LE BOIS DE BOULOGNE A HUIT HEURES DU MATIN
Vers le milieu du mois de mars^ quand Tair est limpide et que les premières haleines du printemps viennent btuire dans les branches qui^çomiQeac^t à« coujglr et à laisser poindre leurs bovotQ&s-d'ùn^vêrt 'tenàre^ 2e tbois de Boulogne^ à la porte de Pari§/est le'rendez-vpûsMe'cette classe de la fashion qui aime siti&§reïtept r^iércice du cheval et qui s'occupe d'hippiatriqûe et'cKéqulmfqn.à un point de vue sérieux. ; :'lr*:I- *• ••; v
Dans ces belles malinees-'dfe-mars^ beaucoup de cavaliers très-distingués parcourent le bois, dès les premières heures, pour dresser des chevaux neufs ou même tout simplement cour se donner le noble et calme plaisir de la promenade.
La vanité n'est pour rien, il faut le croire, dans cette exhibition matinale. Son heure n'est point encore venue. La vanité dort encore à sept heures du matin ; le champ ne lui sera ouvert qu'à dater de trois heures de Taprèsmidi. Oh! alors le beau monde accourt à toute bride; livrées éclatantes, voitures découvertes, têtes de chevaux chaperonnées de pompons d'argent et de rosettes de rubans, tout Je cortège du sport arrive, heureux, triomphant. La mode lance son quadrige élégant et tout Paris la suit.
Il était environ huit heures du matin^ et cette journée de mars s'annonçait par les' plus beaux rayons de soleil^ lorsqu'un jeune homme longeait à pied une de ces allées sablées et couvertes qui serpentent au bois de Boulogne entre le lac et le Pré-Catelan. Ce modeste promeneur pouvait avoir de vingt-cinq à vingt-six ans. Il était vêtu d'un habit de chasse dessinant bien la taille; il était chaussé de guêtres de peau de daim^ et il tenait à la main une de ces cannes pliantes armées d'une pomme de plomb recouverte de cuir verni. Son chapeau gris, légèrement incliné sur les yeux, indiquait une certaine habitude de réflexions. Dans ce moment-là, en effet, l'inconnu paraissait absorbé dans une rêverie assez sérieuse. Il oubliait les scintillements de la lumière solaire dans les branches et le gazouillement des oiseaux, pour suivre des yeux les zones du sable dans l'allée.
Tout à coup il s'arrêta, le regard fixé à trois pas devant lui. Un gant de femme était là sur le sable jaune, un gant perdu sans doute^paf qi:çlqiie^cuyèF«.courant le bois dans
ce moment-là.
gant et
L'inconnu s'approcha,; tendilja jnain, ramassa le jeta un cri d'admiratiqïi.J ^ ;\ •• *"•
— Mon Dieu î dit^i>,.queile.niai3a adorable, et quelle suprême élégance ! ;' /**/ *. *•:/•'; •
En considérant le gant, il voyait la main. C'était à la fois un artiste, un poëte et un amoureux prédestiné.
Tenant toujours délicatement du bout des doigts le gant trouvé, l'inconnu pensait que celle qui l'avait perdu serait probablement bien aise qu'on le lui rendît, et il se mit à chercher des yeux si quelque jeune femme à cheval, escortée ou non, ne passait pas aux environs. Au bout de dix minutes, il se décida à continuer sa promenade, se promettant bieïi de passer en revue autant que possible les mains des écuyères qu'il rencontrerait. Peine perdue I il ne revit plus au bois, dans cette matinée, une seule femme à cheval.
Cependant notre promeneur se trouvait dans un grafid
embarras. Il tenait essentiellement à conserver à ce gant la forme et l'empreinte que lui avait laissées la belle main de Fécuyère inconnue. Quand il avait ramassé ce gant, il était tiède encore. Cette douce chaleur s'était enfuie, emportée par le souffle des brises jalouses et malignes. Mais l'empreinte restait, la forme vivait encore; comment donner à cela de la fixité ? en ne ployant pas le gant.
L'amour rend ingénieux. Notre inconnu était déjà fort épris. De qui, grand Dieu 1 II imagina de former un large cornet avec un fragment de journal qu'il avait dans sa poche, et de poser le gant dans ce cylindre, qu'il referma délicatement à son orifice et qu'il résolut de porter jusque chez lui du bout des doigts. Jamais feuille de journal ne parut plus précieuse à notre inconnu. Pour la première fois de sa vie, il bénit l'existence des journaux, et les journalistes, et jusqu'à la politique et Vindustrie qui avaient contribué à la fabrication et à la publication de la feuille de papier servant d'enveloppe au gant enchanteur qu'il emportait. ^ ^ , . - • . - • .**
Du bois de Boujogn^ du>gilarlïèi' de«H Chaussée d'Antin où il logeait, notre iticoniiu' treiûblâ ^vingt fois pour son trésor. Il crut devinef^^ a ilaû* ircaojque de plusieurs passants, qu'on en voulait à soiï cornet 'de, papier porté avec tant de précautions. Da^K^^^i^^nejit^à, la fureur le gagnait^ il lançait des i^egards menaçante, et il eût tué le premier drôle qui eût heurté du coude son trésor fragile.
Heureusement il arriva chez lui sans avoir été touché, et sans toucher personne de la boule de plomb dont sa cânne était armée.
Quand il passa devant son concierge, M. Mâtiné lui demanda assez sournoisement ce qu'il portait avec tant de soin et de délicatesse.
— Rien, répondit notre ami en montant rapidement l'escalier, rien; quelques fleurs délicates.
Arrivé dans son ap'partement de garçon, situé au quatrième étage, il se hâta d'ouvrir un joli petit secrétaire en bois de palissandre; il vida un tiroir profond, et dégageant le
gant de son cornet^ il le contempla encore avec ravissement^ il en respira le parfum et résista à la tentation de rapprocher de ses lèvres de peur de le faner ; puis il plaça le bienheureux gant dans le fond du tiroir comme [une relique. Le tiroir avait une serrure ; il fut refermé et sa clef ne resta pas^ comme à Tordinaire^ à la serrure de sûreté. Non^ pas pour un empire, notre amoureux, car il Tétait déjà, n'eût donné ce gant merveilleux.
Était-ce un fou, un maniaque, un fiévreux? Peut-être. Était-ce un sage, un physiologiste, un voyant? Peut-être encore.
Ne jugeons personne à première vue; nous ne^ savons pas comment nous sommes jugés de premier abord. Tel qui se dit notre partisan ou notre ami aujourd'hui, nous a peut-être pris pour un niais à la première minute de la première entrevue. *
Il nous serait impossible de trouver assez de qualifications pour désigner le personnage dont il est beaucoup question dans ûotfe* réojfr.; /il ^st ^us. simple de l'appeler par son nom. Noti^'^iJ^fuirer aifliise trGmjnstit donc Robert Hardy. .*. . ^ .*^ \ *!*
C'était une nature .• Irèi^-kestjréïïsf ment douée. Robert était à la fois artiste*çi/écriv)OnJjijstingué. Il était peintre, sculpteur, musicieft*' ^rosatf^J*r^t* J^oSte. Il avait reçu une éducation complète*, n avait'bèâutôup de talent, un grand fonds d'honnêteté, de grands sentiments, un esprit supérieur et... de la modestie, presque de la timidité quand il s'agissait de se faire valoir ce qu'il valait. Qualité dangereuse à l'époque où nous vivons, et qui peut faire casser le cou à une réputation dès le début dans le monde. Robert avait tenté vingt fois de se guérir de cette demi-vertu; il y avait renoncé n'ayant commis que des gaucheries quand^ par hasard, il s'était mis dans la tête de mettre en relief ses propres mérites. On naît charlatan. C'est un art qu'on n'apprend pas. Naître charlatan, c'est avoir une étoile aujourd'hui. La fortune et la réputation n'ont jamais tressé tant de couronnes d'or et de lauriers au charlatanisme^ sous
tous les costumes^ qu'à une époque où le succès justifie des audaces inouïes.
Robert Hardy, après avoir mis sous cîef le gant merveil-' leux que le hasard avait laissé tomber sur son chemin, ne perdit pas son temps à suivre un rêve rose et bleu que sa fantaisie évoquait déjà.
Il avait pris, en rentrant chez lui, une résolution énergique, celle de mettre ce gant hors de toute atteinte, et cependant de remporter avec lui sans danger dans les pérégrinations qu'il allait entreprendre pour découvrir la main à laquelle ii avait appartenu.
Il donna donc quelques soins à sa toilette, et se hâta de sortir pour se rendre chez un marchand célèbre qui seul peut-être à Paris pouvait avoir dans ses assortiments un coiTret digne de contenir ce gant, et commode à porter sur soi.
Arrivé au coin du boulevard, devant un magasin où Tart et l'industrie étalent leurs merveilles, Robert entra résolument et s'adressa au premier employé de la maison, H. Georges, un homme étonnant par son goût exquis et ses connaissances en ébénisterie de luxe. Robert lui fit part en deux phrases de l'objet qu'il désirait acheter.
M. Georges, avec ce tact admirable qui distingue les grands marchands de Paris, devina tout de suite qu'il s'agissait ici d'une boîte à reliques.
— Puis-je vous demander, monsieur, lui dit-il, de quelle nature est l'objet que vous voulez conserver dans un coffret précieux ?
— C'est un gant, répondit sans hésiter Robert Hardy. M. Georges sourit, mais m petto,
— Voilà un amoureux, se dit-il. Un gant de femme! C'est un étui qu'il vous faut, monsieur, repril-il. Voici des colTret^ pour mettre dans la poche au besoin : ils tiennent peu de place. Choisissez, monsieur.
Robert mit la main sur un délicieux étui en bois de laurier, couleur rose-marbr^ garni d'une ferrure d'argent et doublé intérieurement de satin bleu de ciel.
— Très-bien, monsieur, reprit M. Georges. C'est un coffret solide et élégant. lî a une excellente serrure. Par exemple il faut bien prendre garde d'en perdre la clef! il serait difflcile de la remplacer. Elle est très-travaillée.
— Je ne la perdrai pas, dit Robert. Cette clef ne ^me quittera jamais. Je la porterai suspendue au cou sous le gilet.
— Diable 1 se dit Georges, c'est tout une passion que ce gant.
Si la main est aimée en proportion de l'enthousiasme que le gant inspire...
— Eh bien, monsieur, reprit Robert Hardy, je choisis ce coffret. Je vous suis redevable de la somme de...
— Trois louis, monsieur, dit M. Georges, croyant à un peu de surprise de la part de l'acheteur.
Robert tira de sa poche trois pièces d'or et les remit au marchand sans le moindre signe extérieur, soit d'étonnement, soit de révolte.
M. Georges crut devoir ajouter.
— Ces objets d'art sont d'un prix assez élevé ; mais je vous assure, monsieur, (yie nous les donnons presque au prix de fabrique. J'ai vendu le pareil avant-hier à une jeune personne très-distinguée, qui, sur le point de partir pour l'étranger, voulait avoir un étui de poche pour ne jamais se séparer probablement de quelque relique dans le genre du gant dont monsieur m'a fait l'honneur de me parier.
— Vraiment I dit Robert en examinant encore le coffret; et vous n'avez pas su, monsieur, de quel genre est la relique ?
— On ne demande ces choses-là qu'avec discrétion, dit M. Georges, et cette discrétion extrême, on doit la garder après avoir obtenu le renseignement demandé.
— Très-bien, monsieur, reprit Robert Hardy, me permettrez-vous une question banale? ajouta-t il.
— Parlez, monsieur.
— Cette jeune personne qui a acheté le frère de mon coffret, est-elle belle î
— Elle est charmante^ monsieur.
— Vous ignorez son nom ?
— Au contraire^ dit M. Georges.
— Mais vous ne me le direi pas ?
— Je ne dois pas le dire, monsieur.
— Une autre question, monsieur Georges. Je suis bien curieux, n'est-ce pas ?
— Monsieur est inquiet, reprit M. Georges. Et la question en question?...
— La voici, monsieur Georgas. Avez-vous remarqué si la jeune inconnue avait de belles mains?
— Ah 1 dit le marchand, il serait plaisant que le gant pour lequel nous venons de traiter d'un étui eût appartenu à une des mains de ma cliente 1
— Vous ne répondez pas, monsieur.
— Je réfléchis avant de répondre.
— Il est tant de gens qui font le contraire, n'est-ce pas ? dit Robert.
— Précisément. Eh bien, monsieur, ma cliente a des mains fort distinguées, autant que mes souvenirs puissent me servir en ce moment.
— Je vous remercie, ajouta Robert. Seulement je trouve que vous êtes d'une réserve un peu rigide. Il n'est donc pas possible de savoir le nom...
— Croyez à tous mes regrets, dit M. Georges avec un sourire, mais avec fermeté. Notre commerce môme nous impose une sévère discrétion. Vous allez me comprendre. Nous ne vendons ici que des objets de luxe ; nous tentons beaucoup de folies, comme on dit dans le monde; nous provoquons beaucoup de vanités en même temps que nous contentons beaucoup de fantaisies de bon goût. Or il arrive très-souvent qu'une personne tentée cède à son penchant, achète un objet cher et ne voudrait pas cependant que le bruit se répandît qu'elle se livre à des dépenses au-dessus de ses revenus... Vous comprenez? Et puis il y a.le chapitre des cadeaux... chapitre dangereux ! Croyez vous qu'un mari serait bien aise, par exemple, d'apprendre à sa femme
qu'il a donné une boîte chère ou un flacon précieux à une dame du demi-monde ? D'un autre côté, croyez-vous qu'une femme haut placée dans la société et dans Topinion serait ravie que monsieur son époux et d'autres personnes connussent la source de certains souvenirs achetés ici à prix d'or?
— Je comprends, dit Robert. C'est Irès-délicat de votre part, monsieur. Votre maison est honorable autant que richement pourvue. Très-bien ; n'en parlons plus. Quant à ma relique, elle sera à l'abri des injures du temps et des indiscrets dans ce coffret. Il me reste à vous remercier, monsieur, et comme il est possible que je me décide à voyager, je reviendrai vous voir pour d'autres objets.
— Nous avons des nécessaires complets, dit le marchand, -r- Oh î je n'en doute pas. Et pour rien, sans doute?
— Non. Mais quand on voyage, on a de l'argent probablement.
— Eh bien, monsieur Georges, c'est ce qui vous trompe. Il y a des exceptions à la règle, reprit Robert, et moi qui vous parle, je me mettrais en route pour n'importe quel pays, sans un sou, si je ne découvrais à Paris ce que je cherche... Heureusement qu'il me reste encore de quoi faire le tour du monde.
— Espérons, monsieur, que vous n'irez pas si loin.
— Soit, dit Robert en mettant l'étui dans sa poche.
Il prit congé de l'honorable marchand, et il se hâta de regagner son logis, situé au coin du boulevard des Italiens et d'une des rues les plus fréquentées de Paris. Ce logis était un petit Eldorado, fort élevé, sans doute, mais des plus charmants, et dont la terrasse, abritée par une tente de coutil rose et blanc, dominait toute la féerie des boulevards.
Nous ne perdrons pas notre temps à décrire l'appartement de M. Robert Hardy; nous ne nous amuserons pas à inventorier le mobilier artistique et presque luxueux de ce solitaire, vivant avec ses idées, sa fantaisie, ses livres et ses toiles. ^11 nous serait très-facile de donner une nomenclature à peu près complète de ces meubles et de ces objets
d'art choisis avec la patience et le scrupule d'un jeune homme de bon goût et ayant de l'argent; mais nous ne pouvons nous dispenser de dire un mot au sujet de la position de notre ami.
M. Robert Hardy n'a jamais connu d'autre famille que celle d'un honorable notaire do Paris à qui il avait élé confié dès l'âge de cinq ans. Ses souvenirs ne lui rappelaient ni la maison de son père^ ni hélas ! les doux sourires de sa mère. Il se rappelait seulement comme une vision lointaine) ravissante et à peine entrevue^ une belle maison sur le penchant d'une colline^ de grands bois à l'entour^ une vallée traversée par une rivière, quelques bonnes figures de paysans et de paysannes, une église de village et une fontaine près de laquelle il se livrait à des jeux d'enfants avec des compagnons de son âge.
Un jour le paysage changea tout à coup. Il se vit transporté dans une maison de Paris ayant une grande cour et un jardin, et pour habitants, trente ou quarante enfants en bas âge. C'était un pensionnat soumis aux douces lois d'une femme bonne , belle encore et fort imposante , M""^ Desjardins, maîtresse de pension. Là, Robert passa certainement les plus belles années de sa vie. Mais, à l'âge de treize ans, il fallut quitter M^q^ Desjardins, et sa maison presque maternelle^ pour entrer dans un collège, fort distingué sans doute, mais où Robert trouva des physionomies sévères, des professeurs, des maîtres, des directeurs, des jeunes gens pour camarades, et tout l'attirail des études classiques et scientifiques. A dix-sept ans, Robert était un élève très-brillant. Il remporta des prix au concours général. A cette époque de sa vie, son honorable tuteur, M. Delmare, notaire à Paris, vint un jour le prévenir qu'il le retirait du collège pour le prendre avec lui, dans sa famille. Robert, qui aspirait depuis longtemps les brises enivrantes de la liberté, sauta au cou de son tuteur, et prit congé de ses régents avec une joie difficile à décrire.
M. Delmare n'avait point d'enfants. Sa femme était âgée
et infirme. Il avait des nièces à marier et des neveux à
établir. Il donna à Robert un logement chez Ini^ et, à sa grande surprise^ il vit que la compagnie de son pupille n'était pas trës-désagréable à M""' Delmare, qui, infirme et grondeuse, n'avait jamais voulu admettre chez elle aucun enfant d'«idoption.
Robert regardait M*^^ Delmare comme une tante à ménager beaucoup, et M. Delmare comme un vieil ami. Il vécut trois ans dans cette honorable maison, sans trop d'agrément, si vous voulez, mais aussi avec l'insouciance du bien-être.
Mais ayant atteint sa majorité, Robert Hardy reçut de M. Delmare la communication d'usage en pareille occasion. Le notaire lui rendit scrupuleusement ses comptes de tutelle et lui déclara pour la dernière fois que pour ce qui concernait sa famille, il ne pouvait lui faire aucune confidence, ayant pris rengagement inviolable de garder un secret qui ne lui appartenait pas. Robert insista beaucoup.
11 n'obtint rien, sinon la presque certitude qu'il était un enfant illégitime, mais non abandonné par des parents riches, puisque M. Delmare, en lui rendant ses comptes de tutelle, Tavait mis en possession de six mille livres de rentes en inscriptions sur l'État. Cent vingt mille francs de capital, c'était le nec plus ultra du bonheur pour un jeune homme entrant dans la possession de sa liberté et de son avoir.
Dans l'année qui suivit, Robert vit mourir M"** Delmare qu'un asthme cruel tourmentait depuis dix ans. Mais un autre chagrin bien réel l'attendait. Le bon M. Delmare suivit de près dans la tombe sa digne compagne. 11 mourut six mois après sa femme, d'une attaque d'apop)exie foudroyante; la mort des notaires au champ d'honneur, c'està-dire en pleine étude, entourés de clercs, de clients et de dossiers.
Robert ressentit pour la première fois de sa vie une douleur vraie. Il pleura M. Delmare en bon fils adoptif, tandis que les neveux et les nièces du notaire partagèrent gaiement sa succession et avec une avidité outrageante.
, LE GANT DE DIANE li
€e fut avec beaucoup de peine que Robert Hardy se fit remettre par eux. la montre d'or de M. Delmare^ que le bon tuteur lui avait léguée par testament^ et deux cents volumes au choix de Robert et à prendre dans la bibliothèque. Il fallut même, pour obtenir la possession de ces legs si légitimes^ avoir recours à l'autorité des tribunaux. Robert gagna sa cause^ dit des impertinences méritées aux aûèces et donna des coups de cravache au plus ladre et au plus arrogant des neveux^ en l'invitant à partager^ s'il le voulait^ avec ses cohéritiers. Il s'ensuivit un duel ; mais l'affaire s'arrangea^ grâce à l'intervention de témoins possédés d'une envie terrible de déjeuner.
A dater de cette époque^ Robert Hardy se choisit un appartement agréable et commode. Il le meubla avec un goût exquis et môme il employa à cela dix ou douze mille francs pris sur son capital. Mais c'était une dépense une fois faite, et Robert s'était promis de boucher le trou par des économies. Joli rêve, ma foi, rêve vertueux que font presque tous les jeunes gens entrant en possession de leur héritage.
Telle avait été la vie de Robert jusqu'à l'âge de vingt et un ans. La suite de ce récit nous apprendra probablement les événements qui remplirent son existence, depuis cette époque jusqu'au jour où il rencontra le merveilleux trésor, le gant de femme perdu au bois de Boulogne, et auquel il destinait le charmant coffret dont il est question.
Revenons à cet incident; ce sera le sujet du chapitre suivant.