‹ Le gant de DianeChapitre 42 sur 53 · LE PRÉ · texte numérisé non relu

LE PRÉ

Suite de la Pastorale.

On arriva au boulingrin retenu pour le prince et pour sa société. La rotonde de verdure était éclairée par huit globes de cristal supportés par des nymphes de stuc ; des vases de fleurs les plus rares couronnaient les murs gazonnés de cette retraite placée à rentrée d'un petit bois. Une table agreste était au milieu , toute chargée d'argenterie et de porcelaines. Les meilleures glaces étaient là à profusion. Quant aux bancs de gazon , ils étaient , en effet , recouverts de tapis de soie verte , par une de ces combinaisons savantes qui témoignaient du sentiment de la couleur dont Taltesse allemande était douée. Il est vrai que ces tapis soyeux avaient des

franges d'or; autrç harmonie de bon goût dans un jardin, et fort heureuse d'invention dans un lieu champêtre. N'importe, la collation était excellente et chacun y prenait part avec enthousiasme.

Nous ne devons pas, cependant , perdre de vue nos deux compagnons, MM. Guillaume et de Barabas, qui eux-mêmes avaient mis toute leur habileté à suivre d'aussi près que possible le groupe de Rosalinde , mais sans se compromettre. Ges deux amis , voyant que la collation réunissait toute la compagnie aristocratique de leur connaissance, jugèrent qu'il serait commode et prudent de s'asseoir un peu à distance sur des bancs placés au pied de grands chênes voisins. De là, s'ils ne voyaient pas la scène, ils ne perdraient rien, du moins, du dialogue des acteurs. Des groupes de promeneurs passaient devant eux et devant l'entrée ouverte du boulingrin. Beaucoup de curieux ralentissaient le pas à cet endroit enchanteur où se festoyaient d'heureux opulents. M. Guillaume , qui n'avait pas perdu de vue Rosalinde un moment, était fort rêveur. Son compagnon ne s'expliquait pas trop cette grande préoccupation.

— Je vois, monsieur, disait le chevalier, que cette étourdissante fille, qui traîne après elle sa cour, fait assez d'impression sur vous. Je ne m'en étonne nullement. Le poëte Delaunay, dans ce moment-ci, doit avoir la fièvre, tout en mangeant des glaces. Soyez sûr que s'il peut attraper, sans être trop remarqué, une soucoupe qui aura été touchée par les lèvres divines de MW« de Villefort, il se donnera la volupté d'avaler ce qui

restera au fond de la coupe : folie ordinaire aux amoureux. Sans être atteint d'une monomanie aussi exaltée, il n'en est pas moins vrai que vous voilà , monsieur, sous rinfluence magnétique de cette Circé indienne. Ah f que tous les ravages qu'elle porte dans les cœurs et les imaginations retombent sur elle! Cette cruelle fille qu^ ne vit que par des triomphes et pour des défaites sera un jour punie par une terrible expiation, et ce sera chose juste et équitable. Si j'étais son père, je tremblerais beaucoup pour elle.

— Eh! dit M. Guillaume en relevant la tète, vous vous supposez là dans une situation assez redoutable, monsieur. Le père d'une pareille fille aura certainement fort à faire pour la ramener dans une voie meilleure. Comment vous y prendriez-vous ?

— Moi, dit le chevalier, je ne sais. Cette fille, punie sévèrement, pourrait bien se tuer dans un moment de désespoir.

— Je pense qu,e vous vous trompez, monsieur, dil Guillaume. Avec l'effroyable égoisme qui la domine, avec l'amour de la vie et dés jouissances qui la tient sous sa puissance , je croirais que cette fille-là respecterait ses jours précieux en toute circonstance. Si j'étais son père, ajouta-t-il, je ne chercherais à la châtier que par une énorme humiliation.

— L'humilier ! elle ? dit le chevalier. Ah ! par exemple, j'en porterais le défi à tous les souverains de l'Europe. Du reste, monsieur, poursuivit-il, c'est précisément cet orgueil iiidomptable qui, joint à une sécheresse de cœur

peu commune, est pour elle une préservation. Telle que vous la voyez, elle passe pour n*être jamais tombée dans le moindre piège. Sa cruauté fait sa sagesse. Si elle avait oublié un moment le rôle terrible qu'elle s'était imposé, si elle avait cédé au moindre entraînement du cœur, il y a déjà longtemps que, de degré en degré, elle serait, tombée au rang des libertines. Il est vrai aussi que son opulence la sauve. Ah I monsieur, combien de femmes et de jeunes filles, tombent et se dégradent faute de quelque misérable argent, les unes cédant à l'aiguillon du besoin, les autres aux bouffées de la vanité I

— Vous parlez bien, monsieur, dit M. Guillaume. Vous. avez touché de près les diverses classes de la société. Si vous n'êtes pas un sage, c'est votre fautel

Il était environ onze heures du soir, les plus brillantes étoiles souriaient au Pré-Gatelan, et une petite brise courait comme une folle dans les feuillages et les massifs de fleurs, mêlant tous les parfums et les jetant par bouffées aux promeneurs.

Au boulingrin, oii l'on prenait des glaces et des sorbets, la conversation allait son petit train, s'exerçant sur les mérites et surtout sur les défauts des absents. Un des invités demanda tout à coup et avec assez d'indifférence des nouvelles d'un jeune homme dont le nom éveilla assez vivement la curiosité. M^'e de Villefort affecta de la distraction dans ce moment-là.

— Oui, reprit un des gentilshommes, ne peut-on savoir ce qu'est devenu, depuis huit jours, le vicomte de la RQcheferney?

234 MADEMOISELLE ROSÂLINDE

— Lui ? dit le duc de Réalmont; mais ne savez- vous donc pas qu'il s*esl fait claquemurer à Clichy, pour une misérable somme de cinquante mille francs environ?

— Ah I reprit le questionneur, c'est odieux d'être engagé de la sorte par des usuriers qui mériteraient le bagne ; si j'avais cinquante mille francs, je les enverrais au vicomte.

— 11 vaudrait mieux les envoyer è ses créanciers, ajouta un jeune homme sage.

** — Messieurs, dit un sportman qui avait aussi beaucoup de dettes, il serait important de savoir à quel juif M. de la Rocheferney doit sa prison.

— Savez-vous ce qu'on m'a racontée reprit le duc^ On m'a dit que ce juif était une belle juive.

— Allons donc! allons donc! répétèrent plusieurs voix.

— Àhl ceci devient intéressant, ajouta la comtesse de Tully. Et le nom de cette juive charmante ?

— On l'ignore, reprit le duc.

— Comment? dit un voisin de la comtesse, ce gueux de Léopoïd emprunte cinquante mille francs à une jolie , femme ?

— Et se fait coffrer par elle , faute de payement ? ajouta une voix.

— Non, messieurs, dit le duc de Réalmont, ce gueux de Léopold n'emprunte pas de l'argent aux femmes et surtout ne manque jamais d'acquitter une dette, s'il en a envers elles. On m'a assuré que sa lettre de change,

souscTite à un prêteur el non payée, avait été achetée par une très-jolie coquine qui en voulait au vicomte et qui Ta fait embastiller à Glichy. Une lettre de change aujourd'hui équivaut à une lettre de cachet—

— Ah ! le tour est bon, dit la comtesse. Il est probable que cette femme avait beaucoup à se plaindre de monsieur le vicomte.

— Mais il est fort heureux 1 ajouta un tout jeune homme. Et la belle juive, probablement,va le visiter en prison...

— On ne m*a pas dit cela, monsieur, répondit le duc.

— Or çà, reprit un des convives dans un assez bon mouvement de cœur, il serait bien, ce me semble, d'abréger cette détention.

' — Avez-vous cinquante , mille francs sur vous, cher ami ? dit le duc. Nous enverrions chercher M. de la Rocheferney pour fumer avec nous, ce soir, au Pré.

— Non, monsieur, reprit le convive compatissant, mais il me semble qu'à nous tous au Cercle, demain, nous pourrions bien réunir cinquante mille francs sans trop nous étrangler.

Jusqu'à ce moment-là, Rosalinde n'avait pas dit un mot, écoutant très-attentivement, sans en avoir l'air, le sujet de la conversation. Quand il fut question de délivrer le prisonnier, elle eut un imperceptible mouvement d'impatience, et elle lança un regard d'une expression singulière sur Iç jeune gentleman qui venait de faite une si honnête proposition.

— Eli! eh! reprirent les jeunes gens ; une souscription au vicomte, ce serait original.,

— Quant à moi, dit le duc en avalant un reste de sorbet au marasquin, je n*ai pas mille francs à ma disposition, dans ce moment-ci.

— Ni moi non plus, ma foi, ni moi non plus, répétèrent les échos d'alentour.

— C'est dommage ! dit alors Rosalide avec un calme adorable, c'est vraiment dommage! l'idée était vertueuse. Je propose de voter des remerctments au saint Vincent de Paule qui veut ainsi consacrer sa vie à ramasser les vicomtes tombés en déconfiture.

— Oui, oui, nous lui votons des remercîments, dirent plusieurs voix en riant aux éclats.

— Et moi, reprit le Vincent de Paule un peu piqué, je n'accepte pas vos remercîments, et je vous prie même de croire que ma proposition n'était pas si déplacée... cela s'est vu; on a vu des amis s'entendre pour retirer de prison un ami.

— Cela s'est vu ! où? dansi quel pays avez-vous vu cela, mon cher? demandèrent plusieurs personnes à la fois.

— Mais si, reprit l'autre assez interloqué; cela s'esl vu, cela se voit.

— Où? où donc ? dans quelle contrée bénie du ciel?

— J'ai lu dernièrement dans un journal...

Des éclats de rire partirent de toutes parts comme des fusées.

— Ah ! les journaux !

— Monsieur ainae le canard!

— Aux navets? ajouta un aimable esprit.

— Quel bon jeune homnae! dit le duc, et que je voudrais avoir sa foi robuste !

— Tenez, vous ne valez rien du tout, tous tant que vous êtes, ajouta la belle comtesse.

— Ah ! madame 1 oh I charmante comtesse 1 ,

— Non, reprit- elle, vous n'avez pas plus de cœur qu'un rocher; c'est indigne!

— Comme vous vous fâchez , chère amie I dit Rosalinde en embrassant sa charmante voisine. Ëh! ne dirait-on pas qu'on parle ici sérieusement! Tenez, moi aussi, j'ai pris part à cette plaisanterie, boudezmoi.

— Je le devrais, chère Rosalinde, reprit la comtesse, mais je vous aime -tant! Vous êtes si bonne, si spiriluellement sensible, vous !

— Va I ya ! répéta tout à coup 1' AUe§se allemande qui, jusque-là, n'avait rien dit, mais qui avait avalé cinq ou six glaces, en compagnie de M™« la baronne Plok.

— Comment, ya, ya? dit la comtesse.

— Je veux dire, madame, répondit le prince Ludolph, que j'approuve de toute mon âme ce que vous avez dit

, sur le bon cœur et la sensibilité exquise de M^*® de Villefort.

— Ah 1 quel excellent époux vous auriez là , ma

238 MADEMOISELLE ROSÀLINDE

chère amie 1 dit à voix basse M"»« de Tullv à Rosalinde.

— N'est-ce pas? répondit celle-ci. Eh bien , je n'en veux pas. Ceux qui passent avant le mariage pour devenir les meilleurs des époux sont précisément ceux qui font mourir un jour leur femme à petit feu ou dans le fond d'une tour, à la campagne.

^— Quelles idées !

— Ce sont mes idées, à moi. Si j'épousais cet Allemand si doux, quelque chose me dit qu'un jour il renouvellerait en ma faveur l'histoire de Geneviève de Brabant.

— Je voudrais bien savoir ce que ces dames disent entre elles, demanda le prince à son voisin.

— Y tenez- vous absolument? dit celui-ci.

— Oui, j'y tiens beaucoup.

— Eh bien, elles disent que vous seriez bien aimable, comme la nuit est un peu fraîche, de nous faire venir du punch .

Le prince bondit sur son banc et appela son chancelier; mais cet honnête fonctionnaire buvait de la bière on ne savait où. Un des gens du prince vint dire à Soo Altesse qu'il était impossible de le retrouver. Le boo prince se leva et alla lui-même commander et recom-, mander le meilleur punch possible. Quand il revint, il! trouva Rosalinde et son amie fort occupées à fumer de ' très-jolis pahitos , que leur avait envoyé depuis peu M. l'ambassadeur d'Espagne. Quant à ces messieurs, ils étaient tous silencieux, fumant d'énormes cigares et cou-

MADEMOISELLE ROSALINDE 2'^d

templanl la beauté du firmament. M™« la baronne Plok seule mettait une courageuse persévérance à manger des gaufres et à continuer à avaler des sorbets au rhum. Le prince reprit sa place discrètement sur son banc de gazon, recouvert de velours vert à franges d'or, à quelques pas de ces dames et de manière à pouvoir les admirer sans impertinence. Le calme avait suc- . cédé à ragitation : le moment était délicieux pour la rêverie.

Quelques rares promeneurs passaient devant le boulingrin. La foule, dans ce moment-là, se portait au théâtre des Fleurs, qui jouait un ^ballet nouveau. Un homme d'un certain âge, d'une tournure distinguée et donnant Iq bras à une jeune personne, vint à passer devant rentrée du salon de verdurç où Rosalinde fumait ses cigarettes, au milieu de ses bons amis. Cet homme et sa compagne passèrent pour la seconde fois devant le boulingrin, et soit hasard, soit avec intention, ils s'arrêtèrent un moment en face de l'entrée, contemplant la beauté des arbres qui dominaient^ cette jolie retraite. Tout à coup, M™« de Tully vit Rosalinde à demi-couchée se soulever avec vivacité, allonger le cou comme pour bien reconnaître un objet observé de loin, et fixer un regard étincelant sur deux inconnus arrêtés dans l'allée . en face d'elle.

— Eh! qu'avez- vous donc, ma chère amie? lui dit à voix ouverte la comtesse.

— Rien, dit Rosalinde.

— Si, vous êtes inquète.

— Non.

— Rosalinde, je vous en prie, répéta son amie d'une voix caressante.

— Eh bien, dit celle-ci en désignant du doigt les deux personnes arrêtées dans l'allée , vous voyez bien cette femme?...

— Oui, au bras de ce monsieur. Après?

— Cette femme, c'est la créature qui me hait le plus au monde et que je déteste le plus.

— Cette jeune fille? demanda la comtesse, fort étonnée. Elle est d'une beauté angélique?

— Chut ! dit Rosalinde en lui serrant le bras. N'éveillez pas l'attention sur elle. Je vous dirai qui elle est... plus tard.

Mais l'attention était éveillée, et deux jeunes gens, moins absorbés dans leur rfeverie que les autres, avaient reconnu un homme dont ils honoraient beaucoup le caractère, M. Talamon.

Ce nom fut prononcé. Il mit la compagnie dans une assez vive ani mation .

— Comment, dit le duc, M. Talamon est ici ? Il doit y venir bien rarement.

— Et il n'y est pas seul, ajouta im voisin. Vrai Dieul vous n'avez pas entrevu la personne qui lui donne le bras?

— Non. Il faut que je serre la main à cet excellent M. Talamon, ajouta le duc, qui ménageait probablement beaucoup le banquier.

— Oui, dit un dandy, du côté opposé , et que vous

MADEMOISELLE ROSALIISDE *241

jetiez un regard appréciateur sur Tinconnue qu'il amène ce soir au Pré-Catelan.

— Ma foi, le cas est singulier.

En disant ces mots, M. le duc de Réaimont se leva, et adressant à Rosalinde et à la comtesse un signe de tète assez cavalier, comme pour leur dire : Vous pertnettez ? il quitta la compagnie et s'avança vers M. Talamon. Là, ce furent des saluts échangés et des compliments de haute politesse. L*exem|)le dû duc porta ses fruits. On le voyait se promener au petit pas avec l'honorable banquier, et on supposait qu'il pouvait admirer à loisir la merveilleuse beauté de la jeune fille que M. Talamon avait au bras.

— Ce diable de duc ne revient pas, dit un de ses amis qui grillait d'aller le rejoindre. Je vais vous le ramener, moi.

En même temps, monsieur se glissait hors du boulingrin.

— Bon! reprit un troisième curieux, voilà mon voisin qui vient, sans y prendre garde, de m'emporter mon porte-cigares. Et moi qui ai besoin de fumer à cause de ma migraine qui me reprend !

Ce nouveau déserteur quitta la compagnie et rejoignit ses amis en train de faire cortège à M. Talamon.

Rosalinde était devenue très-pâle. Elle était immobile et silencieuse, regardant la scène avec des yeux fixes et très-animés. Son amie remarqua qu'elle respirait avec peine et que de temps en temps elle avait dans la main un petit mouvement nerveux.

3f3 mademoiselle: rosâlinde

Rosalinde, dit-elle, qu'avez-vous ? Si vous le voulez, nous relourneroDS à Paris. La voiture est à la grille...

— Non, répondit sèchement M"« de Villeforl, je veux \oir jusqu'au bout. Regardez ces insolents, comme ils nous plantent là pour courir après un homme qui a de l'argent et une grisetle... Car vous avez vu ce costume, n'est-ce pas? C'est une paysanne ou une ouvrière que celte tîlle-là...

— Puisque vous l'avez en haine, vous devez bien la connaître, dit la comtesse.

— Oui, oui, je la connais, répéta Rosalinde d'un air égaré.

Cependant la curiosité avait fait le vide au boulingrin. Il ne restait auprès de ces dames que le prince allemand et un jeune homme, un fou, qui avait profité de Foccasion pour se rapprocher de son idole : c'était M. Delaunay. Lui et l'Allemand ne comprenaient rien à l'émotion de Rosalinde et à l'air sérieux qu'avait pris le visage charmant de la comtesse. M««® la baronne Plock sommeillait sur le velours. Laissons un moment ces personnages silencieux en face les uns des autres.

Dans Tallée, allait et venait le groupe des élégants convives déserteurs, dont M. Talamon et sa compagne ocajpaient le milieu. Chacun tenait à dire un mot aimable à l'honorable banquier, dont on aimait l'esprit et dont on admirait le noble caractère. Chacun, par occasion, tenait aussi à voir de près la belle enfant à qui donnait le bras. Nul ne connaissait cette jeune fille, dont

la grâce, la distinction, Télégance étaient incomparables et dont la toilette cependant était d'une simplicité qui renversait toutes les idées. Elle portait une robe de soie légère fond gris de perle, sans le moindre volant, un mantelet de taffetas noir bordé de velours et un petit chapeau de paille garni d'une touffe de violettes et d'un ruban couleur bouton d'or : un chapeau de quinze francs tout au plus I

M. Talamon avait trop de finesse dans l'esprit pour ne pas deviner à quel point était surexcitée la curiosité de tous ces beaux fils qui étaient venus à lui avec tant d'empressement, il souriait beaucoup en causant avec eux, ne répondant pas aux questions trop directes et cherchant à dérouter, à désespérer ses interlocuteurs. Enfin, après dix minutes de va-et-vient devant l'entrée du salon de verdure, au fond duquel on distinguait une figure pâle et immobile ; après avoir résisté assez longtemps aux impatiences, M, Talamon s'arrêta, et, s'adressant à ceux qui l'entouraient, il leur dit d'une voix claire et qui porta où elle devait porter :

— Je vous remercie, messieurs, de l'empressement que vous mettez à ve*nir ainsi savoir de mes nouvelles. Mais vous avez déserté un charmant salon : retournez-y. Permettez-moi, avant de nous séparer, de vous présenter à M**« Rosemonde Bernard, ma pupille, dont je suis fier, messieurs, et qui m'a fait l'honneur, ce soir, d'accepter mon bras pour une promenade. Eh bien, messieurs, ajouta M. Talamon, vous ne retournez pas à vos admirations?

— Nos admirations sont ici, dit une voix, celle du

duc, en désignant la ravissante pupille du banquier. Vraiment, ce fut magique. Comme entraînés par une force mystérieuse, pas un de ceux qui composaient le groupe ne put se décider à s'en détacher, et voilà que M. Talamoï) et son adorable pupille, M^ie Bernard, furent reconduits jusqu'à la grille du jardin, jusqu'à leur voiture, par tous les déserteurs du boulingrin. Quand la voiture du banquier se fut éloignée pour regagner Paris, ces messieurs se regardèrent entre eux un moment, ébahis et fort embarrassés d'expliquer ce qui venait d'avoir lieu.

— Nous nous imaginions, dit l'un d'eux, que nous étions au Pré-Catelan, ce soir, avec les deux plus jolies femmes de Paris. Je soutiens, moi, qu'elles sont deux laiderons à côté de celle qui, dans ce moment, est dans la voiture de Talamon.

— Oui, dit un autre plus extravagant, à côté de cette

enfant d'une noblesse royale, nos deux beautés du boulingrin sont deux femmes de chambre endimanchées.

-^ Vous êtes un insolent ! dit une voix menaçante sortant d'un groupe de promeneurs qui passait.

— Quel est l'animal qui ose me parler ainsi? demanda l'insulté, quin'était autre que M. le duc de Réalmont.

— C'est moi, répliqua un jeune homme en s'approchant et donnant le bras à une femme dont le voile retombait sur le visage.

— Ah! c'est vous, monsieur Delaunay! dit le duc, et c'est sans doute la dame voilée qui vous donne le bras qui vous a poussé à cette extravagance! Eh bien, mon-

sieur Delaunay, demain je vous couperai une oreille pour vous apprendre à trop. bien écouter ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas.

— Vous êtes un insolent, je le répète, monsieur le duc, répliqua Delaunay, pâle, frémissant, hors de lui, et demain je vous tuerai.

Après ces mots, on le vit se retirer à pas précipités, et comme entraîné par la femme voilée à qui il donnait le bras. On prétend même que cette femme, en passant la grille du jardin, dit à cet extravagant poète :

— Oui, tuez-le; je yeux qu'il soit tué demain , pour Texemple; oh! j'ai la rage dans le cœur.

La fête de nuit arrivait à sa fin. Le public quittait le jardin, et deux ou trois mille voitures emportaient du côté de Paris ce public élégant, et fort heureux de sa soirée probablement.

Après la file des voitures aristocratiques arrivèrent les remises, ces véhicules complaisants et à la portée de toutes les bourses.

M. Guillaume et son compagnon furent très-heureux d'arrêter une de ces voitures au passage , et de monter dedans, malgré dix ou quinze bourgeois qui prétendaient l'avoir retenue. Mais le chevalier de Barabas connaissait les arguments du comte Almaviva; une pièce ronde d'assez gros calibre , coulée dans la main du cocher en arrivant au Pré-Gatelan , lui avait acquis la propriété du carrosse-fiacre ou remise, à la grande indignation des commis de magasin et des gros ventres qui se le disputaient.

En roulant sur la route du bois de Bouline à Paris, te chevalier disait à son conpagnon :

— Eh bien , monsieur , êtes- vous content du spectacle que je vous avais promis ? Vous avez eu la comédie et le drame, le drame réel , malheureusement. Remarquez, monsieur, que cette furieuse Rosalinde, ne tenant plus sur son banc de gazon recouvert de velours, a planté là la tante Plock et* le prince allemand, qui se consoleront en buvant du punch. Remarquez que cette lionne, blessée jusqu'au vif dans son orgueil et ivre de rage contre une rivale, a entraîné avec elle ce niais sublime que nous avons amené au bois fatalement. Remarquez bien qu'elle avait besoin d'une vengeance quelconque, qu'il lui faut du sang et qu'elle a mis la main sur le premier venu pour la venger. Si denaain le duc est tué, elle poussera des cris de joie; si c'est le poëte.qui est tué, elle fera son oraison funèbre en quatre mots : c( C'est fâcheux : il m'adressait de beaux veis. » Et, le soir, elle ira à l'Opéra. Enfin, inonsieur, remarquez que M. Talamon n'est pas venu au Pré accompagné d'une vertueuse et belle jeune lille, pour avoir le plaisir seulement de se promener, mais bien dans un but sérieux. Je crois que l'expiation commence pour cette diabolique Rosalinde. Je suis bien aise, monsieur Guillaume, poursuivait l'intrépide chevalier , de vous avoir expliqué les ficelles de celte représentation à laquelle vous axuiez compris probablement très-peu de chose, ne connaissant pas de vue les principaux personnage. Je ne vous demande pas de remercîments, monsieur...

— Et moi, je vous les adresse, répondit M. Guillaume.

MADEMOISELLE HOSALINDE 247

Seulement, je ne me bornerai pas là, je vous assure, quand nous aurons enlevé à ce damné Malatesta les papiers que vous savez.

— D'ici à huit jours vous les aurez , dit le chevalier.

M. Guillaume soupira de satisfaction. 11 ajouta, en se rappelant la scène finale du Pré :

— Quant à ce pauvre Delaunay , ne pourrions-nous lui éviter le désagrément d'être embroché par le duc?

— J*y songeais , répondit fièrement le chevalier de Barabas. Tenez, reprit-il en se frappant le front, j'ai une idée, une bonne idée!... Ce duel n'aura pas lieu.

— Touchez là, lui dit M. Guillaume en lui tendant la main. Vous valez mieux que je ne pensais. A demain , monsieur le chevalier.

. — Où cela?... Au restaurant des Deux-Lapins?

— Non, dit M. Guillaume, mais aux Trois Frères Provençaux.

— Monsieur, j'y serai à vos ordres, et la fourchette à la main, à six heures,

-^ C'est mon heure, dit M. Guillaume.

La voiture arrivait à la hauteur du boulevard des Italiens. Le chevalier rendait visite, dans ce quartier-là, à quelques amis qui ne se couchaient jamais; il demanda à descendre de voiture. M. Guillaume se fit ramener chez lui. 11 était deux heures du matin.

tN PIÉGE A LOUP.

Nous n'avons pas oublié le traité conclu entre M. Guillaume et M. le marquis de Malatesta ; traité secret, ne reposant que sur des paroles échangées de part et d'autre , mais par cela même plus sérieux et qui devait être exécuté plus ponctuellement, puisque Ton dit avec Juste raison que le meilleur contrat est la parole d'un homme d'honneur.

Certes, ce n'était pas M. Guillaume qui eût manqué à la sienne, par principe d'abord, et ensuite parce que, pour sa part, il était enchanté du traité luimême et des heureux résultats qu'il devait lui procurer.

11 s'agissait tout simplement , on s'en souvient , de communiquer à M. de Malatesta la correspondance du riche client de M. Talamon à mesure que des lettres de ce nabab arrivaient des Indes au banquier à Paris.

Avait-il été difficile à M. Guillaume de se procurer une de ces lettres nouvellement arrivées? Oui et non»

D'un côté, il s'agissait d'une impossibilité , vu que M. de VîUefort n'était plus dans les Indes orientales; il s'agis sait, d'un autre côté, d'une lettre à obtenir de ce même M. deVillefort, qui habitait Paris secrètement. Celte dernière chose était chose facile à obtenir; ce qui l'était moins, c'était d'écrire la lettre de manière à ce que ce rusé coquin de marquis de Malatesta ne doutât pas qu'elle n'arrivât de Calcutta ou de Bombay par la malle d'Angleterre ou par une autre voie connue.

Eh bien, M. Guillaume fut, dans cette- occasion, d'une habileté qui nous ferait trembler pour sa probité, si nous ne connaissions à fond l'honnêteté paTfaite de ses sentiments et la loyauté de sa vie.

Peu de jours après la soirée passée au Pré-Catelan (oîi,pour le dire en passant, M. de Malatesta ne se trouvait pas ce soir-là) , le courtier se rendait discrètement , à rtieure de midi, au siège de l'administration industrielle et industrieuse dont le marquis était la providence et la fortune. M. Guillaume fit passer son nom au directeur général de la Compagnie , que nous connaissons bien, et il fut introduit immédiatement par les petites entrées. Cette fois, il ne passa par l'intermédiaire d'aucune espèce de nez portant lunettes d'or ou d'écaillé. Le marquis fit un cri de joie en le voyant et le reçut presque à bras ouverts :

— Eh bien, s'écria-t-il, nous avons donc réussi, puisque vous voilà ?

— La malle de l'Inde est arrivée hier, répondit Guillaume. '

156 MADEMOISELLE ROSÂLINDE

— Je le sais pardieu bien ! dit Malatesta. Et l'iadien a écrit à son cher banquier, à Paris?

— Précisément.

— Ah ! je le prévoyais. Et sa correspondance est arri- Yée par duplicata.

— Oui.

— ^ Et vous avez pu vous procurer un des deux exemplaires de cette correspondance ?

— ^^Oui, assez difficilement.

— Et cette bienheureuse lettre venant des Indes?.,.

— Je l'ai dans ma poche.

— Ah I donnez ! donnez ! s'écria le marquis en lendant la main.

— Doucement, dit Guillaume. Je m'expose beaucoup; nos conventions sont de...

— Oui, mon Dieu , oui , reprit vivement le marquis, de remettre entre vojs mains un premier payemejit de vingt-cinq mille francs, quand le million sera tombé dans les miennes. Donnez-moi la lettre...

— Vous me la rendrez à l'expiration des vingt-quatre heures, demain à midi, après l'avoir lue et commentée, copiée même, à votre aise !

— Oui, oui, oui, mille tonnerres! Oui. Cette lettre...

— Signez-moi ce papier, dit Guillaume en lui présentant une feuille sur laquelle se trouvaient trois lignes, écrites par une autre main que la sienne.

— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda le marquis.

MADEMOISELLE ROSÀLINDE 2S1

— C'est un reçu insigniflant pour vous el important pour moi. Lisez.

Le marquis lut ces trois lignes :

c< Je reconnais avoir reçu de M. Guillaume une première communication de papiers importants, que jeTavais prié de me procurer, »

— Je ne signerai pas cela, monsieur, dit Malatesla dont les yeux brillaient de colère et d'impatience. El vous allez me remettre sur-le-champ la lettre en question; sinon...

— Sinon? ajouta Guillaume.

— Prenez garde, dit Malatesta, vous jouez avec moi un jeu dangereux.

— Dangereux! reprit Guillaume, il faut savoir pour qui?

Le marquis jeta sur le courtier des regards livides, menaçants. Ce coup d'œil eût certainement démonté un fripon : il trouva Guillaume impassible.

— Non, reprit-il tranquillement, je n'ai pas la moindre peur devons, monsieur le marquis, et je suis certain que vous ne me ferez pas le moindre mal. Vous n'êtes pas assez imprudent pour cela. Voyons, voulez-vous me signer ce papier?

— Non, monsieur. Je trouve votre procédé déloyal ; vous manquez de probité...

— Diantre! dit Guillaume, l'acte auquel vous m'avez entraîné est, en effet, d'une moralité si haute !

— Vous manquez à voire parole.

— Quand je vous apporte la lettre convenue?

— Quancl vous me demandez un reçu par écrit dont il n'a jamais été question dans nos conventions...

— Verbales, ajouta M. Guillaume. Vous avez tenu à ce qu'elles ne fussent que verbales, vous en voyez l'inconvénient. Qui pourra prouver que nous n'avoi^ pas parlé d'un reçu quelconque?

— Tonnerre et pétard ! s'écria le marquis en ouvrant la main comme pour étrangler quelqu'un, voulez- vous, oui ou non, me donner cette lettre?

— Non, dit Guillaume ; vous l'aurez quand vous aurez signé mon papier.

— Attendez, dit le marquis ivre de colère.

il s'élança vers une jolie armoire à glacé, et saisit un pistolet. 11 s'avança droit sur M. Guillaume.

— Ma lettre, monsieur, dit-il en pointant un canon en avant.

— Feu I dit M. Guillaume. Un honnête homme tombe mort ; on informe la justice : un procès criminel a lieu, et on vous coupe la tête ; c'est simple comme bonjour.

Malatésta releva son pistolet.

— Vous voulez donc que je vous tue? ajouta-t-il avec un sourire satanique.

— Vous voyez bien que non, dit M. Guillaume, puisque je vous fais relever votre méchant pistolet.

Le marquis tombait des nues. Son méchant pistolet était une arme superbe damasquinée d'or.

— C'est incroyable! ajoutait-il. Jamais je n'ai rencontré un homme plus téméraire ou plus stupide que vous I

— Bah ! reprit Guillaume.

— Je vous jure, dit le marquis avec l'accent de la fièvre, que si vous ne me remettez à l'instant cette correspondance que je tiens à avoir et que je paye cent mille francs, je vous jure que je vous' brûle la cervelle.

— Bien! répondit Guillaume, la sommation est dans les formes. Labourse ou la vie ! Faut-il que je me couche ventre à terre?

Malatesta avait de nouveau allongé le bras et pointé son pistolet à la hauteur de la tête de M. Guillaume, debout, à six ''pas devant lui. Les dernières paroles qu'il venait d'entendre lui parurent si étranges que, de nouveau, il abaissa son arme.

-^ Que voulez-vous dire, maître fou, avec votre ventre à terre? demanda-t-il.

— Rien , répondit Guillaume. Une bizarrerie , une façon extravagante de parler.

— J'exige que vous vous expliquiez, sinon.,.

— Allons, encore! Si vous commencez par me casser la tête, il me sera difficile de m'expliquer, ajouta Guillaume. Tenez, monsieur le marquis, croyez-moi, ne jouez pas au pistolet ; vous avez là une mauvaise habitude. En France, pour forcer les gens à nous donner ce que nous voulons d'eux, on s'y prend plus adroitement. Que diable, c'est brutal et bête cela : la bourse ou la vie!

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— Mais, misérable! s'écria Malatesta, explique-toi. H y a là-dessous mû double sens, une atroce allusion, une calomnie...

— Vous trouvez? dit tranquillement Guillaïune. Cette bourse ou la vie vous préoccupe donc bien ; elle vous tient donc bien au cœur, monsieur!

Malatesta déposa son pistolet sur une table et se mita marcher d*un bout è Tautre de son cabinet, absorbé dans ses réflexions et oubliant en quelque sorte M. Gtnl* laume. Évidemment, le courtier venait de toucher àiin point mystérieux, mais correspondant avec le passé de monsieur le marquis. Celui-ci interrogeait ses souvenirs et jetait un regard scrutateur, moralement parlant, ^sur toutes ses relations habituelles du moment. IL finit par se dire à lui-même en secouant la tète :

— Quelqu'un m'aura vendu. N'importe ! il faut me tirer de là.

M. Guillaume s'était assis devant une magnifique table de Roule et feuilletait un album de caricatures.

— Qu'il est tranquille, lui! se disait le marquis. C'est encore un demi-honnête homme ; mais il est très-fort, et quoique d'un certain âge, il pourra composer avec ses principes et entrer dans la voie du progrès. Savait-il que mon pistolet n'avait que sa capsule d'amorce? S'il l'ignorait, c'est unliomme d'une énergie, d'une intrépidité incomparables. Il faut le gagner à mes intérêts.

— Voyons, dit le marquis à Guillaume en s'approchant de lui, quelle idée attachez- vous au reçu que xous me demandez ? quel usage voulez-vous faire de ce papier quand il aura ma signature?

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— Ceci ne vous regarde pas, répondit le courtier. Tout ce qu'il vous importe de savoir, c'est de vous assurer si ce papier peut vous comprometlre oui ou non. Dans tous les cas, ajouta-t-il, la raison doit vous dire que ce reçu, s'il implique une idée de corruption, compromet beaucoup plus le corrompu que le corrupteur. Kaisonnons. Vons avez intérêt à connaître une correspondance,

VOUS vous la procurez à prix d'argent. La volez-vous ? jSon. C'est moi qui la vole et qui touche le prix de mon infidélité. Que ferait un tribunal en pareil cas? Il blâmerait l'intéressé qui se serait servi d'un appftt d'argent pour connaître ce qui importe à ses intérêts, mais il condamnerait à une peine le subalterne qui aurait vendu le secret d'une lettre adressée à son patron. Vous voyez donc bien que vos appréhensions sont chimériques, que votre colère est ridicule et que votre pistolet est un enfantillage dont un homme sérieux devrait rougir.

— Par ma foi, s'écria le marquis en riant, je vous c/Ois dès aujourd'hui plus fort que moi, maître Guillaume ! Donnez - moi votre papier ; je vais vous le signer.

M. Guillaume plaça le papier sur Ja table à côté d'une plume et d'un encrier. M. de Malatesta prit le reçu et le lut deux fois. Il toucha la plume, hésita, repoussale papier, se mita réfléôhir, hésita encore, prit la plume, n'hésita plus, data et signa avec une rapidité incroyable. Puis, se tournant vivement vers Guillaume, le reçu à la main :

— Donnant, donnant, dit-il avec l'accent de la fièvre- Cette correspondaace...

■— La voilà, répondit Guillaume, en lui donnant d'une

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main une lettre en quatre pages, pliée et sans enveloppe, et en tirant à lui, de l'autre main, le papier de Malatesta, que celui-ci laissa glisser de ses doigts.

— C'est fait, se dit M. Guillaume, en serrant le reçu dans son portefeuille, qu'il remit dans sa poche en boutonnant par-dessus son paletot.

Le marquis, maître de la lettre venant des Indes, courut à un petit secrétaire placé dansTangle du cabinet. Il la déplia, la plaça ouverte devant lui, s'assit, s'accouda sur la tablette du secrétaire et se livra à une lecture qui bientôt absorba toutes ses facultés. Le monde extérieur n'existait plus pour lui.

Cette lettre, avons-nous dit, était un chef-d'œuvre d'habileté. Elle était datée de Calcutta, à soixante-cinq jours de distance du jour de son arrivée à Paris, juste le temps qu'il fallait à une dépêche pour venir des Indes orientales, en passant par l'isthme de Suez.

Celte lettre était tout entière de l'écriture de M. le comte de Villefort, et en cela M. Guillaume, qui l'avait écrite tout entière de sa main, était loin d'avoir commis un faux. Elle parlait de vingt choses, toutes plus vraisemblables les unes que les autres. Mais le chapitre important était celui où M. de Villefort annonçait à son honorable correspondant l'envoi de deux millions de francs qui devaient être placés par luilà Paris, selon qu'il le jugerait convenable.

— Deux millions de francs ! répéta malgré lui le marquis en lisant ce passage de la lettre. C'est cela, je m'y attendais; il y en a un pour moi.

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— C'est incroyable! se disait en lui-même et à part lui M. Guillaume. Voilà un homme qui, de sa propre autoritéy vous prend un million, sans qu'on ait le droit de réclamer; Je ne puis me rendre compte encore comment il s'y prendra,

La lettre, après avoir parlé de beaucoup de choses intimes, mais peu importantes, contenait un chapitre concernant Rosalinde et Rosemonde. On devait prodiguer l'argent à Rosalinde, sans contrôle.

— Sans contrôle! ne pouvait s'empêcher de répéter monsieur le marquis. Heureuse fille! Ah! si j'osais...

— Que feriez-vous ? demanda Guillaume.

' — Tiens! vous êtes là? dit le marquis.

— Oui. Vous m'avez oublié? Que feriez-vous?

— Si j'osais, je prendrais la fille aux millions.

— Vous l'épouseriez? Ce n'est pas facile. Elle a un si joli caractère, elle a si peu de volonté ! Pauvre Agnès!

— Laissez donc, reprit le marquis. Si les circonstances me servaient... Mais non, je ne veux pas filer un roman.

— Enadmetlant qu'elley consentît, ajouta Guillaume, répouseriez-vous ?

— Oui, dit le marquis.

— Sans appréhensions ?

— Au contraire, en prévoyant de grands accidents. T— Vous êtes philosophe.

— Je suis de mon époque. Au bout de six semaines on se sépare...

S58 MADEMOISELLE KOSALINDE

— Des minions ?

— Non. De la tendre épousée.

— Ah ! ah ! et on lui fait une pension ?

— Oui, certes. Mille francs par mois. C'est Tâge d*or pour une femme.

— Eh bien, monsieur le marquis, reprit Guillaume, rayez ce plan-là de vos tablettes. Vous n'aurez jamais la peine de servir douze mille livres de rente à Rosalinde, qui gardera sa liberté et les millions de son père.

— Moins un, qu'elle me doit, ajouta tranquillement le marquis.

— Qu'elle vous doit ! déjà?.. . -

- — Oui , je suis en train de lui rendre le plus grand service du monde.

— Ah! j'ignorais, dit M. Guillaume dont l'attention à suivre la trace dé cette intrigue était extrême.

Tout à coup, M. de Malatesta poussa un cri. H venait de trouver à la quatrième page ce qu'il cherchait : dix lignes à propos d'une cassette perdue ou volée.

— Qu'est-ce? dit M. Guillaume.

— Rien ; un objet perdu par ce vieux coquin de Yillefort, et qu'on peut retrouver dans l'intérêt de sa fille.

— Avant de vous communiquer la lettre, reprit M. Guillaume, je l'ai parcourue, j'en avais le droit, e j'ai vu qu'il y était question d'une cassette perdue et qui contenait des papiers...

— C'est bon, ajouta le marquis. Résumons-nous. Le vieux sorcier a déjà fait passer en France deux millions,

il y a trois ou quatre mois; en voici deux autres annoncés : en tout quatre. Ce nabab français veut évidemment transporter toute sa fortune en France. Il est temps d'agir et de se faire rembourser une dette sacrée.

— Contractée par la fille; probablement, dit Guillaume.

— Oui, quoi d'étonnant, monsieur?

— Rien, oh ! mon Dieu, rien. Il peut y avoir des services rendus qui valent un million*

— C'est cela. Monsieur Guillaume veut être intéressé à l'affaire...

— Parbleu ! dit celui-ci, je le crois bien.

— Apprenez donc que la cassette dont parle la lettre....

— La cassette aux papiers! Vous l'avez?...

— Eh ! vous allez vite, dit M. de Malatesla en se ravisant, on l'aura, cette cassette.

— 11 l^a, se dit M. Guillaume. Le chevalier a dit vrai. Maintenant, je tiens le fil de cette bonne affaire.

Alors le courtier, parfaitement édifié sur ce qu'il voulait savoir, se leva, et, prenant un air indifférent, il annonça le projet de se retirer, ayant plusieurs courses à faire.

— Ne vous gênez pas, lui dit le marquis. Je garde la correspondance, j'ai besoin delà relire afin de m'en empreindre et de me servir de ces documents dans notre intérêt mutuel, monsieur Guillaume. Demain, je vous rendrai cette lettre. Emportez- vous mon reçu, décidément?

S60 MADEMOISELLE ROSÀLINDE

— Peuh! dit Guillaume, Ce chiffon de papier! je ne sais trop ce que j'en ai fait.

— Vous l'avez mis dans votre portefeuille, nisé coquin.

— C'est possible. Adieu, monsieur le marquis, j'ai tenu ma promesse, tenez la vôtre. Seulement,si les promesses d'argent que vous m'avez faites vous donnent fantaisie de me brûler la cervelle, je vous préviens que je brise, pour ma part, le contrat et que je ne reviens plus.

— Eb! qu'allez- vous rappeler làl dit Malatesta en accrochant son pistolet dans la panoplie, un mouvem^t d'impatience! une bêtise! Allons, n'en parlons plus et restons bons amis.

Ils se séparèrent fort contents l'un et l'autre du résultat de l'entrevue. M. de Malatesta tenait les renseignements qu'il voulait avoir sur l'arrivée des millions et sur l'importance de la cassette; M. Guillaume tenait un reçu signé et daté. Un piège à loup était creusé sur le chemin que suivaient ces deux hommes. Qui des deux devait s'y laisser prendre par la jambe?

La suite de cette liistoire nous le dira.

MADEMOISELLE ROSALINDE 2(ii

Vin

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