UN P£RE NOBLE
11 y avait bien quinze jours que M. le vicomte delà Rocheferney était en prison pour dettes à Clichy. Le lecteur pourrait s'étonner que MM. Guillaume et Talamon l'eussent laissé si longtemps sous les verrous, si nous ne nous hâtions de prévenir ce spirituel lecteur qu'il n'entrait pas du tout dans le plan de M. Guil-
laume , que M. le vicomte fût sitôt rendu a la liberté.
Pour M"« Rosemonde, cette réclusion était une épreuve de plus, un temps d'arrêt qui permettait à cette sage, belle et jeune fille de bien examiner ses propres sentiments et d'étudier son cœur. M. Guillaume voulait le bonheur de cette enfant ; donc, il cherchait à l'entraver un peu pour le lui faire apprécier. Quant à M. le vicomte, sa réclusion était pour lui un avertissement trop salutaire pour regretter qu'elle ne se prolongeât pas encore quelque temps,
M. Guillaume avait ses idées fixes, ses idées de l'autre monde, si vous voulez. Une de ses manies était l'amour de l'expiation. Ce système expiatoire , il l'appliquait à toute chose. Il y avait presque de l'abus, nous en convenons, mais enfin comment reprocher à un homme ses convictions les plus intimes, quand lui-même met en pratique contre lui-même les rigueurs dont il se montre le zélé partisan ?
M. Guillaume aurait-il pu, oui ou non, mener à Paris la vie princière? Oui. Eh bien! il vivait de privation et de travail. Pourquoi ?
Que le lecteur impatient veuille bien nous permettre de ne pas lui faire une révélation qui ne doit avoir lieu qu'au dernier chapitre de cette histoire.
Ainsi, habituons-nous à cette idée que M. le vicomte Léopold est laissé en prison encore quelque temps par desgens extrêmement riches, qui lui veulent dubien, qui en veulent encore à M^^® Rosemonde, dont les larmes
sont certainement très-touchantes, qui pourraient délivrer le prisonnier en payant ses créanciers à [son insu même, par délicatesse, et qui, cependant, ne le font pas, tout en ayant dans le cœur les sentiments les plus généreux.
Habituons-nous à cette idée, et il nous sera possible alors de continuer notre histoire.
Quanta M"« Rosemonde, dont le nom yient d'être prononcé, nous allons retrouver celte enfant chez son tuteur M. Talamon.
Elle était venue à Paris , en compagnie de sa tcaiie Marguerite ; le banquier avait mis à leur dispositioa un joli petit logement dans son hôtel, et nous avons vu qu'il n'avait pas reculé devant le bonheur de se promener au Pré-Galelan , avec celle qu'il honorait comme un ange , et dont il était fier de se montrer le guide et le protecteur. Ajoutons que M. Talamon , en allant avec Roseoioode, ce soir-rlà, au Pré-Calelan, réalisait un plan qu'il s'était tracé : celui de rencontrer Rosalinde et de la mettre en face d'une rivale dont la vertu poi/vait peut-être réveiller en elle de meilleur» sentiments.
M. Talamon se trompait, mais cette illusion venait d'un bon cœur. Des natures comme celle de M"® Rosalinde résistent très-bien à toutes les séductions des bons exemples. Pour les dompter, ces natures-là, il faut autre chose, et peut-être que M. Guillaume nous montrera comment il faut s'y prendre en pareil cas.
Revenons à noire récit et ne quittons pas l'hôtel de rhonorable banquier, où quelqu'un vient de se faire annoncer.
Il était environ trois heures de raprès-midi lorsque d. Talamon reçut de son domestique une carte remise par un monsieur dge\ et qui demandait avec instance à ^oir monsieur.
La carte portait en gros caractères: