‹ Le garçon de banqueChapitre 3 sur 8 · LA SAISIE · texte numérisé non relu

LA SAISIE

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I>a saisie*

Le lendemain le désespoir était au combledansla modeste demeure du vieux Marignon.

Dominique pleurait devant le lit de

sa mère, et Henriette, qui venait chaque jour passer quelques instants près de sa parente, mêlait ses larmes à celles de la mère et du fils.

C'est qu'en effet le malheur qu'on avait prévu était arrivé: le matin même, Dominique Marignon avait été reconnu propre au service militaire; on lui avait officiellement signifié qu'il se préparât à partir sous peu de jours pour joindre le régiment qui lui serait assigné.

Or, Dominique était la seule espérance de son père, dont les l'a ligues d'une vie laborieuse devaient prématurément

user les forces, la seule consolation de madame Ma ri g non, qui craignait, s'il la quittait, de ne plus le revoir dans ce monde.

D'ailleurs, il exerçait une profession manuelle dont les bénéfices, quelques minces qu'ils fussent, aidaient déjà la famille dans les dépenses nécessitées par les maladies et par des besoins toujours renaissants.

A ces causes de chagrin se joignait encore, dans le cœur de Dominique, la douleur de quitter Henriette, que le jeune conscrit aimait en secret.

Ce sentiment, qu'il n'osait exprimer par respect pour la fiancée de son ami le plus cher, n'était pas celui peut-être qui déchirait le moins son âme énergique ; dans les baisers qu'il imprimait sur les mains amaigries de sa mère, dans les expressions brûlantes de ses regrets, Henriette, qui l'écoulait avec une pitié muette , pouvait aussi trouver sa bonne part.

Peut-être comprit-elle tout cela, car bientôt elle baissa les yeux, et se penchant sur le litde la malade, elle dit avec un profond accent de tristesse:

— Pauvre Dominique ! et aucun moyen d'empêcher ce fatal départ !

— Aucun, répondit en gémissant madame Marignon; il faudra que je le perde, et quand il reviendra, s'il revient jamais, je n'existerai plus!

Dominique la pressa dans ses bras.

— Oh! mon Dieu ! s'écria-t-il, si j'avais seulement quatre cents francs !

— Quatre cents francs! répéta Henriette; est-ce que quatre cents francs pourraient vous sauver?

— Oui,réponditDominique, maisloule faible que soit cetle somme, il nous est impossible de la réaliser. Un jeune ouvrier mécanicien, du même atelier que moi, voyant mon chagrin, m'a proposé de me remplacer au service militaire, à condition que je lui remettrais ces quatre cents francs dont il a un urgent besoin pour payer une dette sacrée aujourd'hui même... Je l'ai remercié bien cordialement, mais je lui ai fait entendre que je ne pourrais me procurer cette somme dans un si bref délai,

« — Essayez, m'a-î-il dit, en me tendant la main; sans cet argent il ne m'est

pas permis de disposer de moi; je ne pourrais faire davantage, même pour un frère. »

Et il m'a quitté en cherchant a me rendre le courage que je n'avais plus.

— Mais, reprit Henriette après un moment de silence, votre père, Dominique, ne devait-il pas demander à la caisse commune des garçons de recette, des secours qui sont hien dus à ses longs et pénibles services. Ne pourriez-vous pas avec cet

argent...

— il a déjà tant demandé pour moi!

murmura madame Marignon.

— En effet, dit Dominique en rougissant, mon père craint de lasser ses'camaradesqui lui sont déjà plusieurs fois venus en aide ; aussi n'est-ce pas lui qui présentera cette demande au caissier de l'association. Joseph s'est chargé de solliciter pour nous ces nouveaux secours, et nous l'attendons d'un moment à l'autre. C'est aujourd'huijourdepaiementàlaBanque; ses occupations l'auront sans doute retardé, car il devrait être ici... D'ailleurs, ajouta-l-il avec tristesse, la somme qui nous sera peut-être allouée ne sera jamais assez forte pour...

— Mais, interrompit encore la jeune fille frappée d'une idée subite, je crois avoir entendu dire que les garçons de recette à la Banque de France étaient obligés de fournir un cautionnement de plusieurs milliers de francs; ne pourrait-on loucher aux sommes déposées au nom de votre père, de Josepîi luimême ?

— Et mon père et Joseph perdraient alors la place qui les fait vivre! répondit Dominique ; cependant, ils eussentpensé sans doute à ce sacrifice, s'il eût été possible. Mais l'argent déposé en leur nom, comme cautionnement de leur emploi,

ne leur appartient pas... Il appartient a une personne obligeante qui, toutefois, ne leur permettrait pas d'user de cette somme.

Henriette avait épuisé toutes les consolations que pouvait lui suggérer son affection pour sa cousine; les réponses si péremptoires, si cruellement positives de Dominique lui ôtaient à elle-même toute espérance.

Elle regardait avec; ui.edouleur|muette celte femme si bonne et si! cruellement éprouvée, celle mère qui allait perdre son fils, celte malade qui manquait des

choses les plus nécessaires, et elle pensait dans le secret de son âme :

— Oh! que ne suis-je riche!

— Mon Dieu! ayez pitié de nous, car notre malheur ne peut aller plus loin!

s'écria madame Marignon en s'agilaut sur son lit.

Un long silence avait suivi cette exclamation, et il menaçait de se prolonger encore, quand plusieurs coups furent frappés a la porte de la chambre.

Henriette s'élança rapidement avec

le vague espoir qu'un secours inattendu venait a ses ainis; mais à peine eut-elle ouvert la poite qu'elle recula d'effroi. Un homme vêtu de noir, des papiers sous le bras, se tenait" sur le seuil; derrière lui, deux ou trois personnes robustes, qui semblaient lui servir d'acolytes, se disposaient à entrer, aussitôt que certaines formalités auraient été accomplies parle personnage vêtu de noir.

Henriette avait reconnu un huissier

et des recors.

— Un huissier! un huissier chez nous!

s'écria Dominique en cherchant du re-

gard quelque objet dont il pût se faire une arme.

Henriette le retint par le bras, et la mère, se soulevant à moitié, s'écria d'un ton suppliant :

— Dominique, mon fils, au nom de Dieu, sois calme ! ta résistance aggraverait nos maux, ceux de ton père et les miens !

— Un huissier chez mon père ! répéta le jeune homme en frémissant de rage.

Cependant les prières si puissantes

(THenrielte , les ordres pressants de madame Marignon parvinrent a dompter sa colère ; il se laissa tomber sur une chaise en se couvrant les yeux.

Pendant ce temps 1 huissier avait cherché prudemment un asile derrière ses vigoureux compagnons, et il semblait attendre que l'effet produit par sa présence fût un peu adouci pour exposer le but de sa visite. Voyant qu'il n'avait plus rien a craindre, il commença, sans s'inquiéter autrement des sentiments douloureux qu'excitait sa présence, une sommation officielle d'avoir a payer immédiatement dans ses mains la somme de trois" cents francs, montant d'un billet

souscrit par M, Marignon, garçon de rccelle à la banque de France, ainsi que les frais de poursuite, à défaut de quoi lui, huissier patenté, allait procéder immédiatement à la saisie des meubles et immeubles dudit Marignon, en vertu d'un jugement, etc.

Sans doute celte péroraison avait été prévue, car un morne silence accueillit encore les paroles du fonctionnaire.

Celui-ci comprit sans doute ce que cela signifiait, car après quelques secondes d'attente, il dit froidement à ses acol) tes :

— Commençons notre procès-verbal.

Puis il ajouta d'un Ion menaçant :

— J'espère qu'on s'abstiendra de toute résistance à la loi; je me verrais forcé d'employer des moyens...

— Faites votre devoir, monsieur, dit la vieille mère, et pardonnez à mon fils un emportement qui n'a d'autre cause que son affection pour moi.

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L huissier, suivi de ses recors, allait passer dans la chambre voisine pour

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commencer la saisie du mobilier, lorsque Dominique se levant tout à coup, les arrêta par un geste presque poli et qui prouvait tout l'empire qu'il savait prendre sur lui-même.

— Un moment, messieurs! secria-til ; il s'agit de savoir si tout est légal dans vos poursuites; vous ne m'avez pas dit au nom de qui vous agissiez...

— Sur ce terrain, nous pourrons nous entendre, répondit d'une voix mielleuse 1'olFicier ministériel rassuré par l'apparence calme du jeuue Marignon.

Nous poursuivons au uom de MM. 13idaut et compagnie, négociants, détenteurs actuels du billet souscrit à...

— Bidaut! s'écria Dominique avec indignation, des gens si riches, qui paient aujourd'hui même, en une seule lois, une somme de deux cent mille francs à la banque, peuvent-ils être impitoyables envers un pauvre père de famille....

— Bidautî dit Henriette a son tour avec une vive expression de joie; M. Gustave Bidaut n'esl-il pas le fds de celui qui poursuit ainsi M. Maiignou?

— M. Gustave Bidaut est l'associé de

son père, dil l'huissier, et j'agis aussi en son nom.

— Oh! ce n'est pas possible ï s'écria la jeune fille; M. Gustave sait par quels liens de sang et d'amitié je suis unie à la famille Marignon; il n'a pu commander de semblables rigueurs! quelque obscur employé de ses bureaux aura mal compris ses ordres ; il est impossible que M. Gustave Bidau t.. .

— Vous le connaissez donc? reprit Dominique avec étonnement.

— Oui, et je veux vous sauver.

— Mais comment se fait-ii... demanda la malade.

— Je vous expliquerai cela... plus lard, répondit Henriette avec embarras. Monsieur, ajonta-l-elle en se tournant vers l'huissier, je vous jure que M. Gustave Bidaut ne connaît pas les mesures sévères queTon prend en son nom ; suspendez un moment vos poursuites et je vais le prier moi-même....

L'huissier grimaça un sourire.

— Je ne puis attendre une minute, tpl-il en marchant vers la chambre voi-

sien et en faisan» si^neauxjreeors; noire temps est précieux.

Quelques instants après, on entendit une voix flegmatique et impassible faire lentement l'inventaire des effets que contenait celle chambre.

Madame Marignon était retombée sur son lit.

Dominique réfléchissait au mystère élrangequeconlenaientlesparolesd'Hennetle au sujet du créancier de la famille.

La jeune fille s était approchée d'une

table et écrivait avec rapidité un billet ainsi conçu :

« Monsieur , si vous m'aimez, venez » sur le champ.

Henriette, »

Elle cacheta, mit l'adresse de Gustave Bidaut et revint rapidement vers Dominique :

— Tenez, lui dit-elle, portez vite celte lettre à son adresse; elle vous sauvera tous !

Le jeune homme jeta un regard de défiance sur la suscription et resta immobile.

— Partez, mais partez donc! reprit Henriette avec impatience, il s'agit de l'honneur de votre famille... de la vie de votre mère, ajouta-t-elle plus bas.

— Mais, puis-je savoir...

— J'irai donc moi-même! reprit-elle avec l'accent de la colère en cherchant à lui arracher la lettre.

Dominique ne résisla plus; il fit un I 6

geste de reproche, puis, s'élançait dans l'escalier, il disparut pour remplir la mission inexplicable pour lui dont il était chargé.

Restée seule avec sa parente, Henriette lui prodigua les plus touchantes consolations. La vieille femme l'écoutait, sans comprendre la cause de cette subite espérance qu'Henriette exprimait avec tant de chaleur, quand la voix de l'huissier, dans la chambre voisine, la lit tressaillir.

Elle venait d'entendre l'impitoyable fonctionnaire annoncer la saisie des effets de son fils.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu ! ayez pitié de nous! s'écria-t-elle avec un accent déchirant.

Cet élan de douleur fil crouler tout à coup l'échafaudage de consolations avec lesquelles Henriette cherchait à se rassurer elle-même.

— Et personne, dit-elle avec explosion, personne ne viendra nous secourir!

En ce moment, comme s'il eût entendu cet appel, Joseph Duval entra dans la chambre.

11 était sombre, pensif; Dominique, qu'il avait rencontré sur l'escalier, lui avait tout dit.

— Eh bien ! Joseph , avez-vous réussi?

— Voila ce que j'ai pu obtenir de l'association des garçons de banque, dit-il froidement en déposant sur la table une pile d'écus : il y a cent francs.

— Ce n'est pas assez; il faudrait plus de dix fois cette somme pour sauver tout a fait nos malheureux amis.

Joseph prit Ja main de sa fiancée et lui dit à voix basse :

— Eh bien, Henriette, ne leur avez* vous pas trouvé déjà un prolecteur?

— Quoi! vous savez?...

— Je sais que M. Gustave Bidaut va venir; je sais qu'il ne restera pas sourd à vos prières; je sais de quel prix vous paierez ce service, je sais que ce sera pour vous une belle occasion de déguiser votre honte sous une apparence de dévoûment... et c'est infâme, Henriette!

Ces terribles reproches, faits d'un Ion

sévère et concentré, éclairèrent la jeune fille sur les conséquences d'une action a laquelle, dans la vivacité de ses sentiments, elle n'avait pas réfléchi.

Elle dit avec une expression de terreur :

— Ne m'accusez pas, Joseph ! La douleur de ma vieille parente a troublé ma raison, déchiré mon cœur. Je ne voyais qu'une voie de salut, je l'ai prise dans un moment de trouble; j'étais folle : pardonnez-moi !... Mais je ne puis supporter tranquillement le spectacle de tant de maux! Il faut sauver cette malheureuse

famille dont vous et moi nous avons reçu lant de bienfaits!.., Oui, continua-t-elle comme entraînée par son exaltation toujours croissante, je pourrais, je crois, sacrifler ma vie, mon honneur, mon avenir a celui qui les sauverait !

— Eh bien ! je les sauverai, moi, s'écria Joseph, dont les traits prirent tout à coup une expression de détermination sauvage. Henriette, souvenez- vous des paroles que vous venez de prononcer !

— Je ne les rétracte pas. Cependant par quels moyens...

— Qu'importe ! je les sauverai.

11 sortit sans écouter les deux femmes qui le rappelaient.

— Que va-t-il faire? dit Henriette avec inquiétude.

La voix monotone de l'huissier ne put la retirer de l'état de torpeur dans lequel elle était plongée.

— Item, disait l'homme de la justice en continuant a dicter son inventaire, une montre d'argent...

— La montre de mon mari! murmura madame Marignon tristement, celle qu'il portait le jour de notre mariage, celle qu'il a donnée à Dominique le jour de sa fête...

Henriette restait impassible ; 1 épouvante parlait en ce moment plus haut que la douleur dans son âme.

Cependant elle prêta l'oreille; un bruit de pas se faisait entendre dans l'escalier, mais les pas au lieu d'être légers et précipités, comme ceux d'un jeune homme qui sent la nécessité de se hâter, étaient lents et lourds comme ceux d'un

vieillard, qui marche péniblement, écrasé sous un fardeau pesant.

En effet c'était Marignon qui, en revenant de faire sa recette dans la ville, avait pris un moment sur ses occupations pour embrasser sa vieille compagne.

Il ployait sous le faix d'un énorme sac d'or; dans sa main était un grand portefeuille, rempli de billets de banque; il portait plus d'un million.

Il déposa, presque sans y penser, sa précieuse charge sur la table, et s'avança vers le lit de la malade :

— Je n'ai qu'un instant à te donner, ma bonne, dit-il, voila l'heure où je dois rentrer à la Banque pour recevoir les paiements retardés; mais tu me semblés bien pâle !... Henriette, pourquoi ces larmes? que se passe-t-il donc ici?

Les deux femmes gardèrent un morne silence.

L'huissier qui entra dans la chambre, pour continuer la saisie, se chargea de la réponse.

Marignon sembla d'abord écrasé par ce nouveau coup ; puis tout à coup se re-

dressant avec une indicible expression de désespoir :

— C'est donc vrai! s'écria-t-il ; tous les malheurs à la fois!... mon fils perdu! ma femme mourante sans secours, et moi déshonoré aux yeux de mes camarades! ma signature proteslée, mes meubles saisis... Grand Dieu! a quoi donc sert la probité?

— A donner du courage pour souffrir !

dit sa femme d'une voix faible en lui ouvrant les bras.

Marignon s'y précipita et les deux vieux époux confondirent leurs larmes.

Cependant L'huissier continuait tranquillement sa besogne, et Henriette, dont chaque minute augmentait l'anxiété mortelle, rappela le bonhomme à lui-môme.

— Il n'y a pas de temps a perdre, ditelle, n'avez-vous aucun moyen...

— Je compte seulement sur la caisse commune...

— Voilà ce que Joseph a pu obtenir de vos camarades.

Elle désigna la pile d ecus restée sur la table; un sourire de reconnaissance

effleura les lèvres frémissantes de Marignon :

— Les braves gens! dit-il.

L'huissier dont l'œil de chat venait d'apercevoircette petite somme, s'approcha furtivement et vint s'en emparer presque dans la main du vieillard ; puis il dicta au clerc qui écrivait l'inventaire, le chiffre de cette somme parmi les objets saisis.

Un éclair d'indignation passa sur les traits de Marignon ; cependant il se contint et murmura d'un ton résigné :

— Je dois tout souffrir! je suis dans mon lorl; un billet protesté!

Puis il continua :

— Il ne me reste plus qu'une ressource ; c'est d'aller trouver ce M. Durand qui a fait mon cautionnement, et de lui demander à mains jointes la permission de disposer pendant quelque temps d'une partie de celle somme. Je quitterai la banque, mais je ne serai pas déshonoré....

— Eh bien, monsieur, hâtez-vous de tenter celte démarche! Vous le voyez,

cet homme rapace semble ne pas vouloir laisser a voire femme le lit sur lequel elle est couchée; il faut qu'à l'instant même....

En ce moment trois heures sonnèrent à l'horloge de la paroisse des Petits- Pères; le son de la cloche fit tressaillir Marignon.

— Les affaires de la banque avant les miennes, dit-il avec résolution; si je remplis aujourd'hui mon devoir pour la dernière fois, il faut que je le remplisse dans toute sa rigueur. Je ne puis rester plus de quelques minutes ici. Ce soir, je tenterai....

Il s'interrompit, l'huissier, enhardi par la facilité avec laquelle il s'était emparé de l'argent provenant de la caisse des garçons de recelte, rôdait d'un air indécis autour des immenses richesses qui chargeaient la table.

Marignon s'écria en le repoussant avec énergie :

— Malheureux! c'est l'argent de la Banque î

L'huissier recula; battu de ce côté, il se mil à désigner au clerc chaque

pièce du chétif mobilier.

Pendant ce temps, Marifmon, revenant au sentiment de l'exactitude pointilleuse qui ne le quittait jamais dans l'accomplissement de son devoir, comptait avec rapidité l'or et les billets accumulés devant lui, afin de s'assurer qu'il n'avait commis aucune erreur dans ses calculs.

L'or et l'argent résonnaient dans ses mains sans qu'il songeât que la millième partie de ce qu'il louchait pouvait le rendre le plus heureux des hommes.

— Item, reprit l'huissier de sa voix monotone, une table en chêne, estimée deux francs cinquante....

— La table sur laquelle nous avons pris nos repas depuis vingt ans, murmura la malade.

— Cent cinquante-sept mille, marmotta le garçon de caisse en déposant sur la table saisie une liasse de billets de banque.

11 ajouta sur un autre ton :

— Pauvre^femme! reprends courage.

Et il continua de compter. -

— ïteniy reprit l'inexorable huissier*

-• 100 — un lit en noyer, garni de ses matelas.

— Votre femme est évanouie! dit Henriette en voyant la malade pâle et sans mouvement.

Marignon courut à elle, l'embrassa en pleurant et revint a la table, comme entraîné par une force irrésistible.

— Cinq cent trente-trois mille au

nom de Dieu, Henriette, secourez-la

plus, dix mille...

— Mon Dieu! si elle allait mourir!

Le vieillard s'interrompit à peine une seconde.

— fui —

— Mourir! Tépéta-MI; oh ! non, Henriette, avez pitié d'elle ; je lui ai vu souvent de pareilles faiblesses : elle va reprendre ses sens dans quelques instants... Neuf cent deux mille et vingt mille...

11 acheva son calcul et vint embrasser encore une fois sa femme, toujours sans connaissance.

A travers les expressions de tendresse qu'il lui prodiguait, on eût distingué ces paroles mêlées par forme d'interjections à chacune de ses phrases.

— Une erreur de cinq francs... a mon avantage... Comment cela s'est-il fait?

L'horloge sonna le quart.

— Je devrais depuis longtemps être à la Banque, dit le vieillard avec précipitation en chargeant sur ses épaules l'énorme pa ids qu'il avait peine à soulever; Joseph, qui s'est tant occupé de nos affaires, a sans doute besoin de moi. Je retourne a mon devoir... Henriette, ma chère enfant, aie soin de ma pauvre femme qui t'aime tant; je reviendrai dans une heure.

11 sortit rapidement, et pendant qu'il descendait l'escalier on eût pu l'entendre répéter :

— Cinq francs de trop! Il n'y a que ce jeune caissier de la maison Nauret qui ait pu commettre celle erreur! Le pauvre garçon serait oblige de supporter sur ses appointements la perle de ces cinq francs ; je les lui rendrai!

Cependant les angoisses d'Henriette continuaient; ni Dominique, ni Joseph De revenaient.

Madame Marignon n'avait pas repris connaissance; elle frissonnait seulement par intervalles au son lugubre de la voix de l'huissier, qui poursuivait son procès-verbal.

Enfin Dominique rentra, mais seul.

Henrietle courut au devant de lui.

— Eh bien?

— M. Gustave était allé au bois se promener a cheval. J'ai laissé votre lettre, dont j'ignore le contenu. Ce soir sans doute...

— Ce soir il sera trop tard... Mon Dieu, qui donc vous sauvera ?

— Moi ! dit une voix [brève derrière elle.

Celait Joseph qui rentrait a son tour; il avait les cheveux en désordre, les traits décomposés, les yeux brillants d'un feu étrange, mais il cachait sous un pan de son habit gris un sac d'argent qu'il déposa sur la table avec bruit.

— Je tiens ma promesse; dit-il a Henriette et à Dominique, qui le regardaient sans oser croire a tant de bonheur.

— Mais, mon ami, comment avez-vous pu...

— J'ai retiré mon cautionnement, dit Duval d'un ton sec, sans ajouter aucune explication.

Henriette sentit que ces paroles pouvaient couvrir un mensoyge, et clic devint pensive.

Dominique, qui n'avait pas cet instinct de femme si sûr et si pénétrant, s'abandonnait à la joie la plusdélirante.

Joseph ouvrit le sac, et dit a l'huissier tout ébahi:

— Le total de ce que vous doit M. Mari gnon?

L'homme de loi, sûr d être payé, n'en demanda pas davantage et se mit à griffonner des chiffres.

Pendant ce temps, Duval avait alligné sur la table plusieurs piles decus.

— Voici le prix de votre remplaçant, dit-il a Dominique; les quatre heures ne sont pas sonnées encore; vous avez le temps d'aller sommer votre camarade de tenir sa parole. Partez.

— Mais mon père.

— Votre père, s'il était ici, refuserait d'accepter'une pareille somme ; il faut lui forcer la main. Que tout soit fini avant son retour.

Dominique l'embrassa chaleureusement.

— Oh! vous méritez tous les bonheurs de la terre, s'écria-t-il; vous valez mieux que moiî

Le bienfaiteur se dégagea sans répondre; Dominique prit l'argent et disparut.

Pendant ce temps , l'huissier avait fini son calcul ; Joseph en deux coups de main eut compté la somme nécessaire;

l'huissier et les recors disparurent à leur tour.

La famille Marignon n'avait plus rien à craindre.

Henriette et Duval restèrent un moment silencieux l'un vis a vis de l'autre.

— Eh bien ! Henriette, j'ai tenu ma parole, liendrez-vous la vôtre?

— Joseph, expliquez-moi...

— Rien ici. Il faut que je vous parle chez vous, dans une heure.

— Mais...

— Il le faut.

Et il s'éloigna sans la regarder.

— Oh! j'entrevois dans tout ceci quelque chose d'affreux! dit Henriette en se rapprochant de madame Marignon évanouie.

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