CHAPITRE SIXIÈME
LEXPIATION
Ij' expiation.
Quelques jours après sa visite chez Henriette, le personnage mystérieux, que nous connaissons sous le nom de Barloff se trouvait encore dans son cabinet de travail. Comme la première fois,ilcompul-
sait des papiers épars sur le bureau ; mais ce n'était plus la joie qui brillait sur son visage. Par intervalles il repoussait ces papiers avec une sorte de terreur. Evidemment il luttait contre une nécessité qu'il ne pouvait dominer. Enfin pourtant il sembla reprendre son énergie, et [sonna ; son domestique accourut aussitôt.
— Ivan, lui dit-il. qu'on prépare ce cabinet pour y recevoir une nombreuse assemblée... Porte vile ces lettres à leur adresse; celle-ci au directeur delà banque; celle-ci au notaire que je suis allé visiter ces jours derniers; celle-ci...
Il s'arrêta lout-à-coup, et arrachant des mains du domestique les lettres quil venait de lui confier :
— Non, non! s'écna-t-il avec égarement, en le repoussant avec force, laissemoi ! va-t-en ! je ne veux plus ! Ces lettres... c'est ma perte!... Je n'ai pas le courage Va-t-en! va-t-en...
Et il tomba dans un fauteuil en prononçant des paroles inintelligibles qui s'échappaient une li une de sa bouche comme des sanglots. Ivan restait immobile, dans une attitude pleine de corn*
passion pour des souffrances dont il ne pouvait comprendre la cause.
— Eh bien, que fais-lu là? reprit durement Barloff, depuis quand mes domestiques eux-mêmes refusent- ils de m'obéir? Esl-ce qu'on aurait pour moi du mépris par hasard? N'ai- je pas suffisamment réparé... Et c'est un misérable serf, continuat-il en regardant fixement Ivan, un ingrat que j'ai racheté de l'esclavage, que j'ai arraché aux durs travaux des mines pour l'élever au rang de mon serviteur, presque de mon ami, c'est un tel homme qui ose juger mes actions et m'en demander compte!
Ivan écoutait humblement ces reproches qu'il n'avait pas mérités, il répondit d'une voix émue :
— Le pauvre serf n'a pas oublié les bienfaits de M. Barloff. Si je suis resté malgré ses ordres, c'est que j'avais à lui dire que plusieurs personnes attendaient dans l'antichambre...
— Que me veut-on ?
— C'est ce jeune ouvrier, M. Dominique... ,
— Que demande-t-il encore? Je lui
ai rendu son père, il est sur le point d'épouserpa femme qu'il aime, et je vais assurer leur fortune ; quel pénible sacrifice m'imposera-t-on? J'ai besoin de repos, moi; l'émotion me tue... Renvoiele, je ne veux pas le voir.
— Il est accompagné d'un pauvre vieillard tout cassé, qui désire remercier son protecteur...
— Marignon ! il ne me doit rien; je ne puis le voir, qu'il s'éloigne... sa vue me serait fatale. Je souffre !...
— Puis encore, cette jeune dame...
— Henriette! 0 mon Dieu! elle vient visiter le pauvre malade; elle a pitié de lui! Toujours compatissante, généreuse!
Eh bien, Ivan, qu'elle entre, mais seule... seule, entends-tu bien, car je mourrais... et je ne veux pas mourir.
Le domestique sortit et M. Barloff s'efforça d'apaiser les sentiments tumultueux qui remplissaient son âme ; il n'avait pu y parvenir quand Henriette parut.
Malgré l'expression d'embarras répandue sur ses Iraits, la jeune femme ne put
s'empêcher d'éprouver un serrement clé cœur à la vue du pauvre malade. M. BarlofT lit quelques pas pour venir au devant d'elle, et il lui dit avec un sourire triste :
Bonjour, mon amie.
Henriette baissait les yeux et détour nait la tête avec une sorte d'effroi.
— Comment se porte monsieur Barloff ? demanda-t-elle.
— Barloff, répéta l'étranger, sur qui ce
nom prononcé par Henriette sembla produire une impression singulière; Barloff!... oui, vous avez raison, c'est maintenant mon nom, mon seul nom pour tout le monde, même pour vous!
Il reprit après un moment de silence :
— Je suis donc bien méconnaissable, que personne n'ait deviné dans M. Barloff le malheureux....... Oui , mes traits
sont bien changés, Henriette, n'est-ce pas? Huit ans de travaux, de veilles, de remords, ont fait de moi un nouvel homme, et il ne reste plus rien de l'an-
cien. Au milieu des honneurs, des richesses que je m'étais acquis la-bas, à lautre bout du monde, la vie me pesait comme un fardeau. Car je savais tout, Henriette, le jugement, la condamnation, le supplice de ce vieillard innocent... Je pensai d'abord à venir me livrer, mais je ne l'eusse pas sauvé; le hasard avait accumulé trop de preuves contre lui; je n'aurais pu que partager sa peine. J'ai bien souffert... Et vous, Henriette, vous que j'aimais toujours au milieu de mes misères et de mon désespoir, votre souvenir m'est revenu bien des fois ! Mais je n'osais vous écrire ; je craignais de vous compromettre, de vous déplaire. D'ailleurs, sentant bien qu'après mon crime
vous ne pouviez plus être à moi, je n'avais pas le courage de vous permettre d'appartenir a un autre... Oui, j'ai bien souffert ! et je comprends que mes amis, mes victimes elles-mêmes, ne me reconnaissent pas, aujourd'hui, que j'essaie de réparer tant de fautes!
— Et vous avez déjà réussi, du moins en partie, dit Henriette d'une voix altérée; mais il est des malheurs que nul dévoûment humain ne pourrait réparer, et ceux-là, monsieur, il faut tenter de les adoucir.
-^ Parlez, parlez, Henriette. Quelle
expiation nouvelle exigez -vous encore, afin que je me relève à vos yeux ?... Voyez ce que j'ai fait déjà : a force de sollicitations et d'importunités j'ai obtenu la grâce de ce vieillard. Je suis allé vous trouver, vous que j'ai tant aimée, que j'aime encore, et je vous ai suppliée a deux genoux d'accepter pour époux mon heureux rival... Malade, dévoré d'inquiétude, j'ai quitté le pays lointain où j'étais en sûreié, pour venir ici guérir les maux dont je suis cause, tremblant sans cesse d'èlre reconnu , deshonoré !
Henriette l'interrompit.
— Ne m'avez-vous pas dit que vous
étiez maintenant sous la protection d'un souverain étranger, et que personne n'avait le pouvoir...
— Oui, oui, Henriette, j'ai changé de patrie en même temps que de nom ; je suis naturalisé Russe, je suis sujet du czar; quelles que soient les fautes de ma vie passée, nul ne peut me poursuivre maintenant a cause d'elles... Oh ! j'ai pris mes précautions contre les lois!... Mais, Henriette, ajouta t-il en se rapprochant d'elle, ne frémissez-vous pas à penser que chaque jour je me trouve en présence de ce jeune homme impétueux qui montre tant d'ardeur à venger son père?
Ne savez-vous pas que parfois, quand je lui témoigne le plus d'affection, de dévoûment, il rae regarde à la dérobée et semble consulter ses souvenirs , comme s'il allait découvrir l'ancien bourreau de sa famille dans son prolecteur actuel? Si la vérité venait à se trahir tout a coup, il rae tuerait, Henriette, j'en suis sûr; et pourtant, vous l'avouerai-je? je ne sais quel misérable instinct m'attache encore a la vie! Accablé de maux, bourrelé de remords, j'espère encore quelques jours calmes dans l'avenir... Votre bonheur, celui de ces pauvres gens, me rendront du courage pour vivre... Henriette, pardonnez-moi ; je suis lâche, peutêtre, mais je ne veux pas mourir!
Henriette comprenait ces sentiments si naturels et dans lesquels taut de grandeur se mélangeait à tant de faiblesse.
Son émotion devint plus visible, et elle dit au coupable repentant en lui tendant la main :
— A Dieu ne plaise, ami, que je vous
demande plus qu'un homme ne peut
faire ; mais il est une personne au monde
à laquelle vous n'avez le droit de rien
refuser... Là, dans votre antichambre, un
vieillard sollicite la grâce de remercier
le bienfaisant étranger auquel il doit sa
liberté. M. Barloff le repoussera-t-il? Ce
serait cruel...
— Et ne serait-il pas plus cruel encore, reprit Barloff à voix basse , de mettre ainsi face à face le coupable honoré et l'innocent flétri? Ne serait -il pas plus cruel de forcer celui qui ne fail que son devoir à écouter les paroles de reconnaissance qui ne s'adressent qu'au dévoûnient?... Henriette, au nom du ciel, épargnez-moi ce supplice; je ne pourrais supporter la vue de ce malheureux... Je n'en aurais pas la force, Henriette, épargnez-moi !
La jeune fille n'osa pas le presser davantage.
— Eh bien! reprit-elle, il faut renon cer à le voir aujourahui; niais...
Un bruit confus se fit entendre du dehors; Ivan semblait se disputer avec Dominique, dont la voix forte et sonore exprimait la colère :
— Je vous dis que votre maître ne peut avoir donné de pareils ordres concernant mon père ! s'écria-t-il ; vous ne lui avez pas dit que c'était le vieux Marignon qui voulait le voir ?
En même temps la porte s'ouvrit vio-
lemment; Dominique et Mari g non, presque porté dans les bras de son fils, entrèrent dans la chambre, laissant Ivan tout confus sur le seuil.
A cette vue M. Barîoff ne put retenir un cri et voulut s'enfuir.
Henriette tendit instinctivement la main vers les arrivants comme pour les repousser.
Mais ceux-ci, tout entiers aux sentiments de reconnaissance qui remplissaient leurs cœurs, ne rein arquèrent
pas d'abord le trouble causé par leur présence.
Marignon, si robuste et si alerte encore, huit ans auparavant, était maintenant un vieillard maigre , voûté , aux yeux ternes, aux traits livides.
Ses membres étaient tordus par les infirmités, ses pas lourds et chancelants ; il fût tombé si son fils ne l'eût soutenu.
M. Barlolï avait vu d'un coup d'œil ces terribles changements et c'était pour cela qu'il avait voulu quitter la chambre ; mais Dominiq le ne lui en laissa pas le temps :
— Mon père, s'écm-l-il, le voici, c'est lui, c'est notre défenseur, notre sauveur, notre ange gardien!...
Et tous deux vinrent tomber a genoux devant M. Barloff.
Celui-ci, le visage caché dans'ses mains, semblait anéanti et ne prononçait pas une parole.
Henriette dit à Dominique presque avec colère :
— Imprudent ! ne voyez- vous pas qu'il souffre, qu'il est mourant?...
Dominique se releva, honteux de sa précipitation; mais Marignon resta dans ïa même posture suppliante :
— Monsieur, dit-il d'une voix cassée, excusez un pauvre homme qui ne peut nen pour reconnaître les importants services que vous lui avez rendus, à lui et a son unique enfant; excusez-le s'il a poussé l'importunité jusqu'à pénétrer ici, malgré vous, pour vous exprimer sa profonde gratitude... Depuis bien longtemps, monsieur, je n'ai pas eu de consolations dans mes misères; je désirais ardemment presser la main de celui qui a fait cesser mes maux...
M. Barloff ne bougea pas; seulement un sanglot sortit convulsivement de sa poitrine.
Marignon attendit quelques secondes ; puis il ajouta d'un ton déchirant :
— Je le vois, mon bienfaiteur ne veut pas toucher la main d'un homme déshonoré!... Mon Dieu, m'aviez-vous encore réservé cette douleur?
M. Barloff secoua la tête comme pour prolester contre cette pensée ; Henriette, prenant doucement sa main, la conduisit
dans celle de Mari gnon, <j;ii la pressa en versant sa dernière larme.
Un mouvement de M. Barloff avait découvert son visage décomposé.
Marignon n'attacha sur lui qu'un regard de sympathie.
— Vous semblez avoir bien souffert aussi, monsieur, murmura-t-il en se levant avec peine; mais plus heureux que moi, sans doute, vos souffrances n'ont atteintque le corps; les miennes ont brisé le corps et l'âme à la fois.
— Mon père, dit Dominique on pleura nt, oubliez...
Mon enfant, on n'oublie plus a mon
âge!
M. Barloff dit enfin d'une voix stràngulée, comme si chaque parole lui eut coûté de douloureux efforts :
— Le régime de... du bagne... est donc bien sévère?
— Oh ! oui, bien sévère et bien dur, monsieur! et cependant, comme je vous l'ai dit, les tortures udu corps ne pou-
valent égaler celle de l'àme... Être enchaîné avec un voleur, quelquefois un assassin; écouter, malgré soi, le récit de crimes horribles; être honnête homme et se voir dans cette sentine infâme où la société rejette ses membres corrompus, voilà quelle a été ma vie pendant huit ans!,.. Je ne pouvais reposer ma pensée sur ma femme, que mes malheurs avaient tuée; sur mon fils, dont ma honte avait souillé le nom. Chaque jour j'entendais la voix monotone du garde qui disait, en me désignant aux curieux qui visitaient la prison : « Pour celui-là, il a volé la Banque! » De tous mes supplices, monsieur, c'était le plus terrible... Moi!
moi qui pendant trente ans avais veillé
comme un gardien fidèle sur les richesses des autres, moi qui souffrais la misère avec résignation , qui abandonnais ma femme et mon fils au moment où ils avaient le plus besoin de mes consolations et de. mon appui pour satisfaire a mes devoirs, il fallait me résigner à passer pour un infâme... qui avait volé la Banque ! Que Dieu, qui sait tout, me le pardonne, mais bien souvent, dans mes nuits de désespoir, j'ai maudit le malheureux dont je portais la peine!
Henriette l'interrompit avec un accent de reproche mélancolique.
— Vous aviez votre conscience pour
- — Ilot* —
vous consoler, vous, s'écria-l-elle; que savez-vous si lui n'a pas été plus malheureux encore ?
— Ne prenez pas la défense de ce scélérat! s'écria Dominique en fureur; pour moi, je jure que si jamais je me retrouvais face à face avec lui...
— Que feriez-vous? demanda -t-on d'une voix haletante.
— Je le tuerais!.;, n'a t-il pas tué ma mère?
Un grand silence suivit ces paroles
menaçantes. Henriette, que sa présence d'esprit n'abandonnait jamais, sentit eufin la nécessité de terminer cet entretien.
Elle dit aux deux Mangnon :
— Retirons-nous, mes amis, et en songeons pas a la vengeance. Ces projets violents affligent votre bienfaiteur et redoublent son mal. Oubliez les crimes des autres. Bien des malheurs sont déjà réparés...
— Et ceux qui subsistent encore ne sont pas réparables, dit le vieillard avec tristesse; Henriette, que la bénédiction
— zao —
du ciel descende sur noire bienfaiteur, mais je me prends par moments à maudire la liberté que je lui dois... Je cherche autour de moi ma vieif mpague, et je ne la trouve plus; je cherche cetle eslime, cette bienveillance, que tous avaient autrefois pour le vieux Marignon, et je ne trouve partout que haine et mépris !
Il s appuya sur Henrielte et sur Dominique, qui pleuraient tous les deçà, et s'avança vers M. Barloff pour prendre congé.
Mais celui-ci, qui depuis un instant
était devenu pensif, se leva tout à coup en s'écriant d'un air égaré :
— Non, non, ne partez pas, ne me quittez pas encore... il me reste de grandes choses à faire... vos paroles m'ont rendu le courage... par pitié, ne partez pas!
Henriette et les deux Marignon étaient stupéfaits. BarloîT appela Ivan, et lui montrant les lettres éparses sur le bureau, il dit une agitation toujours croissante :
— Que mes domestiques aillent sur-
le-champ porter ces lettres à leur adresse... vous, préparez cette salle... Que tout soit prêt dans une heure !
Il fit quelques pas vers la porte de sa chambre :
Restez, restez, dit-il encore.
Puis il reprit avec une sorte de délire
en s'adressant a Marignon :
■ — Il réparera sa faute! il la réparera tout entière... ne le maudissez pas!
Ivan le voyant dans cet état de trouble voulut le suivre.
— Laissez-moi! s'écria-t-il énergiquement et que nul ne soit assez hardi pour venir m'interronipre!...
Il sortit et referma la porte sur lui.
Une heure après, le cabinet de M. Barloff présentait un aspect inaccoutumé. Tout avait été préparé pour y recevoir
une nombreuse assemblée ; des sièges étaient disposés sur plusieurs rangs, en face d'une table chargée de papiers; niais personne ne savait quels hôtes étaient attendus, quel devait être le but de la future réunion.
A l'angle le plus obscur de la salle, les deux Marignon et Henriette étaient assis en silence ; ils ne comprenaient pas la cause de ces préparatifs et n'osaient se communiquer leurs réflexions à ce sujet.
Dominique avait remarqué l'autorité mystérieusequ'Henriette exerçait sur son
protecteur, et l'intelligence secrète qui régnait entre eux; des soupçons de la vérité étaient enfin entrés dans son esprit.
D'ailleurs les dernières paroles échappées à M. Barloff devaient naturellement lui donner beaucoup à penser.
Il se mit a réfléchir aux circonstances de sa liaison avec le bizarre étranger afin dy chercher l'explication des événements accomplis ou prochains.
Sans doute, dans cet examen, beau-
coup de choses lui paraissaient incroyables ou douteuses, car plusieurs fois il voulut questionner Henriette, qu'il supposait, avec raison, mieux instruite que personne; mais Henriette lui répondit d'un ton évasif.
L'inquiétude répandue sur les traits de la jeune femme indiquait assez qu'elle n'avait ni la liberté, ni peut-être la volonlé de répondre plus explicitement.
Il restait donc perdu dans des suppositions sans fin, jetant de temps en temps autour de lui des regards soupçonneux.
Quant au vieux Ma ri gnon, il attendait
avec patience ce qui allait se passer, se contentant de presser de temps en temps les mains de son fils et de sa belle-fille, qu'il revoyait après une -si longue absence; il n'espérait plus d'autre bonheur.
M. Barloff n'avait pas reparu.
Plusieurs fois Ivan et surtout Henriette s'étaient approchés de la porte de sa chambre pour écouter. Pendant quelques instants il s'était promené avec une grande vivacité; puis le bruit de pas avait cessé; on eût dit que la chambre était vide.
Dominique, dans son désir ardent de savoir la vérité, voulut sortir avec son père, espérant ainsi forcer Henriette à lui donner quelques explications.
Henriette le retint.
— Alors, ma chère, dites-moi comment vous connaissez si bien cet homme ; que nous veut-il? qu'aUendonsnous ici? J'ai d'étranges soupçons... et prenez garde que je ne découvre...
Henriette lui répondit avec agitation :
— Dominique, ce secret que vous de-
mandez n'est pas le mien ; attendez encore. Ou je me trompe fort, ou dans quelques instants nous saurons la vérité tout entière... Dieu veuille qu'elle ne nous laisse pas de terribles souvenirs!
Comme elle achevait ces mots, Ivan introduisit dans le cabinet une douzaine de personnes qui toutes avaient l'habit gris, la plaque et le chapeau a cornes des garçons de recelte de la Banque de France.
A la vue de cet uniforme qu'il avait porti trente ans , le vieux Marignon voulut s'élancer au devant de ses anciens confrères.
Mais le sentiment de son malheur présent l'arrêta; il se rassit en poussant
un sourd gémissement.
Sur l'invitation d'Ivan, les garçons de recette prirent place dans les fauteuils qui leur étaient destinés.
Ils semblaient fort surpris de se trouver en pareil lieu ; ils regardaient, d'un air de curiosité, les meubles, l'appartement, comme pour chercher quelque objet qui les mît sur la trace des suppositions.
Deux des plus vieux, assis non loin
d'Henriette el des Marignon , semblaient surtout préoccupés du but de cette assemblée.
— Eh bien, Launay, disait l'un d'eux a son camarade, que pensez-vous pour votre part que nous soyons venus faire ici? Par ma foi, il s'agirait de compter et de transporter a la Banque un trésor royal que l'on n'aurait pas mis plus d'importance et de secret dans cette affaire !
— Je pense, reprit Launay en hochant la tête, qu'il faut un bien grand motif pour que M. le directeur de la Banque nous ait donné si formellement l'ordre
— mi —
de quitter nos bureaux et de nous transporter ici sur-le-champ Avez-vous
remarqué comme moi, Favre, que nous
sommes ici toute l'ancienne quatrième
brigade?
— C'est vrai, reprit Launoy frappé de cette idée; il ne nous manque que deux personnes. D'abord ce misérable Joseph Duval, qui a déshonoré notre profession...
— Et puis ce malheureux père Marignon, qui, je crois, expie encore au
bagne. .
Il est ici, mes amis, mes frères!
s'écria Marignon qui avait entendu la conversation de ses deux anciens camarades et qui ne pouvait plus maîtriser son émotion. Je suis ici, répéla-t-il en s'avançant vers eux et en leur tendant la main; je suis innocent... vous savez bien, vous, que je suis innocent!
Tous les garçons de recette se levèrent en donnant des signes du plus grand étonne nient.
Le nom de Marignon, qui leur était autrefois si familier, circula de bouche en bouche ; bientôt ils reconnurent dans le vieillard décrépit et suppliant
leur vieux camarade de la Banque.
Mari gnou s'approcha d'eux les uns après les autres, les appelant par leur nom, leur adressant les paroles les plus affectueuses; mais ils le regardaient d'un air froid et interdit; aucun n'osa prendre celle main tremblante qu'il leur offrait.
Marignon comprit son malheur; le
mot de forçat libéré prononcé dans la
foule l'éclaira sur le motif de ce refus; il
recula et alla tomber dans les bras de
son fiis en s'écriant avec désespoir :
— 0 mon Dieu, mon Dieu ! eux aussi me croient coupable!...
Les braves gens semblaient douloureusement affectés de cette scène pénible; l'arrivée d'un nouveau personnage vint captiver leur attention.
C'était un notaire qui portait sous le bras un paquet cacheté de noir. Il s'avança vers un siège réservé devant la table et s assit.
Tout le monde fit silence.
— Messieurs, dit le notaire d'une voix grave, en s'adressant aux assistants, un honorable étranger, le maître de cette maison, a déposé entre mes mains des papiers importants relatifs a une affaire qui vous intéresse tous... Ce que contiennent ces actes, je l'ignore ; mais je viens de recevoir de M. Barloff, le dépositaire, l'invitation de faire lecture de ces papiers aux personnes réunies en ce moment chez lui ; je vais remplir ma mission.
En même temps, l'homme de loi rompit le cachet et ouvrant le premier papier qui s'en échappa, il lut au milieu d'un profond silence : Testament de Joseph
Duval) ancien garçon de recette à la Banque de France...
— Un testament! dit Henriette en tressaillant.
— Joseph Duval! répéta Dominique.
Le notaire les invita du geste au silence; puis il continua, malgré le léger murmure occasionné par ce début :
« Au moment de paraître devant Dieu, » je déclare solennellement que je suis » seul coupable du vol commis à la
» Banque, il y a huit ans. M. Pierre Mari-
» gnon, était innocent. Je lui demande
» sincèrement pardon des affreux mal-
» heurs dont j'ai été la cause pour lui et
» pour sa famille. Je prends Dieu a té-
» moin que si en me constituant prison-
» nier j'avais pu le sauver, je serais venu
» moi-même me livrer à la justice... »
Suivaient les détails les plus minutieux sur la manière dont le vol avait été commis. Le notaire reprit :
» Pour compenser autant que la chose
» est en mon pouvoir les maux que j'ai
» causés à M. Pierre Marignon, je lui i 18
j> lègue tous mes biens meubles et im- » meubles dont les titres sont ci-joints, j> lui garantissant qu'ils ont été acquis > par des moyens honnêtes et légi- » limes... »
— Me rendra-t-il ceux qui sont morts de douleur? dit le vieillard avec véhémence; que m'importent ses biens! me rendra-t-il l'estime que j'ai perdue?
Le reste du testament contenait des legs et la donation d'une somme assez considérable à la caisse commune des garçons de recelte.
Il se terminait ainsi :
» Je prie mes anciens camarades de » nie pardonner d'avoir déshonoré par » un crime inouï la probe et estimable » corporation dont j'étais membre. J'ai » expié ma faute par de cruels remords, » et, quand on lira cet écrit, justice sera » faite du malheureux Joseph Duval dit » Barloff. »
— C'était donc lui! s'écria Dominique en s'élançant vers la chambre voisine; où est-il ? où est l'infâme?...
Un coup de pistolet, qui retentit dans l'appartement mémo, servit de réponse.
- Il est mort!... dit Henrietle en chancelant.
L'assemblée demeura frappe'e de terreur.
Tout à coup la porte s'ouvrit, et Joseph, les habits en désordre, la poitrine ensanglantée, -entra dans la salle, en s'appnyanî aux meubles.
— Mes amis, dit-il avec effort, m'avez-vous pardonné?
Les regads, même ceux de Dominique
cl du vieillard, n'exprimaient plus au cune liai ne.
— Avant de mourir, reprit îe malheureux Duval, d'une voix entrecoupée en s'adressant aux garçons de recelte, il me resle un devoir à remplir... Mes amis, nos lois n'offrent qu'une réhabilitation insuffisante a ceux qui ont été injustement condamnés; mais vous, vous pouvez plus que les lois... Marignon était digne de rester parmi vous, vous le savez; recevez-le de nouveau dans vos rangs, ne fût-ce que pour montrer a tous qu'il est encore votre frère el voire ami... Ce sera la plus grande, la plus
complète des réhabilitations. Les hommes pauvres et désintéressés qui tiennent entre leurs mains la plus grande partie de la fortune de la France et qui en sont les gardiens incorruptibles doivent se connaître en probité!
11 s'arrêta.
La plupart des garçons de recette versaient des larmes.
Un des plus vieux, le premier, ouvrit les bras a son ancien compagnon ; Marignon s'y précipita. Tous, les uns après
les autres, l'embrassèrent avec des transports de joie.
Le mourant détourna bientôt le regard de celte scène consolante et dit à Henriette et à Dominique d'une voix de plus en plus faible :
— Et vous, mes amis, si j'ai causé vos
chagrins passés, souvenez-vous que votre
bonheur présent est mon ouvrage! Ma
faute a été bien cruellement punie...
Pardonnez-moi!
Il tomba dans les bras de ceux qui l'entouraient. Avant d'expirer il murmura :
— Henriette, êtes-vous contente î
— Que Dieu lui pardonne comme je lui ai pardonné! dit Marijrnon en étendant la main sur le cadavre.
FîN DU GARÇON DE BANQUE
LA
TOUR DE CASTILLAC
CHAPITIE PREMIER.