit chéri ! moi si belle?...

— Oh! oui, et bien plus encore !... »

Il avait joint les mains comme pour une prière ; emporté par son lyrisme, il les écarta comme pour une offrande. Madeleine s'approcha, croyant qu'il lui tendait les bras; elle posa ses mains sur les cheveux cendrés, la chaleur de son corps envahit Jean, le baigna de volupté, mais de volupté rêveuse : il s'attendrit jusqu'à des larmes. 11 ne pensait plus à Paul Brémond, ni à monsieur Piot, ni à son père, ni à l'avenir; il murmurait :

« Ma bien-aimée, ma bien-aimée... »

Elle avait reçu les confidences de madame Chauvelin : confidences d'intrigues qui durent peu et dont la brièveté est charmante... Elle se souvenait aussi de Stalimène, et à cause de ces confidences et de ces souvenirs, elle s'impatientait... Il était trop timide. Elle dit, pour lui déplaire :

'( François Pierre est un beau garçon, ne trouvez-vous pas?

200 LE r.AMIN TENDRE

— François Pierre ! répéta Jean, François Pierre !... mais il est affreux, ma chérie !

— Naturellement!... Les hommes sont toujours jaloux...

— Moi? jaloux !... mais je déteste madame Chauvelin !...

— Parce qu'elle vous traite comme un enfant... Elle a raison, d'ailleurs... Bonne nuit! »

Jean refusa de partir sans savoir pourquoi son amie était fâchée, et, tout à coup, Madeleine l'embrassa de telle sorte que cette scène fut bientôt oubliée.

Ce soir-là, à plusieurs reprises, Madeleine appela Jean :

(( Paul, mon chéri!... »

Et Jean n'en fut pas étonné, mais il trouva que ce prénom était affreux et préféra le sien, qu'il se prit à murmurer aiin de le comparer à l'autre.

Une heure plus tard, il récitait à Madeleine, le Lac et Lucie ; la jeune femme ne l'écoutait pas; elle entendait les anecdotes que madame Chauvelin lui avait racontées.

Par la fenêtre ouverte venaient le parfum champêtre et l'air tiède de la nuit. Jean disait :

Aimons donc, aimons donc ; de Theure fugitive, Hâtons-nous, jouissons...

Dans le parc, à cette heure, Hélène Ghauvelin et François Pierre s'essayaient à des amours de nymphe et de faune, se hâtant de jouir d'une vie que Jean se contentait maintenant de refléter et que Madeleine aurait voulue pleine de passions violentes.

Page 1