LES MÊMES, GASTON, LE DUC
Gaston (présentant le duc à sa femme). Ma chère Antoinette, monsieur de Montmeyran; ce n'est pas un inconnu pour vous.
15 Antoinette. En effet, monsieur, Gaston m'a tant de fois parlé de vous, que je crois tendre la main à un ancien ami.
Le Duc. Vous ne vous trompez pas, madame; vous me faites comprendre qu'un instant peut suffire pour im- 20 proviser une vieille amitié. (Bas, au marquis.) Elle est charmante, ta femme.
Gaston (bas, au duc). Oui, elle est gentille. (A Antoinette.) J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, ma chère: Hector veut bien demeurer avec nous pendant 25 tout son congé.
6 An expression taken from La Fontaine's Fables^ II, 2, where the rats décide to bell the cat. The point of comparison hère is the danger and difficulté of the procédure.
Antoinette. Que c'est aimable à vous, monsieur! J'espère que votre congé est long?
Le Duc. Un mois, et je retourne en Afrique. • ' Verdelet. Vous donnez là un noble exemple, mon- ] sieur le duc; c'est bien à vous de n'avoir pas considéré l'oisiveté comme un héritage de famille.
Gaston (à part). Une pierre dans mon jardin! Il finira par le paver, ce bon monsieur Verdelet. {Entre un domestique apportant un tableau,) o LÉ Domestique. On vient d'apporter ce tableau pour monsieur le marquis.
Gaston. Mettez - le sur cette chaise, près de la fenêtre... là! c'est bien! {Le domestique sort.) Viens voir cela, Montmeyran.
rs Le Duc. C'est charmant! le joli effet de soir! Ne trouvez-vous pas, madame?
Antoinette. Oui, charmant ! .... et comme c'est vrai ! . . . que tout cela est calme, recueilli ! On aimerait à se promener dans ce paysage silencieux.
20 Poirier (à Verdelet, lui montrant le journal). Pair de France !
Gaston. Regarde donc cette bande de lumière verte, qui court entre les tons orangés de l'horizon et de bleu froid du reste du ciel! comme c'est rendu!
25 Le Duc. Et le premier plan ! . . . quelle pâte, quelle solidité ! 'I
Gaston. Et le miroitement presque imperceptible de cette flaque d'eau sous le feuillage ... est-ce joli!
Poirier. Voyons ça, Verdelet. . . {S' approchant tous -^o deux.) Eh bien! qu'est-ce que ça représente?
Verdelet. Parbleu! ça représente neuf heures du soir, en été, dans les champs.
7 f . Une pierre . . . paver : see jardin. — 20 Poirier's remark îs ail the more coxnical as it îs not meant as part of the conversation.
Poirier. Ça n'est pas intéressant, ce sujet-là, ça ne dit rien! J'ai dahs ma chtambre une gravure qui représente un chien au bord de la mer, aboyant devant un chapeau de matelot ... à la bonne heure ! ça se comprend, 5 c'est ingénieux, c'est simple et touchant.
Gaston. Eh bien, monsieur Poirier. . .puisque vous aimez les tableaux touchants, je vous en ferai faire un d'après un sujet que j'ai pris moi-même sur nature. Il y avait sur une table un petit oignon coupé en quatre, lo un pauvre petit oignon blanc! le couteau était à côté. . . ^ Ce n'était rien et ça tirait les larmes des yeux. *" Verdelet (fca^, à Poirier), Il se moque, de toi. Poirier (bas, à Verdelet), Laisse-le faire.
Le Duc. De qui est ce paysage?
15 Gaston. D'un pauvre diable plein de talent, qui n'a pas le sou.
Poirier. Et combien avez- vous payé ça?
Gaston. Cinquante louis.
Poirier. Cinquante louis! le tableau d'un inconnu 20 qui meurt de faim! A l'heure du dîner, vous l'auriez eu pour vingt-cinq francs.
Antoinette. Oh! mon père!
Poirier. Voilà une générosité bien placée! ^* Gaston. Comment, monsieur Poirier! trouveriez- 25 vous mauvais qu'on protège les arts?
Poirier. Qu'on protège les arts, bien! mais les artistes, non. . .ce sont tous des fainéants et des débauchés. On raconte d'eux des choses qui donnent la chair de poule et que je ne nie-^rmettrais jpas de répéter devant ma 30 fille. --" '^\ ' \
Verdelet {hois^à Poirier). Q^ioi donc?
2 Probably an imagînary picture. Poirier's aesthetic views such as voiced hère are by no means entirely unsound and show at least that he has thought of such things.
Poirier (bas). On dit, mon cher. . . (H le prend à part et lui parle dans le tuyau de V oreille.)
Verdelet. Tu crois ces choses-là, toi?
Poirier. Je l'ai entendu dire à des gens qui le sa- 5 valent.
Un Domestique {entrant). Madame la marquise est servie.
Poirier {au domestique). Vous monterez une fiole
de mon Pomard de 181 1 . . . {au duc) année de la co-
10 mète. . .monsieur le duc! . . . quinze francs la bouteille!
Le roi n'en boit pas de meilleur. {Bas, à Verdelet.) Tu
n'en boiras pas ... ni moi non plus. .
Gaston {au duc). Quinze francs la bouteille, en rendant le verre, mon bon.
15 Verdelet {bas, à Poirier). Il se moque toujours de toi, et tu le souffres?
Poirier {bas). Il faut être coulant en affaires. {Ils sortent. )
6 The usual announcement of the servant that dinner is ready. — 9 According to a common superstition in ail wine-producing countries of the Old World, the wine of the year of a cornet is particularly excellent. In 181 1, this happened to be true. Poirier naturally supposes the Juke to be familiar with the belief and to be a good connoisseur of winé. — 13 Bottles are retumed only in case of inferior sorts of wine. Gaston's remark is pure mockery.