SCÈNE 5e
GOBINART , seul.
Je ne puis pas sortir de chez moi sans entrer dans des inquiétudes mortelles , et je ne puis pas rentrer sans sortir de la douceur qui me caractérise, je trouve toujours ma fille exaspérée; elle me craint, elle se moque de moi , elle pleure , elle boude : je l'interroge, elle garde le silence. Je vois bien que c'est un mari qui! lui faut. On croit, de par le monde, que je ne donne a ma fille que quatre cent francs en mariage , c'est la calomnie qui veut nuire à son établissement ; car je lui donne quatre cent soixante-quinze francs , et l'espérance ; l'espérance comptant., et le reste dans deux ans. Aussi ne veux-je pas la marier légèrement.
/ SCÈNE 4. î
M. GOBINART, RAPHAËL -BEAUJOUR.
RAPHAËL , il a changé de costume , il porte un carton qui contient des dessins.
Oh ! voilà le papa, donnons-nous une tournure respective.
GOBINART, sans voir Raphaël, Ah ! ça faut que je m'en aille jusqu'à la rue Jean- Jacques Rousseau , voir si la poste a pense à moi. J attends une lettre de ma femme qui est en famille à Poissy.
RAPHAËL , à part.
Il faut commencer la conversation adroitement. (Haut.) Bonjour , Monsieur , comment vous portez-vous ?
GOBINART.
Monsieur, je n'ai pas l'honneur..
RAPHAËL
Il est possible que vous n me reconnaissiez pas bien distinctement.. C'est égal, vous êtes monsieur Gobinart ?
GOBINART.
Oui, Monsieur.
RAPHAËL
Je me nomme Rapha'êl Beaujour.
GOBINART.
Je ne connais pas.
RAPHAËL
Je suis artiste , peintre en miniature et en grand ; et de plus vitrier-doreur et petit-fils du fameux Raphaël qui a invente les sillouettes , dont vous avez peut-être entendu parler.
GOBINART.
Ah!ah!
RAPHAËL
Je' sais que vous êtes amateur.
GOBINART.
Oui, un peu.
RAPHAËL
Je vous apporte quelques-uns des modestes produits de mon industrie. {Il ouvre le carton et lui présente plusieurs caricatures^ Voilà des paysages , des animaux , des académies.
GOBINART.
Diable ! vous avez le crayon facile.
RAPHAËL
Monsieur, je dessine aussi d'après la bosse, tenez, voici Mazurier dans Polichinelle Vampire.
GOBINART.
Vous faites des portraits de iantai^^ie !
RA.PHAEL.
Et des portraits de famille. Dernièrement un particulier m a fait faire le portrait d'un enfant de deux mois, en tas âge. Vous savez que rien n'est plus dilHcile que de peindre en pied, un enfant au maillot..
GOBINART.
Parce que ses formes ne sont pas encore développées.
RAPHAËL
Eh Lien , j'ai surmonté la difficulté.
GOBINART.
Vous avez réussi ?
RAPHAËL
Le propriétaire de l'enfant a été enchanté.
Pourriez -vous , Monsieur, disposer de vos talens en ma faveur.
RAPHAËL, à part.
Profitons de Toccasion , elle est bonne. {Haut) Eh ! bien, monsieur , entrons chez vous.
GOBINART , à part.
Si c'était un amoureux. {Haut,) Non pas, monsieur, non pas, vous n'entrerez chez moi, que quand vous m'aurez donné cette preuve incontestable de votre mérite.
RAPHAËL
Comment , Monsieur , vous voulez poser au milieu d'une promenade ?
GOBINART.
Vous aurez un jour superbe ; franchement je devine votre intention et si vous réussissez , je vous permettrai de vous mettre sur les rangs pour épouser ma fille ; je veux la donner a un homme capable de se faire remarquer.
RAPHAËL
Allons , a Touvrage. Mais je n ai pas mes pinceaux.
GOBINART.
C'est égal , vous allez me peindre au crayon.
RAPHAËL
Vous vous conterez donc d'un croquis ?
GOBINART.
Certainement., si vous me faisiez en Apollon ; hein ! qu'en ditesvous?
RAPHAËL
Vous êtes un peu marqué.
GOBINAKT.
C'est égal , je ne serais pas fâche..
RAPHAËL
Asseyez-vous , je vais essayer votre tête , après nous verrons... je vais donc me figurer que je dessine d'après l'antique.. GOBiNART , se plaçant.
Je suis tout a vous.
{Raphaël pose un genou en terre , et met son carton sur Vautre,') RAPHAËL , a part.
Dieu d'amour conduit mon modeste pinceau. (// dessine en chantant.^ Kir : Et pourtant papa.
L'art de la peinture Est un art exquis , On vend bien , j'vous F jure TJn simple croquis.
Pour n'en pas manquer Au travail j'me livre Un peintre peut vivre S'il a d' quoi croquer. ( 4 fois. )
J'vous prends pas en traître , Et j'vous l'dis franchement , Sans être un grand maître J' travail!' gentiment.
Pour ne pas s'ti omper C'est très-difficile , Mais je suis habile J'vais vous attrapper.
A fair' des merveilles , 3'suis détermine.
J'vous lâche les oreilles Pour vous prendre le né.
L'portrait sVa r'semblant Sans qu'jamais jle r 'touche.
En fermant la bouche Vous serez parlant.
{Pendant ces couplets , Raphaël a dessiné la figure de Go-
binart. ) Vlà qu est fait. {Il montre le dessin au public.)
GOBINART.
Vous êtes expëditif.. ah ! mon dieu !
Air : Faut d'ia vertu.
Comme me voilà ressemblant ,
Ah! mon cher ami quel talent! (bis. )
Voilà bien ma bouche vermeille ,
Mon air fier et majestueux ;
Vous ne m'avez fait qu'une oreille ,
Mais sans mentir , elle en vaut denx.
Comme me voilà ressemblant , Ah ! mon cher ami , quel talent ;
RAPHAËL
Si j*osais vous offrir ccd essin?
GOBINART.
Vous me donnez ma tête! que d'obligations., je veux la faire encadrer.
RAPHAËL
Elle en vaut bien la peine.
Mon ami , continuez , et vous gagnerez de For.
Air du Ménage de Garçon,
Vous serez du siècle où nous sommes Le plus riche et le plus subtil Si vous dessinez tous les hommes Que l'un ne voit que de profil.
RAPHAËL
Je veux , pour avoir de Vouvrage , Dessine^ç tous les courtisans.
Ces Messieurs changent de visage Trois ou quatre fois tous les ans.
GOBINART.
Je vais consulter ma fille, et si votre talent lui plaît, ma foi.