LA FERME
Dans une de ces riantes vallées qui viennent aboutir à la grande vallée de la Seine, au delà de la ville- de Cori)eil, à quarante kilomètres de Paris, il est une ferme nommée les Herbiers, probablement à cause des pâturages qui Tentourent, La maison rurale est bien bâtie, ayant des dépendances spacieuses et commodes. A Tangle du bâtiment est un pavillon ayant deux fenêtres à balcon , dont Tune donne au raidi sur un grand jardin potager, et l'autre au couchant sur la campagne. De celte fenêtre on distingue le cours
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sinueux de la Seine. Des bois sont situés au nord, au levant sont des champs de labour et des prairies.
Grâce au ciel, le chemin de fer ne traverse la vallée qu'à une dislance de huit kilomètres de Thabitation dont il est ici question.
Dans les premiers, jours de septembre, vers trois heures de l'après-midi, une jeune fiile de vingt ans était assise au balcon du pavillon donnant sur la campagne à l'ouest , et abritée par des lianes de clématites qui ombrageaient ce côté du bâtiment; elle lisait une lettre que le facteur rural venait de lui apporter. Celte lettre venait de Paris. Elle était sans doute fort intéressante, puisque la jeune fille s'était retirée chez elle pour la lire ; mais aux sourires que cette lecture provoquait- de temps en temps, on pouvait, supposer certains traits de gaieté ou d'ironie lancés de Pariç jusqv'à la ferme des Herbiers.
Pour éclaircir les doutes, transcrivons cette lettre. Elle était écrite par la main très -blanche,, très-fine, très-aristocratique d'une belle jeune personne de Paris^ dont on va savoir le nom et la qualité en même temps qu'on apprendra certains détails au sujet de la jeune fille de la ferme. Si cette lettre est étrange, d'une impertinence excentrique , tout épinglée de méchancetés féminines, il faut en attribuer la cause à quelques circonstances que la suite de cette histoire nous révélera.
« Depuis près d'un mois, vous voilà , Rosemonde y établie dans une ferme de mon père, aux Herbiers , et^
cependant, vous n'avez pas jugé convenable de m'écrire une seule iois. -Je devrais vous reprocher ce manque d'égards, si je n'avais pour habitude de dédaigner les petitesses qui ne peuvent m'atteindre. Mais, dans votre intérêt, je vous dois des conseils, et je veux bien vous les donner.
» Par une de ces condescendances inexplicables, et qui sont naturelles au caractère de mon noble père, vous avez été élevée dans le même pensionnat, à Paris, où j'ai fait mon éducation. Depuis l'âge de trois ans, nous avons été traitées sur le même pied d'égalité chez Ifme Delaunay qui, nous croyant sœurs et filles du comte de Villefort au même titre, a partagé entre nous sa tendresse et ses soins. Même instruction, même toilette, mêmes gouvernantes, mêmes maltresses de tout genre, même pensign pécuniaire, mêmes distinctions, tout, entre nous, a été commun. Mon père le voulait ainsi , je n'ai qu'à m'incliner.
» Mais une époque est arrivée où cette égalité parfaite devait cesser. Le comte de Villefort est doué de trop de cœur et d'intelligence pour vouloir une injustice et une inconvenance. 11 nous a séparées et il a assigné à chacune de nous sa place véritable dans le monde. A sa fille légitime, à la seule héritière de son nom et de son immense fortune, il a donné le rang qu'elle doit tenir dans le monde; à l'autre, il a assuré une vie calme et modeste et un avenir à l'abri de tout besoin, si toutefois ^Ue se rend digne de ces bontés.
» Voilà, Rosemonde, nos deux positions aujourd'hui , bien distinctes, bien définies.
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» Maintenant, c'est à vous de prendre le parti sage qui assurera voire bonheur. Oubliez votre éducation première, trop brillante, trop élevée pour une fille de votre condition; renoncez à vos illusions folles, à vos goûts en dehors de votre rang. Attachez- vous à vos devoirs, à vos occupations nouvelles; en un mot, destinée à devenir une fermière, cherchez à vous occuper beaucoup des travaux de votre état, qui certainement a bien ses charmes; enfin, par une vie sage, modeste, laborieuse, rendez-vous digne d'être distinguée par un honnête cultivateur qui demandera votre main et qui vous rendra heureuse. ^
» Mon père vous a assuré une dot de soixante mille francs, et, dès ce jour, il vous fait servir une pension de mille écus par les soins de son très-honorable correspondant à Paris, M, Talamon, J'ai approuvé cette libé- Falilé. Vous avez été placée aux Herbiers, dans une honnête famille de cultivateurs, chez Bernard, fermier de mon père depuis dix-huit ans, et -dont la fille et la femme vous chériront si vous saVez gagner leur affection. Convenez, Rosemonde, que Dieu a veillé sur vous; vos regrets du passé seraient de Tingratilude, vos rêves d'un autre avenir seraient de la folie.
» Quant à moi, je ne demande ni reconnaissance, ni sentiments affectueux de votre part. Je puis me passer de tout cela-, étant placée où je suis et ayant pour principe qu'il ne faut jamais déroger, même par le cœur.
)) Mon père est encore dans l'Inde pour un an. A cette époque, il reviendra à Paris, qu'il a quitté, depuis si
longtemps et qu'il ne reconnaîtra plus probablement, mais où il trouvera toute la considération qu'il mérite et toutes les jouissances auxquelles il a droit. Jusqu'à son retour, je serai soiis la sauvegarde de l'honorable M. Talamon, et j'Jiabiterai le même hôtel que ma vieille cousine, la baronne Ploek. Cet hôtel, entre cour et jardin, conviendra à mon père, j'en ai l'espoir. Je l'ai choisi dans un des plus beaux quartiers de Paris, et M. Ta- , lamon l'a payé, sur mes fonds, argent comptant. Je vous donne mon adresse, dans le cas où vous auriez besoin de moi, mais tout en vous répétant qae je ne vous fais pas une obligation de me donner de vos nouvelles.
» Adieu, Rosemonde. Lisez attentivement ma lettre; elle est écrite dans vos intérêts. Je fais des vœux pour votre bonhear.