LES MÊMES, GASTON
Gaston. Tiens, c'est toi?... (Ils s'embrassent.) lo Le Domestique (à part). Fichtre. . .j'ai dit une bêtise... (Il sort.)
Le Duc. Cher Gaston!
Gaston. Cher Hector! parbleu! je suis content de te voir] 15 Le Duc. Et moi donc!
Gaston. Tu ne pouvais arriver plus à propos!
Le Duc. A propos?
Gaston. Je te conterai cela... Mais, mon pauvre garçon, comme te voilà fait! Qui reconnaîtrait, sous 20 cette casaque, un des princes de la jeunesse, l'exemple et le parfait modèle des enfants prodigues?
Le Duc. Après toi, mon bon. Nous nous sommes rangés tous les deux: toi, tu t'es marié; moi, je me
9 Embracing and kissing are very common in France between men. The fine distinctions in the employment of toi and vous throughout the play are worthy of notice. — 13 parbleu : cf. also morbleu^ palsambleu (Voc). The fréquent use of the name of the deity is to a Frenchman no sign of irrévérence as it is to an American ; hence, do not render such expressions literally. — 19 comme . . .fait : se.^ faire.
suis fait soldat, et quoi que tu penses de mon uniforme, j'aime mieux mon régiment que le tien. .
Gaston (regardant l'uniforme du duc)i Bien obligé!
Le Duc. Oui, regarde-la, cette casaque. C'est le seul 5 habit où l'ennui ne soit pas entré avec moi. Et ce petit ornement que tu feins de ne pas voir. . . (// montre ses galons.)
Gaston. Un galon de laine.
Le Duc. Que j'ai ramassé dans la plaine d'Isly, mon 10 bon.
Gaston. Et quand auras-tu l'étoile des braves ?
Le Duc. Ah! mon cher, ne plaisantons plus là-dessus: c'était bon autrefois; aujourd'hui, la croix est ma seule ambition, et pour l'avoir, je donnerais gaiement une 15 pinte de mon sang.
Gaston. Ah çà ! tu es donc un troupier fini ?
Le Duc. • Hé! ma foi, oui! j'aime mon métier. C'est le seul qui convienne à un gentilhomme ruiné, et je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas l'avoir pris plus tôt. C'est " 20 amusant, vois-tu, cette existence active et aventureuse ; il n'y a pas jusqu'à la discipline qui n'ait son charme; c'est sain, cela repose l'esprit d'âv5îr~sa vie réglée d'avance, sans discussion possible et par conséquent sans irrésolution et sans regret. C'est de là que viennent l'în- 25 souciance et la gaieté. On sait ce qu'on doit faire, on le fait, et on est content.
Gaston. A peu de frais.
Le Duc. Et puis, mon cher, ces idées patriotiques,
2 régiment, while suggestirig régime , régner y etc., does not, and ne ver did, mean régime ; so this is not directly a play on words. The duke means le régiment des hommes mariés or des gendres ; cf. page 26, Une 19. — 5 soit : subjunctive in relative clauses after superlatives, premier, dernier and seul, — 11 The badge of the Légion of Honor (see brave) was scorned and scoffed at by the older nobility. — 18 convienne: cf. above, line 5. — 21 il n'y a . . . charme : se% jusque,
dont nous noua moquions au café de Paris et que nous
traitions de chauvinisme/ nous gonflent diablement le
cœur en face de Tennemi. Le premier coup de canon
y^ défonce les blagues, et le drapeau n'est plus un chiffon
^ 5 au bout d'une perche, c'est la robe même de la patrie.
Gaston. Soit; mais ton enthousiasme pour un drapeau qui n'est pas le tien . . .
Le Duc. Bah ! on n'en voit plus la couleur au milieu de la fumée de la poudre, lo Gaston. Enfin, tu es content, c'est l'essentiel. Estu à Paris pour longtemps?
Le Duc. Pour un mois, pas plus. Tu sais comment j'ai arrangé ma vie?
Gaston. Non, comment?
fj Le Duc. Je ne t'ai pas dit?. . . C'est très ingénieux: avant de partir, j'ai placé chez un banquier les bribes de mon patrimoine, cent mille francs environ, dont le revenu doit me procurer tous les ans trente jours de mon ancienne existence, en sorte que j'ai soixante mille livres 2û de rente pendant un mois de l'année, et six sous par jour pendant les onze autres. J'ai naturellement choisi le carnaval pour mes prodigalités: il a commencé hier, j'arrive aujourd'hui, et ma première visite est pour toi. Gastoït. Merci! Ah çà! je n'entends pas que tu 25 loges ailleurs que chez moi.
Le Duc. Oh ! je ne veux pas te donner d'embarras . . .
I café : practically the home of many unmarried Parisians, corresponding in many ways to our fashionable club-houses. — 6 Soit: see être, — 7 Gaston alludes to the tricolor (blue-white-red), the flag of France during the first révolution, and re-adopted by Louis-Philippe, while he as a legitimist swears by the Bourbon banner^ the %o\à fleurs de lis on white ground. — 18 tous les ans : this, however, is the duke's first furlough after at leaât two^years* service. — ao The duke receives what would correspond to an annual income of 60,000 francs, for one month, i.e., 5,000 francs.
Gaston. Tu ne m'en donneras aucun, il y a justement dans rhôtel un petit pavillon, au fond du jardin.^ Le Duc. Tiens, franchement, ce n'est pas toi que je crains de gêner,- c'est moi. Tu comprends. . .tu vis en
5 famille. . .ta femme, ton beau-père. . .
Gaston. Ah! oui, tu te figures, parce que j'ai épousé A la fille d'un ancien marchand de draps, que ma maison est devenue le temple de l'ennui, que ma femme a apporté dans ses nippes une horde farouche de vertus bôur-
lo geoîses, et qu'il ne reste plus qu'à écrire sur ma porte: « Ci-gît Gaston, marquis de Presles ! » Détrompe-toi. . Je mène un train de prince, je fais courir, je joue un jeu d'enfer, j'achète des tableaux, j'ai le premier cuisinier de Paris, un drôle qui prétend descendre de Vatel
15 et qui prend son art au grand sérieux; je tiens table ouverte (entre parenthèses, tu dîneras demain avec tous nos amis et tu verras comment je traite) ; bref, le mariage n'a rien supprimé de mes habitudes, rien. . .que Ips créanciers.
20,^ Le Duc. Ta femme, ton beau-père, te laissent ainsi la bride sur le cou?
Gaston. Parfaitement. Ma femme est une petite pensionnaire, assez jolie, un peu gauche, un peu timide, encore tout ébaubie de sa métamorphose, et qui, j'en
25 jurerais, passe son temps à regarder dans son miroir la
• marquise de Presles. Quant à M. Poirier, mon beaupère, il est dig^e de son nom. Modeste et nourissant ^çomme tous les arbres à fruit, il était né pour vivre en escalier. Toute son ambition était de fournir .aifcc des-
30 serts d'un gentilhomme: ses vœux sont exaucés.
Le Duc. Bah! il y a encore des bourgeois -fie cette pâte-là ?
ao laissent . . . cou : see Sride. — 24 <?/ îs the regular connective o£ a relative clause with a noun followed by an adjective.
Gaston. Pour te le peindre en un mot, c'est George Dandin à Tétat de béau-père. . . Sérieusement, j'ai fait uîTmariage magnifique.
Le Duc. Je pense bien que tu ne t'es 'mésallié qu'à S bon escient.
Gaston. Je t'en fais juge : Tu sais dans quelle position je me trouvais. Orphelin à quinze ans, maître de ma fortune à vingt, j'avais promptement exterjniné mon patrimoine et m'étais mis en devoir d'amasser un capital 10 de dettes (digne du neveu de mon oncle. Or, au moment où, g^àce à mon activité, ce capital atteignait le cKiffre de cinq cent mille francs, mon septuagénaire d'oncle n'épousait-il pas tout à coup une jeune personne romanesque dont il se voyait adoré? Corvisart l'a dit, à 15 soixante -dix ans on a toujours des enfants. J'avais compté sans mes cousins; il me fallut décompter.
Le Duc. Tu passais à l'état de neveu honoraire.
Gaston. Je èongeai à reprendre du service actif dans le corps des gendres ; c'est alors que le ciel mit M. Poi- 20 rier sur mon chemin.
Le Duc. Où l'as-tu rencontré?
Gaston. Il avait des fonds à placer et cherchait un emprunteur ; c'était une chance de nous rencontrer : nous nbus rencontrâmes. Je ne lui offrais pas assez de garan- 25 ties pour qu'il fît de moi son débiteur; je lui en offrais assez pour qu'il fît de moi son gendre. Je pris des renseignements sur sa moralité; je m'assurai que sa fortune venait d'une source honnête, et, ma foi, j'acceptai la main de sa fille.
30 Le Duc. Avec quels appointements?
Gaston. Le bonhomme avait quatre millions, il n'en a plus que trois.
X George Dandin: cf. Introduction, page 9, note 2. — xg corps des gendres : cf. page 23, Une 2.
Le Duc. Un million de dot!
Gaston. Mieux que cel?i: tu vas voir. Il s*est engagé à payer mes dettes, et je crois même que c'est aujourd'hui que ce phénomène sera visible: ci, cinq cent 5 mille francs. Il m'a remis, le jour du contrat, un coupon de rentes de vingt-cinq mille francs: ci, cinq cent autres mille francs.
Le Duc. Voilà le million; après?
GASTON. Après ? Il a tenu à ne pas se séparer de sa lo fille et à nous défrayer de tout dans son hôtel; en sorte que, logé, nourri, chauffé, voiture, servi, il me resté vingtcinq mille livres de rentes pour l'entretien de ma femme et le mien.
Le Duc. C'est très joli.
15 Gaston. Attends donc!
Le Duc. Il y a encore quelque chose?
Gaston. Il a racheté le château de Presles, et je m'attends, d'un jour à l'autre, à trouver les titres de propriété sous ma serviette.
20 Le Duc. C'est un homme délicieux !
Gaston. Attends donc!
LÉ Duc. Encore?
Gaston. Après la signature du contrat, il est venu à moi, il m'a pris les mains, et, avec une bonhomie tou- 2$ chante, il s'est confondu en excuses de n'avoir que soixante ans; mais il m'a donné à entendre qu'il se dépêcherait d'en avoir quatre-vingts. . . Au surplus, je ne le presse pas ... il n'est pas gênant, le pauvre homme.
5 contrat: the marrîage contract, determining the rights of both parties as to holding property and inheritance, is signed on the eve of the wedding, in the office of a notary public, or at the bride's home, by the bridegroom, the bride, the parents-in-law, and the other members of both parties* families. — xi logé , . . servi: refer of course not to the impersonal // but to me ; the construction is psychological, not grammatical.
Il se tient à sa place, se couche comme les poules, se lève comme les coqs, règle les comptes, veille à Texécution de mes moindres désirs; c'est un intendant qui ne me vole pas; je le remplacerais difficilement. 5 Le Duc. Décidément, tu es le plus heureux des hommes.
Gaston. Attends donc! Tu pourrais croire qu'aux yeux du monde mon mariage m'a délustré, m'a décati, comme dirait M. Poirier: rassure-toi, je suis toujours à lo la mode ; c'est moi qui donne le ton. Les femmes m'ont pardonné, et, enfin, comme j'avais l'honneur de te le dire, tu ne pouvais arriver plus à propos.
Le Duc. Pourquoi?
Gaston. Tu ne me comprends pas, toi, mon témoin 15 naturel, mon second obligé?
Le Duc. Un duel?
Gaston. Oui, inon cher, un joli petit duel, comme dans le bon temps . . . Eh bien ! qu'en dis-tu ? Est-il mort, ce marquis de Presles, et faut-il songer à le porter 20 en terre?
Le Duc. Avec qui te bats-tu, et à quel propos ? i Gaston. Avec le vicomte de Pontgrimaud, à propos
d'une querelle de jeu.
Le Duc. Une querelle de jeu? alors cela peut s'ar- 25 ranger.
Gaston. Est-ce au régiment que l'on apprend à arranger les affaires d'honneur?
Le Duc.^ Tu l'as dit, c'est au régiment. C'est là qu'on apprend L'emploi du sang; tu ne me persuaderas 30 pas qu'il en faille pour terminer une querelle de jeu? Gaston. Et si cette querelle de jeu n'était qu'un prétexte? s'il y avait autre chose derrière?
Le Duc. Une femme?
Gaston. Voilà !
Le Duc. Une intrigue! déjà! ce n'est pas bien^ Gaston. Que veux-tu ! . . . une passion de Tan dernier que je croyais morte de froid, et qui, après mon mariage, a eu son été de la Saint-Martin. Tu vois que ce n'est ni 5 bien sérieux ni bien inquiétant.
Le Duc. Et peut-on savoir?
Gaston. Je n'ai pas de secrets pour toi . . . C'est la comtesse de Montjay.
Le Duc. Je t'en fais mon compliment; mais c'est
10 furietisement grave. J'avais songé à lui faire la ço\pr :
j'ai reculé devant les périls d'une telle liaison, périls qui
n'ont rien de chevaleresque. Tu n'ignores pas que la
comtesse n'a pas de fortune personnelle?
Gaston. Qu'elle attend tout de son vieux mari, et 15 qu'il aurait le mauvais goût de la déshériter, s'il lui découvrait une faiblesse?. Je sais tout cela.
Le Duc. Et, de gaieté de cœur, tu a repris une pareille chaîne?
Gaston. L'habitude, un reste d'amour, l'attrait du
20 fruit défendu^ le plaisir de couper l'herbe sous le pied à
ce petit ^imfe de Pontgrimaud, que je déteste. . .
Le Duc. Tu lui fais bien de l'honneur !
Gaston. Que veux-tu ! il m'agace les nerfs, ce petit
monsieur, qui se croit de noblesse d'épée parce que M.
25 Grimaud, son grand-père, était fournisseur aux armées.
' C'est vicomte, on ne sait comment ni pourquoi, et ça veut
être plus légitimiste que nous ; ça se porte à tout propos
champion de la noblesse, pour avoir l'air de la repré-
a Que veux-tu ! (que voulez-vous /). This phrase (see vouloir)^ generally accompanied by a shrug of the shoulders, makes light of some objection or excuses some f act. — 10 furieusement : characteristic of military language. — 15 lui: dative of person with verbs of perception. — 26 ff . Cest . . ,, ça , . . : indicate contempt. — 27 légiHmiste : cf. Introduction, page 10.
senter. . . Si on fait une égratignure à un Montmorency, ça crie comme si on Técorch^it lui-même. . . Bref, il y avait entre nous deux une querelle dans Tair; elle a crevé hier soir à une table de lansquenet. Il en sera 5 quitte pour un coup d'épée.,.ce sera le premier qu'on aura reçu dans sa famille.
Le Duc. T'a-t-il envoyé ses témoins?
Gaston. Je les attends... Tu m'assisteras avec Grandlieu.
10 Le Duc. C'est entendu.
Gaston. Tu t'installes chez moi, c'est entendu aussi?
Le Duc. Eh bien, soit.
Gaston. Ah çà! quoique en carnaval, tu ne comptes pas rester déguisé en héros?
15 Le Duc. Non. J'ai écrit de là-bas à mon tailleur. . .
Gaston. Tiens, j'entends des voix... C'est mon beau-père ; tu vas le voir au complet, avec son ami Verdelet, son ancien associé. . . Parbleu! ... tu as de la chance.