LA CONFERENCE DANS LES BOIS
L'arrivée du phaéton à la ferme des Herbiers fut tout un événement. Un petit bouvier courut à un champ de trèfles qu'on fauchait, p oiitprévenir le fermier Bernard de l'arrivée de Monsieur. Le fermier crut à la visite de Ma! Tfiamon en personne ; il se bâta de revenir et ne fut pas pisai. surpris de trouver dans la cour M. Guillaume qu'il n'avait jamais vu, et surtout M. de la Rochefernej
qkirfaisait «dételer ses chevaui. Une vive expression de
tàntfwiété parut ^sur le visage de Bernard. Léopold se hâta de lui présenter M. Guillaume, chargé des ordres de M. Talamoni. j :• i
-îi+*f>Quani jà .iîîonj'«ijou,tgi-t-il, je suis ici mixv avoir rendu service à monsieur que j'ai rencontré chiBz ma e<>ittline'à yalWmbreusawJelivii ai offert de l'amener, me rendant chez mon père ; il a accepté. Cette fois, monsieur Bernard, je viens à vous pour les affaires de votre propriétaire.
Le fermier chassa le nuage qui rembrunissait sa bonne figure, et il salua amicalement les deux nouveaux venus.
— Entrons à la ferme, dit-il ; nous n'y trouverons personne, ma famille est aux champs.
MAPEMOTSËLLE ROSALINDE U%
Ceci n'était pas du tout dans le plan du vicomte. M. Guillaume prit place au salon donnant sur le jardin, et remit à Bernard deux lettres, une venant de Paris, l'autre datée de Vallombreuse.
— Ah! ah! djt-il en enlevant la première enveloppe de la lettre de femme, ceci est un souvenir adressé à ma nièce par son amie de pension, M™« de Ronoy. On la lui remettra. '^
— Monsieur, reprit Guillaume, j'ai des compliments à vous faire. Votre terre est superbe; nous causerons affaires et agriculture. Je repars demain pont Paris.
Le regard de Bernard interrogeait le vicomte et lui disait :
— Et vous, monsieur, quand partez- vous? A quoi le vicomte répondit;
— Mes chevaux ont fait vingt kilomètres par un chemin assez rude; je reprendrai ma voiture dans deux heures. •
Bernard salua. Ce dragon de la vertu était aussi poli que ferme et vigilant,
— Messieurs, dit Bernard, vous me ferez l'honneur de partager mon déjeuner. Je regrette que ma famille ne soit pas ici. Elle déjeune à l'ombre du bois.
— Eh ! dit l'imprudent Guillaume, il serait ;cliarmant de s'asseoir aussi à cette table champêtre. -^^
Le vicomte prit l'air indifférent.
— Le diplomate ruse, l'amoureux prend des contours, se dit en lui-même le fermier.
— M. Talamon, ajouta Guillaume, sera charmé d'ap-
1^ MADEMOISELLE ROSÂLINDE
prendre que M. de la Rocheferney aura reçu ici Fhospitalité la plus agréable possible.
— Messieurs, dit le fermier, des voyageurs ne se reposent bien que devant une table, commodément assis.
— Non, non, reprit Guillaume en adressant à Bernard un regard d'intelligence que celui-ci ne comprit pas d'abord , rien de mieux qu'un divan de mousse et une nappe de verdure.
— Un mot', monsieur, dit Bernard en se levant. Vous permettez, monsieur le vicomte *^
— Je permets tout ce que vous voudrez, répondit celui-ci. Seulement, je vais vous mettre à votre aise et simplifier la question.
— Parlez, monsieur, riposta Guillaume.
— M. Bernard, reprit le vicomte en s'adressant à son compagnon de voyage, est l'homme le plus honnête que je connaisse. On a ordinairement des qualités; lui, a des vertus. Vous saurez cionc, monsieur Guillaume, et je vous prie de le dire à M. Talamon, vous saurez que M. Bernard a chez lui, dans ce moment-ci, une nièce incomparable dont je suis éperdûment épris.
— Vous, monsieur? dit Guillaume.
— Moi-même. Vous comprenez donc que notre vertueux fermier, en sa qualité d'oncle, redoute énormément que je puisse voir sa nièce et causer avec eUe. C'est tout naturel ; mais ce qui manque de justice , c*esl de méconnaître mes intentions. Du jour où W^^Bemtxré voudra y consentir, elle sera la vicomtesse de la Rocheferney.
MADEMOISELLE ROSALINBË 147
— Ah I un mariage! rien de plus honorable et de plus légal, dit Guillaume. Qu'en dites-vous, monsieur Bernard?
— Je réponds à cela par deux mots, monsieur, dit le fermier. Ma nièce refuse de se marier.
— Ah! ah! même avec un excellent gentilhomme comme M. de la Rochefemey?
— Elle ne fait aucune réserve, elle n'admet aucune exception, dit le fermier.
— C'est une résolution bien sévère! reprit M. Guillaume.
— C'est comme cela, monsieur. Ma nièce.est libre de son avenir; elle jouit d'une petite fortune; elle a pour famille ma famille, et elle est possédée, de la passion de la liberté.
— Eh bien! soit, dit le vicomte pâle de dépit, soit.. Que mademoiselle votre nièce refuse ma main et mon Dom, c'est son droit ; mais qu'elle refuse de me croire un galant homme, et que vçus-même, monsieur Bernard, vous refusiez toute confiance à mes senti^paents d'honneur, c'est injuste et intolérable à mes yeux.
— Voulez -vous me prendre pour arbitre? demanda II. Guillaume en les fixant tous deux avec une surprenante autorité.
— Volontiers, dit le fermier. Vous avez toute la confiance, de M. ïalamon, c'est un beau titre à mes yeux.
— Et aux miens, dit le vicomte. J'accepte.
— Je propose ceci. C'est un arbitrage formulé en deux
148 MADEMOISELLE ROSALINDB
mots. M. de la Rocheferney verra W^^ Bernard et s'expliquera avec elle en ma présence.
— Moi absent? dit le fermier.
— Oui, monsieur Bernard. Un oncle est gênant, fût-il un Cassandre, et vous n'êtes pas ce ridicule person^ nage.
— Soit, dit le fermier. Et oïl sera l'audience ?
— En plein air, répondit Guillaume, sous la voûte des arbres, à l'écart. Allons déjeuner sur Therbe.
M. Bernard, suivi de deux valets portant des corbeilles, précéda les deux voyageurs pour les annoncer à sa famille et pour donner des soins, aux apprêts du déjeuner. 11 avait exactement désigné le lieu du rendez-vous. Léopold çt M. Guillaume s'acheminèrent vers la lisière du bois, un quart d'heure après le départ de Bernard. La réunion devait avoir lieu à la fontaine, un site ravissant. Bernard vint à leur rencontre, et il les conduisit à un coin du bois de futaies ; un vrai carrefQur de parc, couvert de mousses et de genêts, ayant à droite une belle eau qui jaillissait d'un rocher couvert de lierre, et au couchant un immense tapis de prairies. De grands chênes et des hêtres aux longues branches formaient l'hémicycle. C'eût été une halte digne d'une chasse royale.
M™« Bernard était debout et fit quelques pas eo avant pour saluer ses hôtes ; deux jeunes filles étaient assises sur un tronc d'arbre abattu ; le vicomte reconnut Rosemonde à sa fière tournure et Marguerite à son sourire amical. Rosemonde ne détourna pas la tète ; elle
MADEMOISELI^E ROSALINDE 449
tressait du jonc. Marguerite regardait les voyageurs avec un curieux étonnement. M™« Bernard fit ses compliments à renvoyé de M. Talamon, et lui dit en les désignant de la main :
. — ^* Voici ma nièce, monsieur, et voici ma fille. Puis s*adrQssant à Léopold :
— Vous connaissez Marguerite, monsieur le vicomte, ajouta- t-elle; j'ai Thônneur de vous présenter ma nièce.
Le vicomte salua, 11 était pâle, nerveux, mais maître de toute sa fermeté. Rosemonde s'était inclinée légèrement sans bouger de place. M. Guillaume adressa à Marguerite des compliments de la part de M™» Talamon et de sa fille ; puis, s'approchant de Rosemonde :
— Mademoiselle, lui dit-il aV^c une émotion contenue, M. Bernard vous a déjà remis sans doute une lettre que j'ai apportée pour vous et venant de votre amie de pension M™«la comtesse de Ronoy.
— Oui, monsieur, répondit Rosemonde. Agréez mes remercîments.
Cette voix douce et d'un accent sr modulé retentit jusqu'au fond du cœur de Léopold.
Bernard arriva, annonçant que le couvert était mis et indiquant de la main une nappe blanche comme de la neige, étendue sur le gazon. Chacun alla prendre place sur l'herbe, selon les indications données par dame Catherine, la femme de Bernard. Rosemonde se trouva placée à l'angle opposé diagonalement à celui où se trouvait M. de la Rocheferney. Elle pouvait très-facilement éviter de croiser ses regards avec lui.
M. Guillaume fit tous les frais de la conversatiofi, s'adressant toujours à -Bernard ou à Catherine, qui répondaient i\pn sans avoir beaucoup de distractions. De temps en temps, Marguerite disait à demi-vois quelques mots à sa voisine Rosemonde, qui répondait brièvement, mais sans embarras apparent. Ou eût dit, à la voir calme et sereine, que le compagnon de voyage de M. Bernard était un étranger sans importance et visitant le pays.
M. Guillaume déjeuna de grand appétit. Le vicomte mangea fort peu, mais il accepta souvent du vin de Sautene très-vieux en bouteilles, et versé par la main de Bernard. Léopold, sans vouloir se griser, chose qui, du reste, lui était impossible dans ce moment-là, n'eût pas été fâché de se monter un peu la tête. Dans une situation comme la sienne, je crois qu'une généreuse Jjouteille est d'un assez bon secours? Bacchus pris modérément est un ami cordial, dit Horace.
Le déjeuner ne fut pas d'une folle gaieté ; M. Guillaume à lui tout seul en avait savouré les charmes, comme eût dit un épicurien de l'autre siècle.
Quand tout le monde fut debout, Bernard alla causer un nioment à l'écart avec Rosemonde. La jeune fille rougit et pâlit alternativement. Enfin, retrouvant la voix qui lui avait manqué un moment :
— Monsieur, dit-elle, j'accepte; mais je regrette que vous ne soyez pas présent.
— Vous pouvez avoir toute confiance en M. Guillaume, répondit Bernard. C'est l'ami de votre meilleur
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-ami, de votre cher tuteur. D'ailleurs, Je serai à votre portée, et un mot de vous me suffira pour intervenir.
Alors on vit le vicomte suivre M« Guillaume, qui l'amena à cinquante pas de là, sous de beaux chênes touffus ; au pied desquels se trouvaient quelques rochers sortant un peu du sol, comme des bornes plantées.
— Voici des sièges tout trouvés, dit Guillaume. Bernard arriva, tenant à son bras Rosemonde,
— Mademoiselle, lui dit-il d'une voix calme, voici M. Guillaume qui demande à avoir Thonneirr de causer avec vous un moment. Vous permettrez aussi, je Tespère, à M. de la Rocheferney de pi:jendre part à ce^ entretien. Il s'agit de quelques explications que ces messieurs tiennent beaucoup à vous donner, quelques -explications qui pourront vous intéresser. M. Guillaume est un ami de M. Talamon, j'insiste sur cela, mademoiselle.
En disant ces mots très-diplomatiques, le fermier invita sa nièce à s'asseoir sur un banc de rocher* M. Guillaume prit place à deux pas de cette belle enfant, qu'il caressait du regard. Le vicomte se tenait debout, un peu à distance.
Bernard salua et s'éloigna;
— Nous vous savons un gré infini, mademoiselle, dit i'ami de M.* Talamon, de votre extrême obligeance. Nous n'abuserons pas de vos bontés, ajouta-t-il en souriant. M. le vicomte et moi avons le mérite de dire
brièvement ce qua nous avons à dire. Je vous présente, mademoiselle» un homme des plus honorables, et qui est le proche parent et l'ami de M™« de Ronoy, votre amie de pension.
. — Comment se porte ma chère Charlotte? demanda Hosemonde, ençiiantée de trouver une échappée*^
— Parfaitement, mademoiselle. Elle vous écrit, et probablement sa lettre vous parle du but de la visite de H. de la Rocheferney ?
— Voici sa lettre, répondit Rosemonde en la présentant à M. Guillaume. Vous pouvez la lire tout haut, monsieur.
La surprise des deux compagnons de voyage devint extrême; tant de fermeté, tant de loyauté et de grâce les encliantaient et leur paraissaient dignes d'admiration.
— Au fait, dit M. Guillaume, vous avez parfaitement raison, mademoiselle, cette lettre dira cent fois miedi que nous ce que nous avions à cœur de vous expliquer.
M* Guillaume lut posément la lettre que voici :
a Chère Rosemonde,
» J'ai une grâce à vous demander, à vous qui êtes la plus béDe âme que je connaisse... »
— Ahl dit la nièce de Bernard en étendant la main
pour reprendre la lettre, il y a cela? J*ai lurapidemenl» Ne continuez pas, monsieur.
— Mademoiselle, dit Bernard, nous mettrons ce qui sera élogieui, suç le compte d'une amitié qui se plaît à exagérer vos mérites, soyez tranquille. Je continue :
« Cette grâce, c'est de recevoir avec bonté mon cousin et mon ami, Léopold de la Rocheferney, qui passera quelques instants à la fermé des Herbiers. 11 a de trèsgrands chagrins, et il m'a expliqué la cause de cette affliction réelle, profonde. Ma chère amie, il y a eu une trahison bien coupable dans ce qui concerne la conduite en apparence odieuse du vicomte. 11 a été victime d'une atroce rouerie; j'en ai la preuve. Écoutez les explications qu'il vous donnera. Personne n'a le cœur plus loyal; personne, laissez-moi vous le dire, n'a pour vous des sentiments... »
— Assez, monsieur, dit Rosemonde. Le reste est chose intime eijlre M™« de Ronoy et moi.
M. Guillaume rendit la lettre. Léopold sentait son cœur rafraîchi par les brises ineffables de l'espérance-
— Alors, reprit M. Guillaume, c'est monsieur le vicomte qui continuera à donner des explications.
— Elles sont bien simples, dit Léopold en se rapprochant de deux pas et s'adressant à M. Guillaume. 11 m'avait suffi de voir une seule fois une admirable jeune personae pour lui vouer une tendresse exaltée, éternelle. J'eus la hardiesse.de lui écHre; elle reçut ma
IM MÂDE&IOISELLE ROSALTNDB
première lettre, mais les autres furent toutes interceptées; une autre main que la sieane répondit à mes lettres ; je n'avais jamais vu récriture de celle que j*adorais; j ignorais également qu'elle eût une sœur; j'eus la folie coupable de proposer un enlèvement; on refusa d'abord, on finit par accepter. Je me rendis au lieu désigné dans la nuit. Le départ eut lieu, et, arrivé à Genève, je reconnus que j'avais été dupe d'une trahison. J'étais parti avec une jeune fille voilée qui n'était autre que la sœur de celle que j'avais cru enlever et à laquelle j'avais voué ma vie puisque je lui avais offert ma main, mon nom, mon existence entière jusqu'au dernier soupir. Voilà toute l'explication que j'avais à donner. Si on refuse de croire à ce fait que j'affirme vrai sur l'honneur, si on ne répond à ma loyauté que par le dédain, ainsi qu'on l'a fait par le passé quand j'ai voulu me justifier par écrit, oh! alors, il ne me reste plus qu'à en finir avec la vie...
— Jtfonsieur, dit Guillaume, le suicide ne fut jamais qu'une preuve de faiblesse indigne d'un homme de cœur et d'une loyauté qui n'a rien à redouter. Je suis convaincu que, dès ce moment-ci, on vous croit sur parole et qu'on regrette le dédain dont on vous a accablé. Mademoiselle, approuvez-vous ce que j'ai dit?
— Oui, monsieur, dit Rosemonde en relevant la tête pour ne regarder que le ciel. Oui, mais ce que je refuse de croire, c'est à la pureté d'un sentiment qui n'avait pas rougi de me proposer un enlèvement, c'est-àdire un acte révoltant et contre la pudeur. Eh ! monsieur Guillaume, de quel droit m'insulter ainsi , moi ! moi,
MÂDEMOISELLÏT ROSALINKE 155
-qui ai en horreur tout ce qui n'est pas selon Dieu et
Vbonneur d'une femme? Ohl la grossièreté, l'insolente
provocation au mal, le cynisme qui ose proposer une
flétrissure... jamais, jamais je ne puis les pardonner!
Si la personne dont vous plaidez la cause ici, monsieur
Guillaume, a été victime d'une perfidie, c'est Dieu qui a
voulu cela pour la punir et me sauver. Maintenant, que
!ui reste-t-il à faire? Me poursuivre de son exalta-
fion?... me troubler dans, ma retraite?... me forcera
écouter des aveux que je n'ai point autorisés ? Non, il y
a mieux que cela. Si cette personne a du repentir dans
le cœur, qu'elle accepte l'expiation; qu'elle évite de
me voir, car elle ignore si je suis disposée à répondre
à ses sentiments, si je consens à 'être aimée, si j'ai le
cœur libre enfin.
— Ah ! s'écria Léopold, ce dernier mot est un coup de poignard, mademoiselle!
— Vous êtes bien prompt à vous récrier, moi^sieur le vicomte, reprit tranquillement IL Guillaume; on voit que vous n'êtes pas habitué à souffrir. D'ailleurs, pourquoi mademoiselle ne vous demanderait-elle pas à son tour de quel droit vous voulez sonder son cœur? Eh! monsieur, Famour vrai se soumet et attend. La passion impatiente et révoltée est une tyrannie insupportable à certaines natures d'élite.
Léopold s'approcha de Rosemonde et lui dit avec une dignité douce, mais très-prononcée :
— Vous avez une sœur presque aussi belle que vous, mademoiselle, mais d'une méchanceté de cœur et d'une audace inouïes. Rachetez devant Dieu tout le mal que
I5C MADEMOISELLE ROSÂLIND&
peut faire voire sœur; croyez à la loyauté d'un homme qui vous adore et ne brisez pas sa vie. Ce n'est pas delà pitié que je demande, c'est de la justice.
— Mon indignation était juste , monsieur, dit Rosemonde sans regarder le vicomte.
— : Oui , reprit-il, mais votre sévérité trop prolongée serait souverainement injuste. Si j'ai osé vous proposer un enlèvement, c'est que les réponses à mes lettres m'y provoquaient en quelque sorte. Ces lettres disaient que votre tuteur avait ordre de ne vous retirer du couvent que dans deux ans.
— ^^Ces lettres mentaient, dit Rosemonde indignée.
— EUes n'étaient pas de vous, elles mentaient, je le sais, mais elles m'égafaient.
— Ahl s'écria la fière jeune fille, quel rôle on m'a fait jouer I Et l'Évangile ordonne de ne pas se venger!
. — Il ordonne même de pardonner, ajouta M. Guillaume,
Rosemonde pencha la tête et joignit les mains. Dans ce moment-là, un rayon de soleil filtra à travers les branches, vint se poser sur cette belle enfant pensive, recueillie, et donner à sa magnifique chevelure ces reflets d'or bruni d'une si vaporeuse transparence. A la voir ainsi, on l'eût prise pour un des anges du Titien méditant auprès du Sépulcre.
Cet entretien était un préliaiinafre assez favorable pour M. de la Rochefemey; il permettait d'espérer d'heureux effets dans la suite. M. Guillaume crut devoir en rester là pour celle fois. Il se leva , et Rosemonde
rimita. L'ami de M, Tajamon offrit le bras à la jeune fille, et tous deux s'acheminèrent à pas lents vers un sentier du bois.
Léopold suivait, jouant du bout de sa canne élégante avec de grosses touffes de fleurs de genêts. On-gardaitle silence; chacun sç livrait à sa rêverie. Il arriva un moment où un buisson accfocha la robe de Rosemonde. Léopold, marchant derrière elle, écarta le buisson, délivra le pan de la robe, et quand il retira sa main on vit quelques gouttes de sang. •
— Vous vous êtes blessé, monsieur? demanda Rosemonde javec une vivacité inattendue.
Léopold sourit en enveloppant sa main de son mouchoir de batiste.
— bhl oh! dit gaiement M. Guillaume, voilà monsieur le vicomte qui verse son sang pour vous, mademoiselle. *
Rosemonde jeta sur le vicomte un regard qui ressemblait beaucoup à un remercîment affectueux. Le vicomte s'approcha d'elle , attiré malgré lui, et, par un de ces hasards inexplicables, le bras droit de Rosemonde se trouva passé aii bras gauche de M. de la Rocheferney, M. Guillaume ayant assez maladroitement perdu sa position de l'autre côté. La promenade continuait, au petit pas ; le silence n'était interrompu que par de rares observations sur la douceur du temps ou la fraîcheur des feuillages. Un quatrième promeneur vint se mjêler au groupe, c'était Bernard. Il n'était plus de trop ; on avait clos la conférence.
i58 MADEMOISELLE ROSÀLINBE
Cette partie du bois appartenait au domaine des Her- 'biers; la grande route de Paris à Melun le bordait à droite. De l'autre côté du chemin se déroulaient des prairies, au delà desquelles on distinguait des clairières et des futaies. Le paysage était sévère et charmant à la fois; les prairies, comme un immense tapis de velours vert, étaient sillonnées par des ruisseaux d'une eau claire et vive qui étincelait au soleil. Par intervalles s'élevaient au bord de l'eau de grandes touffes de joncs à .fleurs jaunes et de glaïeuls sauvages.
Roseraonde et son cavalier avaient quitté le bois des Herbiers et avaient traversé la route pour voir de plus près les belles prairies.
M. Guillaume et Bernard les suivaient de loin sans les perdre de vue , mais ils étaient restés sous l'ombrage et et ils s'étaient assis un moment sur un petit talus de gaxon. •
— Il faut, disait Bernard, que j'aie en vous une confiance bien illimitée, monsieur, pour consentir à ce têteà-tête hors de la* portée delà voix. Mais la lettre de M. Talamon est ma garantie. Je dois, à ce qu'il paraH, suivre vos ordres en tout au sujet de M"« Rosemonde. Diantre! M. Talamon vous estime à un degré... Savezvous, monsieur, que je ne connais personne à qui il donnât des pouvoirs si étendus?
— Monsieur Bernard , répondit Guillaume , quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je ne suis rpas (out à fait indigne des sentiments dont m'honore votre patron, qui est le mien aussi.
La conversation continua sur ce chapitre et aboutit
MADEMOISELLE ROSÀLÎNDE 450
naturellement aux mérites de Rosemonde, dont M. Guillaume se montrait grand admirateur. Il questionnait le fermier au sujet de cette jeune fille avec un intérêt mêlé d'attendrissement. Bernard répondait franchement à-tout et ne tarissait pas en éloges ; Bernard avait pour sa nièce un attachement qui allait jusqu'à la Vénération.
Pendant qu'ils causaient de la sorte , les deux beaux jeunes gens que nous aimons s'étaient placés sous le feuillage d'un magnifique peuplier au bord des fossés. Ils étaient debout, toujours au bras l'un de l'autre, et paraissaient causer avec animation, du moins Léopold, qui levait souvent la main vers l'horizon , ou plutôt vers
le ciel.
Muses des chastes amours, vous ne m*avez rien révélé de ce mystérieux entretien, à moi, votre adorateur fervent encore, bien que ma jeunesse ne soit plus qu'un lointain souvenir.
Que se disaient-ils de si enivrant, ces deux solitaires, n'ayant pour témoins que les feuillages et la brise murmurante ? qu'il devait être éloquent de poésie , lui I qu'elle devait être émue et charmante, ellel
0 quoties, et quas nobis Galatea loeata est I Partem aliqoam, venti, divnmreferatiaad aares.
Si quelque jeune fille, sous le charme d'un premier amour, me reproche cette citation latine, qu'elle se fasse
I<0 MADEMOISELLE BOSALINDE
traduire ces vers vii^iliens par son fiancé ; elle ne me reprochera plus rien et nous resterons bons amis.
Revenons à Rosemonde et à M. delà Rocbefemey eau* sant toujours sous le grand peuplier de la route.
Au bout d'un quart d^heure, plus longtemps peulétre/Rosemonde , se retournant vers le grand chemin, vit arriver du côté de Paris une chaise de poste assez lourde et à'an^ grossière apparence.
— Voilà une vilaine .voiture ! dit- elle en se reculant instinctivement.
— Elle est fort laide, en effet, reprit Léopold ; mais peut-être contient-elle de bonnes gens qui voyagent.
— Je ne le crois pas, ajouta Rosemonde , fixant toujours ses beaux yeux jl*un bleu céleste sur le sombre équipage.
C'était une grosse berline, qui datait peut-être de 1815, mais encore assez roulante et tirée par deux vigoureux chevaux percherons. Le cocher était sans livrée. La voiture n'était chargée d'aucun bagage;
Elle arriva, au trot, jusqu'au peuplier. Là, un homme, à large face rubiconde mit là tête à la portière, et, s'adressant à Léopold , il lui dit :
. — Sommes-nous, monsieur, près des Herbiers? Le cocher avait arrêté ses chevaux.
— Vous y êtes, monsieur, répondit Léopold. Puis, il ajouta à voix basse :
-^ J'ai vu cette tête-là quelque part.
La portière s'ouvrit. Un homme de quarante ans en-
MADEMOISELLE ROSÀLINDE 181
viron descendit de voiture. Il était remarquable par sa carrure, ses favoris drus et noirs et la dureté de ses traits, bien que sa bouche grimaçât un franc sourire. Cet homme, d'une mise propre mais commune, s'approcha de Léopold et mit le chapeau à la main.
— Monsieur, dit-il, le hasard me favorise singulière* ment. Je suis parti de Paris avec l'intention de me rendre à la maison de campagne de M. le comte de la Rocheferney, et j'ai le bonheur de rencontrer ici à mi-chemin monsieur son fils, à qui j'ai affaire.
— Affaire à moi, vous ? dit Léopold en se mettant sur la défensive sans quitter le bras de Rosemonde, qui tremblait. Expliquez-vous sur-le-champ.
— Oui, monsieur le vicomte, reprit l'homme à la grosse tête ; auriez-vous la borfté de me dire si vous pouvez me remettre?, à l'instant, la somme de quarantesept mille cinq cent sbixante et quinze francs en échange du ,dossier que voici?
Et l'inconnu tira de sa poche un énorme portefeuille en cuir noir.
— Misérable ! s'écria le vicomte en levant la canne.
— Vous voulez me couper la figure, monsieur ? dit le quidam en sortant de dessous son paletot un bâton noueux et court.
Rosemonde avait pâli, mais, comprenant la nature du danger que courait le vicomte, elle reprit son énergie et dit'à demi-voix à son cavalier :
— De l'argent? cet homme sera payé ; je vais écrire à M. Talamon.
— •Ador^le enfant! répondit le vicomte en lui serrant le bras, promettez-moi de rester calme et laissezmoi m'expliquer.
— C'est une lettre de change acceptée par vous , reprit rhomme de la loi , protestée, portant jugement définitif et prise de corps...
Rosemonde jetaun cri. Léopold leva le bras sur le brutal qui osait prononcer de si cruelles paroles : il allait frapper... il était hors de lui, furieux... lorsqu'il se sentit saisir par des mains vigoureuses qui lui étreignaient les <î0udes... Trois gardes de commerce étaient descendus -de la berline opposée, et, faisant un détour, ils s'étaient :glissés tout le long du fossé sans que Léopold pût s'en douter.
Rosemonde appela au secours ; son cri fut entendu de Remard et de M. Guillaume, mai§ malheureusement ils étaient à une assez grande distance. Léopold, vigoureux et agile, se débattait avec une surprenante ■énergie. Il fallut céder; il fut enlevé et porté dans la berline qui tourna bride aussitôt. Mais Rosemonde, légère et la tête en .délire, atteignit la voiture avant qu'elle partît, et tendant la main à Léopold :
— Oh ! s'écria-t-elle, comptez sur Dieu et sur moi !
Cette main adorable, Léopold la baisa avec passion, et le plus joli gant du monde, frais et parfumé, testa en sa possession. 11 le porta à ses lèvres, et la voiture partit à fond de train, contenant trois gardes de commerce de la plus vigoureuse espèce et servant de gardes du corps à M. de la Rocheferney. Le qua-
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trième estafier atait grimpé sûr le siège, à c^lé du cocher.
Deux minutes après, M. Guillaume et Bernard arrivaient éperdus, haletants ; ils soutenaient Rosemonde que ses forces abandonnaient. La beriine, emportée pat deux chevaux de l'enfer, disparaissait au loin dans des tourbillons de poussière.
Bernard prit sa nièce dans ses bras, et la porta jusqu'à la fontaine où se trouvaient M"»« Bernard et sa fille. Rosemonde était d'une pâleur mortelle, on redoutait une crise nerveuse; on ne chercha pas à l'interroger. Un chariot de la ferme était là. La famille de M. Bernard revint en toute hâte aux Herbiers, ramenant auss M. Guillaume, dont l'émotion était violente et qui se perdait en conjectures sur cet événement.
— Rassurez*vous, lui dit Bernard. C'est un accident qu'on pouvait prévoir. J'ai deviné. M. le vicomte, cette fois-ci, est enlevé... par un créancier de mauvaise humeur.
M. Guillaume sourit et reprit son calme habituel.
— Monsieur Bernard, dit-il, vous m'avez fa itdu bien. De l'argent? il ne s'agit que d'argent?... Mais parlons à notre chère nièce, mon bon monsieur Bernard.
Le chariot, au bout d'un quart d'heure, entrait dans la cour de la ferme des Herbiers. On transporta Rosemonde dans son appartement. Catherine et Marguerite avaient les larmes aux yeux; elles donnèrent les soins eS plus tendres à celle qu'elles aimaient comme une fille et comme une sœur.
164 MADEMOISBLLB ROSALINDE
— Nous avoDS à causer, dit M. Guillaume à Bernard le fermier.