‹ Le gamin tendreChapitre 6 sur 7 · S0 LE GAMIN TE M) HE · texte numérisé non relu

S0 LE GAMIN TE M) HE

— J'aime surtout le tableau de l'étang, celui qui est chez grand'mère.

— Peuli ! Il n'est pas mal... Mais j'ai fait mieux, tu verras dans l'atelier... »

Et le peintre se mit à décrire ses toiles. 11 le fit avec enthousiasme. Jean fut content de lui avoir donné ce plaisir. Le docteur Jansen vint auprès d'eux. Monsieur Lagier caressait la tête du gamin, et Jean, lorsqu'il se sépara de son père, regrettait presque d'abandonner une conversation si tendre.

Sur le balcon, Madeleine l'attendait :

« Vous avez beaucoup tardé !

— Je n'ai pas osé venir plus tôt : je ne veux pas vous compromettre.

— Oh! vous ne me compromettez pas! Personne ne peut s'imaginer que je vous aime, vous, un enfant.

— Mais, chérie...

— Non, vraiment, vous êtes d'une indifférence!... Il y a cinq jours que nous ne nous sommes vus... et vous me faites attendre. Avec qui causiez-vous, en bas?

— Avec mon père. Il doit me donner des leçons de dessin...

— Ah! vous allez devenir peintre, vous!...

— Oui, je vous l'ai déjà dit.

— Je ne me souviens pas...

— Si... Je vous ai dit que je vous suivrai et que je ferai des tableaux pour gagner ma vie.

— Quelle plaisanterie!... D'abord vous ne me suivrez pas, je ne veux pas me compromettre pour vous faire plaisir!

— Mais vous venez de me répondre que je ne vous compromettais pas!... Ob ! vous êtes méchante, ce soir, Madeleine. »

Il avait détaché la claie des capucines, il prit les mains de son amie et l'enveloppa de ses bras. Elle ne résista pas à cette caresse, et, comme ils avaient froid, ils se réfugièrent dans la chambre. Madeleine s'émut d'un premier baiser, mais Jean se sentait incapable d'amours violentes.

« Vous avez enlevé la photographie de monsieur Brémond, Madeleine?

— Oui, elle m'agaçait!

— Oh ! comme vous avez changé depuis huit jours !

— IMais non, je n'ai pas changé... »

Elle lui offrit l'argument de ses lèvres entr'ouvertes ; il y goûta, mais avec désespoir : il pensait que Brémond était oublié, que lui-même subirait bientôt un sort pareil, et il se mit à parler de monsieur Piot. Lasse de cette vieille histoire, Madeleine

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bâillait, indifférente a la mort de ce notaire trop gras, ennuyée par ce bavardage. . .

Jean lui reprocha de ne pas partager son chagrin.

(( Au contraire, dit-elle, je vous plains beaucoup, mais nous ne changerons rien à ce qui est : alors, à quoi bon s'affliger?... Il faut vivre pour soi-même... les morts ne doivent pas empêcher les vivants d'être heureux... Tenez, parlons d'autre chose; ce soir, c'est vous que j'aime... »

Elle mentait, elle aimait les aventures, les joies sensuelles, les intrigues... elle ne voulait plus se souvenir de Paul Brémond... Elle eut recours de nouveau à l'argument de ses lèvres, et, se laissant aller dans les bras de son petit amant, elle murmurait :

« Je t'aime, Jean, je t'aime... »

Il l'aima ; mais, tandis qu'elle disait : « Mon chéri, mon chéri... », il se rappelait monsieur Piot et ramant-fiancé, il avait envie de pleurer parce que son grand-père et monsieur Brémond étaient morts tous les deux.

Ce fut alors la très banale aventure; et, dans ce rôle d'amant pour hôtel suisse que Madeleine voulut lui imposer, Jean se m.ontra vraiment un insuffisant acteur. A d'incessantes promesses de fidélité il mêlait les affaires de sa famille, ses projets, la mort de monsieur Piot, léloge d'Etienne, les calomnies répandues par Josépha, le passé, l'avenir, l'éternité des âmes, les tombes et les fantômes; — et que faisaient à Madeleine ces choses étrangères?

Elle voulait connaître l'existence heureuse des femmes sans scrupules, qui épuisent pendant la saison d'été la dose d'imprévu que peut donner un flirt élégant.

Madame Ghauvelin lui avait dit :

« Voyez-vous, ma chère, les villes d'eaux, les plages et les Alpes sont d'admirables aimoirs : on se rencontre, on s'adore, on se quitte, et... c'est fini!... »

Madame Ghauvelin dirigeait la conscience de

madame Berlier, et se plaisait à cette lâche, car les femmes adultères pratiquent volontiers le prosélytisme.

Madeleine fut une bonne écolière à ces leçons. Quand son petit amant était revenu à Thôtel, elle avait espéré qu'il lui donnerait les émotions souhaitées: mais, parce qu'elle ne vit plus en lui l'image de Paul Brémond, elle s'aperçut bien vite qu'il était un enfant, et, de s'en apercevoir, elle fut déçue. Une autre cause encore hâta le crépuscule de son amour : elle n'avait plus l'auréole spéciale que lui valait naguère sa fidélité envers un mort : aussi se gardait-elle de songer à File de Stalimène et à son amant-fiancé. Pour la séduire, Jean parlait trop souvent de monsieur Brémond, et, chaque fois qu'il le faisait, cela rappelait à Madeleine une déchéance dont elle souifrait sans vouloir se l'avouer.

Ce n'était pas seulement pour se concilier Madeleine que Jean parlait de monsieur Brémond. Le gamin était de plus en plus enfermé dans ce dilemme : suivre son père ou sa maîtresse. Il fallait choisir... Choisir?... Aucun doute n'était possible : si Madeleine était une maîtresse ordinaire, pareille à celles dont les romans lui avaient appris l'inconstance, Jean devait la sacrifier à son père; — elle se consolerait bientôt... Mais il ne dési-

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rait pas, il ne voulait pas l'abandonner, il décidait en lui-même qu'elle n'était pas une maîtresse ordinaire : et il n'avait qu'à se souvenir de l'entreprise étrange qu'elle lui avait inspirée : prolonger la vie d'un mort I .. . Si môme cette œuvre était illusoire, le fait de l'avoir imaginée n'indiquait-il pas une nature d'élite, une de ces femmes qui valent que l'on se sacrifie pour elles?...

C'est ainsi que la perversion de Madeleine servit d'excuse à cet adolescent qui ne pouvait prendre un parti, ni surtout se passer de tendresse. Or monsieur Lagier continuait à discourir chaque jour, et cela parce qu'Etienne lui avait conseillé de faire un procès à madame Piot pour obtenir une pension alimentaire. Le peintre s'indignait de ce qu'on le crût capable d'un tel procédé, il s'indignait avec de grands gestes et fit de longues tirades qui effarouchèrent l'airection naissante de Jean.

Une lettre de Josépha rendit plus douloureuse l'angoisse où se débattait la conscience du gamin. En phrases sèches, madame Piot offrait de garder son petit-fils auprès d'elle ; à celte condition, elle promettait d'aider son gendre. Pas un instant monsieur Lagier n'hésita :

(( Pour mon compte, je refuse, dit-il, mais l'enfant est libre d'agir comme bon lui semble. S'il

le désire, il peut retourner à Genève; je n'aurai plus de fils, voilà tout...

— Je ne veux pas te quitter, papa! » répondit Jean.

Alors monsieur Lagier lui ordonna d'écrire à madame Piot une lettre où il demanderait quelques jours de réflexion.

« Et réfléchis bien, mon garçon... Je n'ai pas envie de te voir malheureux, et je connais ]a nature humaine : ce que tu proposes de bon cœur aujourd'hui, tu le regretteras demain! »

Jean fut ballotté par des vagues diverses. Retourner près de sa grand'mère, c'était pour lui la possibilité de suivre Madeleine en Orient : madame Piot ne refuserait pas l'argent nécessaire à un voyage, les médecins l'ordonneraient, il serait facile de leur en suggérer l'idée. Mais il valait mieux peut-être se sacrifier au bonheur moral de monsieur Lagier? Au bonheur moral : car, en restant avec madame Piot, Jean assurait la prospérité matérielle de son père.

« Où est le devoir? »

A cette question il convenait de fournir une réponse immédiate, et, de nouveau, Jean se mit à chercher une loi morale, afin de s'y conformer, comme le faisait Etienne. « Mais ce n'est pas facile à trouver, une loi morale, oh ! non... », songeait-il.

Madeleine n'en connaissait aucune. Un jour, cependant, il en rencontra plusieurs sur sa route :

C'est un soir de danse à Thôtel. Jean ne peut se livrer à ce plaisir : la mort de monsieur Piot est encore trop proche... Le gamin reste debout sur la terrasse, devant la porte de la galerie vitrée, et regarde Madeleine qui valse une valse langoureuse, dans les bras du levantin Nunès.

Joyeuse sous ses cheveux blancs, madame Chauvelin enseigne à François Pierre les pas difficiles d'une danse nouvelle ; mais François Pierre ne peut être gracieux, et sa maîtresse se met à rire si fort qu'elle doit quitter la pièce et boire un verre d'eau pour calmer ses nerfs. François Pierre, se sentant grotesque, veut au moins être amusant : il conte des historiettes méchantes; madame Chauvelin est charmée de ce divertissement, et bientôt ils parlent de Madeleine sans s'apercevoir que Jean peut les entendre.

« Madame Berlier et Nunès ? Eh ! eh !.. . fait François Pierre.

— Mais non, l'élu, ce n'est pas Nunès I... c'est...

— Le petit Lagier?

— Il le fut; maintenant, c'est l'autre...

— Le frère ?

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— Bien entendu î

— Au fait! oui, elle l'écoute bouche bée, et Dieu sait s'il est ennuyeux !

— C'est un beau garçon...

— Oh I si on peut dire!... Vous admirez tous les hommes, vous...

— Jaloux?... Grosse bête! murmure madame Gliauvelin, qui est un peu vulgaire; elle ajoute: Sortons, veux-tu?... »

Ils sortent, et, pour que son amant n'ait point de soupçons, la jeune femme le conduit vers une ombre propice.

Jean est resté stupéfait de ce qu'il vient d'entendre. Il a envie de rire, car ces gens sont vraiment trop absurdes : Madeleine amoureuse d'Etienne ! elle qui ne peut le supporter !... Mais il est inquiet aussi : pourquoi ont-ils dit qu'elle l'écoute bouche bée?... Jean ne s'en est jauiais aperçu... Et, maintenant, il observe mieux la manière de danser que Madeleine atTecte ce soir. Elle est comme pâmée sous l'étreinte de Nunès. Pourquoi monsieur Berlier laisse-t-il sa femme valser d'une façon aussi inconvenante ? Jean se le demande en voyant l'orientaliste et Claudius ; mais il n*a pas le temps d'y réfléchir : voici que son père et Irène traversent la galerie et descendent sur les terrasses.

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« (Test toi, Jean? dit Irène. Viens donc te promener avec nous, mon petit... »

11 faut les accompagQer, et, d'ailleurs, que faire?... La jalousie est une chose affreuse! Jean ne veut pas être jaloux ; Madeleine aime monsieur Brémond et nul autre : de celui-là Jean n'est pas le rival, par conséquent...

Frédéric Lagier est de méchante humeur : la musique l'agace, il le dit, et que ces étrangers sont tous stupides ; puis, comme la jambe d'Irène traîne sur le gravier, il s'assied, et, tout à coup, soit par pitié, soit pour se prouver à lui-même, qu'il est le plus malheureux des hommes, il demande :

« Pourquoi ne resteriez-vous pas à Genève, Irène ?

— Mais pourquoi y resterais-je?

— Eh î vous avez assez souffert, que diable! A votre âge, on a bien le droit de se reposer I

— Non, Frédéric, je n'ai pas le droit de vous abandonner. Nous avons entrepris une tâche ensemble, nous devons l'achever ensemble. »

La voix d'Irène est calme, douce, lente, et Jean l'écoute, vaguement, tout en regardant la porte de la galerie oi^i Madeleine vient de paraître entre Etienne et le Levantin. Après un silence, Frédéric Lagier, oubliant que son fils est là, murmure :

« Croyez-moi, faites ce que je vous dis... Nous nous sommes trompés, ma chère; il aurait mieux valu, pour tout le monde, que Maud fût enfermée... Nous no^us sommes trompés, voilà! c'est très simple... et notre vie est gâchée... Est-ce qu'on sait jamais oii est le devoir?... »

Dans le cadre de la porte, au seuil de la galerie vitrée, la robe de Madeleine a disparu, et Jean attend la réponse d'Irène, la réponse à cette question si difficile...

Irène dit :

« Vous avez raison, on ne sait jamais oii est le devoir ; mais, quand on a décidé de suivre une ligne de conduite, il faut la suivre jusqu'au bout. Notre vie ne sera pas perdue, Frédéric, si nous persistons dans notre volonté de nous sacrifier à Maud. Celui qui a le courage de ne jamais se renier peut dire, quand vient l'heure de la mort, qu'il a vraiment vécu ; mais celui qui laisse son œuvre à moitié faite, qui meurt chaque jour dans la mort de ses croyances, celui-là n'a pas vécu, il a subi la vie. »

Et Jean trouve que cette phrase est très belle, et il se dit qu'il l'a pensée lui-même, puisqu'il cherchait, hier encore, une loi morale afin d'y conformer ses actes. Il écoute, et il note dans sa mémoire que son père et Irène regrettent de s'être

sacrifiés. Monsieur Lagier enfourche son Pégase, pique des deux, et entame aussitôt un discours violent :

(( Quelles sottises vous venez de dire, ma chère amie î Subir la vie ?. . . Mais nous la subissons tous î Faut-il que je vous le répète pour la centième fois : notre volonté n'existe pas ; elle n'existe pas, vous entendez ! Nous sommes soumis au destin ; parfaitement, au destin... donnez à cette doctrine un nom philosophique si cela vous fait plaisir !... au destin qui nous mène depuis le ventre de nos mères jusque dans le cercueil, où la décomposition est plus lente si la glaise abonde au sol du cimetière I »

La voix de M. Lagier s'appesantit sur cette finale, et son geste se prolonge.

(( Frédéric, de grâce I... »

Irène veut épargner à Jean des théories que trop souvent elle a entendues. Mais Frédéric Lagier est un de ces orateurs qu'enchantent les sonorités de leur voix: il ne s'arrête pas avant que le souffle lui manque.

« Oh ! la morale ! déclame-t-il. Et qu'est-ce, je vous prie, que la morale?... Une convention nécessaire à la vie de la société. . . Et que m'importe la vie de la société?... Est-ce que mon malheur est diminué parce que cette grosse dame est floris-

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santé ?... Ceux qui le prétendent sont des fourbes, oui, tous, les prêtres, les pasteurs, les moralistes, tous les marchands de Paradis!... Ah î je les connais bien ! ce sont eux qui m'ont élevé, qui ont bourré ma conscience de scrupules ineptes et dont je ne puis me débarrasser! Si je souiïre, c'est leur faute, et, si vous souffrez, Irène, c'est leur faute, et si Jean va souffrir, ce sera leur faute !... Pourquoi est-ce que j'ai eu pitié de ma femme? Pourquoi est-ce que je ne veux pas vivre aux crochets de madame Piot? Pourquoi est-ce que vous croyez à l'abnégation quand cette vertu n'existe pas ? Pourquoi est-ce que Jean va nous suivre à Paris quand il pourrait être heureux loin de nous?... Est-ce parce que nous avons réfléchi avant d'agir ? Non, c'est parce que nos instincts héréditaires nous engagent à ne pas nous occuper de notre bonheur, mais de celui d'autrui ; — et voilà ! nous sommes et nous serons des loques misérables , nous expions et nous expierons la faute de nos ancêtres, la faute de ces Piot, qui, par orgueil, et cet orgueil n'est-il pas un produit de Torganisation de la société? se sont mariés entre eux pendant deux siècles !... Et vous parlez, vous, de ne pas subir la vie!... Quelle

misère !

Pendant cinq minutes, monsieur Lagicr se

plaît à être grandiloquent, tandis que le bruit d'unç valse meurt sous le ciel noir, semé d'étoiles. . .

Irène songe aux amours qu'elle aurait pu connaître si le destin ne lui avait donné un visage trop gras, une jambe trop courte, et Jean cherche à suivre les pensées de son père... Il n'y parvient pas, mais de nouveau une question se pose : comment faire pour être heureux sans être méchant?... Et une autre : qu'est-ce que la vertu, puisque ce n'est pas le sacrifice de soi-même?...

Monsieur Lagier s'interrompt brusquement : il est arrivé à des conclusions absurdes, il s'en rend compte et se tait, furieux. Alors Irène dit :

(( Tu devrais rentrer, Jean... va mettre un manteau... J'ai peur que tu ne prennes froid. »

Il lui obéit volontiers, et se dirige vers la galerie, où il désire surveiller Madeleine.

Elle danse encore avec Nunès. Jean passe auprès d'Etienne, qui, devant une table, regarde des journaux illustrés de dessins grivois, puis le gamin va chercher un manteau, et, quand il revient vers son frère, il le trouve debout devant Madeleine:

(( Venez, monsieur Etienne, dit-elle. x\llonsnous promener. Vous n'avez pas honte de rester ici, pour regarder cela, quand la nuit est si belle? »

Et, comme ils s'éloiguent, Jean les accompagne sans y être invité. Sur les terrasses, ils croisent

Irène et monsieur Lagier, puis ils cherchent des chaises, les trouvent, s'y asseyent, et, la nuit ayant fait son œuvre, Madeleine soupire:

(( Qu'est-ce que le bonheur? »

Mathématiquement, Etienne lui démontre que la joie est à la tristesse ce que TelTort est à la résistance. Il fait l'apologie de la volonté avec les gestes dont son père s'est déjà servi pour la dénigrer. Il ne parle pas, lui, de larmes et de mort. La mort? il n'y pense guère, et Madeleine l'approuve. Eh I oui ! pourquoi s'occuper d'une chose si lointaine, si peu faite pour une femme qui conçoit l'existence comme une suite de plaisirs renouvelés sans cesse et sans cesse différents?...

Tout d'abord, Jean écoute. Peut-être lui enseignera-t-on le moyen de n'être plus rejeté par les actes d'autrui vers d'autres décisions que celles prises l'instant d'avant... Mais Etienne ne fait que répéter ses anciens discours; il dit la nécessité d'avoir un but et de l'atteindre, et prône, comme plus belle que toutes les autres, l'émotion que donne le combat et la joie de vaincre.

Jean songe :

« Que faire? Mon père dit qu'il est inutile de combattre, que le destin nous mène; Irène affirme qu'il est nécessaire de lutter contre soi-même et de se sacrifier toujours; et mon frère, qui gagne

de l'argent, qui est un homme, vante les plaisirs de la lutte et ceux de la victoire... Que faire?... »

Cette incertitude se prolonge, puis les vagues de la valse rappellent au gamin la première caresse que Madeleine lui a permise.

Vers la chaise de sa maîtresse, il étend la main, et, quand il trouve dans les plis du manteau le bras nu de Madeleine, il ferme ses doigts sur le poignet de la jeune femme. Mais elle a un hautle-corps de peur et de colère, un pli de lèvre dédaigneux; elle se lève, interrompt Etienne, et dit :

« Rentrons, je veux danser... )>

Elle danse ; elle est coquette, elle donne sa taille souple, se livre au comte d'Ourlac, au jeune homme timide, à Nunès, à d'autres... et elle n'a pas un regard pour Jean, qui, navré, se tient au seuil de la galerie, et ne parvient pas à découvrir en quoi il a pu déplaire.

Le docteur Jansen, qui se promène avec Ghauvelin sur les terrasses, voit cette attitude désolée et s'approche :

« Monsieur Lagier, dit-il, voulez-vous marcher un peu avec nous? »

Jean le suit pour ne pas rester seul, et monsieur Jansen se remet à causer du sujet que les hommes traitent quand la nuit est noire et chaude :

« Nous faisions de la philosophie, monsieur

Ghauvelin et moi, dit-il, de la philosophie aimable, et je me suis permis de lui décrire quelques-unes des habitudes qui me sont chères et qui m'ont conduit à beaucoup de bienveillance envers tous les êtres et même les plantes. »

Monsieur Jansen s'interrompt pour allumer un cigare; la petite flamme éclaire sa barbe grise, ses yeux rieurs, son nez très hn. Jean se demande s'il va connaître une nouvelle morale, et il pense aussi que madame Ghaavelin et François Pierre avaient raison, que ce n'est plus lui que Madeleine préfère : il se mord les lèvres et craint de pleurer. Monsieur Jansen le considère, puis reprend :

(( Oui, pour ceux qui ont mal, j'aide la pitié; mon expérience, bien que peu étendue, m'a enseigné que toute la nature est souff'rante, et qu'il faut l'aimer parce qu'elle nous comprend... Gela fait sourire monsieur Ghauvelin que l'on puisse être l'ami des plantes ; d'ailleurs, je ne prétends pas imposer mes façons de voir, bien qu un écrivain français, monsieur Barrés, je crois, ait écrit à ce sujet des pages fort belles et fort persuasives... Oui, vraiment, il m'est doux de chérir toutes choses, et j'ai coutume de traiter les cerisiers, les femmes, les petits ânes, les chèvres, les hommes ignorants et ceux qui savent avec une égale indulgence.

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— Tout cela, Monsieur, ce sont des mots faciles à dire quand on est heureux! » fait Chauvelin, en reniflant.

Alors le docteur Jansen a un sourire dans sa belle barbe qu'indique, par instants, la braise du cigare :

« Mon cher ami, dit-il, vous vous trompez. Maintenant, en effet, je suis heureux; mais, jadis, j'avais, moi aussi, des chagrins; je connais les soucis, et j'ai mis mes théories à l'épreuve. Laissez-moi donc achever... Je vous enseignai qu'il faut être indulgent; ce n'est pas là toute ma doctrine. Les seuls mouvements de pitié ne donnent pas le bonheur; voici ce que j'ai fait pour l'obtenir: je me suis créé un jardin dans le cœur, avec quelques joies très pures, que j'ai, autrefois, pendant un moment, ressenties. C'est un parterre étroit ; il me suffit cependant de le respirer aux heures troublées pour m'apaiser, car, en promenant les yeux autour de moi, je vois de la souffrance, et ma mémoire fleure comme un parfum qui tranquillise mon âme et l'endort doucement d'un sommeil où je rêve... Ce parterre précieux, je le cultive avec soin. Chaque soir, j'enlève les fleurs mortes, et je sarcle la terre. J'introduis aussi de nouvelles plantes...

— Vous m'excuserez, Monsieur ! » interrompt

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Chauvelin, qui vient d'apercevoir la dame du hamac; et il se hâte de la rejoindre.

Jean regarde la galerie, où passe le profil de Madeleine. D'une voix ténue ainsi que les notes d'une flûte, monsieur Jansen murmure :

« Je pense que le jardin de ce fonctionnaire est composé d'herbes et de broussailles. Voilà le danger ! Que nous le souhaitions ou non, nous avons tous un parterre de souvenirs dans le cœur, mais il importe que les fleurs en soient belles. Vous êtes jeune, monsieur Jean, et c'est maintenant qu'il faut prendre garde aux souvenirs que vous vous préparez... N'introduisez jamais de pauvres espèces dans votre collection, veillez-y bien et sarclez la terre pour y faire de bonnes semailles... Mais je parle par métaphores, langage inutile entre nous; je veux dire que nous devons appeler joies un très petit nombre de sensations, et ne pas nous galvauder à de médiocres plaisirs. . . »

Au bras d'Etienne, Madeleine fait quelques pas dans la galerie vitrée; un peigne tombe de ses cheveux et l'ingénieur s'attarde à le remettre en place. Alors Jean ne sait plus que devenir, il tremble et baisse la tcte. Le docteur Jansen voit l'émolion qui l'agite, et, posant sa main longue sur l'épaule du gamin, il dit :

« Mon enfant, les minutes où nous cueillons des

ileurs pour nos mémoires sont extrêmement rares , et la femme qui, par son amour, nous a donné le privilège merveilleux de mettre un beau souvenir dans notre cœur, il faut la respecter et Fadorer toujours... toujours, môme après l'oubli, même quand elle nous trompe ou qu'elle nous fait souffrir. Vous comprenez ce que je veux dire?... »

Jean fait signe qu'il le comprend, et se détourne, et s'essuie les yeux.

<( ... Oui, je sais, vous avez une âme tendre... il ne faut pas le regretter, mon enfant... »

Jean ne répond pas ; une seule parole prononcée le ferait éclater en sanglots; il pense que Madeleine ne l'aime plus, qu'elle l'a oublié et qu'elle le fait souffrir.

Les vagues de la valse meurent dans un accord final.

« Voici que la danse est terminée, dit monsieur Jansen. Allons nous coucher; et, pourtant, c'est triste de rentrer quand le ciel est si beau!... »

Ils s'acheminent vers la galerie.

Ainsi quatre morales divergentes, interprétées par de médiocres éloquences, sont offertes au gamin, mais il n'y songe pas. Jaloux de son frère, il est malheureux simplement et, regrettant le calme des nuits où, sur l'épaule de sa maîtresse, il

a posé sa tête avec une confiance enfantine, il pense à monsieur Piot, qui, seul, aurait pu le consoler du gros chagrin de son cœur.

Ce soir, le balcon est désert, et la porte de Madeleine reste close.

Dans le petit bois que le brouillard du matin ensevelit, une goutte d'eau suspendue tremble à cbaque feuille, et, parfois, quand un rayon de soleil filtre au travers de la brume, c'est une multitude de prismes qui scintillentparmi les branches, les fougères et les mousses.

« Ecoutez-moi, Madeleine ! » supplie Jean.

Madeleine hoche la tête avec une moue gentille, mais ne cesse pas de fredonner la chanson inepte que François Pierre lui enseigna :

Un éléphant se balançait Sur une assiette de faïence, Et, comme ce jeu lui plaisait, Avec un autre il recommence...

Si Madeleine a suivi Jean dans le petit bois, ce matin, c'est qu'il ne faut pas interrompre une aventure avec brusquerie : madame Chauvelin lui a recommandé :

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« Surtout, pas de scandale!... »

Cependant, Madeleine craint une scène de jalousie, une scène sans élégance, peut-être même brutale, et c'est pour l'éviter qu'elle chante :

Deux éléphants se balançaient...

La veille, en repoussant les caresses de Jean, elle a obéi à un mouvement instinctif, qu'elle ne regrette pas : ce jeune homme est vraiment trop jeune. — « Un détournement de mineur ! » a dit madame Ghauvelin en se moquant.

« Ecoutez-moi, Madeleine! supplie Jean. Je sais que vous ne m'aimez pas, moi, mais il est impossible que vous ayez déjà oublié l'autre...

— Comme vous êtes ennuyeux!... »

Elle reprend sa chanson. Jean se tait, et, dans les chemins étroits oii le pied glisse, ils marchent à l'aventure jusqu'au tronc du platane qui leur offrit, jadis, un siège commode.

« Vous souvenez-vous, Madeleine?...» murmure Jean.

Elle fait signe qu'elle se souvient, et chante :

Trois éléphants se balançaient...

(( Asseyons-nous, voulez-vous? comme autrefois.

— Vous êtes fou! il fait trop humide. » • Cette réponse est faite d'un air impatient. « Vous ne m'aimez plus!

— Là, j'en étais sûre !... »

Elle se met à rire d'un petitrire nerveux et s'appuie contre un sapin dont les aiguilles laissent choir sur elles les nomijreux joyaux de leur rosée.

« Ce n'est pas bien de vous moquer, ma chérie ! (lit Jean, que cette gaîté navre, ce n'est pas bien ! Il n'y a pas si longtemps que vous aimiez monsieur Brémond !

— Encore!

— Vous ne l'aimez plus?

— Oh !quel enfant terrible!... Vous ne comprenez rien aux femmes, mon cher. . . Non, je ne l'aime plus; je me souviens de lui comme d'un être charmant, mais on ne peut pas aimerunmort, voyons, réfléchissez!... Et puis, je vous assure que ce n'est pas convenable ce que nous faisions... Vraiment, c'est contraire aux lois de la nature!... De quoi vous plaignez- vous ?... c'est vous que j'aime... »

Elle a dit ces mots d'une seule haleine : discours préparé à l'avance ou habileté de femme qui doit se défendre, elle parvient à reprocher à son amant la faute qu'elle seule a commise. Mais Jean se souvient des paroles de François Pierre et de madame Ghauvelin, et il murmure tristement :

— Moi?... Non, ce n'est pas moi que vous aimez...

— Mais si!

— Alors pourquoi hier soir?...

— Je vous dis que vous ne comprenez rien aux femmes ! »

Sur le tronc du platane, Jean s'est assis; il reprend quelque espoir et s'écrie :

« Madeleine, jurez-moi que vous m'aimez! »

Elle hésite; pour ne pas répondre, elle tend ses lèvres. Jean l'emhrasse, et ce baiser lui semble un serment. Mais des voix sonnent sur le chemin. La dame du hamac passe avec le chef de bureau ; elle regarde effrontément le couple qui s'est séparé. Quand elle a dispara, Madeleine s'écrie :

(( Pouah ! quel parfum ! »

Puis, elle recommence à chanter :

Quatre éléphants se balançaient Sur une assiette de faïence...

(( Vous partez bientôt, demande Jean pour interrompre cette complainte.

— Dans huit jours, je crois, mais je n'en sais rien : c'est mon père et mon mari qui fixeront la date. »

Il pense qu'il ira la rejoindre. Il sent qu'il ne

peut l'abandonner, et il décide en lui-même d'accepter la proposition de madame Piot, mais il n'ose en parler à son amie. Il dit.

« C'est pendant mon absence que vous avez commencé à ne plus aimer monsieur Brémond, n'est-ce pas?

— Oh! vraiment, vous êtes trop ennuyeux!...

— Mais...

-T- Je vous défends de revenir là-dessus ! je vous le défends!... Vous savez que rien ne m'agace davantage, et vous le faites continuellement... Je finirai par ne plus m'approcher de vous.

— Chérie, pardonnez-moi!

— Oui, c'est cela, il faut toujours que je vous pardonne... Heureusement que dans huit jours...

— Madeleine! ne dites pas...

— Dans huit jours, je partirai et vous regretterez le temps perdu... Au revoir, je rentre... Ah! vous n'êtes pas un agréable compagnon de promenade ! »

Elle s'en va en chantant plus fort :

Cinq éléphants se balançaient...

Et Jean ne la suit pas. Celte gaîté lui paraît sacrilège, l'irrite et l'afflige : il ne sait plus s'il doit accepter la proposition de madame Piot, et, seul,

dans le petit bois, il songe maintenant aux morales qui s'offrirent à lui :

Irène a exalté l'abnégation et affirmé que Ton ne doit pas renier ses croyances ; monsieur Lagier a déclaré que l'homme est soumis au destin ; Etienne a vanté l'énergie victorieuse, et le docteur Jansen le jardin des souvenirs... Le gamin admire les doctrines d'Etienne, d'Irène et de monsieur Jansen, mais il trouve plus vraies celles de son père.

Un instant, il se console et pense que le destin est l'unique coupable : « C'est la fatalité, songct-il, qui créa mon amour pour Madeleine, mon indifférence envers les drames de ma famille. » Puis il poursuit ce raisonnement : « C'est elle aussi qui est responsable de l'inconstance de Madeleine, et je n'en souffre pas moins pour l'avoir constaté. » Il conclut : « Alors, à quoi bon?... A quoi bon savoir, si l'on doit souffrir plus?» — Et, parce qu'elle ne le soulage pas, Jean rejette la vérité qu'il a cru découvrir dans les discours de son père.

Ceux d'Irène lui offrent une manière de vivre mais ne précisent point. « Se sacrifier?... » Se sacrifier à quel bonheur?... A celui de Madeleine? Elle n'acceptera pas le sacrifice... A celui de monsieur Lagier? Oui, mais Jean est incapable de dévouement envers ceux qui n'accueillent point ses

caresses, et l'amour d'une femme lui est nécessaire à présent qu'il a goûté à cet amour.

Il songe :

« Je donnerais ma vie pour Madeleine que j'aime, mais je ne pourrais me sacrifier joyeusement pour nul autre que pour elle. »

L'énergie d'Etienne est admirable, mais ne la possède point qui la veut.

« Il faut avoir dans le cœur un jardin de souvenirs, » conseille le docteur Jansen.

Il ajoute :

(( Ma mémoire fleure comme un parfum qui tranquillise mon âme et l'endort doucement d'un sommeil où je rêve... »

Et, puisque Madeleine ne l'aime plus, Jean veut déposer ce premier amour dans sa mémoire comme la première fleur au jardin de ses souvenirs.

« Un souvenir... »

Jean répète ce mot :

« Un souvenir, Tamour de Madeleine... »

Jean n'est pas consolé.

Quelques heures plus tard, comme on allait se mettre à table, monsieur d'Ourlac fit remarquer à madame Chauvelin et à Madeleine qu'il ne serait pas convenable de quitter Fhôtel sans être monté au sommet des Rochers par le funiculaire.

« Le guide Joanne recommande d'y passer la nuit afin d'assister au lever du soleil, dit-il.

— Jamais je ne coucherai là-haut! protesta madame Ghauvelin, l'hôtel doit être sale. »

Et Madeleine s'écria :

« Il y a sûrement des punaises! »

Cependant on consulta l'horaire, et, quand on vit qu'il était aisé, sans partir de grand matin, de revenir le même soir, monsieur d'Ourlac obtint que l'on ne tardât point davantage à faire cette excursion :

« Le temps est superbe, il faut y aller aujourd'hui même... »

On ne voulut pas le contredire, et, après le déjeuner, tous se hâtèrent vers la gare.

Gomme on y arrivait, monsieur Ghauvelin prit le bras du comte dOurlac et murmura :

« Je ne sais que faire... Elle veut venir...

— Qui ça, elle ?

— Madame Violés. Vous seriez fort aimable de vous en occuper ; moi, je ne le puis guère, à cause de ma femme... »

Monsieur d'Ourlac n'eut pas le temps de répondre : à gauche d'un rocher, le train émergeait. Le chef de gare s'avança, des hommes d'équipe accoururent : on aurait dit qu'il s'agissait d'un grand express. Avec peine la locomotive hissait

les wagons. Quand elle atteignit le quai, il fallut donner de l'eau à la chaudière : ce fut toute une manœuvre. Le mécanicien criait des ordres. Etienne l'interrogea, déclina ses titres, lui fournit des explications sur un nouveau frein, et Madeleine admirait Téloquence de l'ingénieur.

Alors Jean toucha Fépaule de son père et, tirant de sa poche une enveloppe qui portait l'adresse de madame Piot, il dit :

(( J'ai écrit à grand'mère, papa...

— Eh hien? fit Monsieur Lagier.

— Je refuse, je ne veux pas te quitter...

— Tu as tort, mon enfant, tu as tort! »

Et Férédéric Lagier s'éloigna, pour cacher une émotion qu'il ne voulait pas montrer.

Jean jeta l'enveloppe dans la boite aux lettres, et, s'il le fit, c'est qu'il s'était rappelé, en revenant du petit bois, que Madeleine lui avait promis de passer quelque temps à Paris avant d aller en Orient.

Sur le quai de la gare, une querelle avait éclaté entre une vieille dame allemande et un moine italien dont les pieds étaient nus dans des sandales. Cette querelle était due aux aboiements du chien que la dame avait emporté. Hargneux, il voulait mordre la robe de bure. Le contrôleur intervint. Alex Glaiidius servit d'interprète tudesque, et

Berlier parla latin au moine, qui ne comprit pas.

Enfin Ton monta dans le funiculaire. Claudius ctTorientaliste se placèrent à côté de leurs clients; Jean essaya de s'asseoir auprès de Madeleine, mais il ne put y parvenir et dut se contenter d'être dans le môme wagon, entre Nunès et le docteur Jansen. Sur l'autre banquette, madame Chauvelin frôlait François Pierre, Madeleine était la voisine d'Etienne; plus loin, on voyait monsieur Lagier, Irène, le comte dOurlac et le chef de bureau.

Comme la locomotive sifflait, il y eut des cris sur la route : c'était le jeune homme timide, que suivait la dame du hamac. Madame Violés courait si vite que ses jupes et son jupon se relevaient, montrant ses jambes et môme un ruban rose qui devait orner un pantalon. Monsieur Chauvelin prit un air détaché des choses de ce monde.

Cependant la place manquait. Le chef de gare leva les bras au ciel, madame Violés fit une scène, on découvrit que Madeleine pouvait se serrer un peu contre Etienne : entre elle et madame Chauvelin, la dame du hamac s'assit, et le train se mit en marche.

Jean était en face de madame Violés : il observa qu'elle était assez jolie, avec des veines très visibles sous ia peau des tempes et de belles dents, peutôtre un peu grandes. Puis il regarda Madeleine :

elle causait avec Etienne ; par dédain de femme honnête, elle évitait de toucher sa voisine, et se rapprochait de l'ingénieur plus qu'il n'était nécessaire.

Le chien jappait ; un nuage de fumée entra dans le wagon ; le prêtre italien tenait ostensiblement son nez enfoui dans un grand mouchoir à carreaux, et madame Violes respirait les sels d'un flacon artistiquement travaillé, où s'enchâssaient des pierres précieuses.

La voie surplombait le chemin que Madeleine et son petit amant avaient pris pour faire leur première promenade. Jean se rappela cette journée et tout ce que lui avait dit sa maîtresse. Cependant il sentait contre son pied un frôlement, il retira sa jambe, et il s'aperçut que la dame du hamac le dévisageait.

Il détourna la tête. Madeleine, très animée, parlait avec abondance, ses joues étaient roses et ses yeux pleins de lumière ; Etienne, galant, avait de doux sourires.

A la cheville de Jean, la caresse persistait. C'était, sans doute, an soulier très fm : il paraissait vivre et son effleurement était agréable. Madame Violés tenait maintenant ses paupières closes; elle avait enlevé ses gants, on voyait ses mains chargées de bagues, turquoises, émeraudes

et rubis. Jean s'étonna de ne pas éprouver de la répulsion pour cette femme.

(( Il ne faut pas nous galvauder à de petits plaisirs », songeait-il.

Mais la jalousie que lui inspirait la conduite de sa maîtresse lui fournit des excuses suffisantes : sans les favoriser, il ne s'opposa pas aux caresses qui continuèrent à fleur de plancher.

Le voisinage de la dame du hamac amusait beaucoup Hélène Chauvelin. Elle chuchotait avec François Pierre :

« Vraiment mon mari n'a pas trop mauvais goût.

— Vous non plus!... »

Et ils rirent.

Irène jouissait de l'air devenu plus léger. Elle montrait les bois de sapin, le lac qui diminuait, les précipices, les chaumes de fermes; et Frédéric esquissait des gestes de pouce et regrettait que les paysages des Alpes fussent devenus triviaux.

Monsieur Chauvelin, sans tourner la tête, disait à mi-voix au comte d'Ourlac :

(( Que va-t-elle faire? que va-t-elle faire?... Sapristi ! que c'est ennuyeux ! »

A un tournant, on vit la voie qui s'engouffrait dans un tunnel. Sur le pied de Jean, un petit pied s'était posé.

Brusquement la locomotive hennit, puis cria, mugit, ronfla, se tut; ce fut la nuit. Un vacarme énorme ébranla les parois. Ku long de la cheville du gamin, deux pieds montaient et redescendaient très doucement. A cela, il n'opposait aucune résistance, et il en éprouvait même un certain plaisir. Une pensée cependant le gênait :

« Que faisait Madeleine ? »

Il soupçonnait son frère et sa maîtresse de caresses semblables a celles qu'il recevait. L'atmosphère était très lourde, l'odeur insupportable, ce tunnel n'en finissait plus.

« On étouffe ! dit quelqu'un.

— Je vais me trouver mal! murmura Madeleine.

— Courage! » fit Etienne.

Et sa voix parut trop douce à Jean, qui repoussa brusquement le pied de madame Violés.

Un peu de lumière éclaira la voûte, puis ce fut le grand jour. x\fin de surprendre un geste, Jean observait Madeleine; mais elle se tenait très droite, très pâle, les mains jointes et les narines dilatées : il eut des remords. Il replia tout à fait ses jambes sous la banquette, ce qui parut surprendre la dame du hamac. A ce moment, Robert Berlier disait à Claudius :

— Nous n'irons pas à Paris cette année, mais

nous passerons huit jours à Venise avant de nous embarquer pour l'Orient. »

Et Jean pensa que c'était une punition de Dieu.

Il crut que jamais le train ne s'arrêterait. Le train s'arrêta cependant.

On descendit très vite des wagons ; les corps étaient courbaturés, ils s'étirèrent. Jean courut vers Madeleine.

« Est-ce vrai?

— Quoi?

— Vous ne viendriez pas à Paris, cet automne?

— Si, peut-être... Au fait, non, je ne crois pas... Monsieur Etienne, prêtez-moi votre canne : la côte est très rude. »

Madame Violés passait ; elle eut un mouvement des lèvres, retroussa son jupon plus haut que la courbe du mollet, et sembla attendre des paroles galantes ; mais Jean se sauva.

Frédéric Lagier et le docteur Jansen gravissaient lentement le chemin qui, en décrivant deux angles aigus, conduit à un belvédère. Auprès d'eux, le chef du bureau peinait, le crâne nu et l'habit sur le bras. On voyait plus haut Madeleine remorquée par Etienne, Irène qui boitait, et madame Ghauvelin suspendue au bras de François Pierre. La dame du hamac atteignit la cime : le vent s'engouffra dans ses jupes, découvrit ses formes très

opulentes, et, quand les autres femmes arrivèrent au sommet, elles subirent le même sort. Au bas de la côte, Jean les res^ardait.

« Que faites-vous là, monsieur Lagier? Vous avez l'air d'un affamé devant la boutique d'un rôtisseur! » dit le comte d'Ourlac.

Et il se mit à rire, frappant d'une claque joviale l'épaule de Jean. Celui-ci ne répondit pas. Glaudius et Berlier les rejoignirent. Ensemble ils gagnèrent le belvédère. L'orientaliste décrivait son prochain voyage : il devait parcourir TAsie-Mineure, après un séjour d'un mois dans la ville d'Athènes.

« A propos, monsieur Lagier, dit-il, votre frère vient de m'apprendre qu'il doit visiter les mines du Laurium, cet automne. J'espère que nous ferons route avec lui; oui, vraiment j'en serais fort heureux... Ma femme est insupportable à bord quand elle n'a pas de flirt... »

Après avoir intercalé cette phrase, t3erlier parla des fouilles qu'il voulait entreprendre. Le comte d'Ourlac trouvait ce mari admirable et se promit de retenir un si bel exemple de philosophie béate; Claudius comprit qu'il s'agissait d'une vengeance conjugale : l'inventeur de la « dégénérescence latine » avait l'habitude de ces petites cruautés, pour les avoir pratiquées, autrefois, quand sa femme vivait.

Jean avait rougi violemment. Son âme devint haineuse; mais elle s'apaisa, car il réfléchit que Dieu continuait à le punir, et la certitude qu'un juge existe dans le ciel le rendit très humble.

Il avait envie de pleurer.

Brusque, le vent le heurta. La bourrasque sifflait, froide, venue de la Dent-du-Midi ; des nuages galopèrent sur les rocs, bondirent en charge. Aux confms de la plaine, sur le couchant, les crêtes étaient frangées de lumière, et Fauréole que leur dessinait le soleil les rendait voluptueuses comme pâmées... Le lac, paisible sur les rives vaudoises, se ridait d'écume près de l'estuaire du Rhône, et les montagnes de Savoie, que coifl^èrent des brouillards, furent soudain couvertes d'ombre, après avoir, elles aussi, brillé sous la lumière rouge.

Jean se dit que les luttes de la nature ont au moins belle apparence; les siennes étaient médiocres et sans vigueur.

Les phrases de monsieur Jansen : les fleurs qui consolent?... Elles l'attristaient, au contraire, les fleurs du jardin des souvenirs. Les phrases d'Irène étaient détruites par les phrases d'Etienne prêchant une énergie que Jean ne pouvait posséder. Et puis, tout cela, c'était des phrases, et rien d'autre!... Il y a un Dieu dans le ciel?... Etait-ce le Dieu du pasteur Maubel et de ma-

dame Piot?... Non, il n'y a pas de Dieu dans le ciel !

(( 11 fait froid ici, ne trouvez-vous pas, Monsieur? »

Jean se retourna, un peu effrayé, et vit, auprès de lui, la dame du hamac, et, sur les pentes grises, les autres voyageurs qui s'éloignaient en caravane.

Madame Violés paraissait nue sous la rafale : sa robe blanche était plaquée contre elle, et chaque coup de vent dessinait mieux ses formes. Sur les doigts de Jean, crispes à la barrière qui bordait le précipice, madame Violés posa sa main dégantée.

(( Mais vous êtes glacé, mon petit!... Sentez : mes mains sont plus chaudes que les vôtres... »

Elle se serrait contre Jean et le vent les unissait ; elle avait une bouche très large qu'elle gardait entr'ouverte, et son souffle troublait le gamin et le forçait à rester là, malgré sa volonté de fuir.

« Dites! ce serait gentil de s'aimer, nous deux?... »

Et voilà que, les coudes levés, elle tenait son chapeau à deux mains : ce geste faisait bomber sa poitrine, l'offrait davantage, et Jean eût voulu que la terre s'éboulât. Comme cela aurait été beau une chute dans le précipice, et la mort,

et les deux cadavres, et Madeleine pleurant sur le corps de son petit ami!...

« Vous ne voulez-pas?... Pourquoi? Nous nous retrouverons à Paris, puisque vous devez y aller. . . »

Sans autres pensées que celles d'un accident impossible, mais désirable, Jean dit :

« Comment le savez-vous?

— Gbauvelin m'a raconté... Dites, ce serait gentil de nous aimer, s'pas?... »

La voix de la dame du hamac était défaillante, dans la bourrasque plus forte.

« Ce serait gentil, s'pas?...

— Jean, voyons, que fais-tu?»

Etienne appelait. Etienne!... Le flirt sur le navire, les nuits athéniennes... Madeleine disait que l'on trouvait l'amour jusque dans les pierres, au pays d'Orient.

« On vous appelle... Dites... ce soir, dans le parc, le petit bois, vous savez? venez... C'est promis, s'pas?... »

Et, roulée dans le tourbillon, madame Violés s'enfuit.

(( Jean, voyons, que fais-tu? »

Il descendit la pente pierreuse, regrettant le précipice, et le vent répétait :

« Ce soir, dans le petit bois, vous viendrez s'pas?... »

Etienne gronda son frère de s'être éloigné, puis, narquois, il ajouta :

« Alors, mon petit, cette grue et toi?... ça marche, hein?... Elle doit coûter cher, je te préviens.

— Tu vas en Grèce avec les Berlier?

— Oui, pourquoi?

- — Rien ! »

Au huffet de la gare, les voyageurs buvaient des boissons chaudes. Ils regardèrent Jean et sourirent : on savait déjà son entrevue avec la dame du hamac. Madeleine ne lui répondit pas quand il lui parla : Irène semblait plus affligée qu'à l'ordinaire, et seul monsieur Lagier, qui n'avait rien vu, lui fit bon accueil.

La locomotive siffla ; on monta dans les wagons; le train se mit en marche. La vieille dame allemande causait avec son chien, le moine italien ronflait déjà; Claudius avouait à Berlier qu'il n'avait jamais compris les pièces de Maeterlinck, et Madeleine se taisait, heureuse de l'admiration que lui témoignait Etienne, jalouse parce que son petit amant s'était trop vite consolé.

Dans le tunnel, madame Violés, qui avait réussi à se placer auprès de Jean, fut très étonnée en constatant que son nouvel ami avait les joues humides.

LE GAMIX TEXDIŒ

« A neuf heures, dans le petit bois, vous viendrez, s'pas?... )>

Non, il n'irait pas!... Cette fille après Madeleine !...

Il y alla cependant.

Au sortir de table, Etienne et madame Berlier se mirent à causer dans un coin.

A l'heure du rendez-vous, la pluie commença à tomber, bruyante, sur le toit de la galerie : la politesse exige que Ton ne fasse pas attendre une femme sous la pluie, surtout quand il fait noir; — et Jean sortit pour rejoindre madame Violes.

Il ne savait pas ce qu'il lui dirait ; il ne voulait pas être son amant; il avait honte de sa faiblesse dans le tunnel, et il songeait au départ de Madeleine... Le chemin était obscur, des racines arrêtaient le pied, et ces hasards de la route empêchaient de souffrir.

A la lisière du bois, Jean appela doucement. Aucune voix ne répondit. Il chercha aux places familières.

Seules, les feuilles des arbres jasaient sous l'averse.

II revint à l'hôtel. Parce qu'il n'avait pas eu à soutenir de lutte contre lui-même, il était plus

triste qu'au départ ; personne ne Taimait, il voulait mourir.

Le vestibule était vide. Dans la galerie, à gauche, François Pierre et madame Ghauvelin jouaient au besigue ; adroite, Glaudius et Berlier se querellaient une dernière fois. Jean s'approcha d'eux : ils ne le virent pas ; des autres : ils le reçurent mal. Il pensa qu'il était voué à la solitude; elle lui devint insupportable; il désira la présence des petites filles roses, mais elles étaient parties quelques jours auparavant.

Dans un couloir une porte s'ouvrit; Madeleine passa, Etienne la suivait : ils venaient du billard.

Au bas de l'escalier, ils se souhaitèrent une bonne nuit, et leurs mains restèrent jointes plus longtemps que de coutume. La jeune femme monta dans sa chambre, sans regarder Jean.

« Eh bien, as-tu gagné? dit-il à son frère, quand celui-ci vint s'asseoir auprès de lui.

— Nous n'avons pas joué... Elle est charmante !

— Quand pars-tu?

— Au commencement de la semaine.

— Avec les Berlier?

— Non, je les retrouverai à Venise... Tout de môme., je me demande si elle aime son mari...

— Je n'en sais rien. Bonsoir! »

Et le gamin s'enfuit.

Il monta chez son père : la chambre était déserte. Il sortit sur le balcon: la fenêtre d'Irène y jetait une clarté, et les accusations du pasteur Maubel revinrent à la mémoire de Jean. 11 frappa à la porte : elJe s'ouvrit. Irène était seule; il demanda :

« Où est papa?

— Monsieur Jansen lui montre de vieux livres », répondit Irène.

Elle avait les paupières rouges, le visage boufïi, et deux larges traînées brillantes augmentaient encore le cerne des yeux.

« Mon chéri...

— Quoi? »

La voix de Jean tremblait, et l'émotion le rendait brusque.

« Tu m'as fait un gros chagrin...

— Moi?

— Oui, je t'ai vu sur les Rochers, quand tu parlais à cette femme... »

Il voulut se défendre, mais ne sut pas trouver ses mots. Il dit seulement :

<( Ah ! tu m'as vu... »

Et il s'assit dans un fauteuil, se prit le front dans les mains ; une mèche de cheveux cendrés tomba sur ses doigts.

«« Tu es très jeune, continua Irène; mais, dans quelques jours, tu vas te trouver en face de la vie... et c'est mal t'y préparer, mon enfant, que d'entretenir des relations coupables avec une fille de mœurs perdues. »

Pour être chaste, elle employait à dessein des expressions évangéliques. Elle soupçonnait la vérité, et, sachant qu'un aveu soulage, voulait entraîner Jean à des confidences; mais elle n'y réussit pas. Il ne voyait aucun moyen de se disculper ; il songeait : « Dans quelques jours, je vais me trouver en face de la vie; ce sera terrible!... » Et il tordait machinalement les cheveux qui chatouillaient ses doigts. Irène dit encore :

« Au début de notre séjour, madame Berlier semblait te plaire. C'est une femme très aimable

— Oui...

— Elle a beaucoup d'affection pour toi. » Irène se souvenait du bosquet où elle avait surpris Madeleine, et s'étonnait de ces amours éphémères qui la troublaient plus qu'elle n'osait se 1 avouer. Jean avait les yeux pleins de larmes, et, i'omme il ne pouvait plus se contenir, il murmura :

" Bonsoir, tante. »

Et il se sauva.

Dans sa chambre, il colla son oreille à la cloison qui le séparait de Madeleine. La respiration de la jeune femme montait, égale et régulière. Elle dormait sans doute. Elle pouvait dormir, elle, sans remords et sans craintes pour Tavenir.

Gomme il se couchait, il vit sur la table de nuit une lettre fermée d'un cachet de cire verte, qu'il brisa. Une odeur d'iris se répandit : madame Violés s'excusait de n'avoir pu se rendre dans le petit bois ; la pluie l'en avait empêchée ; demain, s'il voulait... ou cliez elle, tous les soirs... Puis, par précaution, elle donnait son adresse à Paris, et jurait qu'elle avait un « béguin pour le joli bébé blond ». 11 haussa les épaules et déchira les feuilles en très petits morceaux ; mais l'adresse était restée intacte : i40 bis, rue de Coitrcelles... II ne la détruisit pas, par inattention, peut-être.

Et, cette nuit-là, ce fut l'insomnie, les regrets de ce passé trop court, monsieur Piot si bon, monsieur Piot et son ventre en poire, embaumé dans le cercueil; Paul Brémond, l'amant oublié; et les philosophies : ne pas subir la vie, le destin nous mène, l'apologie delà volonté, le jardin des ^ souvenirs... Et ces phrases, et ces mots légers ou graves, sonores et chantants, tout ces mots inutiles, Jean les ornait des gestes de ceux qui les avaient prononcés.

C'était Irène boiteuse, laide et résignée; le docteur Jansen et sa belle barbe grise ; monsieur Lagier et ses bras levés au ciel; Etienne robuste,

large et musclé, Etienne que préférait Madeleine ; et Madeleine enfin, Madeleine, sa maîtresse...

Pauvre monsieur Piot! pauvre monsieur Brémond!... Où était le devoir?... Hélas! il était trop facile à connaître, maintenant! Mais où était le bonheur?

« Se sacrifier?. . . — Vaincre?. . . — Se souvenir ?. . . — Le devoir?... ïi n'existe pas ! »

Et Jean songeait que ces réponses-là étaient inutiles, qu'il ne désirait ni se sacrifier, ni vaincre, ni se souvenir, et qu'il était très malheureux, lui, le petit amant dédaigné par la plus belle d'entre les femmes.

« Oh! mourir!... »

Cependant, il avait peur de la mort, une peur intense, une peur d'enfant, car il voyait monsieur Piot, et les chairs affaissées, et cette odeur, dans la chambre, le second jour...

Pauvre monsieur Piot!...

Ce fut l'insomnie, les pensées inscrites en images qui se succédaient, s'entassaient, faisaient contre le mur des lignes rouges... Et de grands éclairs, dans l'obscurité, jaillissaient aux yeux de Jean. Il craignit la folie : il se rappela sa mère, le tableau,

les petites sœurs idiotes, Irène boiteuse, son père trop loquace, Etienne, le docteur Jansen, Madeleine, sa maîtresse... et la dame du hamac, et son parfum, et son adresse... i40 his^ rue de Courcelies... 140 bis, rue de Courcelles... 140 bis, nie de Courcelles... Au plafond, sur le papier des murailles, sur le plancher, sur les meubles, ces lettres dansèrent : 140 bis, rue de Cowxelles...

Est-ce qu'il allait aimer cette femme?... Il sen- ; tit sur sa bouche le baiser qu'elle lui avait donné } dans le tunnel... Cette fille après Madeleine!... Elle disait qu'elle avait un béguin pour le joli bébé blond. Elle l'aimait, elle, et nul autre ne l'aimait, lui...

Se sacrifier!... Ah! non, ne pas être dédaigné, ne pas être à plaindre... Se souvenir!... Pauvre monsieur Brémond! Il était mort de nouveau, et aussi monsieur Piot, dont personne ne se souvenait à l'exception de Josépha, cette épouse si grasse...

Ce fut l'insomnie idiote, déprimante, la torture de toute une existence ramassée dans une seule nuit, toutes les douleurs, tristesses, désirs et) regrets... Quand les nerfs furent tendus jusqu'à se rompre, Jean cria :

<( Oh! mon Dieu, qu'ai-je fait pour être si malheureux? »

Et les larmes vinrent enfin, apaisantes et bonnes, les larmes qui adoucissent les remords, les angoisses et le chagrin si violent de l'heure

présente.

Quand Alex Claudius fit ses malles, Robert Be lier lui tint compagnie, et, dans l'espoir de discu ter une dernière fois, l'orientaliste critiqua une serrure, la forme d'une clef, parla de la Renaissance et des soucis de beauté qui occupaient les hommes de cette époque.

« Monsieur, disait-il, nous autres savants, nous bornons nos plaisirs à contempler de riches collections, et, quand nous nous asseyons, c'est i dans des fauteuils anglais, sans ornements ni sculptures. »

Et Claudius, qui pliait une chemise, ne répondit pas.

« Notre indifférence au luxe moderne est une vertu. Nous méprisons les sots qui se plaisent à des toilettes et apprécient les bons faiseurs. De nos jours, les ignares seuls paraissent capables de raffinement. »

Et Claudius, qui appareillait des gants dissemblables, ne répondit pas.

« Je puis facilement vous offrir un exemple de ce que je viens d'avancer, reprit Berlier. J'ai connu autrefois un homme qui possédait le cerveau le moins développé qui fût au monde : aucune déduction n'était possible à mon ami Brémond; mais son corps était celui d'un athlète et il dressait les plus ombrageuses montures. Dans sa maison, toutes choses avaient été placées pour réjouir le regard. Il habillait de reliures superbes des livres qu'il n'avait jamais lus; ses ustensiles de toilette, de fumerie et de table éta,ient gracieux et ciselés. C'était un sot cependant, un sot de la pire espèce : il vivait pour les femmes et savait leur plaire. »

Et Claudius ne répondit pas, car il s'efforçait de fourrer des embauchoirs dans la tige de bottines jaunes et suait à grosses gouttes.

Alors l'orientaliste sut que nulle discussion n'était possible : il quitta son ami et passa le reste de la journée en face de la photographie de l'idole phénicienne. Bées, son dieu préféré. A peine fut-il troublé par le bruit de l'omnibus qui emmenait vers la gare l'inventeur de la dégénérescence latine.

Pendant les heures qui suivirent, le docteur Jansen se plut à observer les habitants de l'hôteL La séparation prochaine exaspérait les passions.

Pour reconquérir par la jalousie son adultère épouse, monsieur Ghauvelin fut prodigue envers la dame du hamac : il descendit à la ville, acheta des melons, des fruits,- une montre, une chaîne, un rubis, et cela lui coûta tant d'argent qu'il recula la date de son départ et écrivit à son banquier. François Pierre et madame Ghauvelin s'en réjouirent, c'était leur accorder une prolongation de joies. Ils avaient choisi pour domicile à leurs amours une ferme où se trouvaient de merveilleuses bottes de paille, une paille assez propre, et qui sentait la campagne... Ils y furent très heureux.

Dans les sentiers, sur les terrasses, au long des corridors, Jean cherchait Madeleine. Elle le fuyait. Mais, un soir, il la surprit sur le balcon.

« Pourquoi êtes-vous fâchée, Madeleine? »

Elle voulut rentrer chez elle : il jeta bas la claie des capucines, si fajiées maintenant, et prit les mains de son amie.

« Pourquoi êtes-vous fâchée?... Voyons! Répondez!... ^

— Lâchez-moi! » dit-elle.

Puis, comme il n'en faisait rien :

« Allez retrouver votre maîtresse, madame Violés ! »

Dénégations, serments... A genoux, Jean jurait

qu'il n'avait jamais aimé d'autre femme que Madeleine. Elle répondit, en s'échappant :

« C'est inutile!... votre frère m'a tout raconté... »

Elle le poussa dehors, et ferma la porte de sa chambre. Jean courut chez Etienne. L'ingénieur était déjà couché ; cependant il reçut son frère, et lui avoua qu'il avait fait part à madame Berlier d'une simple hypothèse :

(( Et que t'importe l'opinion d'une femme que tu ne reverras jamais? »

Jean baissa la tête. « Une femme qu'il ne reverrait jamais!... » Sa colère s'adoucit en tristes3é. Etienne continua, en caressant sa moustache :

« D'ailleurs, cette demi-mondaine n'est pas à dédaigner, si elle te donne son amour gratis !

— Oh! Etienne...

— Quoi!... tu ne l'entretiens pas, j'imagine... Toutefois, mon cher petit, prends garde : ces lilles vous font perdre le sentiment du but à atteindre et souvent ruinent la santé.

— Mais, alors, tu crois qu'elle est ma maitresse?

— Je ne crois rien. Le comte d'Ourlac m 'a raconté qu'elle avait un béguin pour toi... Et puis, bonsoir, j'ai sommeil. »

Ainsi, l'opinion d'Etienne parut indéracinable, et.

ce jour-là, Jean s'endormit tristement... Personne ne l'aimait, tous le méprisaient, parce que, sur les Rochers, il avait parlé h une fentnie de mœurs perdues.

Le lendemain, il prit à part le comte d'Ourlac et lui dit d'une voix agressive :

« De quel droit, Monsieur, me calomniezvous ?

— Moi, je vous ai calomnié? » fit le comte.

Et il ne put s'empêcher de rire, quand il sut ce que Jean lui reprochait.

(( Ce n'est pas une calomnie, cela! dit-il, c'est très flatteur. »

Il ne se fit pas scrupule de raconter cette scène à tout l'hôtel. Chacun y vit une preuve de l'hypocrisie de Jean : on admit que lui et madame Violés s'aimaient en cachette, et la dame du hamac n'y contreditpoint. Les domestiques eux-mêmes l'affirmèrent; bientôt monsieur Lagier en fut informé.

Or, Jean fuyait madame Violés, dont les assiduités devenaient pressantes. Un soir, son père l'appela et lui dit :

« Eh bien, je te félicite, mon enfant! Ah! tu as une jolie conduite, et tes grands-parents peuvent se vanter de t'avoir donné une bonne éducation... »

Jean n'osa pas répondre, croyant que monsieur

Lagier voulait parler de Madeleine. Le peintre était fort irrité : il respectait les conventions mondaines, bien qu'il les dénigrât à l'ordinaire; son fils avait créé un scandale, il ne pouvait le lui pardonner. Ce fut un long discours. ïl se termina par ces mots :

« Je te défends de causer avec cette fille ! Tu n'as pas honte d'être le remplaçant de Chauvelin! »

Et Jean sut qu'il s'agissait de la dame du hamac.

« Je te jure, papa...

— Ne mens pas ! C'est la rumeur publique qui m'a mis au courant. Je me moque de l'opinion des gens, mais tu devrais comprendre, il me semble, que ce n'est pas ton rôle déjouer les verts-galants auprès d'une cocotte, quand ta mère, à Paris, souffre, et quand ton père a besoin d'affection!

— Mais, papa!...

— En voilà assez ! Ah ! je me doutais bien que de nouveaux malheurs devaient m'atteindre! Tu es un débauché!... Ne m'interromps pas!... Je t'ai vu avec madame Berlier... »

Il n'y avait rien à répondre. Jean supporta une tirade sur les mœurs de l'époque; puis il s'en alla, désespéré, ne sachant où donner de la tète, car tout

les habitants de l'hôtel étaient persuadés qu'il était Tamant de madame Violés, et il n'avait pas assez d'énergie pour combattre ce décret unanime. La dame du hamac l'assassinait de sourires; elle avait congédié le jeune homme timide et brusquait Chauvelin, qui ne s'en fâchait pas : le chef de bureau aimait infiniment son épouse et ne trouvait aucun charme aux caresses illégitimes-

Se sacrifier... vaincre... se souvenir... Jean ne pouvait vaincre, il ne savait pas se sacrifier, il cherchait le calme dans le jardin des fleurs intimes, mais ne l'y trouvait pas, et commençait à détester la conduite de tous les hommes, et surtout celle de son père, qui, calomnié lui-même, aurait dû se défier des insinuations méchantes. Le docteur Jansen avait pn>ché J 'indulgence et la bonté : Jean espéra qu'il lui accorderait créance, et le pria de le tolérer, une après-midi, comme compagnon de sa promenade.

Malheureusement, monsieur Jansen était de mauvaise humeur, ce jour-là : sa digestion se faisait mal, et, de plus, on ne lui avait pas envoyé un renseignement qu'il désirait sur un roi de la quatorzième dynastie. Ces petits inconvénients suffisent à déranger l'ordonnance des pensées, et, comme Jean lui rappelait le jardin des souvenirs, le savant traita sa métaphore avec ironie :

LE GAMIX TENDRE 303

« Toutes les doctrines sont sujettes à caution, monsieur Lagier, dit-il; la mienne est bonne pour moi qui, grâce à mes parents, suis à même de satisfaire mes goûts essentiellement aristocratiques et, partant, peu lucratifs. Que vous dirai-je?... Une loi à suivre pour être heureux, cela n'existe guère. Voyez plutôt nos moralistes; ils ne s'entendent point et divaguent, je ne saurais mieux faire. Vivez, mon ami, et, quand vous serez vieux, adoptez la philosophie que vous aurez suivie sans vous en rendre compte. Elle vous donnera peu de remords. »

Ils étaient arrivés près de la ferme où madame Ghauvelin jouaità la nymphe agricole. On entendit des rires; et monsieur Jansen reprit :

« En vérité, l'amour est une chose admirable. Quand nous sommes las de toutes les autres jouissances, nos cœurs renaissent à ses plaisirs. Ainsi, bien que j'aie soixante-huit ans, du moins les aurais-je dans quelques jours, j'ai passé en Egypte il y a quinze mois, un merveilleux hiver. Une danseuse... »

Et il conta les délices que lui avait values cette Africaine. Avant que le récit fut achevé, et comme ils traversaient le petit bois, ils virent, sur la branche du platane que l'on avait jadis coupée à la hache, à l'endroit où Madeleine avait donné le

premier baiser, monsieur Chauvelin et la dame du hamac qui discutaient avec violence. Au bruit d'un feuillage froissé, madame Violés se retourna.

(( Voici votre amie », dit monsieur Jansen.

Et il ajouta :

« Ah I Monsieur, vous avez beaucoup de chance ! Vous êtes jeune et pouvez trouver du plaisir auprès d'un telle maîtresse...

— Vous aussi! vous croyez que...

— Bravo ! vous êtes discret ; c'est une rare vertu... Je vous disais donc que cette danseuse... »

Et monsieur Jansen reprit son conte d'Egypte, heureux d'avoir fait comprendre à l'ancien amant de Madeleine que d'autres bras lui e'taient ouverts.

Des jours passèrent, des soirées ventes : Jean se débattait entre les désirs et les remords suggérés par autrui. Madame Violés, Etienne et monsieur Lagier lui paraissaient des ennemis de son bonheur ; Madeleine n'était plus Madeleine : elle semblait une madame Chauvelin plus distinguée peut-être, mais aussi frivole... Et, de nouveau, il se tourna vers ceux qui n'étaient plus, vers monsieur Piot si bon, vers Paul Brémond si chevaleresque... Se sentant malheureux, il les aimait davantage; il les plaignait en se plaignant luimême; il leur disait ses pensées, et, la nuit, il les

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voyait près de son lit, car il avait des cauchemars, et, au réveil, des migraines bourdonnantes. Pendant les après-midi, il restait assis dans un fauteuil auprès d'Irène qui soupirait continuellement, et, le soir, il écoutait, durant des heures entières, le docteur Jansen et Berlier. Les deux orientalistes parlaient des civilisations disparues, et, devant le gamin, se levait la splendeur des cités détruites; et là seulement la vie aurait été bonne à vivre.

(( Se sacrifier... vaincre... », doctrines impossibles à suivre de nos jours; mais, aux jeunes années du monde, comme il aurait combattu, comme il se serait sacrifié comme il aurait vaincu ! . . . Oh ! les statues de marbre et d'ivoire, les dieux parcourant la terre, les héros, les courtisanes et le puissant essor des cœurs vers la beauté!

Ces visions l'enchantaient un instant; mais ensuite l'avenir paraissait d'autant plus lugubre : une folle qui allaite un nouveau-né difforme, un atelier pauvre où s'agitent de pauvres modèles... et la misère, et les discours du peintre, et les soupirs d'Irène, — toute cette tragédie qui lui aurait semblé admirable, si les siècles l'avaient embellie, lui était maintenant insupportable à traverser. Toutefois il ne souhaitait plus suivre Madeleine dans des voyages vers l'Orient: il aimait une Madeleine morte, elle aussi, une Madeleine

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qu'il avait créée et qu'il ne pouvait plus créer parce que sa foi en la beauté des gestes humains était épuisée. Et Ghauvelin et François Pierre, et Nunès, et tous les habitants de l'hôtel étaient méprisables, et madame Berlier était aussi méprisable que madame Violes. Et Jean se méprisait encore plus qu'il ne méprisait les autres, car il comprenait que jamais il ne serait un homme^ mais toujours un gamin tendre, et, quand l'âge est passé, les gamins tendres sont vraiment méprisables...

Un télégramme qui vint de Paris troubla la quiétude oii reposait madame Violes. La dame du hamac était entretenue par un grand industriel ; pendant Tété, elle jouissait d'une indépendance absolue, mais, dès l'automne, elle se devait à cet ami magnifique : il faisait de ses toilettes une réclame analogue à celle que lui procurait l'excellence de ses chevaux de course.

Avant de quitter l'hôtel, madame Violes écrivit à Jean une longue lettre. Il ne lui répondit pas. Alors elle le guetta toute la journée dans les corridors, et, un soir, il trouva devant sa porte la dame du hamac qui l'attendait. Elle prit la tête blonde dans le coffret de ses mains, et mit sur les lèvres gercées un baiser trop savant. Il bégaya:

« Laissez-moi, Madame... »

Elle le regarda d'un long regard et murmura :

« Tu viendras me voir à Paris, 140 bis^ rue de Gourcelles; tu viendras, s'pas?... »

Il ouvrit la porte et se glissa dans sa chambre. Madame Violes répétait :

(( Tu viendras. Oh î je suis sûre que tu viendras!... »

Mais le verrou cria dans sa gaine, et, furieuse de son vain désir, la dame du hamac partit.

Le lendemain, avec une avalanche de malles, elle descendit à la gare, et l'hôtel sembla plus respectable quand elle l'eut quitté.

■'j: Cependant Ghauvelin reçut l'argent qu'il avait demandé à son banquier, et, le jour même, le couple se fit conduire en voiture jusqu'à Territet, où il devait prendre le train. François Pierre les accompagna. Hélène avait donné son adresse à tout rhôtel, et le comte d'Ourlac se promit d'en user. Il disparut, un matin, avec Nunès, et personne ne le regretta, si ce n'est Jean... Car, plus le drame où il s'imaginait vivre perdait de personnages, plus ses pensées prenaient d'importance; et ses pensées étaient toujours les mêmes : des regrets, des remords, — et surtout une jalousie terrible, presque de la haine, pour Etienne qui plaisait trop à Madeleine.

C'est à peine si la jeune femme se souvenait d'avoir été la maîtresse de Jean : il avait été dans son existence comme une conséquence de l'amour qu'elle avait eu pour Paul Brémond, et, dans ce début d'automne qui rougissait les forêts, madame Berlier inaugura, par son flirt avec Etienne, une nouvelle vie, sensuelle, mondaine, décente, stupide et joyeuse.

Rappelé par la Société des Explosifs français, l'ingénieur fit à son père de très corrects adieux, et lui dit en le quittant :

(( Je maintiens mes conseils, tu devrais t'adresser aux tribunaux. Us condamneraient certainement madame Piot à te servir une pension alimentaire.

— Jamais !» -

Etienne haussa les épaules, et Jean, qui assistait à cette scène, n'osant refuser la main que son frère lui tendait, la serra du moins sans vigueur.

Le voyage de l'ingénieur fut charmant. A une question indiscrète, Madeleine avait répondu :

(( Plus tard, nous verrons, en Grèce... »

Et des rêves un peu lubriques visitèrent

Etienne. Il gagnait quinze mille francs par an : cette somme suffisait à ses plaisirs, et même, au besoin, il pourrait aider son père, cet homme

grotesque, qui, par fierté, se refusait à réclamer de l'argent pour vivre.

Monsieur Lagier avait encore quelques billets de banque, mais la note de l'hôtel devait épuiser cette somme : aussi, bien qu'il se fût juré de ne pas travailler durant son séjour dans les Alpes, il reprit ses pinceaux, afin de fournir, à son retour, une « toile » qui lui avait été commandée. Pour la centième fois, il commença le portrait d'Irène; c'était son genre : une femme triste, laide, avec des rides. 11 voulut y joindre, par contraste, le visage de son iils. L'immobilité fatigua Jean, ses traits se tendirent ; un pli se creusait à l'aile du nez, au coin des lèvres.

« Voyons, ris un peul II faut que tu sois gai, je n'ai pas besoin d'un saule pleureur î » disait monsieur Lagier, agacé par un si mauvais modèle.

Et le gamin s'efforçait de sourire. Mais, tout en faisant l'esquisse, le peintre tenait des discours effrayants, et ils irritèrent Jean à tel point, par leur monotonie et le rapport môme qu'il y trouvait avec ses propres pensées, qu'il ne put continuer la pose, ce jour-là ni les jours suivants. Monsieur Lagier dut effacer le second personnage de son tableau.

« A quoi es-tu bon? » dit-il en se croisant les bras.

Irène soupira. Une nouvelle tirade fila en longs méandres. Oh! les soupirs d'Irène... Oh! les tirades... Oh ! les malheureux qui sont à plaindre... Oh! la vie, comme elle pesait aux épaules de Jean !

Madame Berlier dirigeait les travaux de sa femme de chambre, qui faisait avec art des malles innombrables. A jamais, l'écho des romances était mort i aux oreilles de Madeleine : les épîtres de Jean furent brûlées sans être relues, et la photographie j de Brémond échoua entre deux piles de chemises j qui allaient connaître, sans doute, de très somptueux adultères. Madeleine rêvait d'Athènes et de nouvelles amours... avecEtienne?.. peut-être ; avec d'autres?... pourquoi pas?... Elle songeait à des toilettes qu'elle avait commandées à Paris, à de petits soucis : chaussures, lingeries, parfums, chapeaux...

Le docteur Jansen décida que l'on partirait le samedi. La veille de ce jour, profitant d'un moment de solitude, Jean demanda à Madeleine :

« Madame, je vous en prie, répondez-moi franchement... Est-ce que vous aimiez monsieur Brémond, quand vous m'avez parlé du livre?

— Je ne sais pas.

— Vous ne savez pas?...

— Non... Est-ce que nous savons jamais, nous i

autres femmes?.. C'est à vous de savoir. Si vous aviez su, mon cher, c'est vous que, dès le début, j'aurais aimé... »

Et elle le quitta parce qu'elle avait été trop franche, et regrettait sa franchise, et parce qu'il avait les yeux pleins de larmes.

Pendant la dernière nuit, Jean ne put dormir ; il relut tout le journal qu'il avait fait autrefois quand il pleurait la fillette qui avait un chien aux poils trop longs. A la page blanche, il écrivit : «Aujourd'hui, je suis très malheureux. » Il ne trouva rien d'autre et laissa tomber la plume. Elle fit une tache : avec l'encre répandue, il dessina un profil de femme, mais ne put lui donner la ressemblance de Madeleine.

Dans sa robe de voyage, madame Berlier fut très belle. L'orientaliste avait un sourire narquois sur les lèvres. Monsieur Jansen consulta des horaires. Il y eut quelques poignées de mains échangées, des fleurs que Jean offrit en tremblant, un peu d'émotion aux yeux de Madeleine ; une portière fermée; un -omnibus jaune qui disparut au détour d'une allée; — le bruit d'un train... un coup de sifflet... une fumée qui monta, droite, vers le ciel, puis se traîna, s'effondra, longue, parmi les arbustes...

Dans le petit bois, au creux des vallons, à la lisière des forêts, Jean promena les fantômes de monsieur Piot, de Brémond et de Madeleine. Il allait à grandes enjambées, le dos voûté, les bras ballants.

Pendant ce temps, monsieur Lagier peignait avec rage. Après avoir voulu tracer surun fond de feuilles mortes le profil de la Mélancolie^ il avait imaginé de faire une Mélancolie boiteuse. Pour ce projet, il se prit d'enthousiasme : ce serait son chef- % d'œuvre, quelque chose d'étonnant! Et, chaque jour, forçant Irène à marcher devant lui, il observait le déhanchement, faisait des croquis, mesurait les saillies des muscles. Irène s'y prétait avec une patience infinie, et même elle exagérait le ridi- , cule de son infirmité afin que le peintre en pûtf mieux noter la silhouette.

Et c'était pour fuir ce spectacle que Jean promenait les fantômes de monsieur Piot, de Brémond et de Madeleine, au creux des vallons, à la lisière

(les forêts. 11 allait à grandes enjambées, le dos voûté, les bras ballants... Se sacrifier... vaincre... se souvenir... 140 bis^ rue de Courcelles... Parfois des images se dessinaient sur la route : monsieur Piot et son ventre en poire, Madeleine qui dansait, Paul Brémond. . . Et les médiocres discours, et l'apparence de monsieur Piot sur son lit, et les cheveux plats de Paul Brémond, et le visage si pur de Madeleine, — ces phrases et ces visions lui étaient de fidèles compagnes. Tant que durait le jour, il allait par les sentes et les ravines, le dos voûté, les bras ballants...

Un son de cloches agonisait, très lent et doux comme une plainte de pleureuses lasses ; les dernières notes mouraient sur les frondaisons des bois... Alors Jean revenait aux terrasses, et, passant devant Thôtel, dont la façade était grise et les fenêtres noires, il apercevait au milieu de la galerie où brillait une seule lampe, Irène et monsieur Lagier qui, debout, l'un à côté de Tautrc contemplaient une ébauche. En boitant, Irène s'éloignait ; monsieur Lagier la suivait en faisant des gestes, et, quand ils avaient disparu, Jean allait à l'extrémité des jardins, à l'endroit oii lui était apparue, en robe blanche, « Lucie », l'héroïne de Musset...

Chaque soir, devant la vallée oii les criques du

3ir> LE GAMIN TENDRE

rivage déroulaient leurs anneaux, Jean refaisait sa vie, et c'était d'inutiles rêves : tout ce qu'il aurait dû faire, s'il en avait été capable, tout ce qu'il n'avait pas fait, tout ce qu'il devait faire encore, et tout ce qu'il ne ferait pas...

Il se voyait renonçant, dès le début, à son amour pour Madeleine et s'occupant uniquement de réconcilier son père et madame Piot : les calomnies étaient détruites, monsieur Piot sauvé des émotions qui l'avaient tué, monsieur Lagier rentrait à Genève, la folle était mieux soignée, et le bonheur adoucissait les âmes... Ou bien Jean se donnait tout entier à sa maîtresse, la forçait à l'aimer, se moquait de ce Brémond qu'il ne connaissait pas ; Madeleine lui appartenait comme une esclave; vers l'Orient, ils partaient ensemble, amants égoïstes, pour qui rien ne vaut fors leur bonheur.

Souvent, pour la refaire, il s'occupait aussi de son enfance, et, chassant les rêveries et les tristesses, actif et joyeux, il était reçu au baccalauréat, il apprenait un métier, étudiait la médecine, l'agriculture, le droit, les mathématiques, puis parlait haut et ferme à madame Piot et au pasteur Maubel, car il pouvait soutenir par son travail son père et sa famille.

Mais, à ces rêves, combien de réponses!... S'il

avait aimé Madeleine, c'est qu'il avait besoin de confier à quelqu'un son chagrin; il l'avait aimée d'amour sans prendre garde, et, quand elle lui avait avoué qu'elle s'était livrée à lui pour se souvenir d'un autre, n'avait-il pas fui d'abord, honteux, pour mourir?... Mourir, était-ce une solution?... La chambre de Madeleine était voisine de celle que Jean habitait ; il y avait un merveilleux balcon... En se vouant au bonheur de son père, il avait espéré oublier... Monsieur Lagier avait péroré longuement, et pas une parole tendre ne lui était venue aux lèvres, et cet homme vertueux rendait sa vertu odieuse... Apprendre un métier?... Comment l'apprendre quand les migraines battent au tambour des tempes?... Se faire aimer de Madeleine?... Il fallait savoir, et Jeanne savait pas... Ainsi, chaque soir, il refaisait sa vie : autant de songeries inutiles car, même en rêvant, il ne pouvait trouver le chemin qui l'aurait conduit au bonheur.

A la surface d'un étang, des pierres que l'on jette forment sur Teau des séries de cercles dont les centres sont distincts, mais dont les ondes, à la périphérie, se heurtent, se mêlent ; et bientôt, dans le clapotis indistinct, parmi les remous, on ne sait plus à quel cercle appartiennent les petites vagues aux facettes innombrables. Les cœurs des

gamins tendres vibrent aux émotions comme les étangs aux pierres que Ton jette. Au cœur de Jean, Madeleinejeta la première pierre, puis madame Piot, monsieur Lagier, Etienne, la dame du hamac; et maintenant, Jean lui-même ne sait plusàquel centre appartiennent les petites vagues aux innombrables facettes. Ses pensées sont en désordre, sa vie le fut, et elle continuera à l'être, à moins que l'étang ne se change, sous l'effort d'une vague plus puissante, en un fleuve qui, se hâtant vers son but, ne sera pas troublé par les pierres que l'on jette.

Du déïîordrede ses pensées Jean avait conscience, et parfois, le soir, au bout de la vallée, il cherchait à simplifier l'avenir pour le mieux vivre. Gela lui paraissait facile : dans quelques jours, il partirait pour Paris ; là, il travaillerait afm de gagner de Fargcnt et de devenir célèbre ; le travail lui ferait oublier Madeleine!... Mais on ne gagne pas tout de suite de l'argent lorsqu'on est peintre, mais il n'avait pas d'ambition, mais il ne désirait pas devenir célèbre, mais il ne pourrait oublier Madeleine: unepremière maîtresse ne s'oublie pas si vite... Et la maison de son père serait horriblement triste, et Jean avait besoin d'affection, et le baiser de madame Violés revenait à sa mémoire en môme temps que l'adresse : 140 bis^ rue de Gourcelles.

Alors il avait honte, il se méprisait. Quand on se méprise, on cherche des excuses; et la tirade de monsieur Lagier éclatait dans la nuit : <( Le destin nous mène... » et les phrases d'Etienne : « Cette demi-mondaine n'est pas à dédaigner... » et le dernier discours du docteur Jansen : « L'amour est une chose admirable... » Et, seule, Irène répondait : « 11 ne faut pas subir la vie... » Puis, très loin, la voix reveche de madame Piot : « Il y a un Dieu dans le ciel... » Mais, surtout, c'était la robe blanche de Madeleine qui lui donnait des remords, quand se faisait trop net le souvenir de la dame du hamac.

A cette robe s'opposait celle de la folle au bord de l'étang, et le visage de Maud n'était plus semblable à celui d'Ophélie : il était tourmenté, tordu, la bouche s'ouvrait pour des cris, et, près du lis dressant sa hampe éclose, il y avait deux petites filles idiotes. Monsieur Lagier répétait : « Le destin nous mène » ; le docteur Jansen : « L'amour est une chose admirable » ; Etienne : « Cette demi-mondaine n'est pas à dédaigner » ; et, comme Madeleine passait de nouveau sur les terrasses, Jean fuyait devant ce fantôme, rentrait dans sa chambre, y trouvait des gants de femme, le journal qu'il avait commencé jadis, quand la fillette brune n'était plus revenue sur le chemin, et il relisait

ce qu'il avait écrit, et il caressait les gants de Madeleine...

Huit jours passèrent.

Monsieur Lagier n'avait presque plus d'argent. Une lettre de Paris vint lui redire que bientôt l'enfant difforme serait sevré; une autre arriva de Genève : madame Piot annonçait à son petit-fils qu'elle lui envoyait du linge et des livres qu'ilavaitoubliés. Quand il lut ce billet, Jean se rappela davantage la bonté de son grand-père.

La Mélancolie boiteuse commençait à prendre forme. Le peintre en était ravi, mais Irène semblait plus triste : apparemment, son image étaitelle trop ressemblante et trop lamentable sur la toile.

Les terrasses étaient désertes. On nettoyait les salons abandonnés, il en sortait une poussière qui se répandait dans les couloirs. La pluie devint quotidienne, et, comme monsieur Lagierne pouvait continuer les séances, il décida de regagner Paris.

La veille du jour fixé pour le départ, un couple de jeunes mariés allemands parut à la table d'hôle. La femme était laide, vulgaire, avec un teint couperosé et des cheveux jaunes ; son époux était un homme barbu.

A dix heures, ce soir-là, Jean rentra chez lui

pour faire ses malles. Tandis qu'il regardait la photographie de madame Berlier, il entendit des bruits de voix dans la chambre que Madeleine avait habitée : on y avait installé les jeunes époux. Ils riaient aux éclats; ils couraient, faisaient tomber les meubles, criaient, soupiraient et s'embrassaient fréquemment.

Et Jean se rappela sa belle maîtresse, sa merveilleuse amie : elle avait des yeux immenses; une rosée les voilait parfois qui faisait plus proondes les pupilles noires ; alors elle renversait un peu la tête en arrière ; ses lèvres se relevaient comme un pétale qui s'enroule, elles découvraient les dents, les gencives très rouges, et son rire était si joyeux!...

A genoux devant les tiroirs, oubliant de faire ses malles, Jean regardait le vide, et les boucles cendrées tombaient sur son front.

Une fenêtre s'ouvrit, la femme allemande chanta me romance que son mari reprit d'une voix de basse. Sans doute étaient-ils en chemise, devant >e balcon, où se mouraient les pauvres capucines...

Parce qu'il ne pouvait endurer cette gaieté, Jean remit les habits qu'il avait enlevés pour être plus i l'aise, et il descendit dans le vestibule, sortit lans le jardin, gagna le petit bois.

La pluie tombait; les arbres étaient maussades,

noirs, dépouillés; sur le tronc coupé du platane des feuilles s'entassaient, alourdies de pourriture. Jean s'appuya contre une branche et il ne songeait plus à Paul Brémond, ni à monsieur Piot, ni aux philosophies ni au devoir; mais il pleurait simplemeal parce qu'il avait perdu sa belle maîtresse, sa merveilleuse amie, son premier amour.

Ils étaient originaires d'Appenzell et se nommaient Oberstagliclî. Elle était large et pesante ; elle contemplait avec orgueil son mari barbu, de taille haute et très rouge. Quand ils se promenaient sur les terrasses, ils se chatouillaient mutuellement. Dans un tiroir de leur chambre, ils trouvèrent une médaille : c'était la médaille de Paul Brémond, que Madeleine avait oubliée ; madame Oberstagliclî la pendit à sou cou et, depuis ce jour, elle ballotta sous sa chemise.

Ce couple assista au départ des Lagier. Le peintre portail son tableau dans ses bras; Jean jeta un regard circulaire dans la cour, Irène paya les pourboires ; madame Oberstaglich remarqua que « le jeune homme avait l'air bien triste » ; monsieur Oberstaglich plaignit la petite femme qui boitait. Ils discutèrent, parce que Fépouse croyait Jean atteint de tuberculose et que l'époux ne voulait pas l'admettre. Madame Oberstaglich pensait que tout le monde était tuberculeux dans les

hôtels, et monsieur Oberstagîich eut beaucoup de peine à lui persuader qu'il y avait, à cette règle, des exceptions.

Alors ils interrogèrent les domestiques et apprirent ainsi quelque détail sur la famille Lagier. Ils dirent ;

« Ach! les pauvres!... »

Puis ils n'y songèrent plus, firent quelques promenades et bientôt s'en allèrent, chassés par la pluie.

Elle tomba durant quinze jours. Au mois d'octobre, le temps devint meilleur, grâce au vent du nord qui balaya les nuages. A cette époque, on ferma Thôtel, puis on le nettoya de fond en comble. On lava tous les parquets, les balcons, et l'on rattacha solidement la claie des capucines. Le concierge surveillait ces travaux avec bienveillance. Il y avait dans les corridors une multitude de filles dont les jupes se relevaient sur des jambes torses chaussées de sabots, et d'innombrables valets en manches de chemise. Les persiennes restèrent ouvertes pendant trois nuits ; néanmoins la chambre de la dame du hamac garda son parfum d'iris : alors on la désinfecta avec de l'acide phénique.

Quand le propriétaire vint inspecter son immeuble il trouva des murs nets de toutes souillures. Cependant il fit enlever une des vitres de la chambre de

; Jean : on y avait tracé quelques lettres avec un 1 diamant, et cela n'était pas convenable. Le soir, il I y eut une fête pour les domestiques, et, dans le j petit bois, d'ancillaires amours.

I Pendant l'hiver, des neiges arrondirent le flanc

I des montagnes, et l'hôtel fui mélancolique parmi I les sapins. Dans les vallons d'alentour, de petits

ruisseaux, qui résistèrent un temps à la gelée,

firent des chemins très brillants.

^ Le printemps fut précoce, le bois s'emplit de

fleurs, et les bourgeons se déroulèrent vers un

jeune soleil. Puis, quand l'été pesa sur la terre, : le docteur Jansen et son gendre choisirent de [ nouveau pour villégiature Thôtel oii ils s'étaient ': plu à vivre une vie calme et dépourvue de

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