RECHERCHE
Avant de placer dans le coffret le gant précieux. M, Robert Hardy se mit à examiner de nouveau ce talisman qui, pour lui, était devenu d'une importance extrême. Il pressentait tout un mystère, tout un avenir au fond de cette aventure. Robert no touchait au gant que du bout des doigts, examinant avec avidité s'il ne pourrait découvrir ^elque marque de fabrique qui lui indiquerait l'adresse du
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magasin où ces gants avaient été achetés. Peine perdue! Cependant Robert crut découvrir dansTintérieur du gant un signe caractéristique. Il se composait de deuxlettres entrelacées. Ces lettres pouvaient être arabes ou appartenir à tout autre alphabet oriental. Robert^ heureux de sa découverte^ résolut d'aller aux informations dans les principaux magasins de PariSc
La relique fut donc placée dans son reliquaire qui fut refermé par un bon tour de clef.
C'était une enquête difficile et probablement fort longue que M. Hardy allait entreprendre; mais il était homme de , résolution^ et d'ailleurs il avait la tête montée. Une voix intérieure lui disait que ce gant trouvé par hasard était en quelque sorte la cause imprévue qui allait ouvrir devant lui une destinée nouvelle.
Muni de son coffret^ il sortit de chez lui, comme un homme qui se met en campagne^ marchant à la découverte d'un secret d'où dépend tout un avenir.
En sortant de chez lui^ il loua une voiture de place, et quand il y fut montée il subit de la part du cocher la question d'usage :
— Où faut-il mener monsieur ?
— Ah ! diable, se dit Robert un peu interloqué , je n'avais pas prévu cela.
Mais cédant à une prompte et sage Inspiration, il n'hésita pas à répondre :
— Où il faut me mener? d'abord chez un excellent restaurateur. J'ai besoin de déjeuner. Menez-moi au café Foy. Nous verrons après.
Au bout de cent tours de roue, la voiture s'arrêta devant le restaurant désigné.
— Je vous ai pris pour la journée, dit Robert au cocher. Vous m'attendrez.
Le cocher salua, enchanté de l'aventure et se promettant une bonne journée passée à stationner pendant de belles heures devant quelques portes cochères. Il croyait avoir affaire à un solliciteur allant voir des protecteurs haut placés.
Robert, en effet, sollicitait ce jour-là de bien grandes faveurs; il solicitait une puissance de premier ordre. Ilallait tout simplement frapper à la porte de sa destinée^ cette souveraine absolue.
Au café Foy^ à midi^ un homme du monde est toujours certain de rencontrer quelques convives de sa connaissance. M. Hardy n'avait pas prévu ce bonheur ou cet inconvénient. Il demanda un déjeuner confortable^ et^ au bout de dix minutes^ il eut un voisin^ nouvellement arrivé au restaurant^ et qui s'informa de ses nouvelles.
— Eh ! mais, vous voyez, répondit Robert un peu contrarié, me voilà aux prises avec un filet de chevreuil et une vieille bouteille.
— Oui, dit le voisin, vous déjeunez solidement. On dirait que vous partez pour la chasse.
— Elle estinterditedepuisquinze jours, répliqua M. Hardy; voilà pourquoi nous mangeons du chevreuil.
— Alors c'est un voyage. Je ne suis pas assez indiscret pour vous demander où vous allez, ajouta le voisin.
— Où je vais ? dit Robert. Des courses, des achats; mille riens.
— C'est vague, reprit le voisin. Mais enfin, chacun a ses affaires et sa liberté d'action. Quant à moi, j'ai aujourd'hui une singulière commission à remplir. Figurez-vous qu'un de mes amis m'écrit d'Italie de lui envoyer deux douzaines de paires de gants en peau de chèvres du Thibet. C'est à ce qu'il paraît une peau merveilleuse de finesse et de solidité. Ces chèvres et ces chevreaux sont élevés aux environs de Paris par un très-riche agronome; il en propage l'espèce avec un rare bonheur et un grand profit. Les fabricants de gants lui achètent des peaux à un prix fabuleux. Chaque paire de gants revient à six francs. Mais* où diantre trouverai-je ces gants-là? On ne me donne aucune adresse. Si j'allais chez les principaux gantiers de Paris?
— • C'est une idée, répondit Robert, fort surpris de l'aventure. On vous dira là où il faudra vous adresser, dans le cas où on n'aurait pas cette qualité de gants.
— J'irai^ reprit le convive. Je les connais tous.
— Eh ! mon Dieu ! dit Robert^ vous vous disiez embarrassé ? Vous connaissez tous les marchands de gants de Paris ! Ces adresses sont bonnes à prendre^ et je les retiens, elles pourront me servir.
— Vous devriez m'accompagner dans mes recherches, reprit le voisin. Je crois même que vous avez une voiture à votre disposition; je vous ai vu descendre tout à l'heure.
— Quel fâcheux f pensait Robert ; mais la coïncidence est singulière! Qui sait si avec cet animal-là pour guide, sans qu'il s'en doute^ je ne finirai pas par découvrir le fabricant de mon gant merveilleux ?
— Eh bien ! reprit le voisin, c'est décidé, vous m'accompagnez?
— Non,, dit Robert ^près un moment de réflexion; j'ai bien autre chose à faire aujourd'hui que d'aller à la recherche de gants de peau de chèvre et autres.
Il mentait, il rougit. Le voisin insista, en ajoutant à voix couverte :
•— Il est des gantières bien jolies !
— Je m'en moque.
— Vraiment ? Et puis, dit cet infernal voisin, dans les magasins à la mode, on rencontre, à cette heure-ci, la fine fleur des pois de l'aristocratie, des marquises à croquer, des duchesses à enlever, des jeunes personnes à épouser.
— Eh I monsieur, reprit Robert Hardy, j'ai des principes et ne cherche à séduire personne.
^ Ron! dit le voisin. Je déjeune aujourd'hui à côté de k vertu. Décidément, je vais jouer à la Rourse. Vous mo porterez bonheur.
— Jouez, mon cher monsieur, répondit Robert en payant sa carte et se disposant à sortir.
— Voulez-vous que je vous dise où vous allez? reprit l'indiscret voisin.
— Oui. Vous aurez bien le diable au corps si vous le devinez.
— Humt dit le convive en tirant le piquant de sa moustache. Vous allez... à un rendez-vous.
— Avec qui ce rendez-vous ? reprit Robert singulièrement ému sans en avoir l'air.
— Avec... une femme terrible.
— Qui se nomme ? demanda Robert en baissant la voix.
— Votre destinée, répondit le convive en s'approchant de Toreille de M. Hardy.
Il y eut un moment de silence. Les deux convives se regardèrent dans le blanc des yeux , comme on dit. Roben s'imagina d'abord qu'il avait été suivi. Il avait une furieuse envie de se fâcher. Par réflexion et par prudence , par intérêt même, il conserva son calme et fit appel à sa modération. Une seconde réflexion le porta à croire que ce voisin qu'il avait déjà rencontré plusieurs fois, avec qui il avait une espèce de liaison, mais dont il ignorait le nom encore; il s'imagina, disons-nous, que ce convive était quelque médium extraordinaire. Robert détestait les médium^ les magnétiseurs, les magnétisés, les lucides, les visionnaires et tout ce qui tient au légendaire du merveilleux en dehors des idées reçues et du train train ordinaire de l'existence apparente sinon réelle. C'était un poëte et un artiste, amoureux du beau, de l'art, de la grâce, de l'idéal et en même temps un naïf contemplateur de la nature, l'œuvre de Dieu.
Revenons à son^convive.
— Mon cher monsieur, reprit celui-ci, j'en suis désolé pour vous, mais j'ai deviné juste. Il ne me reste plus qu'à vous^souhaiter une bonne chance. Vous n'avez pas voulu de ma compagnie pour vos courses; je n'en suis pas blessé; chacun a ses idées. Mon idée dominante dans ce moment-ci est de boire du vin de Sauterne frappé à la glace en mangeant des crevettes. Garçon t ajouta-t-il à haute voix, mon vin.
— Bon appétit , répondit brusquerpent Robert en lui tournant le dos et en s'acheminant d'un pas rapide vers sa voiture.
Il monta en carrosse, donna une adresse au cocher, et
partit au trot d'un assez bon cheval anglais^ qui achevait sa glorieuse carrière chez un loueur de Remises.
Avant de commencer ses investigations chez les marchands de Paris, M. Hardy eut la pensée de se rendre au bois de Boulogne, voulant avoir certaines explications avec un garde-chasse qu'il connaissait depuis longtemps. Ce garde avait servi dans les forêts de la couronne pendant vingt-cinq ans. Pour retraite il avait obtenu /depuis quelques années, une place de gardien du bois de Boulogne; ce qui lui donnait un fort joli revenu et une maisonnette avec un jardin potager. L'habitation de M. Francœur, c'était le nom du garde, était située près de la porte de Lon^champs^ un des côtés les plus pittoresques du bois. Francœur pouvait avoir de cinquante-cinq à soixante ans. Il avait conservé toute sa vigueur et toute son agilité; personne ne surveillait le bois d'un œil plus vigilant, et personne n'était plus estimé que Francœur.
M. Robert avait connu ce garde pour avoir pris quelquefois de la bière chez lui , porte de Longchamps, dans ses promenades au bois de Boulogne. Il connaissait sa belle humeur, sa droiture, mais aussi son penchant à causer beaucoup. Gomme M. Francœur rôdait toute la matinée pour son service, il avait certainement des notions particulières sur le personnel des cavaliers et des amazones qui venaient prendre de grand matin l'exercice du cheval. Robert avait ^onc pensé assez judicieusement que Francœur, répondant à ses questions, lui nommerait beaucoup de gens à la mode, habitués du bois, et lui donnerait peut-être des détails sur l'élégante inconnue à la recherche de laquelle il s'était voué depuis le matin.
L'idée était assez bonne dans les conditions ordinaires; mais l'aventure de Robert était-elle bien dans ces ordinaires conditions? N'importe, il avait fait son plan et il s'était résolu à une visite chez le garde. Il arriva précisément à la maisonnette au moment où M. Francœur, en tenue de service, rentrait au logis et se mettait à table devant une grande soupière de faïence bleue d'où s'élevaient des torrents
de vapeur et des arômes de plantes potagères les plus exquis. Il était trois heures de Taprès-midi, l'heure du dîner pour le garde.
Qui avait servi cette table couverte d'un linge si blanc et d'une vaisselle si brillante ? qui avait préparé cette soupe au lard qui eût réveillé l'appétit du plus blasé des gourmets ? enfin, qui prenait un soin extrême de la maison de M. Francœur, presque toujours absent du logis? Il suffisait d'entrer un moment chez le garde pour deviner à l'instant que la maîtresse de céans était une jeune fille de dix-huit ans tout au plus, jolie, robuste, quoique svelle, et d'une incomparable activité; c'était M"« Jacqueline , surnommée Bichette et beaucoup plus connue sous ce nom-là; c'était la propre fille et l'unique enfant de M. Francœur.
Quand M. Robert Hardy parut sur le seuil de la porte, il fut reconnu tout de suite par M"e Jacqueline , à qui, trois mois auparavant, il avait offert un magnifique sac de bonbons pour ses éîrennes du jour de l'an. Jacqueline acceptait les bonbons; elle eût probablement préféré les bijoux.... Mais son père lui avait signifié sa volonté à ce sujet, et d'un ton si énergique, que Bichette eût refusé les diamants de la couronne.
— Ehl bon Dieu ! s'écria- t-elle en tenant sa poêle sur le feu, je crois que c'est M. Hardy !
— Lui-même, dit Robert en tendant la main à M. Francœur, qui voulait se lever de table.
— Du tout! reprit Robert, vous resterez. Rien ne doit déranper,,,. Vous savez le reste de cette maxime gastronomique.
— Gomment, monsieur, dit à son tour Jacqueline , vous venez nous voir en voiture aujourd'hui; vous qui aimiez à parcourir le bois à pied et à vous arrêter ici pour prendre du lait chaud? A propos, voussaure;; que j'ai deux vaches maintenant. Je n'en avais qu'une l'an passé.
— Peste I M"* Bichette, dit Robert, votre vache en a donc fait une autre ?
— Ouî^ monsieur. Le bon lait se vend bien^ vous savez.
— Parbleu 1 dix sous la tasse !
— Et ce n'est pas cher, mon Dieu, du lait pur, pour des Parisiens habitués à du lait composé de tant de vilaines choses !
— Cela est Vrai, dit Robert. On ne saurait trop payer la franchise, la sincérité même dans la crème.
— Ma crème est comme mon caractère, ajouta Jaqueline, en faisant sauter des pommes de terre frites.
— Bavarde I riposta le vieux garde.
Puis se tournant vers Robert qui s'était assis près du feu :
— Et qu*est-ce qui nous vaut l'honneur de vous voir ? demanda-t-il.
— D'abord, reprit Robert, mon amitié pour vous et pour cette jolie enfant. Vous savez, monsieur Francœur, que je vous connais depuis longtemps; vous veniez quelquefois pour affaires chez mon tuteur le notaire, M. Delmare.
— Un digne homme t dit le garde; il plaçait mes fonds. Depuis sa mort, je les ai confiés à TÉtat; c'est la dot de Bichette.
— Qu'on épouserait bien sans dot, reprit M. Hardy.
— N'est-ce pas ? ajouta Jacqueline en retournant ses H)ommes de terre dorées et les posant sur un plat.
— Vaniteuse! ajouta le vieux garde. Cette créature-là ne s'imagine- t-elle pas, depuis qu'elle a dix- huit ans, qu'un sénateur va devenir épris d'elle! Tenez, monsieur Hardy, il faut que je vous dise que depuis six mois je suis très-mécontent de ma pimbêche de fille. Je ne sais qui diable a pu lui parler sans ma permission, mais on lui a tourné là tête. Mademoiselle porte des crinolines, et elle me casse la tête pour lui acheter un piano.
— Oui, dit Jacqueline; c'est la pure vérité vraie. Si je savais la musique, je débuterais à l'Opéra.
— Allez traire vos vaches, mademoiselle, ajouta le garde. Je veux que vous restiez honnête fille, et je vous préviens que je couperai l'oreille au premier individu qui viendra ici sans ma permission.
' — Oli I père Francœur, ditRobert, grâce pour mes oreilles.
— Vous, c'est différent, reprit-il. Vous disiez donc que ce qui vous amène?...
— C'est le plaisir de vous voir. En second lieu, j'ai besoin d'un renseignement que vous pouvez me donner.
— Sur quoi ?
— Voici. Il faut que je sache absolument quelles sont les amazones qui viennent d'ordinaire se promener au bois vers huit heures du matin.
— Bon I dit le garde. Est-ce que je tiens registre des éenyères qui galopent par ici ? Le bois eèt à tout le monde.
— Mon petit père, dit finement M"* Jacqueline, vous ne voyez donc pas que M. Hardy a le plus grand intérêt à savoir le nom de quelqu'un dont il est devenu endiablé? TAonsieur veut se marier probablement. Ohl petit père, ne faites pas manquer à monsieur une dot d'un million et la main d'une princessp.
— Mademoiselle, reprit Robert, je vous remercie du fond du cœur. Vous m'évitez de pénibles explications et vous avez découvert mon secret.
— : Le joli pot aux roses ! reprit Bichette en riant. Ah ! nous sommes amoureux! Eh bien :
Mariez-vous,* gens de la YÎUe ; Mariez-vous, il en est temps. . .
— Vous tairez- vous, chanteuse ? vous tairez-vous, linotte? s'écria le garde.
— Oui, linotte de l'Opéra. Ah ! si j'avais un piano I Mais je l'aurai. #
— Vous ne l'aurez pas.
— Si; la fille du brigadier en a un.
— Qu'est-ce que cela me fait ? riposta le garde; le brigadier est riche.
— Et moi, j'ai dix mille francs de dot, reprit Jacqueline. Sa fille n'en pourrait montrer autant; et puis elle est laide...
— Oh! mais, je vais la fourrer dans une maison de santé ; elle est folle! dit le garde.
— Allons, allons, reprit Robert, laissez donc votre fille rire et chanter à son aise, père Francœur. Songez qu'elle a dix-huit ans.
— Moins trois semaines, dit Jacqueline. Il ne faut pas Tieillir les gens.
— Soit, continua le garde. Quant à votre renseignement, mon cher monsieur, reprit-il, c'est chose impossible à obtenir. Je vois quelquefois vingt dames, le matin, se promenant à cheval, et j'ignore absolument...
— Petit père, dit Jacqueline, vous avez une peur horrible de vous compromettre. Vous ne rencontrez pas vingt dames à cheval, à huit heures du matin, dans le bois de Boulogne. C«s belles créatures-là ne sont pas si alertes; elles adorent leur lit et raffolent de leur teint; Fair du matin rend la peau grosse et colorée.
— Vous ne me direz pas que ma fille n'est pas endiablée, monsieur Hardy? ajouta Francœur impatienté.
— Votre fille, dans ce moment-ci, est dans le vrai, répondit Robert. Si vous rencontrez trois ou quatre amazones, le matin, c'est tout au plus. Tenez, exemple : combien avezvous vu de femmes à cheval ce matin môme, dans votre tournée ?
— Deux , riposta lestement Jacqueline, Il m'en a déjà parlé. Deux seulement. A ces mots, M. Hardy lâcha un grand soupir dô satisfaction. Il coula à Jacqueline un coup d'oeil de reconnaissance. Puis, tirant de sa poche de magnifiques cigares,il les offrit au père Francœur, qui ne résistait pas à de pareilles séductions. Le dîner touchait à sa fin. M"® Jacqueline apporta le café sur la table et une grosse bouteille d'eau-de-vie.
M. Francœur invita Robert à lui faire raison d'une tasse de café, un pur moka, fait de la main un peu rouge, mais jolie, de W^^ Jacqueline. On but legloria. L'eau-de-vie était vieille. Un vrai cognac. Les gardes forestiers eurent de tout temps un caveau bien fourni; ils sont de la famille des douaniers, soit dit en passant et sans médisance aucune^ Dieu m'en préserve!
— Ah î ah I reprit M. Hardy, vous avez rencontré ce matin de très-bonne heure deux belles dames à cheval, pèrft Francœur ? Je parie que vous les avez vues dans les envi rons du Pré-Catelan. Il y a là de charmantes allées sa bléesl
— Précisément, dit Jacqueline. Ces dames ou ces demoiselles, car on ne sait jamais, étaient escortées par un cavalier très-comme il faut; un homme âgé, d'une belle tenue, tournure militaire. Elles étaient suivies d'un domestique sans livrée, mais parfaitement mis : redingote noire serrée par un cuir vernis, culotte de peau grise et bottes à revers à éperons d'argent. Dernier genre !
— Merci, mademoiselle, dit Robert. Vous avez là pour fille un petit trésor, père Francœur, ajoula-t-il.
— Oui, dit celui-ci entre deux bouffées de tabac, une jolie ûlle. Mais patience I je la marierai à la campagne, à un fermier.
'—A un Colas? reprit M}^^ Jacqueline. Ne vous mettez pas cela dans le toupet, monsieur mon papa.
— Je ne vous marierai pas de ma main et à qui je voudrai?
— Non.
— Et qui m'en empêchera?
— Moi, dit Jacqueline. Cela me regarde un. peu.
— Voyez la demoiselle I qui vous a chanté fleurette, ma mie?
— Un beau monsieur, mon papa.
— Un galopin ! Ah ! que je voudrais le rencontrer un peu elle voir en face, de museau à museau...
— Ce serait un assez joli tableau.
— Taisez-vous, mademoiselle ma fille.
— Vous m'achèterez un piano, monsieur mon père.
— Oui, quand les poules joueront du violon.
— Et j'apprendrai la musique, et je débuterai à l'Opéra ?
— Eh ! jour de ma vie ! qui donc me l'a rendue folle ?
— Là I là ! calmons-nous et buvons, reprit Robert en contenant de vifs éclats de rire. Maintenant, ajouta-t-il.
puisque vous m'avez donné les premiers renseignements sur votre rencontre de ce matin...
— Moi ? dit le garde.
— C'est la même chose, dit Jacqueline. Vous m'avez parlé de ces dames, et j'en reparle à M. Hardy, qui, probablement, veut en épouser une.
— Ceci est mon secret, répondit Robert. Maïs revenons, et permettez-moi encore quelques questions.
— Allez, ne vous gênez pas, dit Jacqueline. Vous voulez savoir...
— Parbleu ! leur nom et leur adresse.
— Rien que cela ? dit M"*' Francœur. Pauvre M. Robert ! il ne »ait pas où loge son amour 1 il ignore le nom de sa bien-aimée 1
— Je m'admire ! dit le garde. Il y a des jours où j'aurais allongé la main pour chasser une mouche sur la joue de mademoiselle.
— Non, petit papa, dit Jacqueline, non, vc^s n'êtes pas méchant.
— Voyons, reprit Robert. Savons-nous quelque chose sur nos belles dames de ce matin?
—Je suis franche comme l'or, répondit Jacqueline, et j'avoue que j'ignore leur nom et où elles demeurent à Paris.
— Vrai ?
— Vrai, comme il est vrai que j'aurai un piano.
— Eh! certainement vous l'aurez, mademoiselle Bichelte, s'écria Robert, et papa Francœur me permettra bien de vous roflfrir comme cadeau de noce le jour de votre mariage.
— Là ! s'écria Jacqueline. Je tiens mon piano.
— Triple Dieu ! dit le garde, nous verrons bien !
— Ainsi, reprit Robert, ces belles dames viennent quelquefois se promener de bonne heure au bois ! Je ne vous demande pas, père Francœur, si elles sont jeunes et jolies.
— L'une, la blonde, peut avoir mon âge, répondit Jacqueline. L'autre, couleur de cheveux plus foncée, peut avoir vingt-quatre ans. Mises comme des duchesses^ et belles... à vous rendre imbécile!
— Comment le savez -vous, mademoiselle? demanda M.Hardy.
— Comment je le sais? parbleu! c'est le père Sournois qui me contait cela tout à Theure, avant votre arrivée.
— Quelle langue ! disait Francœur. Et jo ne la corrigerai pas?
— De quoi voulez-vous donc la corriger ? ajouta Robert. D'être charmante?
— Ah 1 ah ! et vous aussi, monsieur Hardy, vous la flattez.
— Non, dit Robert, je Testime et je l'aime trop pour cela, le la remercie, voilà tout.
— Vrai? reprit M"* Jacqueline, vous m'aimez, monsieur Hardy?
— Beaucoup.
— Et vous dites cela tout haut devant le papa Francœur ?
— Pourquoi ne le dirais-je pas ? •
— Mais alors, reprit-elle en rougissant un peu, mais alors...
*- Mais alors quoi ? ajouta le garde-chasse, le verre à la main.
— Eh bienf reprit Jacqueline piquée au vif, quand on dit à une demoiselle devant son père qu'on l'aime...
— Tête bleue ! s'écria Francœur, la voilà maintenant qui s'imagine, monsieur Hardy, que vous venez me la deman* der en mariage.
— Tiens I reprit Jacqueline en se redressant avec fierté, et pourquoi non, s'il vous plaît ?
M. Hardy se leva; il prit la main de celte belle et bonne fille, il la pria de s'asseoir et de lui permettre de lui donner quelques explications. Quand Jacqueline fut assise et qu'elle eut posé son coude sur la table et son menton sur sa main, — attitude témoignant une grande attention, Robert lui parla ainsi, du ton le plus amical qu'il put donner à sa voix :
— Ma chère Biehette, écôutez-moi bien. J'ai le droit de
VOUS donner des conseils et des explications comme le ferait un frère aîné. Je vous ai vue toute petite chez mon tuteur^ quand vous accompagniez votre père qui venait souvent rendre visite à M. Delmare. Je vous ai vue grandir et jamais je ne suis venu dans les environs de cette maison sans m'informer de vos nouvelles et de celles de ce brave et digne garde^ votre père. Vous voyez que nous sommes tous les trois d'anciennes connaissances.
Vous saurez^ Jacqueline^ que rafîection qu'on éprouve pour une personne comme vous peut être une vive tendresse de cœur sans être de Tamour. La mienne^ pour vous, est de cette qualité-là^ je vous aime comme si vous étiez ma petite soeur^ et quoique vous soyez une grande et belle fille, quoique vous ayez de beaux yeujt noirs, une taille ravissante' et beaucoup d'agrément dans le caractère, je suis obligé de vous dire que jamais il ne m'est venu dans la tête d'être amoureux de vous.
— Ce n'est pas un compliment que vous me faites là! dit M"* Jacqueline d'un air un peu boudeur.
— Non, reprit Robert, je suis trop votre ami pour cela. Eh bien, Jacqueline , je crois qu'à votre place j'aimertis mieux rencontrer un ami véritable qu'un amoureux.
. — C'est moins flatteur et moins amusant, ajouta Jacqueline.
— Mais qui diable me l'a ensorcelée? dit le garde en vidant son verre.
— Qu'entendez-vous par un amoureux? demanda* Robert, qui commençait aussi, lui, à s'impatienter.
— J'entends par un amoureux, reprit M^i» Francœur, un jeune homme distingué qui perd la tête en nous regardant, et qui nous jure qu'il ne peut vivre sans être aimé de nous, '
— Bon! dit Robert. C'est précisément ce que quelqu'un vous a dit, n'est-ce pas?
— Je n'ai pas besoin de vous confier mes secrets.
— Elle en a donc des secrets ! murmura le garde entre ses dents.
— Eh bien, reprit M. Hardy, sans chercher à connaître
vos secrets , moi je vous déclare que celui qui prétend vous adorer, après vous avoir vue une ou deux fois en passant, est un fat, un menteur et un malhonnête homme.
— Par exemple I dit Jacqueline.
— Sa vez-vous quelles sont les intentions de ce beau monsieur, ma chère Jacqueline?
— Ses intentions? de m'épouser.
— Fort bien! dit Robert, rien de plus facile; alors, qu'il commence par demander votre main à votre père.
— Sans savoir si je Jaime et si je lui donne la permission de demander ma main à mon père?
— Oui. Sauf à se rendre digne ensuite, par sa. bonne conduite, de votre amour. Que diable! on ne se marie pas le lendemain du jour où on s'est déclaré à une famille honnête.
— Voilà qui est bien dit ! ajouta Francœur. Qu'on s'adresse d'abord à moi, et c'est moi qui déciderai ensuite, mademoiselle, si vous devez, oui ou non, écouter les paroles flûtées de votre prétendu.
— Monsieur Robert, dit Jacqueline d'un air malicieux, vous m'avez adressé des questions et vous m'avez donné des conseils, voulez-vous qu'à mon tour je vous interroge un peu et que je vous sermonne de môme?
— Ohl bien volontiers, répondit Robert.
— Vous allez voir qu'elle va parler comme M. le curé, ajouta le garde.
— Monsieur Robert, reprit Jacqueline, que venez-vous chercher au bois de Boulogne, aujourd'hui, des violettes ou des narcisses?
— Ni les uns ni les autres, mademoiselle, répondit Robert, assez interloqué; je viens me promener et me procurer le plaisir de vous voir.
— Nenni , dit Jacqueline. Vous courez à travers bois pour découvrir les traces de votre amour. Vous êtes fou de quelqu'un; vous êtes gris d'une idée extravagante peutêtre, et vous venez en môme temps me parler raison et sa-
gesse 1 Allons donc. Vous me prenez pour une sotte^ n'est-ce pas? Merci. Courez votre lièvre et laisf^ez-moi courir le mien.
— Par Dieu! s'écria Robert en s'adressant à Francœur, votre fille a de l'esprit. £lb aura son piano, et, ma foi, elle débutera à TOpéra si elle peut.
— Miséricorde! dit le garde, tout est perdu!
-— Et mon renseignement, qu'est-il devenu? demanda M. Hardy.
— Le renseignement sur les belles ? Eh I le père Sournois vous dira qu'il ne sait pas leur noiû, mais qu'il connaît leur domestique.
— Moi, jamais! dit le garde, interloqué.
— Vous , vous connaissez leur domestique, monsieur Francœur?
— C'est une invention de cette bavarde.
— Ce domestique se nomme François, ajouta Jacqueline, et vous lui avez envoyé trois faisans rue de Rivoli, hôtel de***.
— Ah ! Jacqueline ! s'écria Robert en se levant et en la prenant dans ses bras, chère, adorable, ravissante Jacqueline, laissez-moi vous embrasser.
La chose dite fut faite aussitôt à la barbe du père Francœur, qui resta anéanti en face de son flacon d'eau-de-vie.
Après ce dénoûment imprévu, il ne restait plus à Robert qu'à prendre congé de ses hôtes. Il se mit en devoir de se retirer pour regagner sa voiture. Mais avant de partir il voulut, par un bon traité de paix, assurer la tranquillité de W^^ Jacqueline, à qui le père Sournois lançait des regards furieux. Il prit donc la main du garde et la jolie main de sa fille, et s'adressant à tous deux :
— Mes bons amis, dit-il, je ne partirai d'ici qu'autant que je serai certain que je ne laisserai pas derrière moi une querelle. Mon cher Francœur, au nom de notre vieille amitié, au nom de l'excellent M. Delmare, que nous aimions tous deux, donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne gronderez pas cette enfant, et qu'il ne sera plus question de rien. Jurez-le moi.
— Mais, cependant... dit Francœur.
— Non, jurez-le-moi, sinon je ne suis plu§ votre ami.
— Ah î ça coûte, dit Francœur, je comptais bien lui laver la tête.
— Embrassez-la plutôt, monsieur Francœur, dit Roberten la lui remettant daus les bras. Embrassez-la bien, car c'est votre chère consolation, c'est votre petite providence, c'est la charmante affection qui enchantera -vos vieux jours.
Le garde embrassa sa fille et M. Hardy les serra tous les deux dans ses bras. Il leur promit de revenir et s'éloigna rapidement.
En retournant à Paris, M. Hardy n'emportait pas la certitude de découvrir la main blanche et fine qui avait laissé tomber le gant sur son cfcemin, à peu près comme un défi que lui avait jeté la destinée, ou plutôt la Providence; mais il était sur les traces de ce mystère; il ressemblait à ce chasseur aventureux qui, après avoir épié sur le terrainles traces d'un chamois dans la montagne, venait de trouver une suite d'empreintes sur le sol récemment foulé et prenait le vent pour diriger sa course à travers la solitude.
Grâce à M"® Jacqueline il savait positivement que deux belles amazones seulement avaient parcouru ce jour-là, à huit heures du ma tin, les allées voisines du Pré-Calelan; il supposait avec toutes les probabilités possibles que le gant trouvé appartenait à l'une d'elles; et déjà l'une d'elles était pour lui l'idéale beauté de ses rêves.
S'il se rendit dans la rue de Rivoli pour reconnaître la maison désignée et s'il alla aux informations, c'est ce que nous apprendra la suite de ce récit.
Mais ce qu'il importe de constater ici, c'est qu'en rentrant chez lui, le cœur en fête et la tête battant un peu la campagne, Robert reconnut avec beaucoup d'émotion que dans la même matinée où il avait trouvé un précieux talisman, lui-même avait perdu un fort joli agenda ne contenant ni nom, ni adresse, ni lettres, mais seulement deux ou trois pièces de vers écrites de sa main depuis quelques joars et inspirées par une muse charmante, la Fantaisie.
Cet agenda avait été perdu au bois de Boulogne^ dans ia matinée^ peut-être quelques minutes avant la rencontre du gant merveilleux. Peut-être avait-il été trouvé, ramassé et emporté par la main mystérieuse, qui en échange lui^avait jeté un gage de sympathie. Qui le sait?
LE CDATKAU
C'était un rude chasseur que M. le comte de Tournai, marquis de Montravers de la Roche-Cantal. A l'âge de soixante-douze ans il chassait son lièvre, et quand le temps le lui permettait, il montait encore à cheval pour suivre la meute et tirer le cffevreuil.
M. de Tournai était un de ces vieillards comme on en rencontre très-peu dans le monde aristocratique; un homme de vieille roche au physique et au moral ; ayant conservé une santé robuste à travers les agitations d'une vie remplie d'aventures, surtout dans les années de jeunesse, et n'ayant abdiqué aucune de ses habitudes, n'ayant cédé sur aucune question d'usage ni de mode à travers les événements et les révolutions.
A soixante et douze ans il était droit et ferme, d'une activité peu commune et d'une vigueur de tempérament à faire envie à un marin. Il avait la taille haute et bien prise; peu d'embonpoint, le visage calme et coloré, les traits bien accentués, l'œil vif, la jambe nerveuse et la main belle et solide.
M. de Tournai avait suivi fort jeune son père à l'étranger, à l'époque de l'émigration. Il avait été élevé dans l'exil au service des princes français et il était revenu dans sa patrie, en 1814, à la suite de la maison de Bourbon.
Il est bon de faire remarquer ici cependant que cet émigré n'avait jamais voulu, dans sa jeunesso, accepter du service sous les drapeaux russes ou prussiens, bien que dix fois on lui eût offert une épaulette. S'il avait suivi ses
maîtres^ il n'avait pas oublié que son épée de gentilhomme était française avant tt)ut.
M. de Tournai avait trente et un ans lorsqu'il revint en France; il obtint un emploi et un grade dans la maison militaire du roi. Il fut nommé capitaine dans les compagnies rouges^ dites gendarmes de la maison de Sa Majesté. Ce grade équivalait à celui de colonel dans l'armée. Un simple garde dans les compagnies rouges avait rang de lieutenant; ainsi de suite, fourrier, maréchal des logis chef, jusqu'à l'équivalent du rang de maréchal de camp.
Le comte de Tournai n'avait pu être nommé chevalier de Saint-Louis, à son grand regret ; il était chevalier de plusieurs ordres étrangers, et le roi, pour reconnaître ses loyaux services, lui donna la croix de la Légion d'honneur, à Teffigie de Henri IV. Singulière transformation! mais enfin... Ce ruban d'une décoration française comblait donc les vœux du noble comte.
Son père, général mort dans l'émigration, avait été cordon rouge; son aïeul avait eu le cordon bleu; son bisaïeul avait porté l'ordre de la Toison d'or.
Comme il était à peu près sans fortune à son içqXovlt en France, la lofi de l'indemnité aux émigrés n'ayant pas été votée encore, mais comme il était en faveur à la cour, on ne tarda pas à le pourvoir d'un riche mariage. M. de Tournai, après les Cent-Jours (il avait suivi le roi à Gand), épousa une fort belle, fort noble et opulente héritière, qui lui apporta le jour du mariage cinquante bonnes mille livres de rentes en biens-fonds.
M«ûo la comtesse de Tournai, née de la Roche-Cantal, .était une jeune personne du plus haut mérite, et d'une éducation aristocratique dans toute la force de l'expression. Sa famille avait tenu à ce que M. de Tournai, marquis de Montravers, ajoutât à son nom celui de sa femme; ce qui eut lieu sans difficulté, avec l'autorisation de la chancellerie, et ce qui allongea démesurément la signature du capitaine aux compagnies rouges de la maison militaire du roi. De cette heureuse union naquit une fille qui, à l'é-
poque de la révolution de 1830^ pouvait avoir quatorze ans^ et qui, quatre ans après, à dix-huit ans, fut marine à ttn gentilhomme, nommé le comte de Rosambel, ayant quinze €ents mille francs de fortune «n capital, quelques vices et surtout un affreux caractère. M«»« de Rosambel ne fut point heureuse, mais elle eut le bonheur cependant de pei'dre monsieur son mari au bout de quatre ans de mariage.
De cette union peu fortunée, — on nous pardonnera ces notes généalogiques, — était- née une filîe à qui Ton avait donné le nom mythologique et ravissant de Diane. M®® de Bosambel mourut d'une pleurésie en 1840, laissant sa bien aimée Diane,seule héritière des biens de son père, aux soins tendres et protecteurs de M. le comte et de M«»e la comtesse de Tournai de Montra vers de la Roche-Cantal, grand-père et grand'm^re de cette aimable enfant.
En 1840, Diane avait donc cinq ans environ. Elle passa tes années fleuries de son enfance au château de la Roche-Catital, situé sur la limite de la limagne d'Auvergne et du Bourbonnais. Cette noble résidence appartenait à la comtesse de Tournai, sa grand'mère. Mais arrivée à Tâge de quinze ans, c'est-à-dire en 1850 (en pleine république !) Mii® de Rosambel, malgré les malheurs des temps, fut placée dans un des meilleurs couvents de Paris pour y achever son éducation. Elle y passa cinq ans encore, ce qui nous amène naturellement à déclarer que, vers le printemps de 1855, elle arait atteint sa vingtième année.
Arrêtons-nous là, giand dieu ! Pour peu que nous poursuivions notre notice biographique, nous arriverons à exhiber, aux yeux du lecteur impatienté, — ils sont tous d'une Tare impatience aujourd'hui — une série interminable d'actes de naissance, ce qui est virtuellement contraire aux habitudes et à l'intérêt du roman.
N'importe; ce qui est écrit devait être dit: c'est la formule renversée des sectateurs de Mahomet; et ce qui est écrit est utile à l'intelligence de notre récit.
Sur le versant sud-ouest des montagnes qui dominent la granae vallée traversée par les eaux claires et sinueuses de
rAllier,non loin des jolies petites villes de Gannat et d'Ail^eperse, le voyageur peut remarquer un château s'éleyant à mi-côte d'une colline qui elle-même s'avance comme un cap de verdure sur le plan général du paysage. Ce château est entouré au nord par de grands bois déployant sur tout Thorizon un rideau majestueux; il est situé entre deux longues terrasses attenant à un parc et à un grand jardin; il domine de vastes prairies au milieu desquelles serpente la rivière. De ses balcons la vue est à la fois riante et imposante; dans le lointain^ au couchant^ les pics immenses du Puy-de-Dôme et du Cantal étincellent au soleil comme des aiguilles de diamant jusqu'à la saison d'été; au midi ce sont des champs de labours et des prés à perte de vue; à Fest et au nord, c'est le bois vaste et profond.
Le style du château de la Roche-Cantal est en quelque sorte composite. On reconnaît en lui deux époques: celle des derniers jours du moyen âge, attestée par deux grosses tours rondes dominant l'édifice en arrière, et celle des premières années du règne de Louis XIV, alors que les façades des châteaux, refaites par les soins d'une aristocratie plus policée, prenaient un caractère élégant et grave, quelque chose de royal, un air splendide, comme imitation, de la cour de France.
Le CQrps tle logis principal du château avait de grandes fenêtres à balcons garnis d'une rampe de fer ouvragé, et portant encore des traces de dorure. La grille fermant la cour ^'honneur avait remplacé un triste pont-levis ; les fossés existaient encore, mais encombrés d'arbustes, et servant de garenne à une population de lapins et de lièvres privés. Un perron de marbre en face de la grille s'arrondissait avec élégance aux pieds d'une grande porte vitrée, entrée principale d'une galerie menant à l'escalier carré, et peint à fresque sur ses murs, comme à Versailles.
On reconnaissait tout de suite, en entrant dans cette noble résidence, le génie imitateur et très- courtisan qui avait présidé à sa reconstruction, à sa renaissance.
Par une riante après-midi du mois d'avril, sur une des
terrasses dominant la vallée, deux jeunes personnes étaient fort occupées à surveiller un atelier de quelques paysannes fabricant un grand filet pour la chasse. Ces paysannes étaient des jeunes filles du village voisin, très-sages, quoique fort jeunes, et témoignant un respect mêlé d'affection pour les demoiselles du château. Le travail, cependant, se faisait gaiement, en plein air, sur la terrasse, varié tantôt par une chanson, tantôt par une anecdote ou une aventure plus ou moins intéressante.
Le filet avait de grandes proportions; il se composait de plusieurs zones d'un fil de chanvre, tordu solidement et filé par le procédé des rouets. Tout ce travail avait été fait au château même, sous la surveillance des demoiselles. Il avait pour but la chasse, mais aussi le but ingénieux de faire gagner de bonnes journées aux petites paysannes manquant d'ouvrage.
Cette réunion était charmante; elle rappelait les beaux jours des châtelaines, alors que le manoir seigneurial était l'asile des vassales du lieu, sous le doux patronage des dames pieuses et nobles.
Comme il était quatre heures de l'après-midi, on procéda au mesurage du labeur de la journée, et les demoiselles témoignèrent leur contentement, et pour le bon emploi du temps, et pour la solidité de l'ouvrage.
— Nous avançons, dit l'une d'elles; d'ici à huit jours, le filet sera terminé et mon grand-père sera fort content. Au mois de mai il pourra chasser la caille verte avec un beau filet tout neuf.
— Nous le lui offrirons pour le jour de sa fête, ajouta sa compagne. M. le comte nous donnera un bal ce jour-la. Les trois villages seront invités.
— Ah! juste ciel! reprit une jolie paysanne, noug n'avons qu'à bien nous dépêcher, pour faire nos jupons et nos tabliers neufs. Les étoffes en sont si belles! grâce à mademoiselle, qui nous les a appqrtées'de Paris.
Et la petite p^aysanne, en disant cela, désignait en sincllnant un peu une des deux demoiselles du château, ce
qui provoqua beaucoup de remercîments (renouvelés sans doute) de la part de tout l'atelier.
— Il est certain^ reprit la compagne de la jeune personne désignée^ que M^'^ Diane vous a fait de charmants cadeaux.' C'est que vous ôles sages et qu'elle vous aime bien.
— Et nous donct dirent toutes les petites villageoises.
— Voyons, voyons, interrompit M"o Diane, pour couper court à tant de reconnaissance, mesurons le filet et plions notre ouvrage pour demain matin. Il s'agit ce soir de filer au rouet. Le fil nous manquerait certainement.
On procéda au mesurage. Plusieurs aunes manquaient encore et on calcula approximativement ce qu'il restait i filer de cordonnet. Cela étant fait et décidé en conseil général, on leva la séance et les ouvrières se rendirent à l'office du château où les attendait ce repas si gai et si nécessaire aux appétits campagnards, le goûter. Il se composait de belles jattes de lait et de beaux morceaux de pain bis, le plus succulent des pains^ et le meilleur à croquer quand on a des dents de montagnardes.
L'ouvrage emporté, et les paysannes s'étant retirées, les deux jeunes personnes restèrent seules sur la terrasse pour jouir de la pureté de l'air et de la vue splendide du coucher du soleil. Le filet de chasse fut oublié; la conversation prit son vol dans des régions plus hautes.
— Ma chère amie, disait Diane, que nous connaissons déjà, ma chère Charlotte, ne trouvez-vous pas un grand bonheur à vivre à la Roche-Cantâl, après avoir passé à Paris six semaines d'une existence nerveuse et agitée ? Quant à moi, je me repose de Paris comme d'un bal masqué, où les liaisons sont éphémères et les admirations factices.
— Eh ! ma chère Diane, reprenait W^^ Charlotte, comment donc connaissez-vous si bien les bals masqués, que vous n'avez jamais vus, et qui sont si peu dignes d'une noble créature comme vous ?
— Comment je les connais? reprit Diane. N'ai-je pas entendu dix fois nos voisins de campagne parler à mon grand-
père et à ma grand'mère des bals masqués de notre époque^ si différents de ee qu'ils étaient sous i*aftcien régime ?
— Oh ! oui, dit M"* Charlotte, des souvenirs de jeunesse et des regrets ! Mais^ ma chère amie^ regardez 4onc le beau soleil couchant t Les pics neigeux des montagnes à l'extrême horizon prennent des teintes roses inimitables. La couleur sur la toile n'approchera jamais de cette transparence. Que c'est beau la nature !
— L'art n'est pas laid, Charlotte, reprit M"* Diane.
— L'art est une imitation, répondit Charlotte.
— Non pas tout à fait, mademoiselle. L'art est l'idéal révélé par la forme.
- — Que vous êtes forte sur les définitions, Diane I
— Moquez- vous de moi 1 Comme si je ne vous devais pas énormément. N'êtes-vous pas mon professeur, mon guide ? Avec vos cinq ans de plus que moi, vous me dominez de toute l'expérience et de toute l'instruction d'un siècle. Cinq ans de plus I c'est une grande supériorité, mademoiselle.
— Méchante I pourquoi me reprocher ma vieillesse ? reprenait Charlotte avec un sourire mélancolique. J'ai vingtcinq ans bientôt; je touche aux limites de l'âge patriarcal l Ahl Diane, que vous êtes jeune de toute manière, et que je suis antique y mei î
— Êtes-vous folle? reprit Diane en passant son bras autour du cou charmant de sa compagne. Embrassez-moi, Charlotte, et promettez-moi de cesser de vous calomnier comme vous le faites. Jeune, instruite, belle, d'une distinction suprême, aimée et admirée dans cette famille comme partout, que voulez-vous de plus, ingrate? N'êtesvous pas chez mes grands père et mère comme une fille de la maison ? Est-ce que je ne me regarde pas comme votre sœur? N'avez-vous pas une assez vaste part d'autorité,? Ambitieuse ! il vous faut donc un autre bonheur, des succès, un triomphe perpétuel ? Eh 1 faites-vous donc couronner par quelque souverain à marier et que cela finisse.
Pendant que M""" Diane parlait ainsi, avec une animation et une verve qui lui étaient habituelles, sur certains points
de conversation^ Charlotte inclinait un peu la tête et paraissait se plaire à suivre une rêverie. Au dernier mot prononcé par son amie^ elle releva le front^ et ses beaux yeux bleu sombrai rayonnèrent d'un éclat surprenant.
-—Me faire couronner? reprit-elle... Oh! oui^ certainement^ je le voudrais.
— Voyez-vous! dit Diane assez surprise. Et pourquoi? pour dominer de très-haut ?
— Oui.
— Voyez-vous, la folle ambitieuse ! et pour vous voir BBcensée ?
— Non, dit Charlotte avec fermeté, mais je voudrais être assez puissante pour punir bien des perversités.
— Eh! Charlotte, à qui en avez-vous, ce soir? J'ai peur de vos vengeances.
— Vous, ma chère âme ! s'écria Charlotte, en embrassant à son tour sa noble et blonde amie. «
— C'est bien, dit Diane, on vous cherchera une couronne. En attendant, contente^'-vous, comme moi, de porter des chapeaux que nous adresse de Paris notre bonne M"e X..., et qu'elle nous fait payer un prix fou. Mais mon grand-pèi:e n'entend pas raison là-dessus. Il veut ref|r$ffle bon goût dans la mode. . *^
— Monsieur le comte est mill0-,fois trop bon pour moi, ' Diane, reprit M"« Charlotte, et puisque l'occa^bn s'en présente, je me hâte de vous dire que je suis vraiiitent peinée de voir l'égalité parfaite qu'il met entre nous ^ur toii% pour la toilette,.par exemple. Car enfin, vous êtes la demoiselle de la maison, rhéTitière- présomptive, que sais je ? Moi, je ne suis que la demoiselle de compagnie, et..
— N'achevez pas, Charlotte, dit Diane en lui portant la main à la bouche, n'achevez pas, méchante créature que vous êtes! Vous devenez folle, décidément; ou bien avezvous le projet de me faire mourir de chagrin ?
— Vous avez raison, Diane, reprit son amie, laissons cek. La Providence a été pour moi d'une bonté infinie, puisqu'elle m'a amenée dans votre excellenle familial
lî
— Enfin 1 reprit W^^ Diane^ vous avouez que nos monta* gnes et la liberté valent bien le couvent.
— Ne parlons pas de cela^ reprit Charlotte. Le couvent, je le jcrois encore, valait mieux pour moi. Mais puisque me voilà devenue nécessaire à votre vie, ma chère amie/ puisque je suis de quelque utilité à votre noble famille, Dieu soit loué! il fait bien ce qu'il fait.
— C'est très-beau, mademoiselle; mais avec tout cela, vous ne m'avez jamais raconté par quelle cause ou par quel accident vous aviez pris la résolution de vous cloîtrer chez les dames de la Visitation, à Nice, où nous vous avons rencontrée par hasard. C'est mal, Charlotte; vous n'avez aucune confiance en moi. Mon grand-père et surtout ma bonne grand'maman me disent quelquefois : « Nous aimons Charlotte à la folie, nous Testimons à un degré infini, nous l'admirons et pour sa grâce incomparable, et pour le charme de son esprit et pour l'élévation de son âme; mais il est impossible de pénétrer le mystère de sa vie. Elle se cloître toujours, et se contente d'être de notre famille, tout en restant étrangère pour nous. Nous l'avons adoptée sur la recommandation de M™'' de Saint-Remy, la supérieure du couvent de Nice; nous l'avons aimée tout de suite, et cependant elle persévère à voiler sa vie à nos yeux^ comme si nous étions pour elle des indifférents. » Ah ! Charlotte, vous ressemblez parfaitement à ces flacons d'essence orientale d'où s'exhale un parfum délicieux, bien qu'ils soient hermétiquement fermés. Que serait-ce si vous consentiez à vous répandre un peu?
A ces douces paroles. M""* Charlotte ne répondait que par des regards et en pressant la main de Diane.
Le soir arrivait avec ses splendides couleurs; l'horizon, au couchant, était tout en feu, tandis que du côté de l'est la jeune lune s'élevait dans l'éther limpide et bleu, suivie par cette jolie étoile du Yesper qui brille si bien à ses côtés; les bois, au nord, devenaient sombres, et dans la vallée on voyait la rivière parsemée de constellations. Les troupeaux descendaient des pentes des montagnes, regagnant les ber*
geries au tintement des sonnailles et au «son mélancolique des eomemuses. C'était un beau soir^ promettant un limpide lendemain.
Diane et Charlotte^ malgré les mantes élégantes qui couvraient leurs épaules^ comprirent à la fraîcheur de l'air qu'il était temps de rentrer au château; d'autant plus que l'heure du dîner approchait^ et qu'il fallait^ avant l'appel de la cloche^ donner quelques soins à la toilette de la soirée.
— Sait-on si ndus avons quelqu'un aujourd'hui? demanda Diane.
— Quelques voisins sans conséquence, reprenait Charlotte. Je crois avoir entendu dire que M. le comte attendait quelques propriétaires campagnards des environs.
— Ah l^mon grand-père a une prédilection marquée pour les ennuyeux! dit M"*" Diane. Il sait les dénicher avec un soin^une habileté 1... Il faudra que je lui en fasse de nouveau mes compliments.
— Voulez-vous vous taire, mutine et étourdie que vous êtes! reprit Charlotte.
— Jamais, mademoiselle, répliqua l'enfant espiègle, jamais! j'affronterais tout, excepté l'ennui.
— Bah ! dit sa compagne. Est-ce qu'on ne vit pas sous la loi de l'imprévu? Peut-être ce soir, quelle que soit la compagnie, vous amuserez-vous comme une folle.
— Dieu vous entende, Charlotte! répliqua l'étourdie en rentrant au château suivie de sa compagne.
Ces demoiselles s'étaient hâtées de regagner leur appartement. Une demi-heure après, la cloche de la grande cour sonnait le dîner.
LE DINEB
Dans la grande salle à manger du château, une table de douze couverts était servie avec un luxe de cristaux et de vieille argenterie qui donnait la meilleure idée de la maisA» du comte de Tournai.
Deux OU trois convives^ plus exacts que l'aiguille mêxae de l'horloge^ étaient déjà réunis au salon de réceplioB. On tes avait annoncés à M. le comte; mais celui-ci^ retardé par un accident quelconque^ âtebevait encore sa toilette, et avait en' voyé porter ses excuses aux invités par son valet de chambre/
La porte de la salle à manger était entr'ouverte^ en sorte que du grand saïon de réception on pouvait jouir du coup d'onl enchanteur des apprêts du dîner. Les convives réunis au salon virent bientôt leur nombre s'augmenter de trois autres personnages également invités et arrivant des environs. Des voitures de campagne les avaient amenés au château. Plusieurs d'entre eux^ dont l'appétit parlait peut-être assez impérieusement^ tiraient leur montre et venaient constater aux deux pendules du salon que l'horloge de M. le comte réglait fort mal les sonneries de l'habitation. Les montres des convives étaient en avance d'un gros quart d'heure sur les horloges et pendules.
Parmi les invités, il en était deux dont l'extérieur et le caractère méritaient d'être remarqués. L'un se nommait l'abbé Sidoine, l'autre était un vieux gentilhomme terrier^ habitant un châtelet des environs et portant le titre et le nom de baron des Oursons. L'abbé Sidoine^ âgé seulement d'une quarantaine d'années, était un savant théologien^ le Tertullien de la contrée, ayant été attaché au professorat d'un grand séminaire de France, mais retiré dans les montagnes d'Auvergne, où il possédait un assez joli revenu. L'abbé Sidoine avait abdiqué la chaire pour cause d'nne affection au larynx. Il avait adopté la vie de cénobite; ce qui ne l'empêchait pas d'accepter de temps à autre les invitations de M. le comte de Tournai, qui le considérait particulièrement. Quant à M. le baron des Oursons, c'était un vieux compagnon de chasse du comte et un voisin de campagne, d'une santé robuste, jouissant d'un revenu médiocre, mais parfaitement libre de tout embarras; M. le h&ron était, avait toujours été et se promettait d'être t9uiour& cé^ libataire. Les autres invités passaient pour des gens sans importance, de bons propriétaires du canton.
L'abbé Sidoine^ qui, en sa qualité de théologien et de cé« nobite, avait le système nerveux très-agacé, ne pouvait comprendre comment une invitation donnée pour six heures précises était en réalité une invitation pour six heures et demie.
Le baron des Oursons s'évertuait à lui prouver que l'heure^ à la campargne^ pouvait varier d'une localité à l'autre^ attendu que les pendules et les horloges n'étaient point réglées par la même main.
— Mon Dieu! disait le maigre abbé en se promenant dans le salon^ quelle singulière raison me donnez-vous là ^ monsieur le baron; mais je ne suis nullement disposé à discuter^ je vous en préviens. J'ai dans ce moment-ci l'estomac dans un désordre effroyable; c'est une caverne livrée à des tempêtes; j'ai fait six lieues de pays dans mon cabriolet^ le nez à la brise du nord^ obligé de contenir beaucoup l'ardeur de mon cheval, toujours prêt à me précipiter dans quelque ravin de nos montagnes. C'est un animal vicieux et dont je ne veux pas me défaire, cependant.
— Vous avez tort, monsieur l'abbé, répondit le baron en pinçant une prise de tabac dans sa boîte d'or.
— J'ai tort! s'écriait l'abbé en se promenant toujours d'un angle à l'autre du salon: j'ai tort! c'est bientôt dit. Stultussum! et pourquoi ai-je tort, monsieur le baron?
— Parce que, reprit celui-ci, quand un cheval peut nous faire casser le cou, on le vend.
— Ah! ahl dit l'abbé, et' cela en vertu de ce commandement de l'Écriture : c Tu ne feras pas à autrui ce que tu nô voudrais pas qu'on te fît. »
— Vertu de ma vie! riposta aigrement l'irascible gentilhomme, est-ce qu'il est ordonné de se faire tuer par son cheval quand il est vicieux!
— Il est ordonné de ne pas exposer autrui à se faire tuer.
— Mais, triple Dieu! dit le baron^ il faut donc alors tuer son propre cheval ?
— Ce serait plus charitable^ répondit l'abbé. L'homme a dioit de vie et de mort sur les animaux qui lui appartiens
nent^ et l'homme doit protéger [au contraire la vie de l'homme.
— Ventre de biche ! ajouta le baron, vous nous la donnez belle^ monsieur Tabbél De manière que si je suis trompé^ si pouir vingt-cinq louis j'achète un cheval vicieux, dangereux, je le ferai abattre immédiatement, de peur que quelqu'un n'en fasse l'acquisition après moi?
— Certainement, dit l'abbé. Le précepte le commande ainsi.^
— De manière, reprit le baron, devenu très-rouge d'impatience; de manière que, en abattant mon cheval, j'égor- « gérai aussi, en pure perte, mes vingt-cinq louis?
— D'accord 1 .De l'argent perdu, voilà tout.
— Eh bien, monsieur l'abbé, ajouta le baron en humant une bonne prise de tabac^ voulez-vous que je vous dise fran^ chôment ma pensée à ce sujet ?
— Dites,
— Franchement? Carrément?
— Carrément.
— Eh bien, monsieur l'abbé, je pense, moi, qu'en agissant de la sorte, en tuant mon cheval, qui m'aurait coûté vingtcinq louis, au lieu de m'en défaire, je pense que je serais plus béte que mon cheval.
— Belle morale, dit l'abbé. Beaux principes d'équité!
M. le baron des Oursons, piqué au dernier point, allait prendre les voix des assistants ou chercher à les mettre de son avis, lorsque les deux battants de la porte s'ouvrirent. M. le comte de Tournai arrivait donnant le bras à sa petitefille; il était précédé de W^^ Charlotte, soutenant la démarche chancelante 'de W^ de Tournai, atteinte d'un commencement de cécité.
M. de Tournai, un peu contrarié d'avoir fait attendre ses convives, leur offrît des excuses qui furent acceptées avec des marques de sympathie et de respect non équivoques. Il leur expliqua comment, au moment de faire sa toilette, on lui avait expédié de la petite ville de Gannat un courrier lui annonçant Farrivée d'un homme d'affaires, venant de
Paris, pour une négociation importante. C'était^ disait-il, un homme considérable^ ayant pris domicile à Gannat où il devaitpasser quarante-huit heuresseulement. M. de Tournai avait été obligé de répondre immédiatement et il avait invité Thônorable M. Saint-Germain à venir prendre le thé dans la soirée, au château. L'homme d'affaires ^tait accompagné d'un personnage dont il sera question dans ce récit.
La compagnie, plus que satisfaite par cette explication, vit avec enchantement que le moment du dîner était arrivé, et chacun prit un visage animé par les riantes couleurs de l'espérance. L'attente générale ne fut pas trompée, car la porte de la salle à manger vint à s'ouvrir, et un domestique en livrée annonça que c madame la comtesse était servie. >
Le bras de M™^ de Tournai revenait de droit au baron des Oursons qui le lui offrit avec une galanterie respectueuse. On passa dans la salle à manger. Les campagnards ne manquèrent pas l'occasion de se livrer à une pantomime de politesse sur le seuil de la porte. Chacun refusait de passer le premier. Ils finirent par passer tous à la fois : la porte, à deux battants^ était très-grande.
M. le comte de Tournai se itlaça au centre de la table, en face de sa femme, ayant à sa droite M"* Charlotte qu'il regardait comme sa nièce, et à sa gauche sa petite-fîlle. Les convives trouvèrent leurs noms sur leurs couverts.
Notre intention n'est pas de donner la moindre description de cet excellent dîner de château, préparé par un cordon bleu, M"« Rose, une cuisinière digne de travailler pour un congrès diplomatique.
Nous laisserons donc un instant nos convives se livrant aux délices de la table et de la conversation, pour nous occuper un peu des deux voyageurs qui s'étaient fait annoncer et qui, dans cette soirée, se rendaient en voiture de louage de la petite ville de Gannat au château de la Roche- Cantal.
Dans une de ces carrioles à'deux roues attelées d'un vigoureux cheval, et qui sont encore en usage en Auvergne, M. Saint-Germain, homme d'affaires habitant Paris, causait
à mots couverts avec son compagnon de voyage^ au sujet de l'affaire qui les avait amenés de si loin. Le conducteur assis sur l'avant de la carriole était un drôle de dix-sept à dix huit ans^ d'une physionomie fort intelligente et qui, par conséquent^ donnait beaucoup de défiance à ces messieurs.
Cependant, après avoir traversé la vallée, la carriole prit à droite un chemin adossé aux collines et qui les côtoyait ; la rampe était douce, mais le conducteur jugeant qu'il fallait soulager un peu le cheval à cette longue montée, mit pied à terre et chemina près de l'équipage en sifflant un air des montagnes.
Les voyageurs donnèrent plus de liberté à leur conversation.
-^ Notre négociation, disait M. Saint-Germain, a cela de difficile qu'elle dépend de certaines éventualités. Il s'agit de faire rompre un mariage dont le futur ne veut pas, mais dont la^ rupture lui coûterait l'énorme somme de cinq cent mille francs.
— Un beau denier! reprenait le compagnon de M. Saint- Germain. Il faudrait que la future fût bien maussade pour m'obliger à renoncer à elle si je devais lui restituer cinq cent mille francs de dédit.
— La future est ravissante, dit-on, et monsieur le marquis^ mon client, ne saurait mieux choisir. Mais vous le connaissez comme moi, monsieur, vous savez parfaitement par quelle antipathie secrète il ne veut plus de ce mariage. Mon rôle se borne à tirer le meilleur parti possible de la situation, c'est-à-dire à faire composer la famille afin de diminuer l'énormité du dédit.
— Quant à moi, reprit le compagnon, je me suis chargé " d'un mandat bien autrement dur à remplir. Je dois tenter tous les moyens pour amener la future à rompre d'elle-
. même et de son propre chef, afin qu'elle n'ait aucun droit à faire valoir pour le dédit. C'est un demi-million que j'entreprends d'économiser à mon ami.
— Beau dévouement! reprit en souriant M. Saint-Germain.
Pylade n'eût p«s fait mieux pour Oreste. Et votre ami re* oonnaissant...
— Me reprochera peut-être un jour de lui avoir fait rompre ce maria ge .
— Ah ! c'est possible^ dit Saint^ïermain. Yoilà pourquoi j'alhiis vous demander si vous aviez stipulé quelque indem* Bité avec votre ami, avast de partir de Paris; une indemnité pour vos frais de voyage, par exemple; une prime pour avoir réussi à rompre le mariage sans dédit; une part proportionnelle dans cette opération^ qui est la réalisation de cinq cent mille francs acquis à la fortune de votre ami...
Le compagnon de voyage de M. Saint-Germain parut se révolter un peu à ce langage et se contenta de répondre :
— Monsieur, quand vous me connaîtrez mieux, vous saurez que je ne suis pas de ceux qui spéculent sur les services rendus à leurs amis, ni même à personne. Je donne mon obligeant intermédiaire pour rien. Mais je ne cherche pas non plus à oblifer tout le monde, je vous en préviens. Toutef(Ms, je ne trouve pas mauvais, pour ce qui vous regarde, que vous touchiez des honoraires dans une affaire d'intérêt. Chacun vit de son état. Le mien consiste à faire valoir mes capitaux seulement. Ils suffisent aux dépenses de mon train de vie. En un mot, monsieur, je vis largement de mes revenus, et je ne travaille que pour rendre des services.
— Monsieur, dit l'homme d'affaires un peu confus, recevez mes excuses. Je n^avais pas l'honneur de vous connaître avant mon arrivée à Gannat, où je vous ai rencontré à l'auberge et où vous m'avez fait la confidence du but de votre voyage. Nous nous sommes réunis, ayant la môme mission, à titres différents. Vous allez agir en ami ; moi en qualité de fondé de pouvoir. 11 faudrait que la partie adverse eût le diable au corps pour résister à notre intervention doublement diplomatique.
— Très-bien, monsieur Saint-Germain, dit le compagnon de voyage. Maintenant que nous voilà d'accord sur un point essentiel, notre qualité respective, veuillez me répéter en quatre mots la teneur de l'article du testament de cette
44 LE GANT DE IiUNE
vieille chanoinesse^ tante des deux futurs^ qui les institue ses héritiers collectivement s'ils se marient^ et qui prive Tun ou l'autre de son héritage s'il refuse le mariage.
— Voici en trois phrases tout ce dont il s'agit^ dit Saint- Germain. M""® la comtesse de *"*, chanoinesse d'un chapitre noble des environs de Munich^ décédée depuis deux ans en Allemagne^ avait tout son avoir engagé dans la fortune patrimoniale du marquis Paul de Civrac^ son neveu^ cinq cent mille francs. En mourant^ elle a laissé un testament déposé à Paris^ par lequel elle lègue cette fortui^ à M. de Givrac^ à condition qu'il épousera^ avant l'expiration de deux années, sa cousine à lui et sa nièce à elle^ W^^ Diane de Rosambel, orpheline de père et mère^ et petite-fille de M. le comte et de M"^^ la comtesse de Tournai^ domiciliés à leur château de la Roche-Cantal.
— Le château où nous nous rendons ce soir? dit le compagnon de voyage.
— Précisément^ reprit M. Saint-Germain. Je continue : Le testament de la chanoinesse porte^ en outre^ cette clause essentielle et terrible:
c Dans le cas où M. de Givrac renoncerait de son chef à épouser ma nièce^ Diane de Rosambel^ il serait lenu de verser entre ses mains la somma de cinq cent mille francs^ capital constituant ma fortune^ et Diane de Rosambel deviendrait ainsi et par conséquent ma seule héritière.
> Dans le cas contraire^ ajoute le testament^ dans le cas où le refus de mariage proviendrait du chef de M^*° Diane de Rosambel^ libre de sonchoix^ les cinq cent mille francs montant de ma fortune et placés sur les biens territoriaux du marquis Paul de Givrac^ mon neveu^ resteraient à ce dernier en toute propriété.
T> Dans le cas de décès <le l'un ou de l'autre avant mariage, le dernier survivant hérite de ma fortune.
> Enfin, dans le cas d'un refus mutuel et d*un commun accord pour ne pas contracter mariage, ni W^^ de Rosambel, lii M. de Givrac n'héritent de ma fortune, et les cinq cent mille francs que je laisse après moi devront revenir de droit
à l'abbaye des Dames nobles de Munich pour la moitié^ et à rhopital des incurables de Lyon pour Fautre moitié. —Est ce clair, monsieur? ajouta M. Saint-Germain.
— Ouf! dit l'autre. Si c'est clair ! cela vous crève les yeux; mais aussi cela vous étrangle par compensation. Quel diable de testament ! Il n'y a qu'une vieille fille, noble, folle et chanoinesse à Munich, qui ait pu rêver et écrire un pareil acte comme l'expression de sa dernière volonté. C'est vouloir faire éclore toute une nichée de procès après soi 1 Je prévois d'ici des averses de papiers timbrés, si le mariage n'a pas lieu dans le délai voulu. Et il n'aura pas lieu puisque nous sommes chargés, vous et moi, monsieur Saint- Germain, de le faire rompre.
— Oui, monsieur, reprit l'homme d'affaires, il est constant que M. de Givrac ne veut pas épouser sa cousine ; mais il est aussi certain qu'il voudrait garder les cinq cent mille francs.
— Pour cela donc, il faut que la cousine, Diane de Rosambel^ la belle Diane, renonce elle-même et de son chef à cette uHion?
— Oui, monsieur, et il paraît que vous vous êtes chargé de la faire renoncer.
— Pas à mon profit, toujours, ajouta le compagnon de voyage, je ne suis pas assez fort pour cela; je me suis chargé de dégoûter la belle Diane de son beau cousin, voilà tout.
— Ehl ce n'est peut-être pas chose très-facile.
— Nous verrons. Je n'en sais rien encore, dit le compagnon de M. Saint-Germain. Je n'ai jamais aperçu M^^^ Diane, ni elle, ni aucun des siens. Je vais ce soir faire connaissance pour la première fois avec cette noble famille. Quant à vous, monsieur Saint-Germain, voUs venez faire des sommations légales à M"** Diane et à son tuteur, le comte de Tournai, afin qu'on ait à se prononcer d'ici à six mois pour ou contre le mariage. Le délai expire fin octobre prochain.
— Allons, monsieur, dit Saint-Germain, je vois que vous comprenez à merveille maintenant, et notre situation mu-
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tuelle et notre mission réciproque. Vous voilà parfaitement édifié^ e^^ comme nous approchons dn château de la Hoche-Cantal^ où nous sommes attendus, je crois qu'il ne serait pas mal de réparer un peu le désordre de notre toilette, très-compromise parles soubresauts de cette maudite carriole.
En disant cela, M. Saint-Germain passait et repassait une petite brosse à main sur sa chevelure grisonnante, et dont il cherchait à ramener sur son auguste crâne les mèches égarées.
Quant à son compagnon, il se contenta de relever un peu le nœud de satin d'une cravate fort élégante et de bien fixer une grosse épingle qui brillait sur sa poitrine.
Nous connaissons le but de la visite de ces deux voyageurs au château de la Roche-Cantal, mais nous connaissons peu leurs personnes encore.
M. Saint-Germain était un homme de quarante ans environ, ayant de longs cheveux gris qu'il ramenait soigneusement sur un crâne chauve, ainsi que nous l'avons vu dans la carriole. Il portait des lunettes d'or, une cravate blanche habituellement, et un paletot noir d'un drap neuf doublé de soie au collet et au révers des manches; c'était son luxe. Il avait le visage jaune, sillonné de deux rides profondes, du coin de l'œil au coin de la bouche; il avait les dents longues mais les lèvres minces. Il portait souvent la main à la poche de son gilet; il en tirait une boîte d'or et prenait du tabac dix fois dans un quart d'heure. C'était ce que l'on nomme à Paris un avocat consultant ou homme d'a/faires, connaissant sinon la science du droit, du moins la rubrique de la procédure, et sachant tirer un parti quelconque de l'affaire la plus hasardée et même la plus suspecte dans son origine et ses résultats. M. Saint-Germain avait à Paris un cabinet qui valait beaucoup d'argent par la grande affluence des causes qui lui arrivaient, qu'il étudiait d'abord et dont il fournissait les dossiers à plusieurs études d'avoués et d'huissiers de Paris. M. Saint-Germain ne plaidait jamais lui-même, il faisait plaider; il faisait
travailler Tavoué et fonctiooBer rhuissier. Pais il réglait avec eux pour régler ensuite avec le client. M. Saint-Germain^ bon an^ mal an, se constituait bien un revenu de quarante à cinquante mille francs, somme ronde.
Son compagnon pouvait bien être âgé de trente à trentesix ans. C'était un de ces dandys à qui le sort, à Paris, ne sait rien refuser, depuis un ravissant appartement jusqu'à un crédit illimité chez le tailleur, le bottier, le parfumeur et Je restaurateur à la mode. Il se nommait Renard de Banqueville^ et, dans l'occasion, le titré de baron venait tout à coup tomber devant ce nom caractéristique, comme pour l'annoncer ou le recommander. M. Renard de Banqueville avait une grosse tête bouclée de cheveux blonds tirant sur le roux, laineux et très-fourrés. Son teint était blanc et coloré^ ses traits décelaient la finesse, et l'ensemble de sa physionomie annonçait cependant la bonhomie. Il avait l'œil blea^ couvert et brillant dans l'occasion. Sa taille était moyenne et bien prise. Il était d'un acabit un peu fort, ce qui prouvait la vigueur, et d'une adresse surprenante à tous les exercices tenant à la gymnastique. Du reste, il était ce que l'on nomme bon vivant, riant avec franchise et parlant d'une voix pleine et claire. Poli et réservé avec les gens qu'il ne connaissait pas beaucoup, un peu brusque avec les gens qui vivaient dans sa familiarité. Son intelligence était surprenante sur certains points. Personne ne saisissait plus vite le sens d'une affaire, personne ne devinait mieux à demi-mot. Si le baron Renard de Banqueville avait de la fortune^ c'est ce dont s'occupaient le moins les gens qui, comme lui et vivant dans le milieu où il vivait, dépensaient beaucoup d'argent. Ajoutons que M. de Banqueville était devenu depuis six à huit mois, un des amis intimes de M. le marquis Paul de Ci vrac, un jeune homme de bonne race 'et jouissant d'une très-belle fortune, ainsi qu'on a pu le deviner par ce que disait de lui M. Saint-Germain, son chargé d'affaires.
Nos deux voyageurs qui s'étaient fait annoncer au château^ et qui avaient reçu un mot d'invitation du comte de
Tournai^ arrivèrei\t donc à la nuit close à la Roche-Gantal. La grande grille s'ouvrit et laissa passage à la carriole^ qui • alla les déposer au' perron du centre. Le conducteur et le carrosse étaient loués pour la soirée. Le cheval fut conduit à récurie du château, où l'avoine ne lui fut pas épargnée. Quant au drôle qui avait conduit la carriole^ il connaissait l'hospitalité de la Roche-Cantal^ et il n'hésita pas à prendre le chemin de la grande cuisine.
Quand les voyageurs arrivèrent à l'escalier monumental, éclairé par une immense lanterne de cristal encadréç^ de cuivre, ils se rappelèrent Versailles, proportion gardée. Un laquais les amena au grand salon et les annonça. Toute la compagnie prenait le café après avoir fait un excellent dîner.
M. le comte de Tournai vint au devant des visiteurs, et on échangea quelques saints assez cérémonieusement. Puis M. le comte présenta ses hôtes à M°^e de Tournai, assise dans un grand feuteuil au coin de la cheminée. Dès que les deux nouveaux venus s'étaient fait annoncer. M"® Charlotte avait pris avec quelque vivacité le bras de Diane et l'avait emmenée dans la petite serre voisine, éclairée et servant de salon. Cette pièce, toute tapissée de fleurs et d'arbustes, avait une porte de sortie sur la terrasse, de sorte qu'au besoin on pouvait, par cette issue, échapper aux ennuyeux arrivant au grand salon.
Dans la petite serre, une table de jeu était dressée et deux convives étaient fort occupés à faire un cent de piquet. C'était un duel silencieux et acharné. Ces intrépides joueurs ne s'étaient donc pas aperçu que les deux jeunes filles étaient venues se réfugier dans un angle du salon de verdure et qu'elles causaient à voix basse, assises entre un citronnier et un immense camélia tout en fleurs.
— Oui, disait Charlotte à Diane, j'ai de sérieuses raisons pour éviter de paraître au salon. J'avoue que j'éprouve une singulière répulsion pour ces deux visiteurs venant de Paris. Mes appréhensions sont peut-être ridicules... Vous savez, ma chère Diane, que j'ai le système nerveux très-
agacé. Arrangez donc les choses de manière que mon absence ne contrarie pas trop votre bonne maman et M. le comte. Dites que j'aiété prise d'une migraine subite. Je me réfugie dans notre appartement. Vous viendrez m'y retrouver si cela vous est possible. Adieu.
M*"" Charlotte se leva et se hâta de gagner Fescalier en passant par la petite porte du cabinet de verdure. Diane la suivit jusqu'au pallier et elle la vit avec surprise monter au second étage avec une précipitation dont elle ne pouvait comprendre la cause. Diane pensa qu'elle ne pouvait^ comme Charlotte^ déserter le salon, et elle revint retrouver la compagnie qu'elle y avait laissée.
Dès que son grand-père l'aperçut, il vint à elle, et la prenant à l'écart il lui dit à demi-voix :
— Il me semble que je dois vous présenter ces messieurs,- Diane.
Il désignait les nouveaux venus.
— Mais à quoi bon ! reprenait M^*® de Rosambel. Ils arrivent de Paris pour vous parler d'affaires.
— Ces affaires vous regardent particulièrement, Diane.
— Mon Dieu, je m'en doute bien, dit-elle. Mais si elles vous embarrassent trop, mon excellent grand-père, donnezmoi vos pouvoirs et vous verrez comme je les mènerai rondement à bonne fin.
— Parbleu ! je le veux bien, reprit le comte de Tournai; laissez-moi seulement préparer le terrain. D'ailleurs, je ne suis pas fâché de voir comment vont s'y prendre ces deux diplomates pour nous amener à renoncer à cinq cent mille francs dus par votre impertinent ^usin M. de Civrac.
— Qui ne tient pas à m'épouser, ajouta Diane avec un suprême dédain, mais qui tient beaucoup à garder tout l'argent de ma tante la chanoinesse. Eh bien> mon excellent grand-père, engagez la conversation. Vous me présenterez à ces messieurs quand vous voudrez.
Le comte de Tournai rejoignit ses hôtes qui, dans ce moment-là, assis près de la * cheminée, avaient engagé une conversation très-discrète, très-convenable, très-banale
avec M'i^ de Tournai^ assise dans un grand faateuil et occupée à boire du café que lui présentait sur un plateau la plus jolie petite fille du monde, €amérina, la femme de chambre de W^ Diane; une petite merveille florentine que ces dames avaient ramenée d'Italie. M"''' de Tournai était presque aveugle. Avec une grâce incomparable^ Gamérina tenait d'une main le plateau et de l'autre d(Hinait la tasse à sa vieille maîtresse.
Quand le comte revint vers la cheminée^ il ne put se défendre de dire un mot amical à Gamérina^ qu'on regardait comme Tenfant de la maison.
— Tu fais de grands progrès, lui dit-il, tu ne te brûles plus les doigts en servant du café à madame. Gamérina^ ajouta-t-il, sais-tu où est M^^ Gharlotte?
— Dans son appartement^ répondit aussitôt Diane qui s'était rapprochée. Elle a été prise d'une migraine subite et violente ; elle m'a chargée de toutes ses excuses pour vous,' grand'maman.
—Ah I ma fille, reprit M"* de Tournai, je crains que cette bonne Gharlotte ne se fatigue trop. Elle s'occupe du matin au soir, elle ne sort pas assez. Quel caractère adorable, mon Dieu ! quelle âme charmante !
— Oui, dit le comte, c'est un hommage que je me plais à lui rendre aussi. M^^^ Gharlotte est la joie et le bonheur de la maison.
— Voilà un éloge complet et en deux mots, dît M. Saint- Germain en s'inclinant un peu. Il augmente nos regrets de ne pouvoir avoir l'honneur d'être présentés ce soir à une personne si distinguée. '
— A propos, messieurs, reprit le comte, je crois, Dieu me pardonne, que je ne vous ai pas présenté à ma petite-fille, H*^ de Rosambei.
— Nous allions vous le demander, monsieur le comte, ajouta M. Saint-Germain.
Et il se leva, ainsi que son compagnon de voyage, pour saluer profondément MU« Diane que son grand'père amenait par la main.
— Je voas présente H. Saint-Germain^ ma fille^ dit le comte de Tournai. Monsieur est un homme d'affaires des plus distingués. Il habite Paris. Je vous présente aussi M. le baron Renard de Banqueville, ma fille. Monsieur est un ami de votre cousin le marquis de Givrac^ et monsieur accompagne M. Saint-Germain dans sa tournée en Auvergne.
Diane^ il faut bien vite le constater^ rendit aux saints respectueux de ces messieurs un salut tout particulier à elle, de haute compagnie, mais de suprême impertinence. M. Renard de Banqueviile, qui saisit très-bien la nuance de ce salut, se mordit la lèvre avec colère. Se venger était impossible; un rien pouvait compromettre les intérêts du marquis de Civrac.
Comme les invités passaient gaiement leur soirée à jouer, soit aux échecs, soit au piquet, soit au trictrac, les nouveaux venus pouvaient très-librement entretenir M. le comte et M™e la comtesse de Tournai de l'objet de leur visite. D'ailleurs, une lettre de M. Saint-Germain était arrivée quelques jours avant, de Paris, et avait parfaitement expliqué le but du voyage.
— Monsieur le comte, dit Thomme d'affaires, nous donnerez-vous une heure demain pour parler de nos intérêts? M. Renard de Banqueville, ami intime de M. de Civrac, veut bien m'assister dans ma mission auprès de vous.
«i» £h! reprit M. de Tournai, il me semble que vous êtes assez fort, monsieur Saint-Germain, pour vous passer d'as*> sesseurl Mais M. de Banqueville n'en est pas moins le bienvenu.
Celui-ci salua. Diane, qui voyait la conversation s'engager sur le terrain désigné, s'éloigna un peu , sauf à revenir dans un moment opportun pour prêter main-forte à son grand-père.
— Nous disons donc, reprit M. de Tournai avec le sourire fin d'un diplomate, nous disons donc que le marquis de Civrac renonce à se marier avec sa cousine. M"* de Ro-
sambel^ ma petite fille> et que, par conséquent^ il s'apprête à lui restituer la somme de cinq cent mille francs.
M. Saint-Germain bondit sur son fauteuil. M. Renard resta impassible.
— Pardon, mille fois pardon, reprit aussitôt Tbomme d'affaires. M. de Givrac, mon client, ne refuse pas du tout cet honorable mariage, et il se dispose encore moins à restituer cinq cent mille francs dont il a été institué héritier et qui sont placés sur ses biens?
— Alors, reprit le comte de Tournai en se plaçant de- /Vant la cheminée, le dos au marbre, alors, mon cher monsieur Saint-Germain, c'est un contrat de mariage dont vous venez me parler et dont vous avez l'intention de me communiquer les bases?
— Eh ! mais, pas tout à fait, monsieur le comte, dit Saint- Germain, un peu interloqué et poussé à fond par la brusquerie loyale de M. de Tournai.
— De quoi s'agit-il? demanda le comte en feignant la surprise.
— Il s'agirait de s'entendre, reprit Saint-Germain; mais ce serait difficile ce soir, à une première visite et au milieu d'une charmante soirée.
— Monsieur, reprit le comte de Tournai, j'ai vécu une grande partie de ma vie dans le monde des affaires^ de la politique et de la diplomatie, et j'ai toujours, presque toujours vu que les questions les plus sérieuses n'étaient pas exclues de la conversation du salon. Au contrafre, j'ai remarqué vingt fois qu'une solution impossible la veille aux conférences d'un congrès, arrivait tout naturellement le lendemain à une soirée, à un bal, n'importe où. C'est, du re&te, un phénomène facile à expliquer : quand il est permis de parler librement, familièrement, on s'entend beaucoup mieux ^t beaucoup plus vite. Croyez-moi donc, monsieur Saint- Germain, ne remettez pas à demain ce que vous avez à me dire ce soir, et regardez ce salon qpmme un lieu où Ton peut conférer gaiement de toute chose, et surtout loyalement.
M. Saint-Germain était pris au piège. Il arrivait avec un plan tout fait^ avec des moyens stratégiques habilement ' calculés dans Tintérét de son client ; il comptait amener peu à peu à des concessions le tuteur de M^^^ de Rosambel^ et finir même par obtenir de Diane un renoncement au ma- ' riage; tout cela devait être mené sagement^ sans bruit et par des confidences insidieuses^ un peu perfides même; eh bien! toute cette prudence avortait; la mine éclatait; il fallait parler haut^ s'expliquer clairement et brusquer une décision de part et d'autre. C'était un duel violent; l'un ou l'autre adversaire devait y perdre cinq cent mille francs.
M. Saint-Germain sentait ses rares cheveux gris se dresser sur sa tête; il avait recours à sa brosse^ sa jolie petXe brosse à main^ pour ramener les rebelles sur le crâne qui rougissait de sa nudité. Mais, dans cette manœuvre^ M. Saint-Germain était fort habile^ comme dans d'autres manœuvres beaucoup plus sérieuses. Quand il eut remis un peu d'ordre sur sa tête^ quand il eut humé une assez forte prise de tabac^ il parut prendre son parti en brave et s'adressant à son coiÈpagnon de voyage^ il lui dit avec une bonhomie un peu goguenarde^ mais qui sentait le dépit d'une bonne lieue:
— Eh bîen^ mon cher compagnon^ nous voilà pris au piège. Un piège doré^ ravissant; nous voilà pris dans le château des enchanteurs; il faut cette nuit [même vaincre ou périr. Il faut plaider ici pour nos cinq cent mille francs^ devant cette noble compagnie^ devant la personne du monde
, la plus imposante et la plus intéressée à ce débats M"*" de Hosambel elle-même ^m veut une explication catégorique et qui nous trouble terriblement par sa présence et l'ascendant de sçs regards. Allons^ il faut prendre son parti. Plaidons^ et au besoin assistez-moi^ mon cher compagnon. Je vais aborder la question de droit; vous plaiderez la question des impossibilités morales^ des antipathies même^ question majeure quand il s'agit d'une union indissoluble.
— Oh ! oh ! reprit le comte de Tournai^ ceci promet de devenir éloquent.
Et il fit un signe à M. l'abbé Sidoine^ qui vint s'asseoir sur un fauteuii près de la cheminée. D'un autre signe de la main^ M. de Tournai invita M. le baron des Oursons^ son voisin de campagne^ à venir prendre part à cette réunion de famille. Les autres convives s'étaient déjà disposés à prendre congé des maîtres de la maison: il était neuf heures du soir, et le clair de lune devait cesser avant minuit. Les campagnards jugeaient à propos de regagner ieurs habitations avant la nuit noire. Ils furent reconduits par M. de Tournai jusqu'au grand escalier, et chacun retrouva dans la cour sa voiture attelée.