VERDELET, ANTOINETTE, POIRIER
(Antoinette est assise entre Verdelet et Poirier,)
Verdelet. Je te dis que tu l'aimes encore.
Poirier. Et moi, je te dis que tu le hais.
Verdelet. Mais non, Poirier. . .
Poirier. Mais si !.. . Ce qui s'est passé hier ne te 5 suffit pas? Tu voudrais que ce vaurien m'enlevât ma fille à présent?
Verdelet. Je voudrais que l'existence d'Antoinette ne fût pas à jamais perdue, et, à la façon dont tu t'y prends. . .
lo Poirier. Je m'y prends comme il me plaît, Verdelet. . . Ça t'est facile de faire le bon apôtre, tu n'es pas à couteaux tirés avec le marquis, toi! Une fois qu'il aurait emmené sa femme, tu serais toujours fourré chez elle, et pendant ce temps, je vivrais dans mon trou, seul, comme 15 un chat-huant. . .voilà ton rêve! Oh! je te connais, va! Égoïste comme tous les vieux garçons ! . . .
Verdelet. Prends garde, Poirier! Es-tu sûr qu'en
8 ne fût . . . perdue : a married woman separated from her husband wottld during his lif e be impossible in good society. This has changed since tlie enactment of the divorce laws, in 1882.
poussant les choses à rextrême, tu n'obéisses pas toimême à un sentiment d'égoïs^pe ? . . .
Poirier. Nous y voilà! C'est moi qui suis régoïste
ici! parce que je défends le bonheur de ma fille! parce
5 que je ne veux pas que mon gueux de gendre m'arracne
mon enfant pour la torturer ! (A sa fille,) Mais dis donc
quelque chose ! . . . ça te regarde plus que moi.
Antoinette. Je ne Taime plus, Tony. Il a tué dans mon cœur tout ce qui fait Tamour.
10 Poirier. Ah!
Antoinette. Je ne le hais pas, mon père; il m'est indifférent, je ne le connais plus.
Poirier. Ça me suffit.
Verdelet. Mais, «ma pauvre Toinon, tu commences 1$ la vie à peine. As-tu jamais réfléchi sur la destinée d'une femme séparée de son mari? T'es-tu jamais demandé? ...
Poirier. Ah ! Verdelet, fais-nous , grâce de tes sermons ! Elle sera, pardieu, bien à plaindre avec son bon- 20 homme de père, qui n'aura plus d'autre ambition que de l'aimer et de la dorlbfêr ! Tu verras, f if ille, quelle bonne petite existence nous mènerons à nous deux... (Montrant Verdelet,) A nous trois! car je vaux mieux que toi, gros égoïste! ... Tu verras comme nous t'aimerons, 25 comme nous te câlinerons ! Ce n'est pas nous qui te planterons là pour courir après des comtesses ! . . . Allons, faites tout de suite une risette à ce père . . . dites que vous serez heureuse avec lui.
Antoinette. Oui, mon père, bien heureuse.
30 Poirier, Tu l'entends, Verdelet?
Verdelet. Oui, oui.
14 Antoinette is probably not yet twenty years old. — 26 comtesse always means the wife of a count ; a count's unmarried daughter is mademoiselle de , ^ ,
LE GENDRE DE M. POIRIElL
Poirier. Quant à ton garnement de mari,-, .tu as été trop bonne pour lui, ma fille. . ,hous le tenions ! . . . Enfin !.. . Je lui servirai une pension de mille écus, et il ira se faire pendre ailleurs.
5 Antoinette. Ah! qu'il prenne tout, qu'il emporte tout ce que je possède.
Poirier. Non pas!
Antoinette. Je ne demande qu'une chose, c'est de ne jamais le revoir, lo Poirier. Il entendra parler de moi sous peu ... Je viens de lui décocher un dernier trait . . .
Antoinette. Qu'avez-vous fait?
Poirier. Hier, en te quittant, je suis allé avec Verdelet chez mon notaire.
15 Antoinette. Eh bien?
Poirier. J'ai mis en vente le château de Presles, le château de messieurs ses pères.
Antoinette. Vous avez fait cela? Et toi, Tony, tu l'as laissé faire?