LE PHAETON
a L'Aurore aux doigts de rose entr'ouvrait les portes de rOrient » lorsque M. Léopold de le tiAcheferney, qui avait fort peu dormi, descendit dans la cour de Vallombreuse, où sa voiture de chasse l'attendait. 11 trouva sur pied et l'ayant devancé d'une demi-heure. M. Guillanme^ armé d'un gros bâton de voyage et tenant sous
ISS AIADEMOiSËLLE UOSALINDE
le bras gauche ua petit sac de nuit en cuir verni. Il lui tendit la main.
— Et la lettre de ma cousine pour Bernard ? demanda Léopold.
— Un domestique me Ta* remise ce matin, madame la comtesse t'avait écrite avant son coucher.
— Peut-on en voir l'adresse? dit le vicomte.
— La voilà, monsieur. Elle est adressée au fermier Bernard.
— Sans douté, reprit le vicomte. Mais cette lettre ne vous paratt-elle pas avoir une double enveloppe?
— Je ne sonde ni les enveloppes ni les cœurs, dit M. Guillaume, et je la remettrai au fermier.
M. le vicomte ne douta point que cette lettre à double enveloppe ne fût adressée àRosemonde, et qu'elle ne contînt un délicieux plaidoyer en sa faveur. Il monta en voiture, joyeux et plein d'espoir. M.Guillaume se plaça à côté de lui, et les deux chevaux furent lancés dans la grande avenue.
Le pliaéton suivit la route qui traverse les prairies du domaine de Vallombreuse, ei qui côtoie les étangs. Il était jour à peine ; les grands herbages fourmillaient d'oiseaux aquatiques qui prenaient leur volée et jetaient des cris sur le passage des chevaux. Après les étangs, le chemin tournait h gauche et entrait dans les bois. Les premiers rayons du soleil doraient les voûtes verdoyantes et mobiles; chaque arbre portait ses pointes de feu; la forêt paraissait toute illuminée àses sommets, et comme l'ombre couvrait encore le sol gazonné et moussu,
on eût dit un magnifique lapis de velours émeraude étendu au pied des chênes séculaires.
— Monsieur Guillaume , dit Léopold , si vous êtes peintre ou poëte, voici de bien beaux effets de lumière à reproduire.
— Monsieur le vicomte, répondit le voyageur, à votre âge j'écrivais des vers.
— De beaux vers?
' — Non, mais d*un sentiment très-poétique, je vous assure.
— Depuis lors?...
— Plus rien. Les affaires, le positif de la vie, vous savez ; ou plutôt vous ne savez pas, vous saurez.
— Ehl c'est une perspective dont le lointain grisaille manque de gaieté. Tenez, j'aime mieux ces points de vue lumineux, ces belles échappées sur la plaine, làbas.
— Sans doute, dit Guillaume, et moi aussi ; mais qui est maître de sa vie?
— L'homme énergique, monsieur Guillaume.
— Souvenez-vous bien de cette parole, monsieur le vicomte. Je trouve, en y réfléchissant, que vous avez parfaitement raison : l'homme énergique est maître de sa vie.
— Mais, reprit Léopold, il ne faudrait pas cependant prendre la chose dans le sens absolu ; il est des circonstances...
— Où rhomme énergique trouve moyen ^de sortir d'affaires.
— Uq événement innprévu...
— Ne peut abattre Thomme énetgique.
— Eh ! que diable! reprit le vicomte, une tuile peut nous tomber sur la têle.
— Sans doute ; mais si elle ne tue pas rhomme énergique, il se raidit contre la douleur et il arrive à la guérison.
— Je suis très-désolé d'avoir été aussi affirmatif, monsieur Guillaume, reprit le vicomte, car, maintenant, atout ce que je pourrai vous dire, vous répondrez: (( L'homme énergique, ' » etc.
— Vous avez là d'excellents chevaux, monsieur, dil Guillaume pour faire diversion. En combien de temps nous mèneront-ils aux Herbiers?
— 11 est sept heures: nous serons à la ferme à neuf heures. Comptez- vous j séjourner longtemps, monsieur Guillaume?
— C'est selon. Il faudra peut-être' que je visite le domaine. Mon patron veut avoir une appréciation à peu près exacte des rendements. Et puis, certaines améliorations projetées, des constructions, que sais-je?
^Bah! reprit le vicomte, est-ce que, par hasard, M. le comte de Villefort, à son j:etour en Europe, voudrait habiter la campagne, s'occuper d'agriculture, bâtir un château?
— Peuh! dit Guillaume, sait-on quelles peuvent être les fanlaisjes d'un homme qui, depuis plus de vingt ans, liabile les Indes orientales?
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— On le dit énormément riche, ajouta le vicomte.
— Énormément, dit Guillaume.
— Fantasque, mais d'une grande loyauté ; bon et généreux, avec de très-grands défauts de caractère ; peu sociable, misanthrope, et puis inquiet, on ne sait pourquoi. Il y a chez lui quelque chose d*inexplicable.
— Je ne le connais pas, répondit M. Guillaume. Je sais que M. Talamon a pour lui une très-haute estime et un grand attachement, cela me suffit.
— Vous avez raison,.dit Léopold-. Quant à mesdemoiselles ses filles, qu'il a fait élever en France...
— Ses filles? répliqua Guillaume en affectant un peu de surprise; mais, monsieur, on lui en connaît une.
— Allons donc! reprit avec impatience le vicomte, et vous aussi, monsieur, vous êtes dans la conspiration de ce roman? Et vous aussi, vous donnez dans la fable de la nièce de Bernard? .
— Le fermier a, en effet, une très-joUe personne pour nièce, et qui a été élevée avec M"^ de Yillefort.
— Laquelle nièce, ajouta le vicomte d'un air pincé, habite aujourd'hui au sein de sa famille aux Herbiers, où elle attend un mariage probablement. M. de Villefort lui a assuré soixante mille francs de dot,
— C'est joli! reprit tranquillement Guillaume.
— Très-joli ! ajouta Léopold. Seulement, c'est une cruauté.
— Comment cela, monsieur ?
— Comment ? Le voici. Quand on élève une jeune
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fille comme une duchesse, il ne faut pas, à la sortie du couvent, en faire une fermière.
. — Et que faudrait-il en faire , monsieur le vicomte? demanda Guillaume.
— La placer dans le monde dont on lui a donné le ton, les manières, Tinstruction, les distinctions; dans le monde dont on lui a ouvert les portes dorées. Au lieu de cela, qu'arrive-t-îl ? On la rejette de la société, après lui en avoir montré les perspectives ravissantes; on Fhumilie, on Toutrage, on lui brise le cœur. Ah f monsieur Guillaume, M. le comte de Villefort a oublié dans rinde les conditions de notre vie sociale en France. Celte jeune fille dont nous parlons est une admirable enfant et par la beauté de Tâme et par la beauté physique; mens blanda in corpore blando. Vous savez le latin, n'est-ce pas?
— Je le comprends, dit Guillaume; j'ai fait mes classes, et il m'arrive quelquefois de relire Virgile.
— Tiens ! dit le vicomte, c'est assez original cela chez un courtier. Entre le report et la prime, lire la dixième églogue ou le sixième chant de l'Enéide, c'est unique, vraiment ! ,
— N'est-ce pas ? dit Guillaume. Virgile conseillait aux princes de l'empire d'aimer les troupeaux, nec It pœniteat pecoriSy divine poeta^ mais il ne se serait jamais imaginé de conseiller à' des courtiers de lire ses vers.
— Je ne le crois pas... Monsieur Guillaume, ajouta le vicomte, savez-vous que je suis ravi de vous avoir rencontré ?
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— Monsieur, reprit le courtier, c'est pour moi un honneur auquel je tiens beaucoup.
— Vous êles une de ces rares et délicates natures* ajouta le vicomte Léopold, qui se voilent sous les dehors les plus modestes, qui sont aui prises avec les nécessités de la vie— Oh ! je vous devine, monsieur Guillaume, et je reconnais bien la noblesse des sentiments de M. Talamon dans l'intérêt particulier qu'il vous porte. Allons, parlons franchement, puisque nous savons l'un et Taulre qui nous sommes mutuellement. Vous ayez les confidences de Thonorable M. Talamon; vous n'ignorez rien au sujet de M**® de Villefort dont il est le tuteur. Un mot, un seul, monsieur Guillaume : est-ce que vraiment on veut confmer dans une ferme à perpétuité cette adorable Rosemonde, à qui vous portez des nouvelles de son père probablement? Est-ce que Ton veut la tuer, ajouta le vicomte avec un accent de colère, en la jetant^aux bras d'un mari campagnard, fermier ou valet de ferme? Voyons! répondez-moi, monsieur Guillaume, car, en vérité, la fièvre me gagne et je commence à n'être plus maître de mes chevaux...
— Eh mais, je le vois bien ! reprit le courtier en proposant à Léopold de lui passer les guides.
— Vous savez mener, monsieur? dit le vicomte assez surpris.
— J'ai eu des chevaux, dans mon temps, répondit Guillaume. Eh I eh ! la vie est un panoraitia changeant.
. — Voilà le& guides, dit Léopold en les lui passant. Les chevaux, sentant une main nouvelle, commen-
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içaient à s*aniroer d'une manièFe qui eût alarmé tout autre que M. Guillaume. 11 reconnut qu'il avait affaire % deux bêtes de sang, et dont la bouche fine demandait imie grande légèreté de guides. 11 les laissa prendre du ebamp, en ne les calmant que de la voix, rendant la (BMÙn à propos et ramenant insensiblement. La route était bonne, large, directe, on pouvait fournir une course assez longue pour que des chevaux se rendissent d'eux-mêmes tôt ou tard. M. Guillaume, tenant d'une main ferme et douce son attelage, avait l'œil vigilant, et un léger sourire animait ses lèvres. Le vicomte ne «pouvait se défendre de reconnaître dans un pauvre courtier de banque la tenue, l'élégance, la fermeté, l'haibileté, les perfections rares d'un sportsman du meilleur ion.
— Eh! mais, que diable! lui disait-il, vous avez dû faire courir dans votre temps, monsieur Guillaume! Vous étiez donc millionnaire ? •
— Monsieur, reprenait gaiement celui-ci, ce que je voudrais aujourd'hui, ce qui serait parfaitement équitable, ce serait de 'faire courir beaucoup de millionnaires de ma connaissance.
Cependant, les chevaux, comprenant probablement qu'ils avaient affaire à une main ferme çt habile, prirent le parti de se calmer et se mirent à un trot régulier. 'M. Guillaume, on le voyait, prenaft plaisir à mener ce vigoureux attelage; il coiipait les ornières et croisait les charrettes qu'il rencontrait avec une finesse de main et une justesse de coup dTœil qui jetaient le vicomte dans d'étranges surprises.
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Quand on eut atteint la plaine, la route devint plus large, bordée de vieux ormes et pavée. M. Guillaume prit la droite de la chaussée sur le terrain. Le phaéton roulait avec sécurité.
Léopold, grand fumeur comme tout sportsman de bon aloi , demandait des inspirations à la fumée aromatique de son trahucos. Il se décida à porter à son excellent cocher des questions claires et directes.
— Monsieur^ dit-il, savez- vous quelle est la dot que le comte de Villefôrt donne à sa fille en la mariant?
— Je crois le savoir, monsieur. M*^® Rosalinde, jour de mariage , reçoit un douaire de deux millions et^cent mille francs d'intérêts payés d'avance;
— C'est joli, dit le vicomte. Et dans l'avenir?
— Je crois savoir aussi, répondit le sérieux M. Guillaume, que rien n'est stipulé pour l'avenir. Elle est fille unique, et par conséquent héritière de toute la fortune de son père.
— Laquelle fortune peut bien s'élever...
— Ma foi, monsieur, vous m'en demandez beaucoup. Une forlune établie dans l'Inde, à Bombay, à Calcutta, à Chandernagor, ne peut être appréciée de si loin par ceux qui ne sont pas au courant des affaires du comte.
— Comment a-t-il gagné ses millions?
— Par vingt-deux ans de travail et de spéculations heureuses, dit-on, ajouta M.* Guillaume.
— 11 partit de France ruiné , assure-t-on. 11 partit avec la résolution de ne revenir jamais dans un pays où il avait eu de violents chagrins.
— Ingrate pairie , lu n'auras pas mes os, répliqua Guillaume en souriant.
— Et cependant il y revient , il annonce son retour.
— Ce qui prouve, ajouta le cocher, que M. de Villeforl a moins de fermeté dans le caraclère ou moins de rancune que Scipion TAfricain.
— C'est possible, dit Léopold. Ce qui ne Tempêche pas ' d'être à mes yeux un original fieffé , un homme d'un rare entêtement, systématique jusqu'à la dureté, avec cela d'une imprudence coupable.
— Comment cela, monsieur? demanda M. Guillaume.
~ Eh I parbleu, sa conduite envers ses deux filles ne prou ve-t-elle pas la plus grande extravagance ?
— Je ne lui connais qu'une fille, monsieur, dit M. Guillaume.
— Vous êtes discret, reprit le vicomte. Mais c'est bien. Vous devez sans doute tenir ce langage ; vous avez vos raisons pour cela.
— Je dois vous dire, monsieur le vicomte, que si j'étais d'un rang élevé, je m'estimerais heureux^ •
— D'épouser Rosalinde ! s'écria le vicomte.
— N'est-elle ni assez belle, ni assez ric^ie, ni assez distinguée?
— Elle est tout cela aii suprême degré, reprit Léopold. J'ajouterai mêm^ , dussiez-vous me prendre pour un fat, que j'ai plus de chance que tout autre d'épouser Ifiie de Villefort et que, cependant, j'aimerais mieux me brûler la cervelle que de devenir son mari. "
• MADEMOISELLE ROSÀLÏNDE i>il
— Avez-vous des dettes, monsieur ? demanda Guillaume.
. * — Considérables, oui, monsieur ; mon père aussi.
— Désirez-vous les payer? Aspirez- vous aux joies et aux éblouissements d'une grande existence?
— Oui, monsieur.
— Et vous refuseriez ce mariage?
— Quand je vous dis que je n'en veux à aucun prix.
— La raison vraie?
— Monsieur Guillaume, j'ai pour principe de n'accuser jamais une femme.
— C'est très-beau, monsieur le vicomte, reprit Guillaume. A l'époque où nous sommes, je crois que. vous êtes le seul atteint de ce vertueux dédain des richesses.
— Mais non , mais non ; j'aspire beaucoup à la fortune, monsieur.
— Alors, je ne comprends pas...
— Monsieur Guillaume, reprit Léopold, je vous répète que je ne dis jamais de mal d'une femme.
— Et vous avez raison , monsieur, surtout en ce qui concerne M^ie de Villefort, qui a des qualités éminentes, des vertus..'.
— Le chevjl de droite va prendre le galop, dit le. vicomte.
— Je le tiens, monsieur. Oui, des vertus qui s'allient à d'incomparables agréments, une loyauté de caractère, une pureté de sentiments,..
— Le cheval de gauche vient de butter, monsieur Guillaume.
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— Je viens de le relever, monsieur,.. Femme de eœiir et dont les ^principes religieux...
— Ah ! monsieur Guillaume, vos chevaux ne filetit plus du même pas;
— Je les remets au même train, monsieur, vous voyez... On cite des actes d'une bonté admirable de M"« Rosalinde...
— Vraiment I un, entre autres ?
— Ohl je crains de manquer de discrétion.
— Dites toujours. Je prends sur moi la chose.
— M"c de yillefort était encore au couvent, reprit M. Guillaume, lorsqu'un jeune homme charmant et trts-bien né s'éprit d'elle ; il lui écrivit des lettres passionnées, et il .poussa la folie jusqu'à vouloir l'enlever.
— V^raimentl dit le vicomte. Qu'arriva-t-il ?
— Une trahison. Ce jeune fou devint bien coupable. Au lieu de se rendre digne de cette vertueuse jeune fille et de se résigner à attendre qu'elle eût le consentewienl dtes siens pour l'épouser, il changea tout à coup de sentiment, et s'adressant à une autre jeune personne dont la fortune égalait celle de M"® Rosalinde, il l'attira liors du pensionnat et partit avec elle pour l'étranger. M"« de Villefort aimait... la pauvre enfant! Elle garda sur celte trahison un silence absolu, et elle pardonna. Est-ce beau, monsieur ?
— Monsieur Guillaume, dit le vicomte étourdi du coup, rendez-moi les guides et louchez-moi la main. Vous êtes un brave homme. .
On approchait de la ferme des Herbiers. Déjà on distinguait les grandes lignes de peupliers qui* bordaient les eaux, et, au loin, on pouvait reconnaître latoiture des pigeonniers au scintillement des rayons. solaires sur les briques vernissées. Léopold était fort ému ; son compagnon de voyage le remarqua et lui dit d'un ton trèsbienveillant :
— Je ne doute pas, monsieur, que nous causions un grand plaisir à cette bonne famille chez laquelle nous allons. J'apporte des nouvelles d*un homme qu'elle vénère et qu'elle chérit. Mes lettres vont nous faire ac«^ cueillir avec enthousiasme. ? i ^
— Vous, je n'en doute pas, monsieur, dit Léofl«)ld.! Quant à moi, on me regarde un peu de mauvais oril dans ce logis. Je vous expliquerai cela. n </ » i i u
— Eh bien, monsieur, reprit M. Guillaume, nji^icitw que je vous porterai bonheur. Quelque chose) me*; dit qu'on sera charmé de vous voir. i o Ui\
— Dieu le veuille, monsieur ! Dieu est gramli'fî' . ! '^
— Et ^rtout Dieu est bon, ajouta rexcel)leiiC<Gwllaumé. ' "•''^ fiHj^
Le vicomte poussa ses chevaux sur la route ^4©^ïki ferme. '^" ' ' j-m i-'j •
fil.- /).:nor'j'.
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