‹ Le gant; comédie en un acteChapitre 11 sur 23 · SCENE VII BOISJOLI, COTANSON, puis, CATHERINE · texte numérisé non relu

SCENE VII BOISJOLI, COTANSON, puis, CATHERINE

COTANSON, très digne.

Je comprends, monsieur, toute l'incorrection de la démarche que je ftiis en vous priant de vouloir bien me recevoir dans la situation où nous nous trouvons vis-à-vis l'un de l'autre.

Puisque je vous reçois, monsieur, je commets également une incorrection; la mienne est donc l'excuse de la vôtre ou la vôtre l'excuse de la mienne, comme vous voudrez.

GOTÂNSON.

Ça n'a pas d'importance.

BOISJOLI

Aucune. Vous avez désiré me parler, je vous écouterai d'autant plus volontiers que j'ai moi-même quelque chose à vous dire.

GOTANSON.

Je tiens à vous déclarer, avant tout, que je ne vous parlerai pas de notre duel.

BOISJOLI

Moi non plus.

GOTANSON.

Nous devions nous battre...

BOISJOLI

Nous nous battrons.

GOTANSON.

Toujours adversaires 1

BOISJOLI, lui faisant signe d'avancer.

Toujours!... Je vous écoute.

GOTANSON.

Voici : J'ai monsieur, un service à vous demander.

Moi aussi.

LE GANT 2b

GOTANSOX, s'inclinant.

Trop heureux.

BOISJOLI

Pas plus que moi. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

Il lui indique la chaise devant le canapé. GOTANSON, va pour s'asseoir et se soulevant un peu.

Mais je m'assieds comme adversaire I

BOISJOLI, prenant la chaise qui est à gaucho de la table et la mettant un peu au milieu.

Moi aussi.

Ils s'asseoient.

GOTANSON.

Voulez- vous commencer?

BOISJOLI

Après vous.

GOTANSON, se levant.

Je n'en ferai rien.

BOISJOLI, mémo jeu.

Vous êtes l'offensé.

GOTANSON.

C'est juste! (ils se rasseoient.) Permettez-moi d'abord une question, monsieur: avez-vous déjà été amoureux?

BOISJOLI

Je le suis même encore.

GOTANSON, avec âme.

Moi, je le serai toujours!... Car je ne connais pas

la femme que j'aime!... (Bolsjoli le regarde un peu ahuri.)

Ceci nécessite une explication; la voici. Il y a quinze

jours, j'étais au théâtre des Nouveautés... Je ne vous dirai rien de la pièce. Je n'ai entendu que le premier acte.

BOISJOLI

Vous êtes parti après?

GOTANSON.

Non. Je suis resté jusqu'à la fin, mais dans le premier entr'acte, j'avais aperçu, dans une loge de face, une femme!... Ah! monsieur, quelle femme!

BOISJOLI

Ne la détaillez pas, je la vois d'ici : elle est exquise!

GOTANSON, vivement.

Gomment le savez- vous?

Vous l'aimez, cela suffit; elle est la plus belle de toutes.

GOTANSON.

C'est vrai. Elle était en compagnie d'une dame âgée.

BOISJOLI

Oui, oui, mais je ne devine pas encore quel genre de service vous êtes venu me demander.

GOTANSON.

Je vais y arriver. Je n'avais qu'une idée, vous le pensez bien; savoir le nom démon inaonnue, son adresse, pour là revoir! Et j'étais décidé à la suivre à la sortie.

BOISJOLI

Oh! Ohl

LE r.ANT

COTANSON.

Quelques instants avant le baisser du rideau, elle se leva et quitta la loge.

BOISJOLI

Vous, vous quittez votre place.

COTANSON.

Oui, mais j'étais au milieu des fauteuils d'orchestre Je me lève, on me crie « assis »! Je veux passer, mes voisins s'y opposent... je me dispute,... je llanque même une gitle à un monsieur, échange de cartes...

BOISJOLI

Non?

COTANSON.

Nous nous sommes battus deux jours après et j'ai reçu un très joli coup d'épée.

BOISJOLI

Oh!

COTANSON.

Ne me plaignez pas 1 C'était pour elle! Mais la discussion avait pris du temps et quand je suis arrive dans les couloirs, plus personne ! Elle avait disparu I disparu à tout jamais 1

BOISJOLI

Oui, mais je ne vois pas très bien le service que...

COTANSON.

Nous approchons... Affolé, je cours àla loge qu'elle occupait, j'interroge l'ouvreuse sur mon inconnue... l'ouvreuse ne la connaissait pas. J'entre alors dans la loge, espérant y trouver un indice quelconque...

BOISJOLI

Et rien?

GOTANSON.

Si, deux choses : une boîte de bonbons à moitié vide... j'ai mangé ce qui restait, ah! avec quel délice!... des chocolats fourrés... je ne peux pas les sentir et j'ai été malade!... mais c'était pour elle!... et dans un coin de la loge, par terre^ j'eus le bonheur de trouver quelque chose qui lui appartenait, qui l'avait approchée, frôlée, caressée, enveloppée!... Un gant !

BOISJOLI, vivement, se levant.

Celui que vous m'avez jeté il y a une heure?

Il va remettre sa chaise à gauche de la table. GOTANSON, se levant.

Ouil Ah! Rendez-moi son gant, ce gant qui est tout ce qui me reste d'elle ! Ce gant qui me la rappelle! Ce gant qui est mon amour! plus que mon amour, ma vie ! et je vous en laisserai un des miens à la place.

BOISJOLI

Avec plaisir.

GOTANSON, avec élan.

Ah! monsieur!

BOISJOLI

Mais à une condition.

GOTANSON.

Tout ce que vous voudrez !

BOISJOLI

C'est que vous allez répéter à ma femme l'iiistoire que vous venez de me raconter.

GOTANSON, étonné.

A votre femme? Pourquoi?

LE r.ANT 29

BOISJOLI

Pour une raison bien simple, c'est que c'est elle qui a ce gant.

GOTANSON.

Elle?

BOISJOLI

Elle l'a trouvé dans ma poche, elle m'a fait une scène de jalousie terrible, elle croit que je la trompe et elle veut divorcer.

GOTANSON.

Il fallait lui dire que ce gant venait de moi.

BOISJOLI

C'est ce que j'ai fait, mais elle ne m'a pas cru, elle ne croit même pas que je dois me battre en duel

GOTANSON.

Elle est folle!... Oh! pardoni

BOISJOLI

De rien; je suis de votre avis. Alors, voici le service qu'à mon tour,-j'attends de vous: Je vais faire venir ma femme et, devant elle, vous allez me faire le plaisir de répéter...

GOTANSON.

Compris... Et soyez tranquille, avant dix minutes, vous serez disculpé aux yeux de votre femme; elle vous demandera pardon de ses soupçons.

Et elle vous rendra le gant de votre inconnue.

GOTANSON.

Ce dernier mot suffit. Vous pouvez compter sur moi, mon cher Boisjoli.

Il lui tend la main.

BOISJOLI, prêt à la lui serrer.

Merci, mon cher Cotanson!

lis s'aperçoivent de leur geste — un peu penauds et retirant leurs mains.

COTANSON, moins affirmatif.

Pardon!... Adversaires.

BOISJOLI, de même.

Toujours.

Ils se regardent. Un silence.

COTANSON.

Entre nous... notre duel maintenant... Vous ne trouvez pas que...

BOISJOLI

D'autant plus qu'au fond c'est moi qui ai eu tort.

COTANSON.

Non, c'est moi... En somme, les menus du cercle sont très bien.

C'est égal... trois francs cinquante, c'est tout de même un peu exagéré.

COTANSON.

Mon cher, qu'est-ce que vous avez pour ce prix-là, ailleurs?... Au bouillon Duval, par exemple?

BOISJOLI

Enfin, j'ai d'autant plus de raison de désirer arranger l'affaire que c'est moi qui vous ai appelé goinfre.

COTANSON.

Retirez-vous le mot?

BOISJOLI

Avec plaisir.

GOTANSON, lui tendant la main.

Alors, oublions!

BOISJOLI, la lui serrant.

Mon cher Cotanson!

GOTANSON.

Mon cher Boisjoli!

BOISJOLT.

Je vais faire venir ma femme.

Il passe à gauche et va sonner à la cheminée. GOTANSON,

C'est cela! (a part.) Son gant! Je vais ravoir son gant!

BOISJOLI

Je sens que nous allons devenir des amisi

GOTANSON.

Nous le sommes déjà!

BOISJOLI, à Catherine qui entre.

Priez madame de vouloir Lien venir un instant.

CATHERINE

Bien, monsieur.

BOISJOLI

Dites-lui que c'est monsieur... M. Cotanson qui désirerait lui parler pour une chose très importante.

CATHERINE

M. Cotanson? Bien.

Elle sort par la gauche.

BOISJOLI

Après la scène de tout à l'heure si je la faisais demander, moi, elle serait capable de refuser de venir. Soyez éloquent, hein?

GOTAXSON.

Avant cinq minutes, votre femme sera dans vos bras!

BOISJOLI

Que ne puis-je vous rendre le même service pour votre inconnue ?

GOTANSON^ s'attendrissant.

Ne me rappelez pas mon infortune, je vais me mettre à pleurer!

BOISJOLI, voyant entrer Blanche.

Plus tard, voici ma femme.

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