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LES CONFIDENCES

Les confltlcncr s.

On jouait au loto, pendant l'après-dînée d'un dimanche, dans un pelit appartement assez pauvre de la rue du Mail.

Les joueurs, assis en cercle autour d'une table, à quelque dislance d'uu lit où -ris-

sait une personne malade , écoutaient attentivement une voix nazillarde qui nommait les boules numérotées, à mesure qu'elles sortaient d'un vieux sac.

Celui qui était chargé du soin de les annoncer ajoutait au nom de chacune d'elles et sur un ton différent, quelque sobriquet bizarre, suivant la naïve habitude des honnêtes bourgeois, amateurs nés de ce jeu de nos grand'mères.

— 4, disait-il, et il ajoutait plus bas: le chapeau du commissaire. — 17, la potence et le Normand. — 8, les lunettes. .

— Quine! partie pour moi! interrom-

pit un dos joueurs à ce dernier chiffre.

— Partie pour le diable ! s'écria d'un ion d humeur celui qui tenait le sac, en lançant brusquement sur la table les jetons de bois avec lesquels il marquait ses cartons crasseux, il n'y en a plus que pour cet accapareur de Joseph! voila six sous que je perds dans ma soirée!

Marignon, le maître du logis, qui se plaignait ainsi, était un bon vieillard dont la figure, douce et paisible d'ordinaire, était animée en ce moment par cette colère grondeuse d'un mauvais joueur a qui la fortune vient d'être défavorable.

Son habit gris à la française et un vaste tricorne qui reposait sur une chaise voisine faisaient reconnaître en lui un garçon de recette delà banque de France; l'adversaire auquel il reprochait si aigrement son gain portait le même costume.

Cependant cet heureux joueur de loto semblait apprécier fort peu les faveurs du hasard qui faisaient de lui un objet d'envie; il demeurait sérieux, impassible.

C'était un jeune hommed'environ vingtcinq ans, tout frêle, tout délicat, quoique ses yeux noirs et profonds décelas-

sent une âme ardenle. Ses manières avaient une distinction qui contrastait avec la bonhomie franche cl sans façon de son vieux camarade.

Mari gnon se leva donc en continuant à pester contre la fortune, et s'approcha du lit où sa femme était couchée, atteinte d'une maladie cruelle qui durait déjà depuis plusieurs années.

— Eh bien ! ma bonne, comment te trouves-tu? dcmandi-t-il d'un ton affectueux.

Bien! mon ami, très bien, répondit

la malade en essayant de sourire, ci j'aurais chaque dimanche le plus grand plaisir U voir jouer près de mon lil si Ion humeur, quand tu perds...

Le reste de la société, qui se composait de quelques voisins et voisines, s'était éloigné de la table et avait quitté le jeu au signal du maître de la maison.

Une petite brune piquante , h l'œil éveillé, à la figure espiègle, et qui paraissait avoir dans l'assemblée le franc parler des jolies femmes, interrompit vivement madame Marignou:

— C'est cela, ma cousine, dit-elle ; vous

avez raison de gronder voire vieil avare de mari, qui, pour si peu de chose, fait de pareilles scènes! Voyez comme ce pauvre Joseph a 1 air triste d'avoir gagné!... N'avcz-vous pas de honte, continua-t-ellc en s'adressant au vieillard, de tenir à six sous, vous qui tous les jours remuez des millions, et de tourmenter ainsi votre élève et votre ami ?

Celle qui venait de parler était mademoiselle Henriette, jeune ouvrière a qui madame Marignon, sa parente, avait presque servi de mère.

Il est bon d'ajouter, pour expliquer

l'intérêt qu'elle prenait à Joseph Duval, qu'il avait été question de mariage entre elle et le garçon de recette ; et naturellement cette union projetée avait amené entre eux un certain degré d'intimité.

Le vieux Mari gnon regarda son camarade et la jeune fille d'un air moitié sérieux moitié plaisant; puis il dild'un ton qui témoignait que sa colère avait passé aussi vile qu'elle était venue :

— La! la! avec quelle ardeur vous le défendez, Henriette! Mais je ne lui en veux pas, a ce garçon ! Je ne l'en veux pas, Joseph, eontinua-l-il en lui tendant

— *tf —

la main. Que diable! je sais bien que tu n'as pas triché, que lu en es incapable. Il y a longtemps que nous nous connaissons. Ton père, mon viel ami Duval, qui est mort il y a six ans, l'avait fait donner une bonne éducation, et lu n'étais pas desliné à une profession si peu lucrative que la noire... Mais tu étais pauvre et il fallait vivre, et depuis que j'ai obtenu pour toi une place à la banque de France, je sais qu'il n'y a jamais eu d'erreur dans tes comptes. Personne mieux que loi ne s'entend à embrasser d'un coup d'œil une colonne de chiffres, à faire uu appoint, a compter des rouleaux d'or et de billels, sans qu'il y ait perte de la moindre chose... Tu es

mon élève, Joseph, mon digne élève, et je sais bien que tu es incapable d'avoir triché.

Un étrange sourire vint effleurer les lèvres pincées du jeune homme.

— Ainsi donc lu ne m'en veux pas, continua Marignon avec cordialité, de mon humeur de ce soir? Que diable, Joseph, quand on n'est pas riche... Pour ce qui est des millions dont parlait tout-a-1'heure mademoiselle Henriette, ajouta-t-'! en se tournant vers la jeune fille, elle oublie que l'argent qui passe par nos mains ne nous appartient pas. L'habitude de voir

des sommes énormes ne nous empêche pas de tenir aux quelques misérables sous que nous avons gagnés par un pénible travail... Ah! si j'étais loyalement maître de la centième partie des sommes qui passent par mes mains, continua-t-il d'une voix altérée, je ne tremblerais pas pour mon fils Dominique, qui doit se présenter demain devant le conseil de révision et qu'on va m 'enlever peut-être pour le faire soldat! Ma pauvre femme, qui est là dans son lit, malade depuis si longtemps, ne manquerait pas des secours coûteux que nécessite son étal ! elle pourrait prendre l'air à la campagne, avoir des médecins, des remèdes...

— Ne pense pas a moi, Mari gnon, dit la pauvre mère avec douceur; Dieu saura bien me guérir. Mais notre fils....

— Oh! je serai exempt, ma mère!

dit un beau et robuste jeune homme, qui était accoudé tristement sur la table ; espérez, je ne vous quitterai plus, ni vous ni mon père.

— J'en mourrais! murmura la vieille femme.

Les voisins virent que la pauvre famille allait s'attendrir, et ils se levèvent pour se retirer.

Marignon, s'approcha nt de Joseph, lui dit à voix hasse :

— Du val , c'est demain la fin du mois, un jour de paiement. Je te prierai d'aller chercher pour moi les deux cent mille francs que la maison Bidaut doit verser a la banque de France. Je n'ose plus paraître devant M. Bidaut père, tu sais pourquoi....

Et le vieillard baissa la tète d'un air humilié.

— Cette malheureuse dette que vous avez contractée par suite de la maladie

de votre femme, n'est donc pas acquittée? demanda Joseph avec tristesse.

— Non ; le billet est protesté entre les mains des Bidaut... Un protêt, Joseph, comprends-tu ? un protêt à un garçon de banque! Heureusement que l'on ne me tourmente pas, car ce chagrin, joint à tous les autres, m'achèverait.

— Mon ami, mon bon vieux camarade, ne serait-il pns possible d'obtenir de la caisse commune des garçons de recette cette somme de trois cents francs dont vous avez be-

soin? Votre probité, vos longs services.

Mari gnon lui serra la main.

— li faudra peut-être employer encore ce moyen! murmura -t- il d'une voix étouffée ; mais le plus lard possible... Joseph, j'ai déjà trop abusé de la générosité de nos confrères !

Pendant cette conversation a l'écart, Henriette, qui semblait avoir pour madame Marignon l'affection que Joseph Duval portait au mari, s'était penchée sur le lit de la malade et lui adressait à demi-voix de tendres consolations.

— Je reviendrai vous voir demain, ma chère cousine, ajoula-t- lie lout haut d'un ton caressant ; vous m'apprendrez sans doute la lihération de ce pauvre Dominique, et vous verrez que tout ira hien.

— Vous vous intéressez donc a moi?

dit le jeune conscrit avec chaleur en regardant Henriette ; vous seriez donc contente si je ne parlais pas?

— j'en serais enchantée! répondit Henriette d'un ton froid, en mettant son chapeau devant la petite ijlace de la mansarde.

Dominique soupira.

En ce moment Joseph s'approcha de la jeune fille, et lui demanda la permission de la reconduire jusque chez elle, dans une rue voisine; elle accepta, et tout, le monde prit congé.

Matignon, qui sentait la nécessité de ne pas laisser partir ses paisibles hôtes sous ttmpre*sion de ses dernières paroles, dit avec une gaîté forcée en regardant Henriette et son fiancé :

— Èli bien! à quanti la noce, Henriette? II me semble que depuis assez

longtemps vous laissez soupirer ce brave garçon! Cependant, vous ôles seule maîtresse de vos actions ; il serait bientôt temps de vous décider !

— Oui, oui, j'y pense, répondit la jeune fille en cherchant a dissimuler son embarras par un sourire coquet.

Dominique jeta sur Henriette un regard de reproche dont elle seule comprit le sens.

Marignon conduisit les étrangers jusqu'à la porte de la rue pour les éclairer, en continuant de plaisanter sur l'union

prochaine des deux jeunes gens, a la noce desquels il comptait, disait-il, bientôt danser.

Puis, il remonta tristement l'escalier en murmurant :

— Ma pauvre femme ! mon pauvre

fils!

Joseph et Henriette saluèrent les voisins, qui les quittèrent à la porte même du bon homme.

La nuit commençait à tomber; les

rues étaient presque désertes , c'était l'heure où les artisans endimanchés sont de retour de la promenade.

Les deux fiancés se mirent a marcher à grands pas, pour atteindre promptement la demeure d'Henriette , car la jeune fille, en raison de son état d'isolement, s'était imposée la règle de ne jamais rentrer à la nuit noire, pour déconcerter la malignité.

Joseph semblait absorhé par des pensées qui occupaient, encore plus qu'a l'ordinaire, son esprit froid et peu communicatif

La modiste la première rompit le silence :

— Savcz-vouSj Joseph, dit-elle d'un ton enjoué, que ce pauvre Dominique est véritablement amoureux de moi, et que vous ne vous montrez guère jaloux de lui?

— Vous ne l'aimez pas, Henriette, je le sais.

— Je l'aime comme un frère, et voila tout.

Il y eut un nouveau silence.

— 2G — Henriette reprit eiiûn :

— En vérité, Joseph, voila une soirée bien triste! mon vieux cousin devient de jour en jour plus morose...

— C'est un homme si probe, si estimable! répondit Joseph; il est pauvre, écrasé de besoins; et pourtant, dans une seule année, il porte assez d'or et de billets de banque pour payer un royaume.... C'est notre état, ajouta-l-il d'un ton pensif.

— Je ne dis pas le contraire, mais convenez , Joseph , qu'il n'est guère

amusant de passer une parlie de nos dimanches à jouer pour distraire une malade, quoique ma cousine Marignon soit ma meilleure amie, et presque ma mère... D'ailleurs, le jeu de loto est si provincial de si mauvais ton...

Le garçon de recelte sembla donner plus d'attention qu'il n'avait fait jusquela aux paroles de sa fiancée.

— Henriette, lui dit-il d'un ton grave, d'où vous vient cette pensée au sujet de cette simple et honnête famille qui est la vôtre? Jusqu'ici vous m'aviez paru vous plaire dans sa société. Ce jeu qui vous en-

nuie maintenant, vous amusait beaucoup il y a quelques semaines... Henriette, depuis quelque temps je vous trouve bien changée; vous êtes devenue fière et dédaigneuse comme une grande dame, aussi bien envers moi qui dois cire votre mari qu'envers tous les autres. Dites-moi quelle est la cause...

— Si vous me promettez de ne pas me gronder, répondit la jeune lille avec timidité.

— Parlez, Henriette, parlez; vous sa vez combien je vous aime.

— Eh bien, mon ami, si vous avez remarqué en moi quelque changement, si j'ai maintenant des idées et des goûts plus relevés qu'autrefois, c'est que... c'est que je suis allée dans le grand monde, à votre insu.

— - Dans le grand monde, vous ?

— Et pourquoi non? demanda Henriette avec dépit. Oui, dans le grand monde, repela-Velle ; c'est Caroline qui m'y a conduite et qui m'a prêté les ajustements nécessaires pour y paraître avec une toilette convenable.

— Caroline! reprit Joseph d'une voix sévère, je vous avais prié de ne plus voir cette femme...

Et il ajouta plus bas : Une femme entretenue !

— C'est une amie d'enfance, répondit Henriette avec aigreur, et je ne sais pourquoi vous vousobstinez à croire...

Joseph, sans l'écouter, reprit d'un air mélancolique :

— Ainsi donc, Henriette, vous êtes al-

lée, malgré mes prières, dans ce monde de luxe et de plaisirs que j'aurais désiré que vous ne connussiez pas! Vous l'appelez le grand monde!... Oui, il y avait là sans doute des ducs , des notaires et des boursiers, tous souriant, tous prodigues de promesses et de compliments aux femmes qui consentent a les écouter. Mais ces femmes, Henriette, ces femmes qui portaient des châles précieux sur leurs épaules, des fleurs sur leurs têtes, des bijoux autour de leur cou et de leurs bras, savez-vous ce qu'elles étaien t ? Coin me cette Caroline, avec laquelle vous conservez, malgré moi, des relations suivies, elles avaient acheté ce luxe effréné qui vous éblouissait au prix de la honte et du mé-

pris! Et quanti je pense que vous, belle et pure jeune fille, vous vous êtes trouvée un moment au milieu d'une pareille société...

— Allons ! dit Henriette d'un ton d'humeur, vous me faites une scène parce que je suis allée deux ou trois ibis au bal avec Caroline... Vous êtes un tyran, Joseph!

Le garçon de banque pressa convulsivement le bras de sa fiancée contre sa poitrine et lui dil avec chaleur :

— C'est que vous ne connaissez pas,

Henriette, le danger d'avoir toujours sous les yeux le bien-êlre, la fortune, l'opulence pour lesquels on n'est pas né ! Vous ne savez pas les tentations cruelles auxquelles on est exposé, quand on n'a qu'un abîme, en apparence facile a franchir, pour atteindre le but de toutes ses pensées! Encore une fois, Henriette, pourquoi avez -vous vu de près ces splendeurs du vice, quand vous devez vivre dans l'obscurité, la médiocrité?... Moi qui vous parle, Henriette, ajouta-t-il en baissant la voix, je connais aussi ces besoins effrénés qui ne seront jamais satisfaits, qui ne peuvent pas l'être ! Henriette, comme tous les autres, vous vous êtes

laissée prendre à cette froideur, à ce l 3

calme que j'affecte aux yeux du monde, vous ne savez pas qu'a côlé de l'amour violent que j'éprouve pour vous, il est une autre passion secrète, énergique, contre laquelle je lutte sans cesse et qui nuit et jour me consume comme un feu intérieur.

— Et quelle est-elle? demanda la jeune fille presque effrayée.

— L'amour de l'or! répondit Joseph d'une voix sourde. Oui, Henriette, je ne sais quel hasard, quelle nécessité funeste m'ont poussé a choisir une profession qui fait mon supplice. Moi, dont les es-

pérances ne doivent pas dépasser le salaire misérable d'un pauvre mercenaire, je ire prends quelquefois à contempler en frissonnant d'admiration, de désir, les immenses trésors dont je suis le dépositaire ; mes yeux brillent, mon cœur bat quand j'ai la devant moi des monceaux d'or.... qui appartiennent a d'autres. Cette vue éblouissante, Henriette, éveille en moi je ne sais quels terribles instincts, quels goûts de vanité, de fortune etde puissance... Mais cette tentation que j'éprouve quelquefois à la vue de l'or, quand je n'ai qu'à tendre la main pour le prendre, cette tentation existe aussi pour vous, Henriette, en présence de ces femmes brillantes et coupables

dont vous me parlez; nous voyons chacun un but que nous ne pouvons atteindre; seulement, entre vous et celui que vous voyez, il y a l'infamie et la honte, entre moi et celui que je vois.... il y a encore autre chose

— Joseph, vous m'épouvantez, et pour vous et pour moi !

Daval la regarda fixement :

— J'ai donc frappé juste, Henriette?

murmura-t-il. Il est donc vrai que le mal a déjà lait de tels progrès dans votre cœur que vous en concevez vous-même

de l'inquiétude? Oh! dites-moi, dans ce monde où vous êtes allée avec tant d'imprudence, n'avez-vous pas été le but de ces flatteries, de ces séductions, de ces brillants mensonges que les libertins savent adresser aux jeunes filles belles et pauvres? Est-ce que déjà...

En ce momenlils étaient arrivés, sans s'en apercevoir, en face de la maison qu'habitait Henriette.

La jeune lilie, autant pour satisfaire au devoir impérieux qu'elle s'était imposé de ne recevoir personne chez elle que pour échapper aux pressantes questions

de son fiancé allait le congédier, lorsque tout à coup, de la maison même, sortit un jeune homme mis avec une grande élégance.

A la vue d'Henriette et de son cavalier, il s'arrêta comme frappé d'étonnement; mais bientôt se remettant, il salua gracieusement Henriette, qui rougit et baissa les yeux ; puis il s'éloigna d'un pas rapide, en se retournant par intervalles pour jeter sur le garçon de recelte des regards moqueurs. Joseph pâlit de haine et de colère.

— Vous connaissez cet homme ? dit—

il après un moment de silence; il sortait de chez vous.

— Mais non je vousassure, balbutia la modiste avec embarras.

— Vous le connaissez, vousdis-je!

Henriette, que venait-il faire ici?

— Je l'ignore, Joseph, c'est, je crois, M. Gustave Bidault, un riche négociant.

— Oui, oui, répondit Duval avec amertume, j'ai souvent porté son or a

plier sous le faix et demain encore

Eh bien que veut-il?

— Je l'ai vu à ce bal

— El il vous a dit qu'il vous aimait, et il vous a promis de vous combler de présents, de faire votre fortune, si vous consentiez

— Joseph, interrompit vivement Henriette, l'amour de M. Gustave a été toujours honorable , respectueux et délicat!

— Vous disiez que vous ne le connaissiez pas! dit Duval avec un sourire ironique.

La jeune fille, dans un mouvement de fierté blessée, voulut dégager son bras que Joseph retenait convulsivement contre sa poitrine, ellui dit avec impatience:

— Monsieur, ce n'est ici ni le temps ni le lieu de continuer un semblable interrogatoire; laissez-moi rentrer chez moi ; je verrai si, plus tard, je devrai vous donner les explications que vous me demandez d'une manière fort peu convenable.

— Henriette, il faut que je vous parle, à l'instant même, chez vous; permeltezmoi d monter.

— Y pensez-vous? a cette heure de la

Soirée! que dirai l-on dans le voisinage...

— Qu'importe, mademoiselle! nesuisje pas votre Gancé aux yeux de tout le monde? Ne sait-on pas que je serai bientôt votre mari ?

Malgré la résistance d'Henriette, Joseph avait sonné.

La porte s'ouvrit, et pendant qu'Henriette hésitait encore à lui permettre de la suivre jusqu'à sa chambre, le portier de la maison, vieux bonhomme aux traits malicieux et goguenards, se pencha hors de sa loge, tendit a la jeune

fille une lettre ambrée et satinée, en lui disant avec un sourire :

— Tenez, mademoiselle, vous arrivez bien a propos; on vient d'apporter cette lettre pour vous. Un beau jeune homme, ma foi ! et qui a des manières si polies, si comme il faut

Joseph jeta un regard de mépris sur le portier:

— Mon rival a payé cet homme, murmura -t-il.

Pendant ce temps, Henriette était res-

tée immobile sur la première marche tic l'escalier ; elle tournait et retournait la lettre entre ses mains, ne sachant encore quel parti prendre.

Puis elle lit un signe de remerciement au portier et dit à son fiancé, d'un ton ferme :

— Suivez-moi, monsieur Joseph.

Le garçon de 'recette obéit, sans comprendre la cause de ce brusque changement.

Ils se mirent a gravir en silence les

cinq étages qui conduiraient a la modeste chambre, pondant que le concierge fermait la porte de sa loge en grommelant :

— Eh bien ! ma foi, le généreux monsieur en apprendra de belles pour les vingt francs qu'il m'a donnés!

Henriette avait introduit son fiancé dans son humble logement, sous les toits mômes de la maison.

Tout y était simple et même pauvre ; mais celle pauvreté avait un air d'or-

dre et de coquetterie féminine qui faisait plaisir à voir.

Aussitôt qu'ils furent entrés , Henriette, sans s'asseoir et sans offrir de siège à son fiancé, sans même se débarrasser de son chapeau et de son châle, prit un air de dignité et dit à Joseph, qui attendait en silence :

— Si je vous ai prié de monter jusqu'ici, mon ami, c'est que cette fois je crois ne devoir rien vous cacher de ce qui m'arrive. L'affection d'honnête homme que vous m'avez vouée me fait un devoir de vous apprendre la vérité au

sujet des poursuites dont je suis l'objet, afin que vous n'ayez dans l'avenir ni soupçon ni crainte... On vient de me remettre une lettre de M. Gustave Bidaut ; comme mon futur mari , vous avez le droit de la lire; la voici.

Joseph hésita ; la confiance que lui montrait sa fiancée avait dissipé tout à coup ses doutes. Henriette reprit du même ton grave et posé :

— Hâtez-vous, Joseph; vous savez que vous ne pouvez rester ici qu'un instant.

A celte nouvelle invitation, le garçon de recette surmonta ses scrupules et, rompant le cachet, il lut avidement le contenu de la lettre qu'il avait à la main.

Au bout d'un moment il releva la tête et, laissant tomber le papier, il dit avec désespoir :

Voilà ce que je craignais

— Eh bien ! Joseph ?

— Il est impossible de vous le cacher,

Henrittte; mon rival est généreux, et si vous l'aimez, il pourra satisfaire tous vos caprices. Vous aurez une brillante toilette, un hôtel, une voiture...

A cette enivrante nomenclature, une de ces bouffées d'orgueil et de vanité, qui montent parfois à la tôle de la femme la plus sage, lit briller le regard de la jeune ouvrière; et, sans réfléchir à ce quelle disait :

— Une voiture! s'écria-t-elle ; une voiture!... Caroline me l'avait dit.

A peine eût-elle prononcé ces paroles

qu'elle détourna les yeux en rougissant.

Joseph jela sur elle un regard plein de désespoir.

.!lnd mu

— Henriette, murmura-t-il, vous venez de vous trahir. Malgré vous, des in-

(11/ ,9 'il

tincts de luxe et de vanité percent au milieu des bons sentiments de votre cœur... Je vois bien maintenant que l'amourd'un homme pauvre et honnête, tel que moi, ne suffira plus pour votre bonheur!

— Qui vous l'a dit, Joseph? reprit Henriette du même ton de dignité qu'auparavant; j'ai bien pu d'abord me laisser entraîner par un mouvement irréfléchi,

mais qui vous a dit que je'nc saurais pas endurer, comme je l'ai fait jusqu'ici, les privations et la misère, pourvu que je conserve l'estime des autres et de moimême ?... D'ailleurs, ajouta- 1 elle en souriant, comme pour rassurer son fiancé, pourquoi ne deviendriez-vous pas riche à votre tour? Pourquoi...

Joseph secoua la tête :

— NV songeons pas, Henriette, ne nous flattons pas de cette espérance!

Dans la profession que j'ai embrassée, mon sort sera de mourir pauvre sur les monceaux d'or qui appartiennent à d'au

très. Voyez le vieux Marijrnon, noire ami; après vingt ans d'une probité héroïque, il peut a peine nourrir sa famille, et il perdra sa place du moment où Ion soupçonnera sa misère. Voila le sort qui m'attend peut-être aussi, Henriette; voyez si vous voulez le partager avec moi. Je ne cherche pas à vous surprendre; vous pouvez choisir encore.

Henriette ramassa la lettre, la déchira en morceaux, puis tendant la main à Joseph, elle lui dit .

Voilà ma réponse.

Le garçon de recelte porta vivement celle main a ses lèvres ;

— Oh! merci! s'écria-l-il avec transport.

Cependant, quelle que lut la joie de Joseph de triompher ainsi des puissantes séductions dont on avait entouré sa fiancée, il lui sembla qu'Henriette cédait plus encore au sentiment du devoir qu'à tout autre sentiment; il crut même remarquer une expression de regret sur son visage.

Cependant il dissimula celle lâcheuse

impression sous les protestations les plus chaleureuses d'amour et de dévoûment. Après selre faits des promesses mutuelles, les deux fiancés se séparèrent, en apparence heureux et satisfaits l'un de l'autre.

Ils se trompaient tous deux.

Henriette, restée seule, frémissait à la pensée de cette misère dont Joseph avait tracé l'effrayant tableau.

De son côté, Joseph erra pendant une partie delà nuit sans savoir oùil allait, et il répétaitde temps en temps avecdéire:

— Elle a résisté aujourd'hui; mais demain les tentations reviendront, et qui saitce qui arrivera f... Oh ! mon Dieu î être riche, être riche et pour elle et pour moi!

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