‹ Le gamin tendreChapitre 7 sur 7 · estes · texte numérisé non relu

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t Sur les terrasses, ils reprirent leurs chaises

coutumières, et le petit bois vit passer Madeleine

escortée d'un flirt syrien, qu'elle avait glané en ? Egypte, après avoir épuisé le charme d'Etienne en l quelques semaines très chaleureuses, au long des I rives helléniques.

Or, un soir, monsieur Jansen fut surpris, de

trouver dans la galerie vitrée la dame du hamac

i qui se balançait avec nonchalance ; et, malgré le

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scandale qui pouvait en résulter, il s'approcha de cette femme aux mœurs légères et lui dit :

(( Permettez-moi de me présenter moi-même, Madame, je suis le docteur Jansen.

— Je vous connais, Monsieur; donnez-vous la peine de vous asseoir », répondit la dame du hamac, en souriant d'un air aimable.

Elle ne méprisait pas les vieillards : elle leur savait gré de leurs façons polies et de la douceur de leur langage. Sans doute prévoyait-elle des offres pécuniaires, mais monsieur Jansen ne lui laissa pas cette illusion.

« Je ne veux point abuser de votre temps, dit-il avec déférence ; mais. Tan dernier déjà, j'eus le plaisir de vous rencontrer ici... •

— En effet !... dit madame Violés.

— Et il m'a semblé, reprit monieur Jansen, que, vers la fin de notre séjour, vous regardiez d'un œil favorable un jeune homme pour lequel je ressens une très vive sympathie : monsieur Jean Lagier... Je présume que cet adolescent n'a pu résister à votre beauté et que vous avez dû le connaître, cet hiver, à Paris...

— Hélas ! vous ne vous trompez pas, fit la dame du hamac, avec un petit soupir.

— Ah !... Eh bien, je vous prierai de me donner de ses nouvelles, à moins que vous ne désiriez

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garder à ce sujet un silence dont je ne saurais m 'offenser. »

Madame Violes baissa les yeux, elle agita ses mains : c'était un préambule oratoire.

(( Il n'y a, Monsieur, répondit-elle, aucune raison pour que je me taise sur des relations qui m'ont laissé de très précieux souvenirs... Mon pauvre petit Jean est mort, au mois de février, après une maladie assez longue qui résulta d'un accident... »

De cette triste nouvelle, le docteur Jansen ne fut pas aussi étonné qu'il aurait dû l'être : il s'attendait à quelque catastrophe de ce genre, sans qu'il eût toutefois aucune raison pour cela. 11 fut affligé, mais il dédaigna de montrer devant la dame du hamac la compassion que renfermait son cœur et demanda posément, comme s'il se fût agi d'un renseignement historique :

« Seriez-vous assez bonne pour me donner quelques détails?

— Volontiers... Il avait pris le Panthéon-Gourcelles...

— L'omnibus?

— Oui... pour rentrer chez son père en revenant de chez moi... Il se tenait debout sur l'impériale, quand, au coin de la rue du Bac, une roue a heurté le trottoir, et mon pauvre petit Jean est tombé sur

le pavé si malheureusement qu'il s'est cassé la jambe en deux endroits... La gangrène s'est mise à la plaie, et il est mort d'une pourriture du sang... Il souffrait beaucoup, et vous comprenez que chez eux ce n'était pas commode de le soigner : ils n'avaient pas d'argent... Ah! Monsieur, un garçon comme celui-là, on n'en verra plus ; il avait, un cœurî... il était gentil !... Pauvre mioche!... »

Surpris de ce que madame Violés fût vraiment émue, monsieur Jansen lui rendit toute son estime et prononça, avec aménité et confiance :

« Vous l'aimiez beaucoup, chère Madame, et je vous en félicite... Je vais être très indiscret, mais vous m'excuserez : j'ai l'âme paternelle et il me plaisait infiniment... Racontez-moi, je vous prie^ comment vous avez fait sa connaissance?

— Je ne demande pas mieux, fit Madame Violés, j'ai plaisir à parler de lui et je vais vous conter les choses depuis le début... L'an dernier, n'est-ce pas? je m'ennuyais ici ; j'avais bien un petit ami ; mais il était trop bête... Alors j'ai remarqué ce joli garçon qui avait une figure si mignonne et qui, soit dit sans vous offenser, courtisait madame votre fille...

— En effet, Madeleine... »

Monsieur Jansen s'interrompit brusquement, stupéfait d'avoir prononcé le nom de sa fille.

« Quand je lui ai parlé pour la première fois, reprit madame Violés, c'était aux Rochers... Vous vous souvenez, un jour qu'il faisait du vent?... Il ne m'a pas même répondu, il devait avoir quelque passionnette qui l'occupait : votre fille?... une autre?... Enfin, je n'ai fait sa connaissance ou'au mois de décembre. C'était un samedi, je crois... non, un vendredi ; c'est cela, un vendredi... j'aurais dû m'en souvenir, car je suis très superstitieuse... j'étais restée au lit, un peu souffrante, et j'avais défendu ma porte. Vers trois heures, on m'apporta une carte de visite: « Jean Lagier... » Alors j'envoyai ma femme de chambre jusque dans la rue pour le rattraper, mais il ne voulait pas revenir, et, quand il est entré, il tremblait. . Oh ! c'était un amant bien gentil... Tout de suite j'ai eu le gros béguin... Et pourtant, lui ne m'aimait pas. Quand il arrivait chez moi, on aurait dit qu'il avait honte de venir, et aussi quand je l'embrassais... Peut-être avait-il des scrupules, parce qu'il ne me donnait pas d'argent : les homxmes sont si bêtes! »

Monsieur Jansen hocha la tête. Par la porte de la galerie, les parfums du crépuscule venaient jusqu'à lui et il songeait, en regardant la dame du hamac, à cette soirée où il avait parlé si élégamment du jardin des souvenirs. Jean avait dû se la rappeler,

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lui aussi, dans les bras accueillants de cette femme, où il cherchait peut-être à ce souvenir des caresses de Madeleine... Et le docteur Jansen, en songeant ainsi, alluma une cigarette pour se faire une contenance. Madame Violes disait :

« Souvent je l'ai surpris qui pleurait sur Toreil- 1er, mais doucement, pour ne pas m'empècher de dormir... Il avait beaucoup de chagrin. Vous savez que sa mère est folle, et que ses deux sœurs sont idiotes... Son père a eu des ennuis et, tout d'un coup, il a été pris par la manie du suicide... tout d'un coup, au mois de janvier, parce qu'il avait raté un tableau. Jean lui a volé son revolver, et me l'a donnépour que jele garde... il est encore chez moi, à Paris...

— Ah! fit monsieur Jansen ; vraiment le peintre Lagier voulait se tuer ?

— Oui, il le disait, du moins... Et vous comprenez que mon pauvre gamin n'avait pas une vie gaie!... Il devait apprendre la peinture, et cela ne marchait pas. Voyez-vous, Monsieur, il était fait pour être aimé par les femmes comme moi, qui sont sentimentales, mais, pour le reste, il ne valait pas grand'chose. Il est mort... c'est triste! Mais s'il avait pu vivre, je ne sais pas ce qu'il serait devenu ; ces enfants-là, cane doit pas vieillir... »

Elle.se tut, se moucha, puis sourit, et monsieur Jansen toussa deux fois, d'une petite toux grêle et plaintive. Madame Violés se balançait sur le fauteuil; elle agita ses mains et reprit :

« Quand j'ai su l'accident j'ai cru tomber malade, oui, Monsieur, je vous le jure; et, chaque fois que je recevais une lettre de lui, je pleurais comme une bête... Je m'imaginais que c'était ma faute si la fracture ne guérissait pas, parce que, dans ces derniers temps, il avait beaucoup maigri... et j'en avais des remords... Le jour de l'enterrement, j'ai été à l'église... pas au temple... je suis catholique... et puis... les protestants, ça ne sait pas prier pour les morts... J'ai été me confesser... Gela vous étonne peut-être?

— Non, fit monsieur Jansen, non, cela ne m'étonne pas... mais je ne saisis pas bien comment vous avez été tenue au courant de sa maladie?...

— Ah! oui, j'ai oublié de vous dire... Voilà : je lui ai envoyé mon médecin, un très bon médecin, en lui disant de sa faire payer moins cher, et vous comprenez que monsieur Lagier, qui ne savait pas que c'était le mien, l'a accepté volontiers. C'est grâce à lui que j'ai su tous les détails... Ainsi il m'a raconté que, le dernier jour, la folle est entrée dans la chambre de Jean, et s'est mise à crier. Gela ne m'a pas surprise, d'ailleurs : j'ai

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toujours pensé que les fous connaissent l'avenir... et, tenez! à Carpentras, quand j'étais mioche, il y avait une vieille femme qui n'avait plus son bon sens et qui m'a prédit que je serais riche, mais que je ne serais pas heureuse... et c'est arrivé comme elle l'a dit : je suis riche maintenant, mais, vous savez, l'argent, ça ne fait pas le bonheur... »

Et madame Violés s'essuya les yeux avec un petit mouchoir très parfumé. Alors, comme il craignait le fâcheux récit des débuts, le docteur Jansen se leva :

" Je vous remercie, chère Madame, de votre obligeance! » dit-il en baisant la main de la dame du hamac.

A ce moment, Madeleine passait dans le vestibule avec le jeune homme syrien; elle vit le geste de son père, et, quand monsieur Jansen la rejoignit, elle dit en riant :

(( Je te félicite, papa, tu as de char-mantes relations! )) , Mais il l'interrompit :

« Ne plaisante pas, je viens d'apprendre une triste chose : Jean Lagier est mort...

— Ah! » fit Madeleine.

Et elle demanda des détails.

Puis, comme le gong sonnait, tous les habitants

de l'hôtel allèrent se vêtir, et, sur le seuil de sa chambre, madame Berlier, afin de porter le deuil de son petit amant, annonça au jeune homme syrien qu'elle lui défendait de Tembrasser pendant deux-jours.

Ce soir, en peignant sa barbe devant la glace où vacille le reflet des bougies, monsieur Jansen songe à la responsabilité de Madeleine, et regrette de s'être prêté à cette aventure, car les flirts de sa lille sont devenus trop nombreux et le gênent... Et il songe aussi à ce que madame Violes lui a dit; certes, elle a raison : ces enfants-là ne doivent pas vieillir... A leur tendresse, la lutte est trop rude, ot nul ne sait comment se serait achevée la vie de Jean Lagier, si elle n'avait pas été brisée par cet accident banal et qui ne prouve rien.

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