‹ Le Garde Des SeauxChapitre 4 sur 5 · MEDOR · texte numérisé non relu

MEDOR

N avait certes déja vu des Gardes des Sceaux de la République tarés, notoirement malhonnétes. On en avait vu

qui non seulement ne savaient pas un mot de droit, mais encore ignoraient l’orthographe et étaient incapables d’écrire un billet de dix lignes, tel Aristide Briand. Mais jamais on n’avait vu le grand chef de la Justice, dans un pays qui fait encore figure par le monde, demeurer sans broncher sous le coup des accusations, détaillées et précises, que Maurras a portées contre Louis Barthou. Je ne parle pas des accusations con-

cernant la fagon dont Barthou s’est formé une collection de livres rares, de manuscrits et de correspondances scandaleuses. Je parle des: accusations portées contre ses meeurs, dont V’infamie était d’ailleurs notoire a la Chambre des députés, pendant la précédente législature. A la Chambre, comme dans les réunions d’hommes censés attelés a une besogne sérieuse, — qui est, en l’occurrence, la ruine du pays — on tourne tout au comique. Je ne saurais reproduire ici les plaisanteries, Jeux de mots et 4 peu prés, que faisait fleurir le récit des frasques abjectes de Barthou.

Néanmoins, sa conduite cauteleuse, quand vint 4 la tribune l’affaire Paul-Meunier, — j interpellais 4 ce sujet — me donna beaucoup a réfléchir. Je le sentis pincé, coincé entre la crainte de la police et celle d’un vigoureux shampooing, que je m’apprétais 4 lui administrer. C’est Acette occasion qu'il me « donna » Bompard, alors président de la Chambre des Mises, aujourd’hui conseiller 4 la Cour de cassation. J’ai eu l’occa-

T.S€vNEP

sion de voir de prés ce personnage, lors des audiences consacrées au rejet « par ordre » de ma demande de révision 4 la chambre criminelle de la Cour de cassation. Pour que Barthou ait agi vis-a-vis de moi, de Delest, de Pujo, comme il a agi, en juin, juillet 1927, aprés les confidences qu’il m’avait faites sur Bompard, il faut que les policiers assassins de Philippe aient exercé sur lui une pression formidable. Je sais aujourd’hui, de bonne source, que c’est par l’intermédiaire du procureur général Scherdlin que s’est, sous forme d’allusions claires, exercée cette pression. Scherdlin, en bref, a dit 4 Barthou :

« Je ne réponds plus de rien [sous-entendu « quant A vous »], si Daudet n’est pas arrété et emprisonné. » Barthou, qui est malin, a pris les devants et parlé d’une conversation, A mon sujet, avec Scherdlin ; mais il n’a pas dit a la Chambre le meilleur, c’est-a-dire la menace, le chantage policier. C’était délicat a exprimer.

On pense bien que ce n’est pas de gaité de cceur que Barthou a exigé l’incarcération

de Daudet, de Delest, de Pujo, d’une mére de famille et de son baby. Les nouvelles de ma modeste personne que faisaient prendre de moi, chaque matin, avec une tendre sollicitude, Barthou et son compére Albert Sarraut, indiquent assez qu ils étaient peu rassurés sur les intentions secrétes de la police politique a mon égard. Ils auraient voulu nous gracier, j’en suis convaincu, et Poincaré aussi l’aurait voulu, ne fit-ce que pour se débarrasser d’une responsabilité redoutable. Mais la police leur avait fait dire encore par Scherdlin : « Nous voulons qu’ils restent en prison. » La était le drame. Lorsque nous avons quitté la Santé dans les circonstances que l’on sait, ses collégues ont vu Barthou livide, terrifié, anéanti. Il se demandait : « Que vont faire de moi Delange et les autres?» C’est ce qui explique qu’il ait voulu donner, aux assassins et maitres chanteurs de la S. G., des gages de sa servilité parfaite, en incarcérant Pujo, et, au risque de le tuer,. un nourrisson de quatre mois!

Je le dis comme je le pense: un Garde des

Sceaux qui est un débauché du style de Barthou, et que la police des meceurs tient de pied en cap, est capable de n’importe quoi pour éviter la publication de sa pelure par le Carnet de la Semaine, les Potins de Paris, ou un autre torchon de méme farine. Mais Barthou ne prévoyait pas ce qui allait suivre, je veux dire la campagne sévere et juste de Maurras et la publication de ces stupres qu'il espérait, a force de complaisances pour « ces messieurs » assassins, tenir sous le boisseau. En lisant ces lignes vengeresses, au cours de nos déplacements et villégiatures, nous nous demandions, Delest et moi : « Poursuivra-t-il, ou démissionnera-t-il ? » Barthou n’a pas poursuivi, et il n’a pas démissionné. On me disait que son entourage avait insisté auprés de lui pour qu’il fit un procés en assises. Il eut ce mot : « Je ne puis pas. » C’était exact : il ne pouvait pas, parce que les accusations étaient fondées.

Chose remarquable, et qui donne beaucoup a penser, les communistes, frappés sur

ordre de Barthou de peines énormes, n’ont jamais fait, dans l)Humanité, la moindre allusion aux meceurs spéciales de Barthou.

Tout cela pue la « combine » a plein nez. Sur quelles bases ? Le gouvernement a trouvé un compromis entre les sommations anticommunistes des financiers hollandais et américains et les sommations procommunistes de Caillaux, de Malvy et des créatures de Berlin et de Moscou a Paris. Mais entre la banque et la police, Poincaré, qui tutoie Barthou, qui connait les mceurs de Barthou et qui manque légérement de courage moral, a dé se sentir quelquefois assez mal a l’aise.

Il reste ce scandale inoui : un Garde des Sceaux, cloué nu au pilori, de cette facon, par un écrivain politique, par un écrivain tout court, qui représente ce que représente Maurras aux yeux du monde civilisé; et persévérant dans des fonctions qu’il déshonore, sans oser poursuivre son accusateur !

C’est le cas de rappeler le « créve donc, société ! »

Il n’y a pas, dans la ménagerie républi-

caine actuelle, d’homme plus fourbe, pervers et perfide que Barthou. Il est universellement méprisé, honni et hai. On le vit bien quand, en juillet 1927, il voulut s’expliquer, en roulant les syllabes, 4 la tribune de la Chambre. Le misérable fut couvert des pires injures et huées par tous les députés, réunis, sur tous les bancs, dans une commune exécration de sa vilenie. Pale, défait, anéanti, avec sa bibine de chien obscéne, il regagna son banc de galérien ministre, o il cuva sa rage lentement.

C’est un sadique endurci et retors, done un étre capable de tout. Le récit de ses vices abjects, et qu’il est impossible de décrire, défraie, depuis quinze ans, tous les lieux de débauche de Paris et de sa banlieue. Mais, comme en ces sortes de choses, les précisions formelles manquaient. Elles sont venues au moment ou le scandale judiciaire que je dis plus haut déliait les langues de tous les cétés. On a su dans quel endroit « Médor » (c’est le nom de« guerre » 4 quatre pattes de ce chef de la Justice frangaise) se livrait a ses

exercices innommables. On a connu le nom (Jacqueline) et l’adresse de sa principale rabatteuse. Maurras a publié le texte exact de ses exigences et « commandes » par téléphone et son code secret. Accablé par ces détails écrasants, et par d’autres qu’il pressentait derriére ceux-la, il n’a pas osé bouger, il s’est tapi, avec ce rire derriére son lorgnon qui traduit une frousse intense.

Comme les obsédés de son espéce, ce qui lexcite, au dela du fouet, c’est le sang, c’est la combinaison ténébreuse, au bout de laquelle il y a un cadavre. Barthou est un personnage d’Eugéne Sue; ce Garde des Sceaux de Poincaré c’est un homme qui danse nu — c’est le cas de le dire — sur la corde raide, au-dessus d’un champ de couteaux.

Avec cela, de risibles prétentions littéraires et une extraordinaire existence de bibliophile aux aguets, d’employeur de « négres »

et de pourchasseur, qui lui fait gotter les affres de scandales menacants, puis étouffés par des décorations et des places.

(ou £’feune Se Ua Signature) D aprdr €&. Mamet

Barthou est un aliéné non mental, mais MORAL. J’ai proposé, voici déja une douzaine d’années, le terme d’ « aliénation morale »

pour remplacer le terme absurde de libido et celui, non moins boche, de psychopathia.

C’est un personnage pour Delteil et Maryse Choisy. Barthou n’est qu’un petit toutou, tenu en laisse par « ces messieurs » de la Sareté générale qui lui transmettent leurs ordres par un planton, ou par un procureur général. Il faut le plaindre, mais il faut plaindre aussi la société francaise, qui a eu si longtemps un gibier de débauche au ministére de la Justice. Ainsi s’expliquent des crimes volontairement impunis comme I’assassinat de Parédés, des scandales comme Vaffaire Almazian.

Un de ces quatre matins, faudra-t-il interner Barthou, avec une fiche un peu différente, comme il a fallu interner Viviani ?

Aussi ne saurait-on trop savourer la mirifique ironie de cette petite nouvelle, glanée dans un coin des journaux alors que j’étais

en Belgique.

« La Société des dessinateurs-humoristes offre 4 son président, M. J.-L. Forain, membre de Il’Institut, un grand banquet pour féter sa récente promotion au grade de commandeur de la Légion d’honneur et Youverture du 21¢ salon des humoristes.

« Ce banquet qui aura lieu le 1¢ mars, a 8 heures, a la Taverne de Paris, 3, avenue de Clichy, sera présidé par M. Barthou.

Toutes les adhésions doivent parvenir a M. Maurice Neumont, secrétaire général, 1, place du Calvaire (18¢). »

Vous l’avez deviné, il s’agissait — et je ne suis nullement indiscret en le révélant — d’offrir 4 Louis Barthou, par la main d’un « négre » peint au ripolin, le martinet d’honneur, ceuvre du sculpteur Fiirstenberg, qu’a fait confectionner |’ Action francaise. J’avais vu ce bel objet. Il était digne de l’académicien auquel il devait étre remis, dans les conditions d’humour et de franche et salubre gaité, requises par les circonstances. Aussitét averti de cette divertissante cérémonie, j’avais écrit, pour joindre au fouet, le

petit mot suivant qui a da, je l’espére, étre lu au dessert.

« Monsieur le Garde des Sceaux,

« Je profite de la présidence que vous avez bien voulu accepter au banquet de ce soir, pour vous faire tenir, au nom de VPA. F. [Ligue, Camelots et rédacteurs du journal] ce petit instrument qui vous rappellera des heures agréables et ot nous voulons voir un symbole de cet « honneur »

que vous appelez légion.

« Le « négre » qui vous le remettra, n’est autre que M. l’ex-procureur général Scherdlin, délégué lui-méme. de vos policiers de la Sareté générale dont vous avez, a bon droit, une si belle frousse, et qui ont nom Delange, Marlier, Flaoutter, Lannes, et Colombo. Si vous voulez l’essayer tout de suite, M. Scherdlin s’en chargera, 4 défaut de mademoiselle Jacqueline. Le spectacle de votre gambadante nudité, monsieur et cher Médor

Garde des Sceaux, ne déparera pas un banquet d’humoristes. »

Car il faut bien vous avouer que moi non plus je ne détestais pas la blague avant que la police politique de la République — couverte par la magistrature de Médor Barthou — ett fait lachement assassiner.

notre petit gargon.

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ss CHAPITRE CINQUIEME ~

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