‹ Le gant de DianeChapitre 45 sur 53 · LE COMTE DE LA ROCHEFERNET · texte numérisé non relu

LE COMTE DE LA ROCHEFERNET

Le banquier se hàla de donner Tordre d'introduire le yisiteur. Il alla même au-devant de lui jusqu'à la porte <le son cabinet, s'altendant à trouver en lui un père fort aftligé et voulant au moins lui offrir quelques compensations par de bonnes manières.

La porte s'ouvrit et M. Talamon ne fut pas peu surpris- de se voir en face d*un homme à cheveux blancs, grand et distingué, mais d'une physionomie fort gaie, le sourire sur les lèvres, et qui Tabordait avec des phrases comme celle-ci :

— Charmé de vous revoir, moq cher monsieur Talamon, après deux ans d'absence; charmé de vous revoir, mais dans une drôle de circonstance. Figurez-vous que mon niais de fils s'est fait coffrer pour cinquante mille francs à peu près; figurez- vous qu'il s'obstine à être qmoureux d'une paysanne, quand il pourrait épouser des millions et la plus belle fille du monde, votre propre pupille, mon cher monsieur ; une fille qui est folle de lui, et qui l'enleva dans une chaise de poste et partit avec lui pour l'étranger...

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— Monsieur le comte, dit le banquier, prenez, avant tout, la peine de vous asseoir.

— C'est juste, reprit le vieillard titré en se laissant couler dans un grand fauteuil. Je suis venu à pied du faubourg Saint-Germain ici, rue Taitbout. £h! la course est bonne ! mais le temps est si beau I Et puis, ma goutte me laisse d'assez longs moments de congé. Ab! la goutte! fructus belli. Tudieu! la jeunesse ne peut se le persuader.

— Êtes-vous allé voir votre fils, monsieur le comte? demanda le banquier.

— Moi? que j'aille le voir à Glichy ? À quoi bon? dit le comte, je n'ai pas dans ma poche cinquante louis, seulement. * ,

— Vous avez de ses nouvelles?

— J'en ai indirectement ; il ne s'amuse pas à perdre son temps à m'écrire, il correspond avec des hommes d'affaires qui peuvent le tirer d'où il est. C'est chez l'un d'eux que j'ai appris hier que ce diable de Léopold s'était laissé prendre par la patte dans un piège à loup.

— Eh bien, dit M. Taiamon, je suis plus favorisé que vous, monsieur. J'ai reçu ce matin même une lettre charmante datée de Glichy.

— Je le crois pardieu bien, reprit le comte, et il a mille fois raison de vous écrire, ce cher enfant. N'êtesvous pas banquier, riche banquier, et, de plus, tuteur de cette incomparable princesse indienne qui doit avoir des diamants aussi gros que des œufs de pigeon? L'imbécile! ne l'avoir pas encore épousée !•'..

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— Eh bien, reprit M. Talamon, voyez comme le sort est bizarre. Monsieur votre fils, dans sa lettre, qui est ravissante, ne me parle ni d'argent, ni de la princesse indienne...

— Allons donci s'écria le comte. C'est qu'alors il est devenu fou.

— Non, sa lettre est calme, raisonnable, spirituelle, pleine d'amabilité et de cœur.

— Et de quoi, diantre! peut donc vous parler monsieur mon fils, .détenu à Glichy? Me montrerez -vous sa lettre? -

— Je commettrais une indiscrétion , monsieur le comte.

— * Oh ! alors, n'en parlons plus. Mais que peut-il vous dire?

— Que ne me dit-il pas? reprit M. Talamon. Un cœur épris est si éloquent ! Monsieur votre fils veut bien me prendre pour le confident de ses sentiments les plus tendres, les plus entliousiastes.

— Pour la paysanne? s'écria le comte. Pour la grosse fille de la ferme de Bernard ? Ah ! jour de Dieu ! il est devenu fou, décidément. Monsieur Talamon, ne vous faites pas un jeu de ma douleur (car vrai, vous me voyez navré de chagrin) et veuillez ramener cet animal-là à la raison, s'il en est encore temps.

— Calmez votre désespoir, reprit M. Talamon qui ne pouvait contenir un sourire, monsieur votre fils guérira. Je connais un remède à celte maladie qui le tient en ce moment.

— Oui, n'est-ce pas? dit le comte. Aussi, je yîens m, peu pour vous parler de cela. Voyons, inon cher mon< sieur Talamon, dâivrons le beau prisonnier et qui aille au plus vite se jeter aux pieds de la princesse d Indes orientales. Il s'agit pour cela d'une bagatelle, d cinquante mille francs environ, et je viens vous les de*| mander.

— 11 n'y a qu'un inconvénient, reprit M. Talamon.

— Lequel? Vous n'avez pas d'argent, peut-être? Oh la bonne plaisanterie !

— Au contraire, j'ai beaucoup d'argent , monsieur le comte.

— Par la corbleu ! j'aime votre franchise, s'écria te vieux gentilhomme en se frottant les mains. Nous avons beaucoup d'argent I que cet aveu est beau de la part d'un banquier à qui on vient en emprunter! Oui, ma parole d'honneur, vous êtes la fme graine ^e noblesse de la tinance I Touchez là, cher ami.

Le comte lui tendit la main, et M. Talamon s'empressa de lui donner la sienne. Jusque-là, les choses allaient au mieux.

Le vieux gentilhomme, qui aimait l'argent à la passion, faisait déjà avec lui-même ce petit plan :

(( Tout en lui empruntant cinquante niille livres pour lever l'écrou de Léopold, je vais lui emprunter aussi une.quinzaine de mille francs pour mes besoins particuliers. Cela fera soixante-cinq mille francs à valoir et en compte. Bah! les affaires renaissent, et la prospérité revient. Pourvu que ma goutte s'en aille, tout ira.

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le mieux du monde, et quand on est bien portant et en fonds, on n'a jamais que vingt-cinq ans. »

Monsieur le comte en était là de -son monologue lorsqu'il vit M. Talamon tirer une lettre d'un casier et la déplier,

— Ah ! ah ! dit M. de la Rocheferney, c'est l'épître sentimentale. Tenez, mon cher monsieur, ne me lisez Tien de cela. Je prendrais des impatiences qui me feraient du mal ; j'en aurais des tiraillements de nerfs pour trois quarts d'ijeure.

— Vous m'avez demandé une somme de cinquante mille francs pour payer la dette qui retient à Glichy monsieur votre fils ? dit le banquier.

— Oui, reprit le comte. Et , comme vous avez beaucoup d'argent en caisse...

— Croyez, monsieur, ajouta lé banquier, qu'il n'est pas de jour dans l'année où je n'aie à ma disposition cinquante mille francs.

— Saprelolte! dit le vieux gentilhomme, j'en voudrais pouvoir dire autant.

— Mais, reprit M. Talamon, il y a une circonstance que vous ignorez, monsieur le comte, c'est que cette lettre, toute sentimentale qu'elle est et dont vous ne voulez pas entendre une ligne, finit par un alinéa trèspositi, puisqu'il parle d'argent, le post-scriptum.

— Ahl il vous fait sa demande en sortant, l'imbé* cile !

— Non. En sortant, comme un noble et fier jeune homme qu'il est, M. le vicomte Léopold me déclare

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qu'il n'acceptera aucun service de ses amis et qu'il a i donné Tordre formel à un bomme d'afTaires de vendre | ehez lui mobilier, chevaux, voilures, tableaux, etc., de 1 réunir cinquante mille francs et de me les remettre, afin que son créancier soit soldé à ma caisse et donne mainlevée ici même. Ainsi, monsieur le comte, le refus d'emprunter de Taisent est formel; Tordre de vente est formel aussi. Lisez vous-même.

— Moi ! s'écria le vieux la Rochefemej, moi ! que j'use mes yeux à lire de pareilles niaiseries! Ah ça! mais, savez-vous, monsieur Talamon, que j'aurais le droit de faire interdire ce gaillard-là? Savez-vous que j'ai grande envie de le faire enfermer pour sa conduite plus qu'extravagante? Comment î il est criblé de dettes (et moi aussi), il est en prison pour dettes, il peut épouser dix ou quinze millions, et il hésite!... 11 s'amuse à idolâtrer une vachère! à lui écrire des billets à Chloris! à orner sa houlette d'un ruban bleu I Et cet être-là a été enlevé par une princesse de Golconde! il a été en pays étranger avec elle ! Cette adorable femme, plus belle et plus pure que le soleil, aime follement cet am'mal-là, et lui recule! Mais, jour de Dieu! moi, son père, j'ai bien le droit de Tarrèter au bord de Tabîme, et je vous déclare que je vais de ce pas informer la justice de ce qui se passe ! Quant à la vachère, oui, je vous jure aussi que je la ferai arrêter comme une effrontée coquine qu'elle est!

M. Talamon avait donné un coup de sonnette pendant Téloquente catihnaire de M. le comte de la Rochefernej, et un domestique était survenu.

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— Demandez M. Guillaume, avait dit le banquier.

— Qu'est-ce que c'est que M. Guillaume ? dit le comte.

— C'est un courtier à moi, un très-honnête homme, répondit le banquier.

M. Guillaume entra. Sur sa mine, le comte lui tourna le dos, et se mit à regarder les tableaux du cabinet du banquier.

— Monsieur Guillaume, dit M. Talamon, à combien estimez- vous que se montera la vente du mobilier, de la galerie et de l'écurie de M. le vicomte de la Rocheferney?

— Mais environ à soixante mille francs , répondit M. Guillaume.

— Cela vaut donc cent vingt mille francs, et on vole mon tîls ! dit le comte en se retournant brusquement.

— On ne vole personne, monsieur,. quand je me mêle d'une affaire, dit M. Guillaume, très-sérieux et regardant fièrement le comte.

— Allons donc, Thomme de bien! reprit celui-ci. Vous êtes courtier?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, moi, je ne le suis pas, reprit le vieux gentilhomme, et je prétends, cependant, que l'écurie, la galerie, le mobilier de mon fils valent cent mille francs et au delà. Je prétends que si on me laisse choisir un expert assermenté, patente, archipatenté, il sera de mon avis ; je prétends, en outre, monsieur le courtier, qui m'avez l'air d'un fin matois, que si la chose vous tient

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trop au cœur, on peut prendre des arrangements, et que je pourrai vous laisser la chose totale pour quatre-vingt mille francs, entendez-vous ? sur lesquels je payerai le montant intégral de la dette de mon fils, et les frais. Voilà ce que je prétends, ce que je soutiens et ce que j'ai l'honneur de vous dire, en ma qualité de gentilhomme, à vous, monsieur le courtier, qui savez li rar les bonnes affaires, et qui devez avoir amassé une l.u..ae grosse pelote d'argent quelque part. Amen, ainsi soit-il, et n'en parlons plus. L'affaire vous va-t-elle? Quatrevingt mille francs comptant.

Monsieur le comte gagnait déjà la porte pour se retirer, impatienté et désespéré d'avoir manqué le but de sa visite, lorsque tout à coup ces mots retentirent à ses oreilles»

— Oui, monsieur, l'affaire me va. Quatre-vingt mille francs.

— Hein? dit le vieux comte en se retournant vivement.

— Quatre-vingt mille francs comptant, reprit M. Guillaume.

— 11 peut très-bien les payer, ajouta M.^ Talamon.

La situation venait de changer par un revirement subit. L'humble Guillaume devenait le gros personnage de la scène. Le vieux gentilhomme s'était rappro* ché de lui, et, lui tapant lég^ement sur l'épaule, il lui disait :

— ^ C'est bien votre faute ; vous m'avez exposé à vous dire des duretés ; que ne vous déclarie»-vous tout de suite acquéreur du mobilier de mon fils?

MADEMOISELLE ROSÀLINDB ÎBZ

— Vous me poussiez à bout, monsieur, reprenait le courtier. Je résistais.

— Que voulez-vous? ajouta le comte. Je vous prenaispour un pauvre homme.

— Et maintenant, vous me croyez millionnaire? N'importe! je tiens le marché, et je vais dans la journée xnème verser quatre-vingt mille francs dans les mains de M. Talamon, qui en fera ce qu*il voudra. Une plume, de l'encre, du papier ! je rédige un acte, je le porte à la prison delà dette, je le fais signer au prisonnier; je COUTS au tribunal, je remplis les formalités voulues pour la levée de Técrou, et, ce soir même, monsieur le vicomte est rendu à la liberté.

— Ce cher enfant ! dit le comte en essuyant une^ larme. 11 peut se vanter d'avoir diablement surexcité ma sensibilité! Enfin, me voilà à bout de mes peines ; je viens de le tirer d'embarras. Sa dette sera payée. Quant au surplus des cinquante mille francs, il ne faut pas que je laisse cette somme à sa disposition. Je la lui mettrai à l'abri des tentations. Oh! je connais la jeunesse! précisément je me trouve avoir un emploi avantageux, pour ces jolis petits trente mille francs qui arrivent si à-propos.

Pendant que monsieur le comte, très-affriandé, se léchait les lèvres à l'idée de cet argent mignon en perspective, une belle jeune tille entra dans le cabinet et vint droit à M. Talamon, qu'elle appela son tuteur, et à qui elle venait demander la permission de sortir.

— Oui, ma cixère enfant, dit le tuteur en baisant

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la main de sa pupille. La voiture esl à yos ordres. Prenez avec vous la femme de chambre de M"»© Talamon.

— Eh! mais, s'écria le vieux comte tout ébloui, serait-ce donc là?... Nesuis-je pas sous Filiusion d'uD songe!... Tant de beauté, tant de distinction...

— Gomment! lui dit à voix basse le rusé Guillaume, vous hésitez à reconnaître la princesse indienne, la fu-

ture de votre fils?...

— Moi, hésiter? s'écria le comte. Jamais! Et du premier coup d'œil, j'ai reconnu... Ah! mon cher monsieur Talamon, poursuivit-il, au nom du ciel, présenteï- 'moi.

— C'est très-juste, dit le banquier. Mademoiselle, reprit-il, permettez-moi de vous présenter M. le comte de la Rocheferney, le père de M. le vicomte Léopoid. Monsieur le comte est votre grand admirateur comine monsieur son tils.

Le comte prit du champ pour saluer Rosemonde, la pointe du pied droit en avant et les coudes arrondis.

Rosemonde lui rendit son salut par une révérence digne des grands appartements de Versailles. ,

— Mademoiselle, dit enfin le vieux gentilhomme ud peu remis de sa surprise, dans un premier moment d'émotion, il me serait difficile de vous exprimer 1» profonde admiration (fUe vous m'avez inspirée et les sentiments respectueux dont je suis pénétré. Je me\s^ vos pieds les hommages auxquels vous avez des droiiÉ souverains. En m'amenant ici, ma bonne étoile a vouli

•que roceasioû me fût donnée de vous remercier,» mademoiselle, de vos bontés pour mon fils. Vous avez daigné le distinguer dans la foule et vous l'autorisez à aspirer à votre main. Je devrais me précipiter à vos pieds pour vous rendre grâce et pour vous conjurer de hâter le moment de cette union. Non, mademoiselle, l'intérêt o'est pour rien dans ce violent désir de ma part; c'est le bonheur d'un fils chéri qui me préoccupe uniquement; seriez-vous dans la pauvreté, que je l'amèneïais à vos genoux en lui faisant comprendre que la suprême félicité d'être à vous vaut à elle seule toutes les couroifties du monde.

Rosemonde, confuse, agitée, surprise au dernier point, rougissait et n'en était que plus belle; elle se réfugiait du côté de son tuteur, comme pour le supplier de la tirer d'embarras. 11 la comprit bien vite.

— Monsieur le comte, dit M. Talamon, vous venez de combler de joie ma charmante pupille en même temps que vous venez de vous Uer comme père par un engagement bien solennel.

— Tellement solennel, reprit le vieux gentilhomme, toujours ébloui par les diamants de. la princesse de Gôlconde; tellement solennel, que si mon fils perdait la raison au point d'hésiter de donner sa main à mademoiselle, je le traduirais devant un tribunal criminel, comme coupable...

— Ohl monsieur le comte, dit Rosemonde, calmez ces craintes chimériques. Monsieur votre fils est l'honneur et la loyauté même...

SM MAiyEMOISELLE ROSÀLINDE

— Tous me ravissez de joie et vous me rendez foo d'orgueil y. mademoiselle. Ainsi , rien ne me parait plus s'opposera celte union fortunée^ Mon fils, dites^ous, a donné sa parole?

— Vingt et trente fois pour une y dit M. Talamon.

— Alors, <» l'avait calomnié à mes yeux, et je cours de ce pas le serrer dans mes bras. Cher enfant!

Le comte eut de nouveau recours à son mouchoir pour essuyer quelques larmes. ;Le sentiment paternel, joint atix éUouissements de ces gros diamants de Golconde qui brillaient en perspective , affectaient singulièrement cliez lui, dans ce moment-là, le nerf de l'organe visuel. Il pleurait réellement. JEt pourquoi non ? Il aimait son fils et ne délestait pas les écrins de diamants..

Comme il tenait à se rendre sur-le-champ à la prison de la dette, on lui persuada de retarder son départ , loi faisant comprendre que l'heure de visiter les détenus était passée et que, d'ailleurs, sans aller plus loin, il verrait probablement bientôt monsieur le vicomte chez M. Talamôn même.

— 11 se pourrait f s'écria-t-il.

Le banquier fit remarquer que lorsque M. Guillaume se mêlait de conduire une affaire , il la menait un train de poste. ' ^

Or, M. Guillaume était sorti et courait Paris dans le but qu'on lui connaissait. Il y avait donc gros à parier que M. Léopold de la Rocheferney sortirait de prison avant la soirée.

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Le comte fut invité à ne pas s'éloigner du quartier et Si revenir. Il demanda la permission de passer dans la bibliothèque et de ne pas quitter la maison , ce qui fut accordé avec grand plaisir.

Rosemonde et son tuteur se hâtèrent de sortir en* semble.

La voiture les attendait dans la cour de Thôtel.

LB COCP DE CLOCHE D'ALÂRMB.

Dans la môme soirée où plusieurs personnes réunies rue Taitbout , à Tbôlel Talamon, attendaient l'arrivée du vicomte Léopold de la Rocheferney, un visiteur trèspressé se présentait à la villa des Gliamps-Élysées, chez M"« Rosalinde.

Dans ce moment-là, mademoiselle donnait audience aux deux couturières les plus renommées de Paris, et elle essayait trois chapeaux que venait de lui apporter la première demoiselle d'un des plus célèbres magasins de la rue de la Paix. La première demoiselle du magasin

de la rue de la Paix était jolie au possible, et renommée par son goût exquis pour poser une fleur sur lapaille. Elle se livrait donc à celte opération si simple et si difficfle à la fois, et les deux célèbres couturières, d'un autre côté, donnaient leur avis sur de magnifiques étoffes qu'on venait d'apporter chez M^*® de Villefort. La scène était ravissante; elle avait lieu dans un grand parloir ^endu de damas jaune, bouton d*or et blanc, attenant à la chambre à coucher de la maîtresse de la maison. Le parloir était éclairé par deux grands candélabres fixés aux côtés de la cheminée et ayant chacun huit bougies étincelantes. Une glace immense et mobile se dressait dans un angle ayant aussi ses bougies allumées, et le milieu du parloir était occupé par une grande' et lourde table d'acajou massif, surchargée d'étoffes dans ce moment-là. Tel était le petit Éden , ou plutôt le délicieux gynécée où bien des profanes de haut lieu eussent voulu être introduits, n'importe à quel prix.

Aussi, quand le visiteur se présenta au rez-de-chaussée de la maison et demanda à parler à mademoiselle, il recul les réponses les plus désespérantes.

— C'est de toute impossibilité.

— Mademoiselle a défendu sa porte absolument?

— Ordre est donné de ne monter chez mademoiselle que lorsqu'elle sonnera.

— Et quand donc sonnera-t-elle? demanda le visiteur avec anxiété.

— On l'ignore, répondait -on.

Cependant, fatigué de s'adresser atix gens^ qui ne

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connaissaient que leur cons^ne, le visiteur tira un carnet de sa poche et, déchirant une page blanche, il traça dessus quatre lignes au crayon.

— Voyons, reprit-il, quel est celui de vous qui veut se risquer à porter ce billet à sa maîtresse ? Je n'offre pas de l'argent à des gens qui habitent une si bonne maison : j'offre une loge à l'Opéra !

Une femme de chambre, leste comme une chevrette, partit du groupe, enleva le billet à la pointe des doigts et s'envola vers l'escalier qui conduisait au premier étage.

— Elle n'a pas été longue à se décider 1 dit le visiteur. Peste! nous avons les passions vives I

Il paraît que le billet écrit au crayon contenait quelque chose de bien important, car il produisit plus d'effet que- n'en aurait certainement produit la nouvelle de la plus grave catastrophe.

La femme de chambre, très^étonnée du résultat de sa mission, vint annoncer que mademoiselle donnait ses derniers ordres aux ouvrières et qu'elle allait à Finstant même descendre au salon.

— C'est à merveille. Vous aurez demain votre loge à l'Opéra, mademoiselle, dit le visiteur en passant dans le salon, qu'on ouvrit devant lui.

Il est temps de le nommer. Ce visiteur, fort affairé ce soir-là, n'était autre que M. le marquis de Malatesta.

Rosalinde ne le fit pas attendre. Trois minutes après, on entendit le frôlement soyeux de sa robe ; elle parut

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au salon, et le maïquis lui témoigoa sa me reconnaissance pour un si bon procédé.

— Je sais, lui dit-il, tout ce que tous quittez, mademoiselle. Mais vous avez lu mon biUet ; U y a péril eo la demeure, et j'ai voulu forcer votre porte.

Vous avez bien fait, dit Rosalinde. Asseyez-vous, et dites-moi toute la vérité. Les choses deviennent donc

graves ?

— Très-graves, dit le marquis en prenant un fauteuil à trois pas de Rosalinde. Voici le fait de ce soir : M. de ta Rochefemey est sorU de prison depuis une heure. On a levé l'écrou au moyen d'un dépôt au greffe de cinquante mille francs.

— Qui a 'ai* <^'*' demanda Rosalinde en affectant

de sourire.

— GuiUaume! répondit le marquis. Un homme fort, je vous en réponds. Un homme qu'U faut avoir pour un ami, ou à qui il faut casser la tête.

' — . Ce GuiUaume? cette espèce de malotru grosàère-

■entBMS?

— Ayez-le pour ami, teademoiselle, je vous le conseille, répéta Malatesta.

— Ahl fi donc! dit Rosalinde. Mais passons. Qu'y

a-t-il encore ? •

U y a que Léopold se rend ce soir chez le banquier Talamon, où se trouve M»«« Rosemonde, votre

sœur...

— Voulez-vous ne jamais l'appeler ainsi ? dit Rosalinde d'un son de voix courroucée.

— Soit, reprit Malalesta. Là, se trouveronl Rosemonde, le père du vicomte, le vieux la Rocheferney, le banquier Talamon, deux ou trois personnes encore, et probablement un notaire...

— Un notaire ! s'écria M"® de Villefort en se dressant comme une statue, un notaire! quand un engagement sacré lie le vicomte à ma volonté ! quand je puis le poursuivre devant les- tribunaux!...

— Veuillez vous asseoir et m'écouter, madeuioiselle. Si c'est un mariage qu'on projette, le notaire n'est qu'un préliminaire facile à briser ; on ne se marie pas dans le monde comme au théâtre, où deux personnages se croient liés parce qu'ils ont signé un méchant contrat. Non ; dans la vie réelle, il faut* d'autres formalités, qui demandent plus de temps, quinze jours au moins.

— Ah ! dit Rosalinde. Je respire. Poursuivez. Ce n'est pas tout ?

— Non certes. Ce qui est assez curieux et original, reprit le marquis, c'est de voir mêlé à cette scène de fiançailles vertueuses ce^ grand escogriffe de comte de la Rocheferney, qui est un vieux roué, un viveur, un coquin fieffé, sans foi ni loi, ne croyant qu'à l'argent, criblé de dettes, et qui se trouve pipé comme un jeune colombin. Savez- vous ce qu'il croit? H est convaincu que Rosemonde, l'incomparable, est l'unique héritière du nabab français M. de Villefort, et que son fils épouse les millions d'une princesse indienne qui joue aux dés avec des diamants. Enfin, il est convaincu que c'est vous que son fils va épouser. C'est tout simple^ il ne vous a jamais vue, et il igdore qui est la jeune fille

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qu'on a donnée à Bernard pour nièce. Voilà le côté plaisant de Tavenlure.

— Très-plaisant ! dit Rosalinde, qui ne riait pas cependant; je voudrais que ce vieux pommadin de la Roclieferney tombât dans un traquenard tel qu'il en fût assommé. Vieille bêlel

— Accordé, dit le marquis. Maintenant, cette situation étant donnée, vous comprenez, mademoiselle, que monsieur le vicomte vous échappe, et que pour peu que vous y teniez, il faut s'y prendre autrement pour le rattraper dans vos filets. La prison était un moyen éphémère. A propos, ajouta-t-il, vous ne devez plus rien à Lelièvre, puisqu'il est payé par le dépôt de cinquante mille francs fait au greffe.

— Qu'est-ce que cela me fait, de devoir ou de ne pas devoir cinquante mille francs à un lièvre, à un loup ou à un chien? ajouta Rosalinde, dont la mauvaise humeur grandissait de moment en moment.

— C'est bien, reprit le marquis. Vous ne tenez pas à l'argent. Cependant, mademoiselle, ne négligez pas mes conseils et souvenez-vous bien qu'à cette époque il faut de l'argent; qu'il en faut à tout le monde, même à vous.

— Je le sais, dit-elle; mais j'en ai beaucoup, et j'en aurai toujours.

M. de Malatesta garda le silence et ])aissa la tête.

— J'en aurai toujours à ma disposition, de l'ai^Mt, répéta Rosalinde en le regardant. Mon père n'a que am pour fille et légitime héritière...

MADEMOISELLE RQSALIJHDE 295

M. de Malatesta regardait le tapis avec une certaine j)réoccupation. Rosalinde s'en aperçut et lui parla nainsi :

— Qu'avez -vous, monsieur? à quoi pensez-vous?

— Je pense, reprit le marquis, qu'il est dans le monde <Jes choses qui éclatent et qui étourdissent comme des coups de foudre.

— Voyons, monsieur. Venez-vous ce soir, chez moi, avec un chapelet de mauvaises nouvelles pour me l'égrener peu à peu et me faire souffrir lentement? Je vous préviens que je ne suis pas d'un caractère à souffrir patiemment. Si vous avez quelque malheur sérieux à m'annoncer, parlez, je le veux ; je ne crains personne ni rien, monsieur, entendez-vous?

— Je n'attendais pas moins d'une noble femme comme vous, reprit le marquis en relevant la tête et comme soulagé d'un poids qui l'accablait. Eh bien, oui, mademoiselle, un très-grand malheur vous menace ; mais on peut le conjurer, on peut même le briser, l'anéantir à jamais, ce malheur, et c'est ce que vous ferez avec l'aide qu'un de vos amis vous apporte.

— Et cet ami?... dit Rosalinde qui avait pâli.

— Cet ami, c'est moi! répondit Malatesta.

M"e de Villefort fixa sur lui un regard tellement clair - et pénétrant, que le marquis en perdit presque contenance, croyant que ces beaux yeux flamboyant devant lui lisaient jusqu'au fond de sa conscience.

Il se remit cependant par le sentiment qu'il avait du danger. U s'agissait d'arriver à un but sans laisser à l'en-

nemi le moindre soupçon du chemin souterrain que Id sape creusait»

— Oui, cet ami, c'est moi! répéta-t-îL

— Je vous crois, dît Rosalinde. Et d'abord vous tfavei aucun intérêt à me nuire, monsieur de Malatesta. En second lieu, vous n'êtes pas amoureux de moi, ce qui vous dispense de préparer des vengeances pour l'avenir. En troisième lieu, je ne vous ai jamais fait de mal, et, dans l'occasion, je puis peut-être vous être utile. Il me semble que, dans ces conditions, j'ai tout de croire à la franchise de votre amitié.

— Vous pouvez y compter, ajouta le marquis avec émotion, avec une émotion quelconque.

— Eh bien ! ce grand malheur qui pourrait me menacer?...

— Le voici. Écoutez-moi, mademoiselle. Monsieur votre père habite les Indes depuis vingt-sept ans. Quand il quitta la France, il emporta avec lui un assez mince capital. En cinq ans, il a fait une belle fortune, toutes ses spéculations lui ont réussi. Depuis lors, cette fortune est devenue énorme. Revenons.

— Qui vous a appris tous ces détails, monsieur? demanda Rosahnde.

— Ne me posez jamais de pareilles questions, répondit Malatesta. Si mes informations peuvent servir vos intérêts, que cela vous suffise, mademoiselle. Reprenons. Au bout de cinq ans, monsieur votre père avail une magnifique habitation dans la présidence de Bombay. Il rencontra dans la société européenne une ravis-

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santé femme, vertueuse, noble, adorable. 11 l'épousa.

— C'était ma mère, dit Rosalinde.

--T. Jamais mariage plus heureux, poursuivit le marquis. On s'adorait de part et d'autre. Six mois après, votre père fut appelé par des affaires considérables à Calcutta. 11 s'y rendit seul. De grands intérêts le retinrent dans cette contrée plus longtemps qu'il ne pensait. il avait laissé à Bombay sa femme en état de grossesse. Le malheur voulut qu'il achetât une esclave d'une beauté merveilleuse, une femme de la race de ces Asiatiques qui habitent les hauts plateaux de la Tartarie orientale. Cette femme avait des instincts de perversité terribles : elle subjugua votre père, elle le fascina.

— C'était la mère çle Rosemonde, dit Rosalinde avec un sourire étrange.

— Votre père revint à Bombay après cinq mois d'absence. Sa femme légitime, qu'il avait laissée grosse à son départ, lui donna une fille quelques jours après son retour à Bombay.

— Cette fille, c'est moi, dit Rosalinde.

— Six mois après, votre père apprit secrètement que la femme qu'il avait laissée dans une de ses habitations à Calcutta, sa maîtresse, son esclave, était également accouchée d'une fille.

— C'est Rosemonde, dit Rosjalinde, c'est la nièce de Bernard.

— Votre père cacha cette liaison et cette naissance illégitimes à sa vertueuse femme, mais une circonstance fortuite lui révéla la vérité. Le chagrin la prit, elle tomba

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dans une maladie de langueur et mourut un an à peine après la naissance de sa fiile.

Ici Rosalinde se voila le visage avec ses belles mains blanches et fines ; elle versa quelques larmes.

— La femme illégitime, restée aux environs de Calcutta, était d'un caractère violent et d'une méchanceté reconnue. Elle avait une autorité, dangereuse entre ses mains, sur le reste de la domesticité de l'habitation. Un jour, on la trouva dans son appartement, morte empoisonnée. Votre père arriva à Calcutta, peu de jours après cet événement, il prit sa fille, âgée de six mois environ, il la confia à une nourrice honnête femme; et quand il partit, il ramena avec lui l'enfant et la nourrice aux en virons'de Bombay, mais secrètement. Là, au bout de deux ans, les deux enfants furent réunies à la campagne, dans une même habitation ; et comme , dans les Indes, les idées et les mœurs sont plus faciles qu'ai Europe, on s'habitua, dans le public et même dans la société, à regarder ces belles enfants comme les deui filles légitimes du comte de Villefort.

— Oh! ce fut une injustice et un malheur, reprit Rosalinde en serrant le poing. On est si bête dans l'Inde !

— Je reprends, ajouta le marquis. Monsieur votre père était trop honnête homme pour violer les lois et pour ne pas donner à ses filles la juste part qui revenait à chacune. Il fit constater la légitimité de l'une et l'illégitimité de l'autre, tout en autorisant cette dernière â porter son nom.

— Quelle faute 1 quelle faiblesse! Ah! mon père, mon noble père! s'écria Rosalinde.

— Chose étrange ! dit Malalesta, cet acte si important avait été négligé. Oui, telle est Tindolence, l'imprévoyance des habitants des Indes, qu'ils remettent de jour en jour des formalités qui influent ^ur les plus graves affaires de la vie. Enfin, un acte en bonne forme lut exécuté, mais un seul et même acte, constatant la^ légitimité de l'une des filles et l'illégitimité de l'autre.

Maintenant, voici le côté mystérieux, terrible...

— Du mystère? dit fièrement M^^e de Villefort. Il n'en existe pas et je le prouverai.

— : Attendez, poursuivit le marquis. Les deux petites filles étaient presque du même âge, belles toutes deux, d'une santé florissante toutes deux, et se ressemblaient ehtre elles par les traits de leur père. Comment les reconnaître?

Rosalinde poussa un cri. Malatesta continua :

— Mais le père savait parfaitement qui était sa fille légitime, l'enfant de sa femme légitime, de sa vertueuse et tendre femme, dont il déplorait amèrement la perte; 11 le savait parfaitement, et dans l'acte, outre les noms, il fit minutieusement constater le signalement de cette enfant, sa légitime fille eJt l'héritière de tous ses biens.

— Comment! quoi? quel est ce signalement ? s'écria Rosalinde avec effroi.

— Voiei, dit le marquis avec un sang-fcoid qui ne se démentait pas un moment. L'acte porte, outre les noms, que la fille légitime du comte de Villefort a sur le corps

20G MADEMOISELLE ROSALINDK

trois signes noirs, naturels, qui ne peuvent être enlevés sans laisser des traces.

— Eh bien I eh bien ! dit Rosalinde d'une voix fiévreuse et en découvrant jusqu'au-dessus du coude le bras le plus blanc et le mieux fait qui fût au monde. En voilà un, de ces signes; regardez.

M. de Malatesta jeta un regard assez indifférent sur le •bras gauche de W^^ de Villefort. 11 fit un mouvement de tête et continua :

— Trois signes noirs, reprit-il : un au bras droit, l'autre au côté gauche du cou, l'autre... sur le sein gauche ; les avez- vous, Rosalinde?

Froide et pâle comme un marbre, M^^de Villefort ne répondit pas une parole.

Elle resta immobile sur son fauteuil, pétrifiée. Tes yeux fixes, la tête haute, mais fière toujours. M. de Malatesta continua :

— L'acte fut fait en double. L'un fut déposé à un district des environs de Bombay, l'autre resta aux mains du comte de Villefort. Qu'arriva-t-il? Le village indien, qui était le chef-lieu duidistrict en question, fut réduit en cendres; cela arrive souvent aux Indes. Tout fut brûlé en fait de titres, de registres, d'archives quelconques^ L'autre acte, que le comte avait emporté avec lui dans une de ses habitations, renfermé dans une cassette, resta, pendant des années, déposé au fond d'une armoire secrète,^ à l'abri de tout. Mais le feu en voulait décidément à ces litres de naissance. L'habitation brûla, la cassette disparut.

MADEMOISELLE ROSALINDE â^U

— Ah! s'écria Rosaliade avec une joie insensée, je suis sauvée I Le feu soit béni ! il a dévoré les deux actes terribles...

— Pourquoi vous tant réjouir, mademoiselle? demanda le marquis.

— Èh! malheureux! s'écria- t-elle, ne voyez-vous pas que je n'ai qu'un signe au bras gauche? Je suis sauvée, vous dis-je. Personne, hormis vous, monsieur, ne sait la chose menaçante, terrible; mon père m'a reconnue pour sa fille légitime; l'autre est une misérable bâtarde; et malheur, oui, malheur à quiconque viendrait contester, contrarier ces faits avérés! Oui, malheur! même vous, marquis de Malatesta, vous n'échapperiez pas à mes vengeances !

— Je le sais parfaitement, mademoiselle, dit-il. Aussi liendrai-je toujours à rester votre ami. Aujourd'hui, je viens donc vous donner une preuve de dévouement trèsrare, car je ne crains pas de vous affliger.

— Rien ne m'afflige plus, reprit Rosalinde. La cassette fatale a été brûlée.

— Eh bien! reprit Malatesta, il faut que vous le sachiez, car il y va de tout votre avenir, la cassette fatale a été sauvée. ••

— Ah! malheur! s'écria Rosalinde en retombant sur son fauteuil, sauvée?... Elle est entre les mains de mon père?...

— Non, reprit le marquis. C'est bien plus dangereux ; elle a été sauvée par un inconnu qui l'a gardée...

SOO MADEMOiSELLE ROSALIKDE

— Qui Fa volée ! s*écria Rosalinde. Il faut le taiie arrêter.

— Oui, pour faire constater par la justice la légitimité de quelqu'un, ajouta le marquis. Vous perdez la tête, mademoiselle. La cassette est en France, entre les mains d'un homme dangereux, mais non pas intraitable. Blé est à Paris.

— Gonunent avez- vous découvert cela, noarquis? demanda Rosalinde très-abattue.

— Le hasard... peu importe... Maintenant, la chose étant ainsi, le péril étant suspendu sur votre tête, il faut agir.

— Agir... que puis-je?

— Eh ! malheureuse enfant , il faut avoir cette cassette, ce titre. Il faut que vous l'ayez, car si oH le porte à votre sœur, vous êtes perdue, tout vous échappe, richesse et légitimité. . .

Rosalinde se redressa comme si un serpent venait de la mordre au pied. Ses yeux jetaient dil feu, ses mains tremblaient de colère.

S'adressant au marquis avec une autorité incroyable:

— Oui, dit-elle, il me la faut, cette cassette contenant des titres infâmes ; il me la faut, je la veux, et c'est vous qui me l'aurez. Voiis connaissez l'homme qui la possède, qui l'a volée. Eh bien, il doit vouloir spéculer làdessus. C'est une âme basse, cupide, profondément vile et corrompue. Tant mieux. On lui achètera l'objet de son vol. Allez donc le trouver de ma part, ou de la vôtre, monsieur. Sachez son prix, et venez me le dire.

MADEMOISELLE ROSÂLINBE 30!

— Mademoiselle, reprit le marquis, tout criblé des épi- Ihèles que la bouche de M"^ de villefort avait lancées si énergiquement, mademoiselle, j'ai déjà causé avec rhorame en question. Il demande pour livrer ce qu'il appelle son dépôt un prix si énorme...

— Le voleur veut donc aussi m' assassiner I dit Rosa« linde. Et comment sait-il que mon père est si riche et que je le suis aussi?

— Il y a dans la cassette d'autres papiers qui donnent des documents précieux et précis sur toute l'existence de votre père.

— Oh! il me faut absolument ce coffre maudit, s'écria Rosalinde. Et cet homme demande?...

— J'ai cru un instant qu'il allait exiger deux millions, dit Malatesta avec la ruse d'un Scapin effronté.

— Deu;5^ millions! le bourreau!

— Mais je lui ai prouvé qu'il mourrait avant d'obtenir ce prix-là, soit de vous, soit de votre père aux Indes.

— Et il demande pour dernier prix de son vol?...

— Un million irrévocablement, dit M. de Malatesta.

— Comptant?

— Comptant, en billets de banque, en bank-notes, en or, en bons du Trésor, comme on voudra, mais comptant.

— C'est un voleur, dit Rosalinde, un filou de bas étage et de la pire espèce. J'aimerais mieux un brigand, un assassin...

— Que voulez-vous? dit M, le marquis de Malatesta

en se caressant le meaton, on ne choisit pas ses ennemis. Celui-ci est un voleur, vous avez raison. On aimerait mieux avoir affaire à un brigand sur la grande route ; on aurait la chance de lui casser la tête- d'un coup de feu.

Al Ue (Je Villefort réfléchissait, accoudée sur la cheminée , et se regardant en face dans la glace. Elle était excessivement triste, et sa pâleur, son émotion eussent touché tout autre personnage que celui qui était là assis dans un fauteuil, et qui était venu lui rendre le grand service que nous connaissons. I^ marquis attendait patiemment sans souffler un mot.

Ënfm Rosalinde» chez qui la résolution était prompte ordinairement, se retourna vers son ami dévoué, et lui dit ces mots d'une voix calme, mais voilée par le chagrin ou la colère :

— J'aurai le million qu'on me demande le couteau sur la gorge , Je l'aurai. D'aujourd'hui en huit, ici, à la même heure, vous m'apporterez vous-même la cassette, seul, dans le cas où le voleur ne voudrait pas se montrer à moi. Je vérifierai ce que contient cette cassette, et si, en effet, tout s'y trouve fidèlement, je remettrai, en échange, la somme d'un million. Allez, marquis de Malatesta. Gardez-moi bien le secret, et songez que si je suis amie fidèle, je suis ennemie plus constante encore. Adieu, monsieur de Malatesta. J'ai besoin de repos , je suis brisée. i

Le noble marquis se hâta de saluer et de sortir du salon.

MADEMOISELLE ROSÂLINDË 503

11 traversa rapidement le vestibule et la cour, regagna voiture, qui Tatlendait à la porte, et partit.

Ouvrant la glace et respirant Tair extérieur à pleine poitrine :

— Ouf! dit-il, je le tiens I Mais qu'on a de mal aujourdliui à gagner sa pauvre vie!

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