‹ Le gant de DianeChapitre 27 sur 53 · ROSALINDE I)E VILLEFORT · texte numérisé non relu

ROSALINDE I)E VILLEFORT

La lecture de cette lettre achevée, le premier mouvement de Rosemonde fut de prendre une plume et de répondre d'une verte façon à tant d'impertinence. Elle tremblait de colère. Elle jeta la plume et se mit au balcon , aspirant l'air de la campagne et regardant les hirondelles qui allaient et revenaient d'un bout du jardin à l'autre, décrivant de longues ellipses. Rienfôt quelqu'un frappa légèrement à sa porte; une jeune fille entra : c'était Marguerite, la fille du fermier et de Catherine, l'heureuse fermière des Herbiers.

îtfarguérite avait dix-sept ans. Elle était jolie, vive

comme ud oiseau, faite à ravir, laborieuse et sage ; un petit trésor de grâces et de bonne conduite. Elle était fille unique et son père lui destinait une dot de vingtcinq à trente mille francs le jour du mariage. Marguerite ne manquait pas d'amoureux, mais comme son cœur était libre encore, elle avait tSute la gaieté et toute l'insouciance de ses dii-^ept printemps. Age fleuri où le' soleil est si beau et la terre si joyeuse!

— Eh bien! dit-elle en entrant, vous m'avez donc oubliée, mademoiselle? Et notre promAade aux espaliers? Sav^z-vous que nous y cueillerons des raisins tout dorés? Tenez, voici votre panier.

Rosemonde, se prit à sourire. Elle avait-deux larmes au bord des paupières. Marguerite la regarda avec étonnement.

— Qu'est-ce que cela veut dire? reprit-elle. C'est la lettre venue de Paris qui vous afflige ainsi? Cette lettre était pourtant bien jolie! le facteur me l'a montrée. Elle avait un beau cachet à couronne et elle sentait bon comme une rose de mai. Celte lettre pouvait donc être méchante? Ah! si j'avais su, je l'aurais jetée au feu.

— Vous auriez eu tort, ma chère Mai^uerite, répondit Rosemonde. Il est toujours bon de savoir la vérité, et celte lettre me donne des avis utiles. Allons aux espaliers, je le veux bien.

— Mais dites donc, mademoiselle. Si vous changiez de robe? Est-ce que vous croyez que les broussailles ne prendront pas le plus grand plaisir à vous accrocher par

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«es longs plis de mousseline que vous tratnez apr^s TOUS? C'est si malin, un buisson! Ah I que vous ayez d« peine, belle et charmante demoiselle que vous êtes, que vous avez de peine à oublier un peu vos toilettes de Paris 1 Je comprends cela ; moi, voyez-vous, je seraiS'folle -de ces belles étoffes si j'en portais jamais,

— Dieu vous .en préserve, ma chère amie, ajouta ^osemonde en dégrafant sa robe qui tomba à ses pieds «comme une vapeur diaphane et parfumée.

— Donnez-moi le jupon d'indienne li pois bleus que «ous avons fait ensemble, ajouta-t-elle.

jrfarguerite l'aida à s'habiller avec adresse et empres- -sement. Le tableau était ravissant: Rosemonde en jupon •court était encore d'une élégance suprême ; elle mon-irait des pieds et un bas de jambe dignes de Diane chasseresse.; ses épaules nues et blanches apparaissaient •dans tout leur éclat splendide. Elle demanda son cordage : Marguerite lui apporta un de ces vêtements à basques -si à la mode de la ville^ et que la campagne a -adoptés si volontiers. Le corsage était de piqué blanc; Âl pinçait la taille et laissait aux épaules toute leur ampleur élégante.

— Voilà, dit Marguerite. Ehl bon Dieul et les soutiers 1 avec ces bottines, faites pour monter en voiture, vous iriez nu-pieds au bout de vmgt pas. Peut-on se chausser de la sorte! Mais il n'y a que les fées qui peuvent avoir ces pieds-là. Tenez, voici de bons petits souliers qui vous protégeront contre les pierres et les opines. Jésus, mon Dieu! elle allait sortir avec des bottines de satin dignes de chausser une reine I Qu'est-ce

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que je dis? comme si une reine pouvait être plus belle et plus fine que ^ous ?

— Oh ! Marguerite, reprit Rosemonde, tout en se chaussant, ma chère amie, ne me faites pas de si grands compliments. Allons, partons. Et mon chapeau de paille?

. — Le voici. Cette capeline vous parera mieux du soleil que yos ombrelles, qui ressemblent à des champignons de soie. Mon Dieu! que vous êtes jolie là-dessous! prenez votre panier. S'il est trop lourd en revenant, vous me le donnerez. Avec le mien passé à l'autre bras, je serai d'aplomb pour marcher. Vite, vite, partons!

Voilà nos belles parties. Elles glissèrent tout le long de l'escalier de bois comme sur une pente glacée, et elles arrivèrent dans la cour où elles trouvèrent dans ce* moment-là nombreuse compagnie de bœufs, de chevaux de labour et de valets de ferme. C'était l'heure de l'abreuvage. Un homme de quarante à quarante-cinq ans, grand et robuste^ se tenait debout au milieu de tout son monde. C'était le mattre à tous, le fermier Bernard. Il avait le fouet à la main et l'œil vigilant. Quand il vit sa fille et Rosemonde, il se prit à sourire.

— .Bon! dit-il. Les voilà qui vont tourner la tête à tout le monde ici. Allez, mesdemoiselles, allez; bonne récolte , les raisins sont mûrs. Quant à vous aut^s, reprit-il en s'adressant aux jeunes valets, écoutez^moi bieii. Le premier de vous qui les suivra, de près ou de loin, aura affaire au juge de paix.

Et Bernard fit claquer son fouet avec une dextérité et une harmonie dignes du plus hardi postillon. .

— C'est entendu, monsieur Bernard, dit un jeune gars de vingt ans, tout frisé comme un bélier du Berri. Est-ce que vous nous prenez pour des Parisiens, qui courent après des papillons dès qu'ils sont dans les champs?

— Toi, Grippe-Soleil, reprit Bernard, tu es un bon garçon et qui ne boude pas à Touvrage ; mais tu as un tléfaut, c'est de loucher' toutes les fois que passe un cotillon.

— Oui, dit un valet trapu et rubicond, il louche à droite ou à gauche, selon le côté d'où vient Thirondelle.

— Toi, Landry, tu as du cœur aux bêtes et tu les soignes bien ; mais tu as une curiosité qui te coûtera cher , c'est de vouloir toujours savoir ce qu'il y a au fond des bouteilles.

— Bien dit, ajouta un bouvier goguenard. Le di- ^ manche, il se cogne à tous les marchands de vin.

-r- Oh! quant à toi, Touchebœuf, ton affaire est connue ; tu es sorcier.

— Q\ie\ dommage qu'on ne les brûle plu^ reprit Landry, comme il flamberait, ce gros-là! .

— C'est bien à toi de parler, sac à cognac, prends garde de t'enfiammer en allumant ta pipe, répondit le bouvier.

— Je bois, c'est vrai, dit Landry ; mais la terre aussi

boit, les prés boivent, les arbres boivent, les légumes et

les fruits également. Tout boit dans le monde, c'est la loi

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du bon Dieu. Mais je suis un homme franc et sans malice; si je regarde un homme ou une béte, jene lui jette pas un sort ; mon œil n'a pas de venin.

— Quel imbécile d*ivrogne! repartit le bouvier. Je t'ai par malheur regardé bien des fois, et si j'ai voulu t'ensorceler, j'ai toujours bien perdu ma peine, car pot tu es né, et broc tu mourras.

— ^"Paix donc! cria le fermier. Après les coups de langue viendront les coups de trique. Ramenez-moi tous ces bestiaux aux étables, et allez prendre votre repas. La soupe fume et les grillades pétillent dans le foyer.

Chacun obéit en chantant aux ordres de Bernard.

Cependant, les belles vendangeuses s'acheminaient vers l'enclos des espaliers. On eût dit deux chevrettes trottant sur les sentiers verdoyants. Quand elles furent" dans l'enclos, Marguerite dressa deux échelles, et Rosemonde grimpa aux échelons avec une belle grftce qui n'appartenait qu'à elle. On choisit les chasselas les plus dorés, non sans en becqueter les grains humides et , blonds. La conversation ireprit de plus belle au sommet des deux échelles. Marguerite provoquait Rosemonde à des coimdepces au sujet de la lettre; Rosemonde répondit avec une discrétion ^contenue. Marguerite n'insista point. Bientôt on distingua le son des trompes de chasse venant du côté de la forêt de Sénart, située à un ou deux kilomètres de la ferme.

— On doit avoir lancé le daim, dit Marguerite. Ces beaux messieurs de Paris ont la fureur de venir quelquefois épouvanter ces bonnes bêtes dans nos bois. Le sot

plaisir que celui-là! faire courir à outrance un pauvre animal, le livrer tout forcé à des chiens elle tuer après I Tenez, mademoiselle, je n'épouserais pas un chasseur quand il devrait, me faire duchesse,

»— Vous avez raison, Marguerite, dit Rosemonde en la regardant avec amitié. Vous avez un bon cœur. La chasse est un plaisir barbare, et toute la poésie des époques de chevalerie et de galanterie ne justifie pas les cruautés des chasseurs.

— Comme vous dites bien cela, mademoiselle ! répondit la jeune paysanne. Vous parlez comme un livre. Ah! que je regrette de n'avoir pas répondu cette phrase à ce gentilhomme, comme dit mon père, qui vint il y a six mois à la ferme des Herbiers pour faire prendre du repos à ses chevaux, 11 avait couru un cerf avec ses amis pendant six -heures; le cerf leur avait échappé, et la chasse, meute, chevaux, piqueurs et chasseurs, toute la chasse était sur les dents. Je. riais sous cape. Le chasseur se fâcha. Je me moquai de lui. Voilà.

— Et qui était ce jeune gentilhomme? demanda Rosemonde avec une insouciance affectée.

— Oh mon Dieu ! un de ces fils de grande famille comme on en voit dans les châteaux de ce*pays-ci. Fort bien élevé, du reste. D'une tournure élégante, vingt-six ans, avec un titre de vicomte; à moitié ruiné, quoique riche encore; pas trop fat, adressant des compliments aux jolies filles, et cherchant probablement à faire un grand mariage pour payer ses dettes. 11 a un vieux père qui habite son château à douze kilomètres d'ici, qui vit seul avec la goutte, qui enrage de ne pouvoir plus

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monter à cbeval, qui a des procès pour se distraire, et, *qui, dit-on, répète souvent à son fils : —» Monsieur, songez à vous marier et prenez une riche dot qui puisse redorer votre écusson.

— Très-bien , Marguerite. Voilà deux portraits achevés en quatre coups de pinceau; et comment 1q nommezvous, cet aimable garçon dont une femme sera si heureuse de redorer les armoiries bien rouillées?

— Je vous le dirai, mademoiselle; mais soyez discrète. Mon père ne veut pas qu'il soit question de lui à la ferme. Mon père a connu sa famille, qui a toujours été fort estimée dans ce pays. Sa mère mourut il y a quatre ans, et on dit que c'était une sainte femme. Le v|eux marquis, son père, ne vaut pasgrand'chose...

— Bon ! me voilà bien renseignée 1 sauf le nom cependant, que vous ne dites pas.

— Son nom de baptême est Léopold.

Rosemonde, dans ce moment-là, laissa tomber du

haut de Téchelle les ciseaux avec lesquels elle coupait des chasselas.

— Ah! dit-elle, mes ciseaux! Mais ne bougez pas, Marguerite. Je n'en ai plus besoin; mon panier est plein. Et son nom de famille? ajouta- t-elle en déguisant de son mieux beaucoup de curiosité.

— Son nom de famille?... Tenez, je vais vous le dire. Ce jeune gentilhomme se nomme le vicomte Léopold de la Rochefemey.

Le panier, rempli des plus beaux chasselas, coula du bras de Rosemonde, et, de toute la hauteur de l'échelle, alla s'épater sur le sol de l'allée. Marguerite jeta un cri.

La moitié des raisins de choix étaient perdus. Elle descendit rapidement les échelons, et se mit à relever les belles grappes meurtries, égratignées, avec des hélas ! et des soupirs qui auraient amusé Rosemonde en toute autre occasion. Celle-ci descendit lentement de son échelle, distraite, préoccupée, ou plutôt fort émue. Gomme Marguerite était tout entière aux raisins blessés et qu'elle relevait un à un du bout de ses doigts déUcats, elle ne s'aperçut pas du trouble de sa compagne. Rosemonde reprit bientôt sa sérénité habituelle et se mit à aider Marguerite dans ses soins aux pauvres chasselas.

— • Que je suis maladroite I dit-elle. Il est vrai qu'une guêpe m'a piquée.

— C'est donc cela! reprit la jeune fermière, car je ne vous reconnais pas là, vous, mademoiselle, qui êtes si attentive à tout ce que vous faites et qui avez l'adresse d'une fée, quoi que vous en disiez.

Le triage des raisins terminé, Marguerite se chargea de cueillir d'autres grappes pour compléter le panier. On reprit les sentiers qui conduisaient à la ferme. Rosemonde voulait chasser une préoccupation importune; elle fournissait à sa compagne des sujets de conversation que celle-ci brodait avec une verve charmante. Elles arrivèrent sans encombre aux Herbiers, chacune portant au bras son panier recouvert de pampres. Le soir était venu. Les attelages étaient rentrés, et' dans la grande cuisine de la maison, riche d'une nombreuse batterie de cuivre , une longue table était dressée et servie. Jamais couvert plus propre; jamais linge plus blanc et d'un parfum plus champêtre. Dame Catherine

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était une maltresse femme : tout chez elle et autour Hl'elle respirait Tordre et ce je ae sais quoi d'bonnète et <\e suave qu'on ne retrouve que dans la maison d'une, femme rangée, douce, dévouée et vertueuse. Catherine, à trente-huit ans, était encore belle; elle était mise avec cette élégante simplicité qui est d'un charme infini chez une riche fermière* Elle avait deux ser* vantes, mais elle ne croyait pas déroger en soignant elle-même son ménage, dans les détails qui s'alliaient à sa dignité de maîtresse de maison. Dame Catherine ! ce soir-là, avait fait elle-même une soupe au lard digne d'un châtelain, et les grillades qu'elle avait préparées •de ses mains blanches eussent été fort appréciées du roi Henri égaré dans la forêt de Sénart et partageant le souper de famille r de Michaud le bûcheron.

Sept heures sonnaient à l'horloge de l'escalier; le3 valets de ferme, au nombre de cinq ou six, arrivaient à la cuisine; Bernard attisait un feu rose et pétillant •dans la grande cheminée. On attendait Marguerite, qui parut bientôt précédant Rosemonde, qu'on appelait mademoiselle , sans q}ïi\ fût possible de lui refuser ce titre de noblesse. Rosemonde , qui avait ajouté à sa toilette de paysanne un beau ruban bleu autour du cou •et un charmant bonnet de villageoise posé comme une coque sur le chignon de ses magnifiques cheveux orbrun, Rosemonde alla embrasser Catherine et se plaça la première à table entre la fermière et Marguerite. Bernard leur fit face ayant à sa gauche les valets qui tous, c'était l'usage, ne s'étaient assis qu'après avoir dé- .posé leurs chapeaux.

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Ces braves gens, doués d'ua vigoureux appétit, se. mirent en devoir de bien souper, attentifs et silencieux, bien plus occupés de la soupe au lard et des brocs remplis d'un Adn clairet et chaleureux, que du soin de se mêler ^ la conversation. Bernard avait la parole, il était de ceux qui aiment à conter et il contait bien, gaiement, brièvement, et n'oublialit pour cela ni son assiette ni son verre. Après la soupe, le lard, le beurre frais et le radis noir, on releva le service par du veau et les grillades promises. Le souper devenait Joyeux; le vin déliait les langues, lorsque tout à coup on entendit aboyer énergiquement les dogues lâchés dans la cour, et on distingua plusieurs coups frappés du dehors et d'une main résolue sur la porte d'entrée de la ferme.

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