LE CONSEIL DE FAMILLE
Le conseil de famille.
Une région plus triste encore que les landes célèbres, qui ont donné leur nom à l'un de nos départements, est celle des dunes de sable qui bordent l'Océan, sur les côles de France.
Ces dunes forment une bande de deux a trois lieues de large ; elles commencent a Biarilz, longent le golfe de G ascogne et remontent au delà de la Rochelle.
Un moment interrompue par les hautes falaises, les rochers granitiques de la Bretagne et de la Normandie, leur chaîne funeste reparaît au nord et va se perdre dans les bas-fonds de la Hollande.
Partout où elle se moutre, la ruine et la désolation l'accompagnent; les ports se comblent, les embouchures des rivières sont ensablées et deviennent impro-
près a la navigation ; des pays fertiles sont frappés de stérilité, et c'est par millions qu'il faudrait évaluer le tort causé chaque année au sol français par ces montagnes mouvantes.
Cependant, le pauvre département des Landes a le plus à souffrir de cette invasion des dunes,
Dans cette contrée elles avancent de vingt mètres environ tous les ans, sur x une longueur de vingt-cinq lieues, c'està-dire que chaque année une bande de terrain de vingt mètres de largeur sur
vingt-cinq lieues de long est perdue pour l'agriculture.
Plusieurs fois on a espéré avoir mis une digue par les boisements à ce fléau permanent et terrible; mais on comptait sans l'Océan, celte officine immense où s'élaborent de si formidables choses.
Souvent, quand on a fixé par des plantations quelqu'une de ces montagnes de sable, la mer s'empresse tYen former de nouvelles.
Bans une tempête, leur masse ef-
frayante se met en marche tout entière et recouvre insensiblement les champs, les forêts, les étables des troupeaux et les habitations des hommes»
Or, vers le milieu du siècle dernier, on ne connaissait pas la ressource protectrice des boisements, et les malheureux babilnnls du littoral étaient exposés sans défense aux ravages des dunes
Le laboureur ne quittait sa maison et son héritage qu'à la dernière extrémité.
Mais, quand le sable menaçait jusqu'à la flèche du clocher paroissial, il fallait bien céder.
On voyait alors des familles, chargées de leurs modestes bagages, gagner tristement avec leurs bestiaux l'intérieur du pays, à peine moins pauvre et moins désolé que celui qu'elles quittaient.
Ainsi abandonné, le village ne tardait pas à disparaître ; un peu de temps encore, l'extrémité des grands sapins plantés devant chaque maison landaise, la croix du clocher, peut-être un pan de
mur plus élevé que les autres, dominaient l'épaisse couche de sable; mais un coup de vent d'ouest achevait l'œuvre de destruction, et bientôt le nom même de ce lieu si longtemps habité par les hommes, vivait seulement dans la mémoire de quelques vieillards ou dans les légendes fabuleuses de sorciers et de démons.
Tel était a cette époque le sort qui menaçait le petit château de Castillac, situé vers l'extrémité de la langue de terre qui
s'étend entre la rive gauche de la Gironde et l'Océan. Le château et ses dé-
pendances formaient un fief noble ap-
partenant à une famille ancienne du pays.
Autrefois des champs assez fertiles, de gras pâturage?, relevaient de ce fief, et si l'opulence des sires de Castillac ne répondait pas tout à fait à leurs prétentions exorbitantes, du moins pouvaientils vivre tant bien que mal du produit de leurs domaines.
Mais depuis une vingtaine d'années environ, les dunes étaient venues en bataillons formidables envahir les terres des pauvres gentilshommes gascons.
D'abord, ils avaient vu s'effacer peu a peu la vieille forêt de sapins où leurs pères avaient chassé le loup et le sanglier; puis, un ouragan avait recouvert en quelques heures les prairies d'herbes salines qui faisaient vivre les huit ou dix petites vaches, les deux douzaiues de moutons maigres, le cheval microscopique des maîtres du château,
II avait fallu aller chercher au loin, sur la lande, au milieu des ajoncs et des bruyères, des herbages rares, insufGsanis; le troupeau avait dimiuué de moitié.
Néanmoins rien n'élait perdu et tant
que les hutles de troncs d'à rbres,qui composaient^ hameaudeCaslillac, pouvaient encore abriter leirs habitants: le paysan landais est si sobre, il sait si bien se contenter de peu!
Mais les misérables huttes eurent leur tour.
Par une nuit d'orage, le sable les enterra presque a moitié: force fut aux pauvres vassaux de se mettre en quête d'un sol moins inhospitalier.
ils quitté] eut le pays, après avoir (pris
humblement congé de leurs seigneurs, qui, malgré leur orgueil, avaient toujours été bon maîtres, et ils s'éloignèrent pour ne plus revenir : la dune les avait déliés du serment féodal.
Un seul, plus particulièrement attaché au service du château, était resté avec son neveu, jeune garçon de douze à treize ans, pour soigner le troupeau qui était maintenant la principale ressource des sires de Castiliac.
Cet homme fidèle et cet enfant composaient désormais toute la domesticité et tout le vasselage du fief
On avait; conservé un moment l'espoir que le château, situé, selon l'usage, sur une élévation, serait du moins hors de l'atteinte des sables.
Il se composait d'une tour ou donjon de forme carrée, flanquée de deux ou trois tourelles; quelques masures informes servaient de commun?.
Ces constructions étaient frustes, grossières et devaient remonter a la plus haufe antiquité si , comme le prétendaient les sires de Castillac, leurs ancêtres avaient bravé dans cette petite for-
teresse les Sarrasins et les Normauds qui envahirent l'Aquitaine au huitième et au neuvième siècles.
Les murailles avaient, en beaucoup d'endroits, plus de six pieds d'épaisseur.
Les fenêtres, étroites et rares, n'étaient que des meurtrières ; le ciment qui unissait les pierres avait encore une telle dureté que, malgré le délabrement du bâtiment sur plusieurs points, les herbes parasites ne pouvaient y implanter leurs racines.
Cebâliment semblait donc,par sa masse et sa solidité, fait tout exprès pour résister aux attaques des éléments comme à celles des hommes.
Mais, hélas ! eût-il été plus solide encore, comment vaincre l'ennemi qui l'assiégeait?
Un jour, la dune, après avoir envahi lentement la légère éminence qui servait de base a la tour, engloutit les bâtiments de service, combla la porte principale, et il ne fut plus possible d'entrer au château que par la fenêtre du premier étage.
Dans cette extrémité, il devenait urgent pour la famille de Castillac, qui habitait encore le manoir, de prendre un parti.
Outre que les abords de cette vieille demeure présentaient maintenant de grandes difficultés et même des périls, la dune pouvait ne pas s'arrêter à cette première conquête ;
Elle se dressait déjà fière et menaçante en face de la tour, dont elle rongeait la base; de son sommet on eût pu aisément lancer une pierre àjla girouette du donjon.
Cependant on ne voyait à Castillac, aucun préparalif de dépari, aucun signe d'un abandou prochain ;
La famille continuait a résider paisiblement chez elle et vaquait a ses habitudes.
Cette famille, depuis la mort récente de son chef, se trouvait réduite a trois personnes, deux frères et une sœur, jeunes tous les trois, ef, par tradition de race, peu accessibles a la crainte.
Heclor, l'aîné, le seul propriétaire du
fief, d'après la coutume de Gascogne qui n'accordait aucune part aux ca~ dets et aux femmes dans l'héritage paternel, supportait avec une fermeté stoïque les événements qui avaient en peu d'années consommé sa ruine.
Sa fierté gasconne n'avait pas laissé échapper une plainte, quoique parfois son air soucieux permît de croire qu'il était plus affligé qu'il ,ne voulait le paraître.
Tant que l'état de sa fortune lui avait permis d'entretenir une douzaine de
chiens de toutes races qu'il appelait sa meute, il avait passé le temps à courir les chevreuils et les lièvres dans les hois de pins.
Maintenant que les pauvres bêtes étaient mortes de fatigue et d'inanition, il employait ses journées a chasser au fusil les perdrix et les oiseaux du rivage.
Quand il rentrait sombre et taciturne a la tour, personne n'osait le questionner et lui adresser des observations.
Seul, Marc Pitou, le bouvier, l'inten-
dant, le factotum de la famille, avait eu le courage une fois de lui représenter le danger d'habiter le château ainsi menacé; mais Hector lui avait répondu avec une majesté sereiue :
« J'aviserai, Marc. »
Et les choses étaient restées dans le même état.
Jean de Castillac, le cadet, qui, en raison de sa position dépendante s élait fait le complaisant de son frère, n'avait garde de manifester de la crainte quand mon-
sieur de Castillac avait dit qu'il aviserait.
Renchérissant encore sur la tranquillité d'Hector, il affectait une extrême insouciance, parfois même une gaîlé indécente.
Son occupation habituelle était de pêcher dans les étangs salés du voisinage, et les produits de sa pêche, comme le gibier de l'aîné, constituaient les ressources les plus nettes de la cuisine du château, où, sans elles, la chère eût été souvent fort maigre.
Quant à Valérie de Castillac, c'était une bonne et simple fille qui se reposait entièrement du soin de sa sûreté sur Hector et sur Jean, ses protecteurs naturels.
D'une beauté remarquable, elle consumait sa jeunesse dans cette vieille tour sans paraître se douter du sacrifice.
Maintenant que leurs serviteurs les avaient abandonnés, elle servait ses frères et pourvoyait à leurs besoins.
Toujours seule pendant de longues 1 20
heures, elle n'avait d'autre distraction que de lire une douzaine de bouquins formant la bibliothèque du château, car Valérie de Gastillac avait passé plusieurs années dans un couvent de Bordeaux.
Elle savait lire et même écrire, ce qui faisait d'elle un prodige de science aux yeux de ses frères, d'une ignorance crasse en toutes choses, excepté sur leur généalogie.
Or, comme nous l'avons dit, la nécessité de prendre un parti ou « d'aviser »,
suivant l'expression d'Hector, devenait extrêmement puissante.
Un soir donc une espèce de conseil de famille se tint à l'issue du souper.
Les parties délibérantes étaient réunies dans une salle voûtée, d'aspect lugubre, dont les murs conservaient à peine quelques lambeaux de tapisserie rongée par les vers et l'humidité.
Les deux frères et la sœur siégeaient sur de simples escabeaux de bois, autour d'une table massive où l'on voyait en-
core, a la lueur d'une chandelle de résine, les débris d'un frugal repas.
La présidence appartenait de droit à Hector de Castillac , grand garçon de vingt-huit-ans, maigre, déhanché, à la longue moustache fièrement relevée en croc, espèce de don Quichotte gascon, dont la figure anguleuse exprimait en ce moment une tristesse hautaine.
Il était vêtu d'un habit de chasse tout passé, dont les antiques galons d'argent avaient tourné au rouge depuis bien des années.
Il s'appuyait sur une lourde et interminable épée.
A sa droite, Jean, son frère, cherchait à imiter sa contenance et son attitude ; mais n'ayant pas naturellement la haute mine et l'air imposant de son aîné, il ne parvenait qu'a paraître ridicule.
Il était gros, de formes épaisses, avec des cheveux hérissés et une longue barbe inculte.
Son costume consistait en un habit gris d'étoffe commune, que relevait pourtant un rabat blanc, objet des allenlions continuelles de sa sœur,
mais les manières prétentieuses de mon Jean, et la rapière qu'il ne quittait, disaient de mauvais plaisants, ni le jour ni la nuit témoignaient combien il sentait sa dignité de gentilhomme.
A l'extrémité de la table, un peu dans l'ombre, se tenait modestement mademoiselle Valérie de Caslillac, toujours prête à se lever pour prévenir les désirs de ses frères.
Elle avait alors dix neuf ans; grande, blonde, svelte, ses yeux noirs brillaient d'un éclat extraordinaire que la pâleur, due à son long séjour dans cette tour froide et humide; rehaussait encore.
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Elle portait une robe de soie taillée dans de vieilles étoffes de famille et un petit bonnet de dentelle, ouvrage de ses mains.
Cependant toute sa personne avait un caractère aristocratique et malgré l'air de bonté empreint sur son visage, on voyait que cette belle personne avait conscience de ses vingt générations d'aïeux.
Enfin , en dehors du cercle de la famille, dans un coin de la salle, Marc Pitou, assis sur un vieux coffre, umgeail à
grand bruit un morceau de pain de seigle assaisonné de sardines rances.
Le factotum de la maison de Castillac paraissait tenir beaucoupjdus'du Sancho que du Caleb, malgré sa fidélité éprouvée.
Il avait passé la soixantaine ; sa barbe rare et mal plantée, comme celle de la plupart des paysans landais, était d'une blancheur de neige.
îl portait le coslume encore en usage aujourd'hui parmi les pâtres du pays, un justaucorps de prau de mouton et de
longues guêtres de même matière, usées aux jambes et aux cuisses a l'endroit où s'attachent les éehasses.
Mais ce qui le distinguait surtout, c'était un caractère narquois et taciturne qui se trahissait en boutades hardies.
Néanmoins, îe brave homme prenait soin que son opposition ne dépassât jamais une limite raisonnable, afin de ne pas blesser des amours-propres assez irritables, et son dévoûment absolu excusait facilement les écarts de son humeur.
La petite assemblée attendait en silence qu'Hector de Castillac entamât la discussion.
Le discours d'ouverture fut simple et triste, comme le réclamaient les circonstances :
— Monsieur mon frère, et vous mademoiselle ma sœur, dit Hector avec solennité, j'ai désiré vous consulter sur une question bien importante pour tous:
Lechâleaude Castillac est menacé d'une destruction prochaine ; le sable va l'en-
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gloulir comme il a déjà englouti mes terres, mes forêts et les habitations de mes vassaux. Le château détruit, la gloire de nos ancêtres n'a plus de monuments, notre nom même n'a plus de signification ; nous sommes sans asile, et le premier passant se croira en droit de nier tout bas la noblesse de mon origine. Je vous prie donc, vous qui êtes intéressés comme moi àla conservation du berceaudenotre famille, de m'exposer vos idées sur les moyens de prévenir un pareil désastre.
La voix d'Hector* était altérée en prononçant ces paroles; sa longue figure
éprouvai t de légères con tractions, com me s'il eût eu quelque peine a conserver son calme extérieur.
Il continua en s'adressant à Valérie :
— Vous d'abord, mademoiselle de Castillac, dites-moi ce que vous pensez. Vous avez toujours été une fille sensée, pleine de sentiments honorable?, et, dans cette terrible cris?, nous ne devons mépriser les conseils de personne.
Ainsi interpellée, la charmante enfant
rougît, cl, s'avançant vers la lumière, elle répondit avec timidité :
— Hélas! que vous dirai-je, monsieur?
Il me semble pourtant que tout n'arrive que par la permission de Dieu. C'est donc à Dieu qu'il faut nous adresser pour conjurer le malheur dont nous sommes menacés. Je veux commencer une neu vaine a Nolre-Dame-du-Grand-Chêne, pour la prier d'intercéder en notre faveur auprès de son divin Fils, et, dans le même but, je consentirais volontiers à me rendre en pèlerinage soit a Rome, soit à Saint-Jacques de Composlelle, avec des pois dans mes souliers, pourvu que je fusse accom-
pagnée d'une personne capable de me proléger contre les insultes.
Marc, la bouche pleine, fit entendre un hum d'approbation; mais la pieuse naïveté de Valérie appela un sourire sur les lèvres d'Hector, et Jean haussa les épaules.
— Allez , allez, sœur Valérie , dit le cadel, vos neuvaines et vos pèlerinages sont inutiles. Le bon Dieu y regardera a deux fois avant de détruire ce château, qui appartient a une famille si illustre et si glorieuse !
— Priez, mademoiselle, dit Hector avec une ironie qui toutefois n'avait rien de
malveillant, cela ne peut rien gâter; mais, nous autres hommes, nous devons recourir à des moyens plus efficaces. EU bien! frère Jean, à votre tour, que me conseillez-vous pour arrêter cette maudite dune?
/ Jean caressa ses moustaches et répondit d'un air capable :
— Mon avis est, monsieur de Castillac, que vous fassiez construire une forte et haute muraille, pour contenir le sable; ce sera bien le diable si la dune passe par dessus.
— L'idée n'est pas mauvaise, reprit l'aîné ; néanmoins le succès serait encore
plus certain si je faisais élever la tour du donjon et les tourelles attenantes de cinquante ou soixante pieds. Les fondements en sont asssez solides pour supporter aisément cette addition de piids.
Cependant je ne repousse pas l'idée de la muraille, et j'espère qu'en combinant les deux moyens, nous parviendrons à domjter le fléau que l'enfer a suscité contre h maison de Casliliac.
Hector promena autour de lui un regard de triomphe, connue s'il venait enfin de trouver la solution d'un problème longtemps insoluble.