UN DUEL A MORT
Dans la soirée du même jour où M. Guillaume avait eu rhonneur de rendre visite au marquis de Malatesta, le courtier se rendit au café du Palais-Royal. Il était sûr d'y rencontrer son compagnon dé plaisir, M. le chevalier de Barabas.
JEn effet, il le trouva assis devant un demi-bol de punch, fumant comme un Turc et rêvant à des délices impossibles. Le chevalier le reçut avec une politesse exquise, et lui proposa de prendre place à sou banquet olympien.
M. Guillaume était homme à accepter toute partie qui pouvait s'aUier avec les convenances et qui se renfermait dans les limites de la modération.
On fuma de concert, tout en vidant des verres de punch.
Ce qui amenait le courtier au café, ce soir-là, c'était un sentiment de curiosité nuancé d'intérêt.
M. Guillaume tenait \ apprendre des nouvelles du duel qui avait eu lieu entre le duc de Réalmont et M. Delaunay.
— Se sonl-ils battus? demanda Guillaume.
— Oui, ce matin, répondit le chevalier, au bois de Vincennes. Le bois de Boulogne est devenu impossible; il y pousse des gardiens et des sergents de ville de tous les côtés, et de la plus belle venue.
— Et ce duel a eu des suites fâcheuses? ajouta Guillaume avec émotion.
— Fâcheuses ? je le crois pardieu bien ! Deux braves ne se lâchent point sans avoir versé des flots de sang.
— Je vois au ton dont vous me parlez, dit Guillaume, que nos deux champions jouissent encore d'une parfaite santé.
— Ils se sont cependant tirés de fiers coups de pistolet. Le poète était comme un enragé; j'ai vu le moment où il coupait le duc en deux morceaux : monsieur a\-ail apporté deux lattes de cuirassier comme supplément. Cest incroyable comme les hommes de plume aiment le fer, à notre époque ! Je connais un journaliste du petit format qui ne travaille jamais à sa feuille sans avoir
* devant lui, sur sa table, quatre pistolets de gros calibre. Je lui ai conseillé le tromblon, et même la pièce de quatre. 11 n*a pas dit non.
— Si nous revenions à notre duel ? dit Guillaume.
— Tiens! c'est juste. Nous étions avant-hier au Pré- Gatelan, monsieur. Nos deux insultés {vous sarez que dans une querelle chacun tient à l'avantage d'avoir été insulté) , nos deux adversaires devaient se renoHitrer dès le lendemain matin. Mais un dud qui a cent mille livres de rente ne meurt pas comme un autre homme»
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il a des affaires à régler et des héritiers à pourvoir. M. de Réalmont fît donc demander par ses témoins que la partie fût remise à vingt-quatre heures de délai. Accordé ! nous accordâmes la chose, car j'étais un des témoins de M. Delaunay. J'avais été le trouver chez lui en vous [quittant, à deux heures du matin , monsieur.
— Il était déjà rentré? demanda naïvement M. Guillaume.
— Oui, monsieur. Il avait accompagné Rosalinde et la comtesse jusqu'à la villa des Champs-Elysées , chez UfUe (le Villefort. Là, ces dames l'avaient remercié avec les plus séduisants sourires, lui avaient demandé de ménager sa précieuse vie et avaient j^ris congé de lui. 11 était rentré à son logis à moitié ivre d'orgueil , d'amour et d'eépoir. Je vous prie de remarquer qu'une seule de ces ivresses poussée à l'extrême suffirait pour tuer un Hercule. Mais le poète a des privilèges comme le fou; il résiste. J'offris à Mi Delaunay d'être son témoin et de lui en procurer un second. Il accepta. Le lendemain, je me rendis à huit heures chez le duc, escorté d'un ami. C'est alors qu'on' nous demanda vingt-quatre heures de relard. — Accordé, avons-nous dit.
Ce matin, à sept heures, le délai étant, expiré, nous nous sommes rendus au bois de Vincennes, à un lieu désigné la veille, un carrefour solitaire où le sergent de ville ne fleurit pas encore. Nos braves adversaires ont été placés à vingt-cinq pas de distance l'un de l'autre, chacun armé d'un pistolet. 11 faut vous dire que
nous avions choisi pour l'affaire des pistolets de combat pris chez Devismes. Les témoins de monsieur le duc se trouvaient êlre un peu de ma connaissance, en sorte que les choses devaient se passer sans -la moindre difficulté.
On ne saurait mettre trop de soin dans le choix des témoins. Gomme les deux champions ordinairement tiennent beaucoup à se couper la gorge à fond ou à s'exterminer à coups de feu, le devoir de quatre bons témoins est de mener le combat juste dans la proportion voulue. 11 y a des degrés que la raison et l'équité indiquent d'elles-mêmes, et on peut très-bien satisfaire l'honneur dans la mesure de l'offense qu'on a reçue.
L'honneur, sur le terrain, est très-féroce; il ne parle de rien moins que de pourfendre en deux, de couper en quatre, de casser la tète en huit morceaux, d'éven- Irer, d'exterminer... C'est un affreux intrépide 1 Si on le laissait faire, il s'armerait d'une arquebuse, de pistolets, d'une rapière, d'une hache d'armes, que sais-je encore? Vous comprenez, monsieur, que ce gaillard-là a fièrement besoin d'être calmé. Aussi, je le répète, la mission d'un témoin est de modérer, de régler, presque de désarmer.
— Très-bien I dit M. Guillaume. J'approuve cela. Et nos champions?
— Ils firent feu l'un sur l'autre à notre signal, reprit le chevalier. Pas un ne bougea ; droits comme deux ifs. Nous voulûmes déclarer que l'honneur était satisfait. Ah bien oui! Le poète se mit à crier comme un geai
ies boîs. Il voulait se battre à mort..*. Un amoureux, c'est féroce. Le duc ne disait pas grand'chose, mais il finit par se prononcer avec fermeté et il tint à recommencer le feu. Nous avions une seconde boîte de pistolets pareils aux premiers. Nous chargeâmes et nous armâmes nos intrépides, décidés à se casser la tête. Les deux coups partirent presque en même temps. Rien. Personne ne bougea. Le poëte frappa du pied comme un coursier de guerre. 11 était indigné, furieux. Le duc levait les épaules, et disait :
— Puisque monsieur tient à recommencer, recommençons.
Je m'adressai à M. Delaunay, et je lui parlai sévèrement, lui expliquant comment il était de mauvais goût de faire tant de bruit et de s'acharner à vouloir tuer un homme parce qu'il s'était un peu égayé, l'avant-veille, sur le compte d'une femme légère...
Je crus qu'il allait m'élrangler.
« Oh! qu'à cela ne tienne, lui dis-je, et puisque votre adversaire y consent si volontiers, recommencez, mon cher ami ; diable ! c'est un jeu qui vous plaît, à ce qu'il paraît. »
Nous rechargeâmes les armes pour la troisième fois, et, comme le poëte nous avait accusé de ménager la poudre, nous mîmes, cette fois, double charge pour lui plaire. Il y avait de quoi tuer un homme à quatrevingts pas, et puis, ces coups devaient faire trembler la forêt.
Nos deux champions, voulant cette fois se loger du
plomb dans la cervelle- ou dans la poitrine, visèrent plus longtemps après le signal donné. Un des deux, tous les deux peut-être devaient rester sur le terrain. Un premier coup de feu fit partir l'autre instantanément ; mais quel pétard, mon Dieu I Le poëte, celte fois, devait être content.
J'avais fait signe aux témoins du duc. Aussitôt les deux coups de feu partis, nous nous élançâmes chacun sur notre homme comme s*il était blessé à mort;
— Étaient-ils atteints? demanda M. Guillaume.
— Diantre! je le crois bien, reprit le chevalier, atteints par quatre vigoureux bras qui les enlevèrent du champ de bataille ; du champ de bataille, chacun de ces braves fut porté par ses deux témoins dans une des deux voitures qui stationnaient là, séparément. Notre poète ne bougeait pas plus qu'un mort, tant nous étions épouvantés du coup de feu qu'il venait de tirer sur le duc. Nous partîmes pour Paris au galop. Au bout de cinq minutes, notre intrépide, très-calmé, nous dit avec un certain abattement :
— Je l'ai donc bien vengée, cette femme adorable I
— Diable 1 lui répondtmes-nous, si vous vous amusez à casser en quatre la tête de tous ceux qui regarderont vos amours de travers, vous pourrez bien avoir de sérieux démêlés avec la justice.
— Il est donc mort sur le coup? ajouta-t-il avec un peu d'inquiétude.
— Dame! à moins d'avoir Tàme clievillée dans le corps. Du reste, ajoutâmes-nous, c'est de vous qu'il faut s'occuper. Vous allez prendre de ce pas le chemin de fer du Nord, et vous allez passer la frontière. Avezvous de l'argent?
Le pôëte en avait; il nous montra mille francs dans unç bourse. C'était à tomber des nues; ce coup-là m'étourdit beaucoup plus que la double explosion des armes à feu dans la forêt.
En conséquence, sans désemparer, nous conduisîmes notre ami à la gare du chemin de fer, en lui recommandant de s'arrêter à Lille le moins possible et de chercher à gagner Bruxelles le plus lestement et le plus adroitement qu'il pourrait ; le suppliant, du reste, de nous (donner de ses nouvelles.
— Eh bien! dit M. GAiillaume.
— Eh bien, reprit le chevalier, ce charmant petit Delauriay, parti à dix heures du matin pour Lille, doit être, à l'heure qu'il est, dans la bonne ville de Bruxelles, car il a une si bonne figure que personne n'aura songé 'h lui demander ses papiers. Quant à ses hardes, dame! il en achètera. N'a-t-il pas mille francs en or dans sa poche? Pour l'honneur des lettres, j'aime à constater ce fait.
— Et le duc de Réataont? Vous ne me parlez pas du duc, monsieur, dit Guillaume. «
— 11 me semblait vous avoir dit que ses deux témoins coururent sur lui après son troisième coup de feu, qu'ils le prirent dans leurs bras, qu'ils le transportèrent dans sa voiture...
— 11 était donc blessé à mort? il est donc mort? demanda Guillaume.
—'Aux yeux de son adversaire, se promenant en Belgique, le duc est bien mort; à mes yeux, il n'est pas même blessé. Seulement, je crois qu'il est parti déjà pour une de ses terres éloignées, et où il se cacliera pendant quelques semaines.
— Pourquoi cela?
— Eb! parbleu, reprit en riant le chevalier, cet aimable duc ne croit-il pas avoir tué raide son adversaire, qu'il a vu emporter dans nos bras, à mesure que lui-inême était emporté par ses témoins du côté opposé?
— De manière que cliacun des deux s'imagine avoir tué son adversaire?
. — Précisément.
— Et que s'ils viennent à se rencontrer d'ici à quelque temps...
— Us auront une peur du diable l'un de l'autre ; ils s'expliqueront, reconnaîtront notre procédé et notre prudence et riront beaucoup de l'aventure.
— Ma foi, monsieur le chevalier, c'est bien joué cela, dit M. Guillaume, Nos deux braves se sont battus courageusement; l'honnçur est satisfait et chacun d'eux se î)orte à merveille. Si j'étais à la tête du gouvernement, je voudrais créer une place de grand prévôt pour les affaires d'honneur et je vous la donnerais. .
— Pour peu que vous fissiez ajouter vingt-cinq ou
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rente mille livres de rente à la place en question, jouta le chevalier, je me ferais un devoir de Tac* epter.
— M"« de Villefort a-t-elle appris les suites de ce Luel ? demanda M. Guillaume.
— Certainement, dit le chevalier. Un des témoins s'est chargé d'aller lui annoncer la fatale nouvelle de cette double mort, dont elle est cause. J'ai revu déjà cette originale et je lui ai reproché sa mauvaise plaisanterie. Savez-vous ce qu'elle m'a répondu?
— Non, dit M. Guillaume. Rosalinde s'est trouvée mal?
— Elle avait une matinée ; elle a reçu la nouvelle avec lé même sourire enchanteur qu'elle recevait toute sa belle compagnie. Seulement, elle a dit au témoin qui lui parlait à part dans un coin du salon : a C'est très-fâcheux, pour moi surtout. Mais ne parlez pas de cette affaire avant ce soir; vous me gâteriez toute ma matinée. »
— Le bon petit cœur! s'écria Guillaume.
~ Oui, dit le chevalier. Mais les beaux yeux ! la ravissante tournure I le charmant esprit et les charmants millions I
— Eq effet, reprit M. Guillaume, avec cela uq cœur est inutile dans le monde d'aujourd'hui. Rosalinde n'aura ni plus ni moins d'amis» d'adorateurs et d'adulateurs. Si même elle veut un mari...
— Elle en trouverait dix. Il est vrai qu'elle serait forcée d'en refuser neuf et de n'en choisir qu'un ; mais
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soyez tranquille, elle lui ferait expier neuf lois son bonheur à calui-là.
— Comment la connaissez- vous si bien, monsieur le chevalier? demanda Guillaume.
— D'abord, il m'est arrivé de la rencontrer quelque* fois, sans lui parler, il est vrai« soit ai^ spectacle, soit à la promenade, et je me trompe rarement sur un yisage, qui, pour moi, est un livrepuvert. Ensuite, jevousdtrat que mon ami le marquis de Malatesta m'a souvent parlé d'elle.
— 11 la connaît • beaucoup? demanda Guillaume. Serait-il amoureux d'elle ?
— Lui ? s'écria le chevalier, allons donc! Mais il est très-bien dans la maison ; on a grande confiance en lui, et on le croit un homme fort habile en affaires. Ea cda j^ne de Villefort ne se trompe pas. Seulement, il y a à craindre qu'elle ne paye un peu cher les services du noble marquis.
— Elle a donc bien de l'argent ? dit Guillaume en jouant rétonné au naturel.
— Elle a un vieux scélérat de père qui a ramassé des tonnes d'or, répondit le chevalier.
— Un vieux scélérat? dit Guillaume faisant la moue.
— Mon Dieu! c'est une façon de parler. Il ne faut pas attacher tant d'importance aux expressions. M. de Villefort, le père, n'est pas précisément uii vieux scélérat, mon cher monsieur Guillaume; mais je ne puis me défendre de me défier de lui, je ne sais pas pourquoi.
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Quand on a une fille si mauvaise, on doit être un bien triste père. Tenez, fraucberaent, ce n'est pas grand'chose que ce monsieur-là.
— Vous ne l'avez jamais vu ? vous ne le connaissez pas? dit le courtier.
— Bahl je le vois d'ici, reprit le chevalier. Est-ce que je ne devine pas un homme par les idées que son nom remue autour de lui ? Et puis, je crois avoir la double vue assez caractérisée. Le magnétisme est un monde inconnu où je m'aventure quelquefois.
— Et comment est-il ce comte de Villefort, d'après votre double vue? dit Guillaume.
— Lui? dit le chevalier. Laid, petit, l'air hargneux, tnesquin dans sa mise, comme dans ses manières, fin^ rusé même, intéressé, crasseux dans l'occasion, prodigue on ne sait pourquoi dans certains cas; vicieux probablement; enfin un vrai crapaud de millionnaire. Voilà le portrait que je me fais de ce monsieur.
— Eh bien, il est joli, le portrait! dit M. Guillaume, qui ouvrait de grands yeux et qui grimaçait un sourire. Je vous remercie du renseignement, chevalier.
— 11 n'y a pas de quoi, ajouta celui-ci. Et si jamais vous rencontrez cet affreux petit bonhomme d'Inde, comme dit sa fille, vous verrez que je l'ai beaucoup flatté.
M. Guillaume avait assez respiré l'encens qu'on brûlait à M. de Villefort. 11 prit congé du clievalier en lui recommandant de nouveau l'affaire de la cassette qu'il devait terminer avant huit jours.
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— Soyez tranquille, dit le chevalier, et assurez votre patron, quel qu'il soit, que, puisqu'il paye si bien, je lui remettrai la cassette. Au fait, c'est ma propriété à moi. Je l'ai rapportée des Indes, je l'ai trouvée dans un désert. Je ne sais pas quel diable m'a poussé à abandonner cette belle affaire à ce maudit Malatesta! Ah! un reste d'habitude, d'attachement, de vieille camaraderie. Niais sublime !
— Toujours? dit M. Guillaume en s'éloignant.
— Toujours I répondit le chevalier en continuant à boire du punch.