‹ Le gamin tendreChapitre 2 sur 7 · XVI II · texte numérisé non relu

XVI II

Chauvelin passa deux jours à Aix. 11 pordit quelque argent, connut la beauté un peu lourde de la dame du hamac, et les caresses qu'elle lui prodigua sans enthousiasme accrurent sa jalousie. Quand il eut vidé son portefeuille, il revint seul à Genève : la femme aux mœurs légères avait retrouvé à Aix des amis qui l'avaient conduite n Evian.

Sur les quais du port, Chauvelin fit de mélancoliques promenades. Il s'accusa de sottise : son âge n'était-il pas une excuse suffisante aux nombreuses défaillances de son épouse ?... 11 se fatigua d'admirer le paysage. Il lut deux gazettes; puis, comme il s'ennuyait et Theure de son repas étant encore lointaine, il monta dans un fiacre et se fit conduire à la maison de campagne qu'habitait monsieur Piot.

La demeure du notaire était située près d'un village ; c'était une maison grise, ombragée d'arbres centenaires; on y arrivait par un chemin.

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en pente raide que la voiture eut peine h gravir.

Au seuil d'une porte que des lierres ornaient, Ghauvelin agita le cordon d'une sonnette. Un domestique vint ouvrir. Derrière lui, parut un monsieur bien mis, d'aspect ecclésiastique ; il avait une barbe blanche et de petits yeux méchants. Madame Piot l'accompagnait, elle lui parlait avec déférence, et, le quittant, elle dit :

« A ce soir, mon cher pasteur, si Dieu veut! »

Puis elle se tourna vers Ghauvelin, le salua et le pria d'entrer.

Quand ils furent dans un salon étroit qu'ornaient des pancartes pieuses, madame Piot changea d'expression, devint aimable, et s'enquit de son petit-fils. Satisfaite des nouvelles, elle demanda au chef de bureau combien de temps il comptait demeurer dans « notre vieille cité ». On parla des Berlier, du docteur Jansen, de Glaudius, de madame Ghauvelin :

« Gomment se porte votre femme ?

— Je vous remercie... Et monsieur Piot est-il toujours soutfrant?

— Hélas ! oui, nos prières ne parviennent pas à lui rendre la santé.

— J'en suis désolé I » fit Ghauvelin, qui inspectait d'un œil curieux les murailles.

Le salon communiquait avec une pièce plus vaste, au fond de laquelle on voyait un cadre de bois doré qui entourait un tableau.

(( C'est Tœuvre de votre gendre? » interrogea Ghauveiin.

Madame Piot répondit par un signe de tête et ils s'approchèrent de la toile. Au premier plan, se dressait une femme dont la beauté parut merveilleuse à Ghauveiin. Près d'elle, une vague mourait dans les joncs d'un étang qui reflétait le ciel, des branches, et, vers la gauche, les tiges de deux lis épanouis. Devant le tableau, Josépha se tut ; une sourde colère l'agitait, et comme Ghauveiin s'extasiait sur les nuances de l'eau et la profondeur des perspectives, madame Piot s'écria :

(( Eh ! cela m'est bien égal !... »

Elle ajouta, baissant la voix:

« G'est lui qui a tué mon pauvre mari ! »

Et elle dit à Ghauveiin que la maladie du notaire était dangereuse et que le médecin parlait de lésion au cœur. Enfin, se laissant aller à son émotion, elle raconta le mariage de Maud, la folie , la naissance d'Etienne et la rechute.

« Ge tableau, Monsieur, a été peint avant que notre fille fût grosse de Jean... »

Ghauveiin fut bouleversé par la confiance qu'on lui témoignait. Il devint amical, sut donner de bons

conseils et parla avec déférence de l'attitude à la fois austère et bienveillante du pasteur Maubel, qu'il avait croisé en arrivant, si bien que Joseph a finit par l'inviter à dîner, s'excusant du médiocre repas qu'elle allait lui offrir.

« A la fortune du pot ! dit-elle; mais vous ferez plus ample connaissance avec notre bon pasteur, qui dinecesoirà la maison... »

Une servante entra : monsieur Piot réclamait sa femme, et Josépha conduisit le chef de bureau dans le jardin, oii il s'assit pour regarder les Alpes. Les bois du coteau s'étendaient jusqu'au lac; plus loin, c'était les montagnes de Savoie, et, dans un ciel rouge, le Mont-Blanc « qui imite, disent les guides, la silhouette de Napoléon l'''^)). Ghauvelin s'efforça de retrouver dans les neiges le petit chapeau, il n'y parvint pas et, comme il était républicain, il s'imagina que la silhouette ressemblait à Victor Hugo. Au moment oii il se réjouissait de cette découverte, madame Piot l'appela d'une fenêtre: Riquet désirait voir l'ami de Jean. Ghauvelin rougit : il n'avait pas oublié la querelle qu'avaient causée la collection de soldats russes et la petite Anglaise. Cependant il rejoignit madame Piot dans une chambre où traînaient des odeurs de pharmacie.

La voix de Riquet monta, larmoyante, d'entre les éd redons :

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« EIi bien, cher Monsieur, je suis heureux de vous voir... Gomment va Jean ?... Et votre femme? »

Tandis qu'il répondait, Chauvelin contempla avec stupeur, avec e(îroi (il comparait son âge à celui du notaire), les changements que la souffrance avait apportés aux traits de monsieur Piot : j le visage était rouge, les paupières tombaient en poches noirâtres, le ventre soulevait les draps.

« Je souffre beaucoup, fit Riquet, mais cela s'en ira, si Dieu le veut, ainsi que le répètent Josépha et notre bon pasteur... Mes jambes seules m'inquiètent : elles ont enflé d'une façon imprévue, et j'ai deux abcès, l'un h la cuisse, l'autre à la nuque... Alors, Jean mange bien?... 'Vous êtes en face de lui à table d'hôte... vous devez savoir cela... Oui... Tant mieux... Et dort-il? A-t-il des migraines?... Non I Vous en êtes sûr? J'en suis très heureux... C'est un enfant exquis! »

En parlant, il s'animait et faisait des gestes. Il se plaignit d'avoir des douleurs dans le ventre. Une grimace tordit sa bouche débonnaire.

« Le médecin dit que j'ai de l'eau dans l'abdomen, fit-il en essayant de sourire, et il paraît que cela m'empêche de respirer... Mais voici madame Piot qui vous appelle. Ne la faites pas attendre; elle est un peu irritable, quoique très bonne...

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Adieu, mon cher ami, et, si j ose vous le demander, vous seriez bien gentil d'embrasser Jean pour moi!... Allons, au revoir... Ah! un instant... Oui... Ecoutez... »

Chauvelin s'approcha du lit, et monsieur Piot murmura :

« Voilà, mon ami! voilà... Vous annoncerez à ma fille Irène que je vais mourir... oui, vous avez bien compris... que je vais mourir... et qu'elle doit venir ici, avant... si elle le peut! Et puis, à mon gendre, dites-lui que je l'aime beaucoup... et puis... Chut! plus un mot, voici Josépha... Eh bien! poulette, tu viens me gronder?... mais je suis mieux et tout content! »

Josépha était sur le seuil. Elle envoya un baiser à son vieil époux et dit gaiement :

'-( Allons! allons! Le potage n'attend pas, et notre cher pasteur vient d'arriver... »

Alors Chauvelin soupira : il n'aurait pas une épouse si dévouée quand il serait malade.

Josépha présenta monsieur Chauvelin au pasteur Maubel. Durant le dîner, F « homme du Seigneur » tint des discours autoritaires; le chef de bureau fit une profession de foi républicaine et déclara que, libre penseur, il préférait au catholicisme le culte huguenot qui entrave moins les act(^s du Gouvernement. Puis on parla de Frédéric Lagier. Madame

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Piot s'exalta, le pasteur fit cliorus, et Ghauvelin fut

stupéfait quand il comprit qu'on accusait d'inceste

Irène et son beau-frère.

En terminant, monsieur Maubel s'écria :

(( Votre gendre est un bien grand coupable,

madame Piot !

— A qui le dites-vous, mon cher pasteur ! » Tous deux avaient oublié la présence d'un

étranger; ils s'arrêtèrent brusquement lorsqu'ils

s'en aperçurent.

Le lendemain, monsieur Ghauvelin prit le premier bateau pour Territet, et, toute la journée, il agita de sombres pensées et fit des plans de vengeance conjugale.

A Territet, avant démonter dans le funiculaire, il acheta deux sacs de raisins, et, arrivée l'hôtel, devant sa femme et cinq autres personnes, il ordonna à un domestique de porter ces fruits dans la chambre de madame Violes : — c'était le nom de la dame du hamac.

Madame Ghauvelin fit semblant de ne pas entendre, et Ghauvelin, que cette indilTérence rendit furieux, partit à la recherche des Lagier. Au détour de la route, il vit Frédéric et Irène; il les aborda en exagérant la solennité coutumièi:e de son salut, puis, sans préambule, il annonça que

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monsieur Piot allait mourir et désirait auparavant s'entretenir avec sa fille. A ces mots, Irène cacha sa figure dans ses mains; alors Frédéric interpella durement le chef de bureau :

« Que diable, Monsieur, dit-il, on n'est pas aussi bête que vous!... »

Et, prenant le bras d'Irène, il abandonna sur la route Ghauvelin qui, offensé, lui montra le poing en proférant des injures. Il murmura môme :

« Inceste

Jean lui fit un autre accueil. C'était dans la soirée, sur la terrasse. Madeleine était remontée ; son petit amant attendait l'heure de la rejoindre. Debout devant lui, Ghauvelin dit d'une voix sourde :

« Votre grand-père est très malade, mon enfant...

— Oui... j'irai le voir dans quelques jours... mais je ne suis pas très inquiet... il se plaint souvent, et quelquefois sans raison. Aussi avezvous eu tort de parler si brutalement à ma tante... Mon père était fâché.

— Mais... croyez bien... »

Puis, comme il ne trouvait pas d'excuses, Ghauvelin s'assit auprès de Jean qui lui dit amicalement :

« Je sais, vous n'avez pas réfléchi... »

Et, malicieux, le gamin ajouta :

« Vos chagrins d'amour, monsieur Ghauvelin, où en etes-vous?

— Monsieur!... fit le chef de bureau.

— Quoi donc?

— Vous abusez d'un instant d'égarement qui vous amis en possession d'un secret : ce n'est pas d'un galant homme !

— Mais je n'ai pas voulu vous offenser, monsieur Ghauvelin... Vraiment je vous plains beaucoup...

— Eh! je n'ai que faire de votre pitié! je ne suis pas à plaindre...

— Vous n'êtes guère poli...

— Si je vous disais ce que j'ai appris hier à Genève...

— Dites, Monsieur, dites...

— Quand on a un père comme le vôtre, on...

— Ah ça! je crois que vous perdez la tête, mon brave homme !... »

Et, brusque, vite levé du fauteuil oii il était assis, Jean fit dans la nuit le geste de quelqu'un qui va frapper.

« Petit morveux! » hurla le chef de bureau.

Mais il battit prudemment en retraite.

Par crainte des médisances qui suivraient une querelle, Jean le laissa partir, et, se recouchant dans le fauteuil, se contenta de murmurer :

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«< Les misérables!... oh! les misérables! »

Nulle intrigue n'existait entre son père et Irène; il le savait... sans y avoir jamais réfléchi.

Quinze jours auparavant, les confidences de monsieur Piot n'avaient éveillé que la colère, et non pas les soupçons, au cœur de Jean, car, a cette époque, il aimait Madeleine comme une idole; à présent, Tidole était cassée et, bien que la laideur d'Irène fût contraire à toute hypothèse de liaison coupable, Jean, que sa maîtiesse avait déçu, se sentit troublé par les calomnies de Chauvelin. Certes il les repoussait, il détestait josépha qui les avait répandues, Chauvelin qui s'en faisait l'écho; mais, s'il ne croyait pas que son père fût coupable, il pensait : « Un homme comme lui a dû résister à cette tentation... » Et c'était accepter l'existence de la tentation.

Ainsi les paroles de Chauvelin n'avaient pas seulement fait naître dans son cœur la colère, mais encore une inquiétude.

Cette inquiétude devint si puissante qu'il ne put la supporter : oubliant Madeleine, il courut vers la chambre de son père afin de lui parler, de voir Irène et de ne plus douter. Il doutait en montant [es marches de l'escalier, il hésita avant de frapper à la porte... en frappant, il tremblait...

« Entrez!... Ah! c'est toi, mon petit! »

Alors il se jeta au cou de son père : monsieur Lagier était seul devant une table... tout de suite, il avait répondu... Jean demanda :

« Ma tante est déjà couchée? »

Il fut entièrement rassuré lorsqu'on lui dit avec indifférence .'

(( Non, elle est sur son balcon... Va l'embrasser. »

Au troisième étage de l'hôtel, Irène occupait la même chambre que son neveu habitait au second; celle de Frédéric Lagier était voisine. H y avait aussi devant les fenêtres un balcon que des treilles de capucines séparaient en espaces étroits.

C'est là que Jean rejoignit Irène, en passant par le corridor, et elle parut si laide à son neveu quand elle se retourna pour l'accueillir qu'il eut honte de l'avoir soupçonnée. Il fut gentil comme il ne l'avait pas encore été, et la petite femme boiteuse, qui n'était pas habituée à une telle tendresse, avait envie de pleurer parce qu'il lui baisait les mains, disant :

« Ma tante chérie, je t'aime de tout mon cœur... » I

Derrière la treille des capucines, monsieur La- ! gier appela :

« Jean, j'ai à te parler.

— Ohî non, pas ce soir!» fit Irène qui avait compris de quoi il s'agissait.

, S 'approchant de la treille, elle ajouta :

« Je vous en prie, Frédéric, laissez-le jouir de ces quelques semaines; plus tard, il s'en souviendra... »

Frédéric Lagier haussa les épaules, et, comme Jean l'interrogeait, il dit :

' « Je voulais te gronder, mais ta tante s'y oppose... Prends garde toutefois que les jardins de l'hôtel ne sont pas déserts et que les bosquets sont de mauvais abris...

— Mais...

— Chut ! fit Irène, chut! nous n'avons rien vu ! » La confusion de Jean fut extrême ; il bégaya des

excuses, s'embrouilla dansdesphrasescompliquées, et Frédéric Lagier rit avec plus de gaieté qu'il ne l'avait fait depuis quinze ans. Afin de venir en aide à son neveu, Irène parla de monsieur Piot : « Tu crois, vraiment, mon chéri, qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter?

— Oh! non, grand-père se plaint souvent... Lependant, si tu le permets, papa, j'irai un de ces jours à Genève.

— Non seulement je te le permets, mon enfant, mais encore je désire que tu partes demain matin.

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— Demain? fit Jean.

— Oui, demain... Gela t'ennuie, tu ne verrai pas les bosquets... Haï ha!... »

Et M. Lagier rit encore, d'un bon rire de belle] humeur.

Quelques minutes plus tard, Jean annonça à Madeleine qu'il devait la quitter.

« C'est absurde! lit la jeune femme, votre i;Tand-père n'a rien du tout...

— Mais je reviendrai le soir même...

— Oh ! comme il vous plaira ! |

— Vous êtes fâchée?

— Non... Ce voyage est absurde : si monsieur Piot était aussi malade qu'on le prétend, votre grand'mère vous en aurait averti.

— Il faut bien que j'obéisse à mon père, mai chérie. »

Madeleine ne répondit pas. Elle pensait que madame Chauvelin avait raison : les petits amants lassent à la longue...

Après le dépiul do son neveu, Irène témoigna à madame Berlier une affection discrète dont le docteur Jansen lui sut grr. Il avait suivi les progrès de l'amour qui imissait Jean à Madeleine, et, pour sa psychologie, la vérité avait été facile à découvrir. Très éloiirné do toute morale, il ne s'en indigna pas : il se souvint que Faïeule, de race espagnole, dont le sang avait bruni les cheveux de sa fille, avait mené avant son mariage une existence fort passionnée.

Grâce à T indifférence de son mari et à la complicité tacite de monsieur Jansen, Madeleine put recevoir sans crainte les lettres de Jean. Elle lut la première dans sa chambre, un matin; la pluie et le brouillard cachaient le lac ; des nuages se traînaient dans les ravines, et suspendaient une écharpe blanche aux terrasses de l'hôtel.

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