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LA JUSTICE SOUS BARTHOU

At, depuis fort longtemps, le sentiment J tres vif de l’effondrement de la Jus tice en France.

Il semble bien que, surtout depuis une trentaine d’années, la justice et la police soient en quelque sorte inhibées officiellement dans les affaires précisément ow Etat et ses supports sont particuli¢rement intéressés. Le juge dit d’instruction se fait alors, d’une fagon automatique, suivant un rite quasi invariable, juge de non-instruction.

Il suffit de rappeler quelques affaires

célébres et leurs juges.

Voici Boucard, le petit Boucard en 1904.

Il est chargé de l’affaire Syveton. Il a en mains tous les moyens de parvenir rapidement a la vérité. Elle hurle dans son cabinet, cette vérité. Elle éclate dans les coincidences des dates, dans la disparition de notre malheureux ami a la veille du procés qui devait étre, pour lui, un éclatant triomphe et, pour le dreyfusisme, un écrasement. Or, que fait Boucard, au lieu de procéder aux mesures rigoureuses, décisives, immédiates qui s’imposaient ? Il s’occupe uniquement de réunir des témoignages pour corser la fable de la débauche, habilement lancée, dés le lendemain du crime, par le journal d’Arthur-Judas Meyer. I] se préoccupe de charger le mort, non de découvrir les assassins ou l’assassin. Le gouvernement lui a dit : « Il faut qu’il y ait eu suicide ». En dépit de toute vraisemblance, en dépit des faits constatés, ce valet d’instruction conclut au suicide.

Dans le méme temps, la police et la Sireté tout court demeuraient inertes ou

& peu prés. Elles ne s’employaient, elles aussi, qu’a recueillir, par la pression, des témoignages immondes, de ces témoignages de sentine qui en aucun temps, en aucun pays n’ont jamais compté... Ce fut, certes, un hideux scandale, et je puis bien dire aux coquins qui le montérent que, si l’Action Francaise avait été alors ce quelle est aujourd’hui, une armée en marche, les choses ne se seraient pas passées de la méme fagon.

Voici Leydet, le Joseph de Vaffaire Steinheil. Il accepte qu’on lui confie l’instruction, malgré des rapports sentimentaux avec la veuve de l’assassiné qui auraient da le faire se récuser immédiatement. On raconte qu'il la tutoie dans son cabinet.

Il ne cherche rien; il se noie exprés dans une histoire de lévites et de femme rousse parlant l’argot de 1830, qui est a l’affaire Steinheil ce que l’explication par la débauche fut a l’affaire Syveton. Car, le parallélisme de ces deux tragédies bien républicaines est tout a fait curieux et je m’étonne qu'il n’ait encore tenté aucun psychologue. Le scan-

dale devient si visible que le gouvernement, pour donner le change a l’opinion, doit remplacer le juge Leydet, ridiculisé et chansonné dans tout Paris, par le juge André. Celui-ci use d’une autre tactique, aboutissant au méme résultat. Il embrouille tout.

L’esprit qui dirige et anime certains juges n’est pas moins effarant que la servilité des autres.L’histoire retiendra les noms de ces deux magistrats, MM. Godefroy et Tronquoy, qui, fidéles 4 la f666rme, prétendaient, en pleine guerre, ouvrir a l’ennemi I’accés de nos prétoires! La veuve d’un officier francais eit pu, d’aprés cette doctrine, étre contrainte d’acquitter une dette envers le meurtrier allemand de son mari, entre le 3 aotit 1914 et la fin de la guerre. Je me rappelle encore les cris de triomphe du Bonnet rouge, en enregistrant ce jugement fabuleux, et qu’un maitre en la matiére, notre éminent confrére Edgard Troimaux, avait si sagement et si vigoureusement réfuté. Certes, les juges du Tribunal civil de la Seine montrérent, dans leurs attendus, plus de clair-

voyance et de patriotisme que leurs collégues Godefroy et Tronquoy.

Que dire de la haute magistrature et de la honte dont elle s’est couverte avec les Monier, les Bompard, les Mouton !

La guerre s’achéve. Par la volonté de Clemenceau les traitres sont jugés. J’assiste, en qualité de témoin, au proces Lenoir- Desouches-Humbert-Ladoux devant le troisieme conseil de guerre. Le désespoir, les cris, les gambades douloureuses du premier président Monier, factotum de Bolo, devant ce public d’avocats, d’élégantes et de journalistes, me donnent beaucoup a penser.

Ce n’était pas un haut magistrat [le premier président de la cour d’appel est le second magistrat assis de France, hiérarchiquement parlant, mais, en fait, et pour l’importance, il est le premier], c’était un état de choses, qui attestait ainsi sa déchéance. Un aventurier de basse catégorie, avec son argent, s’était rendu maitre d’un poste d’Etat, je veux dire du gredin — ou de la chiffe — occupant ce poste. Chacun se rappelait

qu’avant de tuer Calmette, la femme Caillaux était allée consulter Monier. I] semblait que la Justice ne pat descendre plus bas.

Depuis, nous avons eu Louis Barthou Garde des Sceaux. Voici ce qu’on a pu Voir.

En 1922, Ministre de la Justice, dans un des Ministéres Poincaré, son attitude dans l’affaire Paul Meunier ahurit tout le monde.

Grand chef de la Justice, il se déclarait sans nul recours et désarmé contre une décision contraire au bon sens et qui compromettait les intéréts sacrés de la Patrie. Lui qui s’était élevé contre « la gangréne judiciaire » permit A celle-ci de produire, sous sa direction, ses effets les plus gazeux et les plus pernicieux. I] ne pria pas son procureur général de rappeler au devoir le président défaillant d’une Chambre des mises en accusation a l’endroit d’un personnage tel que Yancien député de Aude, Paul Meunier.

Ce président de Chambre s’appelait Bompard et est aujourd’hui Conseiller 4 la Cour de Cassation. Le président Bompard était un juge politique, venu de la politique a la

magistrature, ancien député radical, ancien terre-neuve de Waldeck-Rousseau, qui le nomma conseiller de préfecture quand il fut battu aux élections par Pugliesi-Conti. Il fut Yintime du sénateur Debierre. Le président Bompard était aussi fort hé avec Millerand, auquel il devait sa nomination de président de chambre a la cour d’appel.

Il arriva A soustraire a la Justice Paul Meunier. On peut croire qu'il ne le fit pas sans ordre. Peu de temps aprés Paul Meunier mourut dans des circonstances demeurées mystérieuses.

Des arréts scandaleux — ot la Défense nationale était en jeu — ont montré a différentes reprises que trop de magistrats ignorent complétement leur époque, l’existence toujours menagante d’une Antifrance aux aguets, les menées des traitres et des agioteurs, et le risque que leurs crimes, plus ou moins habilement dissimulés, ont fait courir a la patrie. Ces juges s’en tiennent a une lettre imbécile et meurtriére. Ils néghigent l’esprit qui vivifie. Quelques-uns méme

oublient leur devoir d’impartialité jusqu’a venger, sur les écrivains patriotes, les justes reproches adressés a leurs collégues défaillants. Je n’insiste pas. Les graves événements qui s’annoncent montreront, une fois de plus, de quel cété est le bon droit. Mais Vheure du chatiment sonnera, et les dénis de justice seront expiés.

Il y a quelques années, sortant de la Chambre, je rencontrai un haut magistrat, d’une autorité reconnue, relativement jeune, lequel m’annonga qu il allait prendre sa retraite. Comme je m’en étonnais, il me dit que deux de ses collégues, qu'il me nomma, étaient cause de sa détermination : lun, le président Albanel, dont la partialité, simplement ignoble, au moment du proces de la tueuse Caillaux, lui avait donné, pendant quinze jours, envie de vomir; l’autre, le premier président Monier, dont Vinfamie, révélée au procés Bolo, le remplissait d’horreur. La pensée que de si hautes fonctions pouvaient étre occupées, dans des temps aussi graves, par de pareils individus, l’in-

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citait a se retirer. En vain lui fis-je remarquer que le retrait des bons facilitait l’accession et la tAche des mauvais. Mon interlocuteur persista dans sa résolution. Je l’avais connu, une vingtaine d’années auparavant, fermement attaché a la République.

Il m’apparut que ses illusions étaient bien mortes !

Vous me direz que la partialité politique, si hideuse soit-elle, d’un président Albanel, que l’indignité avérée d’un président Monier, ne signifient pas grand’chose. Tout de méme, ils valent, l’un et lautre, en tant que symptomes. Il est clair qu’une magistrature, a laquelle on inflige comme gardes des Sceaux des lascars tels que Humbert et Thévenet, de falote mémoire, un abruti comme Viviani (20.000 francs de subvention au Bonnet rouge pendant la guerre !), un détritus social comme Briand, l’outrage public a la pudeur du pré de Toutes-Aides, et enfin un chien comme Barthou, ne peut étre que ce que nous la voyons.

Sous la dictature de Clemenceau, et parce

que c’était la guerre, il y a eu, en France, une Justice. La trahison a été poursuivie vigoureusement, et ce sera l’honneur d’Ignace d’avoir, dans ses fonctions de sous-secrétaire d’Etat a la justice militaire, complétement négligé le point de vue politique, pour ne voir que l’intérét national. Plus tard, la plupart des candidats aux élections du 16 novembre déclaraient, dans leurs professions de foi, que leur principal soin serait de chatier les mercantis, agioteurs et profiteurs de la guerre, qui avaient dérobé, a la France envahie et accablée, de nombreux milliards. A en croire les affiches de novembre 1919, on allait voir ce que l’on allait voir et les parlementaires bleu horizon s’apprétaient a secouer vivement les puces des magistrats indolents, ignorants ou serviles.

Depuis lors, on a vu... que l’on ne voyait rien. Aprés un cabinet Millerand et un cabinet Leygues — ow la répression judiciaire a été nulle — est arrivé un cabinet Briand, sournoisement favorable a la pire racaille.

Non seulement l’affaire Vilgrain a été enter-

rée en cing secs, — avec toutes ses dépendances, et vraisemblablement en raison de ces dépendances et annexes ; — mais encore le Garde des Sceaux, as de 1|’Entente, M. Bonnevay, s’est contenté d’assister a la faillite totale de la justice républicaine, en méme temps que des espérances mises dans la Commission des Marchés et dans la Commission des Spéculations, 4 la Chambre.

Nous n’oublions certes pas le formidable réquisitoire, ni la magnifique attitude du procureur général Delrieu, de la Cour d’Aix, dans l’affaire du marseillais Théodore Mante. Nous n’oublions pas l’arrét impérissable du tribunal de Melun dans l’affaire Reiss (qu’a- -vait précédé l’arrét non moins saisissant du tribunal de Toulon dans laffaire Uhde, avant la guerre), Nous n’oublions pas les immenses services rendus, sous l’uniforme militaire, pendant la guerre, par ce juge courageux qu’était M. le conseiller 4 la Cour Bouchardon secondé par M. l’avocat général Mornet. Nous n’oublions pas la ténacité du commandant Abert.

Mais, depuis, Louis Barthou étant Garde des Sceaux, qu’avons-nous vu !

L’assassinat de mon fils Philippe. I] est un symptéme plus redoutable que |’assassinat concerté d’un enfant de quatorze ans et demi: par de hauts fonctionnaires de police, maquillant ce crime en suicide: c’est le quitus donné aux assassins par le procureur général. Il est un symptéme plus redoutable que ce quitus, c’est le pretium stupri cynique accordé peu apres, et publiquement, au dit procureur général. Scherdlin, dés le mois de décembre 1923, a su que Philippe ne s’était pas suicidé. I] m’a dit en propres termes, et il ne saurait le nier : « Ce qui est encore plus grave que l’absence de balle dans le taxi, monsieur Daudet, c’est le fait qu’on ait retrouvé la douille. » I] m’a dit, un autre jour, au sujet de ma plainte contre Marlier, Lannes et consorts, quil n’aurait pas accueillie, s'il avait jugée non fondée « C’est un duel formidable, monsieur Daudet. » I] m’a dit, enfin, au sujet de Marlier et de ses insinuations d’assassin dans le

cabinet de Barnaud, le 6 février 1924 « Mon indignation a été telle, en apprenant de Barnaud les propos de ce misérable, que j'ai fait sauter mon encrier en l’air. » Ces déclarations ne l’empéchaient pas de rédiger, d’accord avec Sevestre — qui, lui, est un magistrat 4 tout faire et le type méme du pleutre libéral — le réquisitoire de juillet

Ah! monsieur Scherdlin ! monsieur Scherdlin ! .

Vous étes un honnéte homme, dans le sens immédiat de ce mot. Ce n’est jamais a vous qu’on pourrait reprocher ce que l'on reproche, 4 bon droit, 4 la mémoire sinistre d’un Monier, premier président de la cour d’appel et aspirant a l’emploi d’administrateur d’Henri Letellier ! Jusqu’a la rédaction de votre ordonnance, exclusivement, je vous croyais, en outre, loyal et humain. C'est avec douleur, croyez-le, que je me suis apergu, que j’ai dG me rendre compte que je m’étais trompé. Le sentiment que j’ai de mon pays me faisait une douceur, dans mon

malheur, de trouver a la téte du Parquet de Paris, un magistrat digne de ce nom, de ferme langage et indépendant.

Vous rappelez-vous nos rencontres, monsieur Scherdlin, dans votre majestueux cabinet du Palais, qui a entendu tant de confidences, et si douloureuses.

Vous rappelez-vous aussi |’étonnement, demi-joué, demi-sincére, que vous avez éprouvé, quand je vous ai apporté une liste de noms et d’adresses, établissant |’ étroite connivence et complicité de la police politique et du Libertatre ? Ainsi fut dissipée cette fiction, d’aprés laquelle la petite bande de « théoriciens » et de cambrioleurs groupée, autour de l’attentat aux mceurs Sébastien Faure — homme de Malvy — serait un service distinct de celui des Renseignements généraux de la préfecture de Police, ou du service du controle secret de la Sdreté générale.

Vous rappelez-vous, enfin, au début de février 1925 — Caillaux n’étant pas encore ministre — notre entretien, toujours dans

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votre cabinet, au moment ou M. Laugier prit la succession de M. Barnaud, quant au dossier du meurtre, grimé en suicide, de Philippe ? Je vous racontal comment ma femme, moi et deux témoins étions descendus dans le sous-sol de Flaoutter, 46, boulevard Beaumarchais — Flaoutter avait quitté la librairie depuis quelque temps — et avions remarqué des taches rouges suspectes, rouille ou sang, sur la muraille de la piéce ot notre enfant a été chambré et assassiné, le samedi 24 novembre 1923. Je vous indiquai, sur la porte de votre cabinet, la hauteur et emplacement de ces taches. J’insistai sur certaines autres particularités, révélant une recherche a la lampe faite au plafond de cet in pace. Je vous demandai une perquisition immédiate. A ce moment votre ceil aigu, dans votre physionomie professionnellement impassible, se couvrit d’une sorte de voile.

J’eus impression que vous en saviez plus long que moi. Vous m’avez répondu : « Monsieur Daudet, M. Laugier, qui est maintenant chargé de reprendre entiérement ins-

truction, va faire certainement cette perquisition. CE sERA SA PREMIERE MESURE. »

Je ne pense pas, monsieur Scherdlin, que vous puissiez renier ce propos. Or, cette perquisition n’a jamais eu lieu, et, cependant, elle s’imposait. Elle n’a jamais eu lieu parce qu’elle aurait amené, automatiquement, l’arrestation de cet effroyable bandit et chien de police qu’est Flaoutter, Vindicateur, l’ami et le complice de Lannes, et parce que l’arrestation de Flaoutter, qui aurait aussitét parlé, en efit amené forcément d’autres. Ce refus obstiné d’une opération de justice que vous m/’aviez formellement promise, et que M. Laugier, a votre suite, m’avait formellement promise, prouve que, si vous aviez recu du garde des Sceaux René Renoult, prédécesseur de Steeg, l’ordre de suivre ma plainte, vous aviez recu en méme temps l’ordre, complémentaire, de ne pas arréter Flaoutter. Ne me dites pas non, monsieur Scherdlin ; je ne suis, malheureusement, plus un jeune homme, et je sais aussi bien que vous comment on style un haut

magistrat, qui sait comprendre a demi-mot.

J’ai vu d’aussi prés que vous, peut-étre de plus prés, les politiciens de la République. Seulement, je publie mon mépris pour eux, alors que, haut fonctionnaire, vous devez naturellement le contenir en deca de vos lévres habiles.

Votre devoir vous commandait, monsieur Scherdlin, d’effectuer cette perquisition et d’arréter Flaoutter avec ce Lannes que vous avez qualifié, parlant 4 ma personne, de « bas policier ».

Je vous entends encore : « Monsieur Lannes est un bas policier. » Quel dégoit accompagnait ces paroles! Oui, mais ce bas policier étant le beau-frére de Poincaré, vous vous étes bien gardé de le boucler.

J’ai parfaitement suivi vos variations, & travers celles de M. Laugier, du jour ot Caillaux, levant sa badine — ce Caillaux dont vous connaissiez les crimes contre la Patrie aussi bien que votre prédécesseur M. Lescouvé — a dit a Steeg, en Conseil des ministres : « Et ce non-lieu ? Eh bien!

ce non-lieu ? »; du jour ot Steeg, docilement, a commencé a vous harceler et a vous faire harceler Sevestre, lequel harcelait M. Laugier. Je vous repéte que je sais comment cela se passe. Je vous le dirai, ailleurs que dans ce livre. Car vous ne supposez pas une minute, mon pauvre monsieur Scherdlin, que ni vous, ni Sevestre — je ne parle pas du « gdteux » président André — en aurez fini avec moi avant l’heure, plus ou moins éloignée, de mon départ d’ici-bas.

Comment, et sous quelle influence, Scherdlin, violemment retourné contre ma cause et moi au moment du procés Bajot, est-il allé trouver Barthou, en mai 1927, de la part de la police de S. G., et lui ordonner de m’arréter, je le sais maintenant. Je connais assez Scherdlin pour imaginer sa conversation avec Barthou. Scherdlin a des regards blancs trés expressifs, et ces regards disaient 4 celui-ci : « Mon bon- « homme, comprends-moi bien. Ou tu vas « fourrer en prison Daudet et Delest, ou tu « auras sur le dos ces messieurs de la S. G.,

« & commencer par Louis Delange, contré- « leur général des Recherches, lequel pos- « sede, dans son tiroir, ton dossier complet. » J’ai déja dit que, quand j’étais 4 la Chambre, les mceurs et philosophies du boudoir de Louis Barthou étaient l’objet de toutes les blagues. Mes collégues me disaient : « Ca « sera la prochaine mistoufle de l’ Académie. « On a beau lui « faire des remontrances, son « tempérament l’emporte au point qu il lui « est impossible de se corriger... c’est-a-dire « qu’il lui est impossible de ne pas se faire « corriger. » A Paris, et notamment a ce club des clabaudeurs et rigouleurs qu’est la Chambre, tout se sait, par les canaux les plus divers. Lorsque Maurras attacha au pilori M. le Garde des Sceaux et membre de l'Institut de la fagon que l’on sait, les huissiers, les députés, les secrétaires sténographes, les gardes républicains, les gar¢gons de la buvette, tout le monde dévorait 1’ Action frangaise, et ce n’était qu’un cri : « Comment Barthou avait-il obtenu le silence jusqu’ici! » Tl en avait fallu des non-lieu, des palmes, des

croix, des rubans, des fonds secrets, des promesses, des avancements et des menaces done et des contre-chants et des bouche- Vceil et des étouffe-langue! -

Je fus donc incarcéré avec Joseph Delest a la prison de la Santé et délivré par des Camelots du Roi, dans les conditions que l’on sait.

Le résultat de ces actes d’un arbitraire et d’une dégodtation inouis, qui font chanceler non seulement le gouvernement, mais le régime, fut de porter, devant tout le public francais et étranger, les éléments essentiels de leffroyable drame du samedi 24 novembre 1923, lesquels emportérent la conviction des esprits les plus divers et appartenant a tous les partis. Ainsi se trouva rompue, par les assassins de l’enfant eux-mémes et par leur dérisoire truchement, le comparse muet Bajot, une conspiration de l’oubli par le silence qui n’aurait eu chance d’aboutir que si |’ Action frangaise n’existait pas. De procés en procés, de témoignage en témoignage, de faux témoignage en faux témoignage, d’affirmation d’une piéce secréte en négation de cette

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méme piéce, d’avancée de Sevestre en recul de Sevestre, la vérité courut et s’insinua, glissant aux mains des magistrats félons et des policiers scélérats, jusqu’au moment, inévitable, ou elle se dressera brusquement au-dessus de ses étouffeurs épouvantés, avec le couperet de la guillotine.

Car Flaoutter peut étre bien convaincu que, ou qu'il aille, fat-ce aux extrémités de Tunivers habité, sous quelque nom d’emprunt (Bernard, Rannou, Mahé, etc.) qu'il se dissimule, sa personne me sera signalée, que ma Justice de pére du petit martyr de quatorze ans et demi poursuivra son crime ignoble, qui est aussi le crime du beau-frére de Poincaré et de Marlier que protégea Millerand. Aucun de ceux qui ont trempé dans cet assassinat, de. prés ou de loin, n’y échappera. Aucun des magistrats félons et serviles, tels que Barnaud, Scherdlin, Sevestre, Flory, Pittié, Marty, Peignot, Mancel, etc., qui ont couvert de leurs robes déshonorées des scélérats dont Vhorrible forfait était patent, ne sen tirera. Le spectre de Phi-

lippe, la poigne de son pére les tiennent bien et ne les lAcheront pas. Bien mieux, et comme je l’ai déja dit, la cascade de scandales qui a suivi le procés Bajot, l’arrét infame de Flory, le rejet non moins infame de la révision par la Cour de cassation, mon incarcération par le Singe Albert Sarraut, le Chien Louis Barthou et le Nain Poincaré, ma libération par les Camelots, ma fuite, un exil de vingt-neuf mois, tout cet ensemble extravagant a délié les langues et brisé la volonté des silentiaires sanglants. Le chatiment approche a grands pas.

Un non-lieu récent a clos linstruction ouverte a propos de ma libération.

Ainsi donc, au cours d’une instruction de plus de deux ans et demi, la Police judiciaire n’a pas été fichue de découvrir les circonstances matérielles de ma libération de la Santé! Pas plus qu’en cing semaines de recherches la méme P. J., jointe a la Sdreté générale, alertée sur tous les points du territoire, n’avait été fichue de découvrir le lieu de notre retraite, 4 Delest et 4 moi. L’inca-

pacité de ces services, ou fleurissent la torture, le faux témoignage, la fausse expertise, le vol et le crime grimé en suicide, est quelque chose de phénoménal. L’affaire Almazian, avec le chauffeur et « témoin »

Flottes, — vite remisé aux accessoires, celui-la — avec la question infligée au soupconné ou, mieux, au « désigné », puis avec lexpertise éhontée de giclures et taches tardives, cette affaire, qui apparait comme une réplique de l’affaire Philippe Daudet, prouve que les étonnantes crapules qui passent pour les « auxiliaires » d’une magistrature terrorisée et manceuvrée par elles, ne varient guére leurs procédés. Ils retombent dans les mémes godets sanglants.

A la fin de 1928 éclata l’affaire Hanau.

Les suicides succédérent aux suicides. On lut dans le Temps :

« Un Calaisien, M. Paul Ruffin, 55 ans, dessinateur en dentelles, avait été ruiné par le krach. I] était devenu extrémement soucieux et sombre. Un soir de ces derniers jours, sa famille ne le vit pas rentrer. Un pardessus, un chapeau et un parapluie qu’on croit lui avoir appartenu, ont été trouvés depuis au bord de la riviére de Guines. On pense que le malheureux s’est noyé.

« Une autre victime de la Gazette du Franc, M. Paul Daime, ancien boulanger a Faux-Frenay (Marne), s’est suicidée en se noyant dans une riviére de cette localité. »

Cependant, le voleur et maitre chanteur Jean Hennessy, l’escroc des escrocs, demeura ministre ou tarda a envoyer a la Santé Anquetil et Audibert.

Pourquoi ces retards ? Parce que, comme le disait si bien le Charivari, le gouvernement, maitre en fait de linstruction, redoutait le déballage de Dumay et de Jean Hennessy, du Quotidien et celui d’Anquetil, de la Rumeur. Le Charivari ajoutait :

« Le juge d’instruction aurait la preuve

que le trio Dumay-Anquetil-Merle était parfaitement d’accord pour détrousser |’épargne. Si Anquetil a mangé le morceau le premier, c’est parce que M™e Hanau, prise a la gorge par le directeur de la Rumeur, ne pouvait plus satisfaire ses exigences. La femme escroc a été elle-méme la victime de maitres chanteurs attachés a ses trousses...

« Il y eut & ce propos une violente exphcation au précédent Conseil des ministres entre M. Poincaré et M. Barthou, qui voulait user de ménagements envers MM. Dumay et Anquetil. Le président du Conseil s’indignait de telles réserves.

« Et Von chuchote que la prudence de Barthou n’aurait pas été motivée par autre chose que par la crainte de voir Anquetil et Dumay ouvrir leurs dossiers sur son compte.

« L’homme de la rue Furstenberg et autres partouzes a peur! »

Barthou a raison d’avoir peur. Voici pourquoi :

Il y avait en fait deux dossiers de Vaffaire de la Gazette du Franc et des Nations, affaire

« Hanau-Audibert ». L’un était a la Sdreté générale, rue des Saussaies ! — l’autre était a la Police judiciaire, quai des Orfévres, chez Lebreton. Inutile d’ajouter que Dumay, comme directeur du Quotidien et chef véritable du cartel, et Anquetil, comme directeur de la Rumeur (fondée avec l’argent du « Mont Saint-Michel » et des fonds secrets), ont eu, bien avant Poincaré, communication de ces dossiers.

Chacun de ces dossiers — comme tous ceux concernant ces sortes d’affaires — est composé de deux parties : lune ayant trait aux meoeurs et recueillie par la « brigade mondaine » et la police des mceurs ; l’autre ayant trait aux « finances » et fournie par les inspecteurs de la police des jeux et des affaires de banque. A cela sont jointes les « pelures » particuliéres 4 la Hanau, a son Bloch, a Audibert, a Peycelon, directeur du Journal officiel, etc., etc. Enfin, certaines cotes, auxquelles a fait allusion l’hebdomadaire Aux Ecoutes, concernant les dessous allemands et soviétiques de l’affaire, qui

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Vassimilent a l’affaire du Bonnet rouge (Almereyda-Malvy) et a celle la Tranchée républicaine de Goldschild et Landau.

Ce qui compliquait encore l’affaire, c’est le fait que le grand chef de la Justice était pris dans un étau, dont il ne pouvait se dégager. Comment arréter son juge d’instruction, M. Glard,—par le bras de son « ploculeul génélal » Donne-la-Guigne (le bien nommé) — sans courir le risque du déballage de tous ses stupres. De la cet air de putois traqué, signalé A l’époque par Candide, qui ajoutait plaisamment son vert-de-gris au vert des palmes académiques. La compagnie de la Coupole a 1a, elle peut m’en croire, un fameux membre !

Le Bonnet rouge, c’était une chaine. J’ai employé l’expression le premier et je ne m’en dédis pas. La Gazette du Franc et des Nations était un étau.

Il a été visible que l’équipée de la mére Hanau, réintégrant la prison de Saint-Lazare apres s’étre enfuie de l’hépital Cochin, n’était qu’une mise en scéne, a grand fracas,

de la lettre A son ami et compére Mouton, alors directeur des affaires criminelles et des services pénitentiaires au ministére de la Justice. Dans cette lettre, la menace est a peine dissimulée ; qu’on en juge:

« Révoltée des violences que, depuis plusieurs jours, je subis de la part du professeur Achard et de ses assistants, a l’hépital Cochin, je vais tenter de regagner Saint- Lazare. Je m’autorise de nos anciennes et amicales relations pour vous demander une premiére faveur : faites-moi maintenir au régime du droit commun. »

Mouton — dit Mouton-Garfunkel — fut un élément important de la maffia de police et de magistrature qui constitue, suivant le mot du commissaire Bouchéde, la sanglante « armature de la République ». Il y a belle lurette que je suis fixé sur son compte.

Dans Vhiver de 1922 — jétais député — Henry Lapauze, directeur du Petit Palais, et qui a écrit sur Ingres des bouquins intéressants, par ailleurs mon confrére du Gaulous, me -demanda un rendez-vous pour une

affaire, d’importance. [1 s’agissait de la direction de la Sdreté générale, a laquelle aspirait ledit Mouton. Lapauze me dit

« Mouton demande qu’au cas ot il obtiendrait ce poste, vous ne fassiez aucun rappel public de ses relations avec Garfunkel (Ce Garfunkel était un espion de Bolo).

A cette époque, la police politique, que j’avais durement crossée, au moment du Bonnet rouge et a la Haute-Cour, n’avait encore fait assassiner ni Plateau, ni Philippe, ni Berger. Je dis 4 Lapauze : « Je me « fiche de Mouton (c’est ma formule habi- « tuelle) ; c’est un crétin assurément et, pro- « bablement, une fripouille, vu ses relations « étroites avec Garfunkel. Mais je n’ai pas « de raisons, pour l’instant, de lui botter le « derrigre dans |’A. F. On verra plus tard. » Quand j’ai appris que Mouton recevait des cadeaux de la Hanau, je n’ai nullement été étonné. Mouton est un autre Bompard, dont Barthou lui-méme, parlant a ma personne, me disait en rajustant son lorgnon, avec cette « lambdalisation » que les parle-

mentaires connaissent bien : « C’est a la suite d’affailes bizales qu’il est entlé dans la magistlatule. » Tu parles, Médor !

De son bureau de la chancellerie, Mouton commandait ces temps derniers encore, en fait, 4 Donne-la-Guigne et @ Pressard, auquel il transmettait, les ordres de la Sireté générale et des Renseignements généraux, détenteurs de son dossier a lui, Mouton. C’est lui, Mouton, — dont le nom est tout un proeramme — qui fit mettre en liberté provisoire l’excrément-a-pattes Anquetil, indicateur patenté et redouté. Cette mise en liberté, qui a permis 4 l’effroyable gredin de reprendre le cours de ses fructueux chantages dont il partagea les gains avec la police, est, a elle seule, un scandale inoui.

La lettre a tapage de la mére Hanau lui avait été certainement suggérée par quelqu’un de la Boite. C’est le true classique employé pour attirer l’attention publique, en forcant les portes du silence de presse.

Cette lettre était une déclaration de guerre.

La maffia de police et de justice est en ce moment dans une trés mauvaise passe. La révision inévitable de l’affaire Philippe Daudet, l’affaire Koutiepoff, l’affaire Almazian, la collusion manifeste de ladite maffia et de la Guépéou, tout cela a fini par transpirer dans le grand public. C’est ce qui explique que le chien Barthou montre 4 nouveau son museau immonde. Aprés avoir fait sa rentrée négroide dans les Annales (ah, ah !) politiques (oh, oh!) et luttéravres (hi, hi!), voici le fouetté de Jacqueline guignant la place d’André Tardieu.

Il écrivait :

« La situation du cabinet est instable.

Tandis que M. Raymond Poincaré pouvait, dans toutes les questions, engager sa responsabilité contre les propositions qui lui paraissaient, sur un terrain ou sur un autre, menacer l’intérét public, M. André Tardieu ne s’y résout qu’aux heures ou Yabondante composition de son « équipe »

lui assure une majorité dans laquelle la

camaraderie donne son plein. On s’use vite ace jeu. I] est impossible qu'il se poursuive et que les deux blocs républicains continuent ainsi jusqu’a la fin de la législature a s’affronter et A se combattre dans une lutte fratricide dont le parti socialiste unifié aura tout le profit. I] n’est pas jusqu’aux démocrates chrétiens qui ne préconisent la concentration. Je sais qu’ils y mettent comme condition que « la direction effective du gouvernement appartienne aux groupes du centre, axe de la majorité ». Et je sais aussi que la question de la direction, qu’on appelle P «axe » dans le jargon parlementaire, est un obstacle. Mais les difficultés ne créent pas une impossibilité. Ce qui doit se faire se fera. Il n’est pas un jour et il n’est pas un débat qui ne démontrent la nécessité de la concentration. L/’intérét républicain Pexige et il la prépare. Elle rallie d’anciens adversaires. Elle a la force d’une vérité qui marche. Elle est le devoir et elle sera le salut. »

ENNEP

— Rrinqu’on ne parle plus ¥ mot.

Tardieu — qui connait son Barthou —a di bien rire en lisant ga...

Récemment, |’Ordre de Buré, fort au courant des dessous parlementaires, publiait, sous le titre : « Aventureux M. Barthou ! » la note significative que voici :

« Samedi au Sénat, en fin de séance, M. Clémentel a rappelé les incidents qui s’étaient produits a la commission des finances et il a regretté. « Vinterprétation »

inexacte « qui en a été faite dans la presse ». Et M. Barthou de s’écrier. : « I] y a eu contre la commission des finances des attaques qui vous honorent et contre lesquelles nous protestons. »

« Incident significatif ! Aprés la publication de son dernier article des Annales, nous mettions en garde M. Barthou contre les chasseurs de portefeuilles cartellistes qui le désignent comme successeur d’André Tardieu. Il ne nous a pas écouté. Il veut donc décidément devenir président du Conseil.

Nous le jugions moins aventureux.

Pour apprécier la saveur de cet avertissement, je ne saurais trop conseiller, en finissant, la lecture du livre de Maurras : le Bibliophile Barthou, paru récemment aux éditions du Capitole, et ot se trouve, portraituré au naturel, M. le Garde des Sceaux de la rue Furstenberg et autres lieux. Sénateur, membre du conseil d’administration du Suez, avec des dividendes formidables, académicien, président de l’Association des journalistes parisiens, Louis Barthou accumule les «honneurs»

et, sous les honneurs, une couche de tares sanieuses qui fait de lui le mannequin de tous les assassins, voleurs et maitres chanteurs officiels et officieux de la capitale, de Flaoutter et de Célice 4 Anquetil. C’est un personnage mélé de Pétrone, d’une duplicité aussi noire que celle de son « chélami » Poincaré, et, quand il se sent traqué pour de bon, exactement capable de tout. La République a eu dans ses hautes fonctions un grand nombre d’étonnantes crapules, notoires et classées; 4 l’Intérieur, un Constans, chargé de crimes ; aux Finances, un

Merlou, un Klotz. Mais aucune n’est allée moralement a la cheville du Louis Barthou.

Que cet étre abject et dégradé dont la conscience n’est qu’une fange, recherche désormais un portefeuille qui ne serait pour lui qu’un pilori, voila un signe des temps. La candidature de « Médor », cela veut dire que la maison, ou, mieux, la caverne policiére et judiciaire brile, que de nouveaux rapts, de nouveaux meurtres sont en perspective, que les tortionnaires du quai des Orfévres, les bandits de la rue des Saussaies, les tenanciers-indicateurs, les racoleurs de faux témoins, les détrousseurs de financiers, les voleurs de colliers de perles ont un besoin pressant du ministre-abri, du ministrerefuge, de leur copain, de leur « petit homme », de leur alibi, du buveur de pus et mangeur de choses immondes Louis Barthou.

Ils ’auront peut-étre.

A moins que...

Mai 1930.

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