LES MÊMES, ANTOINETTE
10 Antoinette. Bonjour, mon père; comment allezvous? Bonjour, parrain. Tu viens déjeuner avec nous? tu es bien gentil I
Poirier. Il est gentil! . . . Qu'est-ce que je suis donc alors, moi qui l'ai invité?
15 Antoinette. Vous êtes charmant!
Poirier. Je ne suis charmant que quand j'invite Verdelet. C'est agréable pour moi!
Antoinette. Où est mon mari ?
Poirier. A l'écurie. Où veux-tu qu'il soit?
20 Antoinette. Est-ce que vous blâmez son goût pour les chevaux ? . . . Il sied bien à un^Çentilhomme d'aimer les chevaux et les armes.
Poirier. Soit; mais je voudrais qu'il aimât autre chose.
X /*ai . . . violon : this is now a classical quotation. — 10 ff. Antoinette addresses her father by vous y her godfather by fat. The intimate friendship thus indicated between godfather and godchild is still to be found in large portions of the European continent. — 23 Soit : see /tre.
Antoinette. Il aime les arts, la peinture, la poésie, la musique.
Poirier. Peuh! ce sont des arts d'agrément.
Verdelet. Tu voudrais qu'il aimât des arts de désa- 5 grément peut-être; qu'il jouât du piano?
Poirier. C'est cela~; prends son parti devant Toinon, pour te faire aimer d'elle. (A Antoinette,) Il me disait encore tout à l'heure que ton mari me ruine ... Le disais-tu ?
10 Verdelet. Oui, mais tu n'as qu'à serrer les cordons de ta bourse.
Poirier. Il est beaucoup plus simple que ce jeune homme s'occupe.
Verdelet. Il me semble. qu'il s'occupe beaucoup. 15 Poirier. Oui, à dépenser de l'argent du matin au soir. Je lui voudrais une occupation plus lucrative.
Antoinette. Laquelle?... Il ne peut pourtant pas vendre du drap ou de la flanelle.
Poirier. Il en est incapable. On ne lui demande pas 20 tant de choses : qu'il prenne tout simplement une position conforme à son rang; une ambassade, par exemple.
Verdelet. Prendre une ambassade! Ça ne se prend pas comme un rhume.
Poirier. Quand on s'appelle le marquis de Presles, 25 on peut prétendre à tout.
Antoinette. Mais on est obligé de ne prétendre à rien, mon père.
Verdelet. C'est vrai: ton gendre a des opinions. . .
Poirier. Il n'en a qu'une, c'est la paresse.
30 Antoinette. Vous êtes injuste, mon père, mon mari a ses convictions. (Elle va à la fenêtre.)
Verdelet. A défaut de conviction, il a l'entêtement
3 ff. Poirier contrasts in his mind fine arts with usefui arts ; Verdelet plays on the distinction between agreeable and disagreeable.
chevaleresque de son parti. Crois-tu que ton gendre renoncera aux traditions de sa famille, pour le seul plaisir de renoncer à sa paresse?
Poirier (à demi-voix). Tu ne connais pas mon gen- 5 dre, Verdelet; moi, je Tai étudié à fond, avant de lui donner ma fille. X'^um^étûurneau: , la légèr£ ^£ji£..^n caractère le . met à l'abri de toute espèce d'entêtement. Quajit ^ ses traditions de famille, s'il y tenait beaucoup, il n'eût pas épousé mademoiselle Poirier.
10 Verdelet. C'est égal, il eût été- prudent de le sonder à ce sujet avant le mariage.
Poirier. Que tu es bête! j'aurais eu J'air de lui proposer un marché; il aurait refusé tout net. On n'obtient de pareilles concessions que par les bons procédés, 15 par une obsession lente et insensible..,. Depuis trois mois il est ici comme un coq en pâte.
Verdelet. Je comprends : tu as voulu . graisser la girouette avant de souffler dessus.
Poirier. Tu l'as dit Verdelet. (A Antoinette,) On 20 est bien faible pour sa femme, pendant la lune de miel. Si tu lui demandais ça gentiment. . .le soir. . .tout en déroulant tes cheveux . . .
Antoinette. Oh! mon père!
Poirier. Dame! c'est comme cela que madame Poi- 25 rier m'a demandé de la mener à l'Opéra, et je l'y ai menée le lendemain . . . Tu vois !
Antoinette. Je n'oserai jamais parler à mon mari d'une chose si grave.
Poirier. Ta dot peut cependant bien te do.nner voix 30 au chapitre.
Antoinette. Il lèverait les épaules, il ne me répondrait pas.
10 f. Cf. Introduction, page 13, note. — 31 A very fréquent gesture among the French.
Verdelet. Il lève les épaules quand tu lui parles? Antoinette. Non, niais . . .
Verdelet. Oh I oh ! tu baisses les yeux ... Il paraît que ton mari te traite un peu légèrement. C'est ce que 5 j'ai toujours craint.
Poirier. Est-ce que tu as à te plaindre de lui? Antoinette. Non, mon père.
Poirier. Est-ce qu'il ne t'aime pas?
Antoinette. Je ne dis pas cela, lo Poirier. Qu'est-ce que tu dis, alors? Antoinette. Rien.
Verdelet. Voyons, ma fille, explique-toi franchement avec tes vieux amis. Nous ne sommes créés et mis au monde que pour veiller sur ton bonheur; à qui 15 te confieras-tu, si tu te caches de ton père et de ton parrain? Tu as du chagrin.
Antoinette. Je n'ai pas le droit d'en avoir... mon mari est très doux et très bon.
Poirier. Eh bien, alors?
20 Verdelet. Est-ce que cela suffit? Il est doux et bon, mais il ne fait guère plus attention à toi qu'à une jolie poupée, n'est-ce pas?
Antoinette. C'est ma faute. Je suis timide avec lui; je n'ose lui ouvrir ni mon esprit ni mon cœur.' Je 2$ suis sûre qu'il me prend pour une pensionnaire qui a voulu être marquise.
Poirier. Cet imbécile!
Verdelet. Que ne t'explîques-tu à lui?
Antoinette. J'ai essayé plusieurs fois; mais le ton .30 de sa première réponse était toujours en tel désaccord avec ma pensée que je n'osais plus continuer. Il y a des confidences qui veulent être encouragées ; l'âme a sa pudeur. . . Tu dois comprendre cela, mon bon Tony? 33 dais : see devoir»
Poirier. Eh bien! et moi, est-ce que je ne le comprends pas?
Antoinette. Vous aussi, mon père. Comment dire à Gaston que ce n'est pas son titre qui m'a plu, mais la 5 grâce de ses manières et de son esprit, son humeur chevaleresque, son dedairi des mesquineries de la vie? comment lui dire enfin qu'il est l'homme de mes rêveries, si, au premier mot, il m'arrête par une plaisanterie? '^ Poirier. S'il plaisante, c'est qu'il est gai, ce garçon. 10 Verdelet. Non, c'est que sa femme l'ennuie. Poirier (à Antoinette), Tu ennuies ton mari?
Antoinette. Hélas! j'en ai peur!
Poirier. Parbleu ! ce n'est pas toi qui l'ennuies, c'est son oisiveté. Un riiari n'aime pas longtemps sa femme 15 quand il n'a pas autre chose à faire que de l'aimer. Antoinette. Est-ce vrai, Tony?
Poirier. Puisque je te le dis, tu n'as pas besoin de consulter Verdelet.
Verdelet. Je crois, en effet, que la passion s'épuise 20 vite et qu'il faut l'administrer comme la fortune, avec économie.
Poirier. Un homme a des besoins d'activité qui veulent être satisfaits à tout prix et qui s'égarent qjiand on leur barre le chemin.
25 Verdelet. Une femme doit être la préoccupation et non l'occupation de son mari.
Poirier. Pourquoi ai- je toujours adoré ta mère? c'est ^ que je n'avais jamais le temps de penser à elle. Verdelet. Ton mari a vingt-quatre heures par jour 30 pour t'aimer. . .
Poirier. C'est trop de douze.
Antoinette. Vous m'ouvrez les yeux.
19 ff . Cf. the old adage : " Love me little, love me long."
Poirier. Qu'il prenne un emploi et les choses rentreront dans Tordre.
Antoinette. Qu'en dis-tu, Tony?
Verdelet. C'est possible! La difficulté est de le 5 faire consentir.
Poirier. J'attacherai le grelot. Soutenez-moi tous les deux.
Verdelet. Est-ce que tu comptes aborder la question tout de suite?
lo Poirier. Non, après déjeuner. J'ai observé que monsieur le marquis a la digestion gaie.