SUR LE CHAPITRE XXX
Ney a Bërthier.
Guttstadt, 3 juin 1807.
Ce matin, à cinq heures et demie, 300 hommes d'infanterie russe sont venus attaquer un poste retranché de 12 hommes, commandé par un sergent du 31® d'infanterie légère, et placé sur la direction de Schmolainen. L'ennemi, qui avait dressé une embuscade, n'a d'abord montré que 25 hommes qui sont venus faire le coup de fusil avec le poste. Après quelques décharges, le sergent, impatient de vaincre, a eu l'imprudence de sortir de ses retranchements et de charger à la baïonnette ; l'ennemi a pris la fuite et notre petite troupe en le poursuivant a donné dans Tembuscade et s'est trouvée enveloppée. Le sergent a été tué et presque tous ses hommes faits prisonniers. Dès les premiers coups de fusil, le poste d'officier est accouru, mais trop tard cependant pour empêcher la faute que le sergent a commise en quittant ses retranchements. L'ennemi s'est retiré en toute hâte emportant ses blessés et laissant trois morts devant le retranchement.
Les gens du pays assurent que rennemi commence à faire replier ses canons, ses munitions et ses gros bagages sur Grodno. ^
ÎSEY.
Ney a Berthier.
Ânckendorf, 5 juin 1807.
Dès cinq heures du matin, j'ai été prévenu par mes avantpostes que Tennemi marchait sur Altkirch avec des forces considérables en infanterie, cavalerie et artillerie. Je me suis aussitôt rendu sur le terrain, après avoir donné ordre aux troupes de se tenir prêtes à marcher.
La première colonne ennemie, forte d'environ 10,000 hommes, ne s'est emparée d' Altkirch qu'après les plus grands efiorts. Le 39®, commandé par le colonel Soyer, arrivé la veille, s'est couvert de gloire, en repoussant cinq charges de cavalerie et toutes les attaques de l'infanterie russe. La bravoure de ce régiment m'a permis de faire mes dispositions défensives.
L'ennemi avait formé quatre attaques principales : la première sur Altkirch; la deuxième sur Amt-Guttstadt ; la troisième sur Wolfsdorf et Lingnau ; et la quatrième sur Bergfried, point sur lequel il a passé sur la rive gauche de l'Aile. Les troupes placées sur ces divers points l'ont contenu, en lui faisant un mal affreux en tués et blessés. Enfin, ce n'est que vers 11 heures du matin, qu'il a déployé sur le front de Lingnau et d' Altkirch environ 15,000 hommes d'infanterie, une artillerie nombreuse et au moins autant de cavalerie que j'ai d'infanterie à mon corps d'armée.
Je ne puis détailler aujourd'hui toutds les manœuvres que j'ai fait exécuter aux troupes, j'attendrai les rapports particuliers des corps; mais je puis assurer à Votre Altesse qu'il est impossible de se battre avec plus de valeur que ne l'ont fait toutes mes troupes indistinctement, contre des forces infiniment supérieures; les 6^, 25® et 31® léger ont repoussé des charges de cavalerie considérables; enfiUj vers les une heure, l'affaire est de vehue tellement vite, (Juë toutes les brigades de l'armée, l'une après l'autre, et les divisions souvent réunies, n'ont cessé de faire un feu con-
tinuel de deux rangs et de bataillon. L^ennemî a manœuvré lentement : dès huit heures du matin, j'étais enveloppé partout ; mes communications avec les maréchaux Davout et Soult étaient coupées. Malgré cette situation critique, Tennemi n'a pu parvenir à rompre un seul peloton de mon infanterie, et la retraite s'est faite à deux heures de Taprèsmidi, dans le plus grand ordre, et avec un ensemble qu'on obtient rarement dans une affaire aussi chaude.
J'ai eu beaucoup de monde tués et blessés par la mitraille et la mousqueterie; mais certes la perte de l'ennemi est quadruple. La raison de cette différence est qu'il voulait tout culbuter avec sa nombreuse cavalerie, et que, malgré l'opiniâtreté qu'il a mise dans les charges qu'il n'a cessé de faire jusqu'à quatre heures du soir, il n'a obtenu aucun succès. A quati^e heures, j'ai pris position à Anckendorf, et l'ennemi s'est établi devant moi, en avant de Queetz.
Je n'ai perdu ni canons ni drapeaux . Je regrette le brave général Roguet que je crois tué; il a été renversé à côté de moi d'un coup de mitraille.
Les 3* de hussards, 10® et io« de chasseurs ont fiadt des prodiges de valeur, malgré leur infériorité ; ils ont profité de toutes les charges que Tennemi faisait sur l'infanterie, pour tomber ensuite sur lui. Le colonel Mouriez, du 15* de chasseurs, et le chef d'escadron Valmabelle (1), ont été tués. Il y a aussi plusieurs officiers des 3* de hussards et 10^ de chiisseurs blessés. Je n'ai point perdu d'officiers supérieurs d'infanterie. J'estime ma perle en tués et blessés à ' !,800 hommes. Nous avons fait je le répète, beaucoup plus de mal à l'ennemi; nous avons £adt aussi quelques prisonniers.
Je ne dois point vous laisser ignorer que le colonel Laplane s'est conduit avec la plus rare distinclion à la tête de son répriment.
,1 En mirge, le mire>chil aouUit : « A souemeai «rie fiut pnsonnaer. •
J'attends les ordres de Votre Altesse ; je lui ai fait écrire plusieurs fois ce matin, mais la communication a été longtemps interceptée avec Deppen, où cependant l'ennemi n'a point pénétré.
Ney.
P,'S. — Je viens de reconnaître la position et les forces de Tennemi : il est établi en avant de Queetz ; il montre deux grandes lignes d'infanterie et une de cavalerie. J'ai estimé, de même que les généraux qui m'accompagnaient, les deux lignes d'infanterie à 35 ou 40,000 hommes.
SOULT A BeRTHIER.
Du camp en avant de Liebstadt, à 8 heures du matin, le 5 juin 1807.
Ce matin, à cinq heures, l'ennemi s'e^st présenté avec des forces assez considérables, depuis Alcken jusqu'à Lomitten, et a immédiatement cherché à passer la rivière. 2 ou 300 hommes d'infanterie prussienne, qui étaient déjà sur la rive gauche, entre Maulfritzen et Podangen, ont été culbutés par une compagnie du 24** d'infanterie légère, et rejetés sur la rive droite. A Lomitten, 4 ou 5,000 hommes d'infanterie russe, ayant avec eux 8 à 10 pièces de canon et 1,200 hommes de cavalerie', sont venus attaquer le bataillon du 57® qui défend la tête du pont : une colonne de cette infanterie était même parvenue à forcer l'abatis de gauche qui couvre les ouvrages ; alors les grenadiers du 57® et une compagnie de fusiliers ont chargé dessus à la baïonnette et en ont fait un carnage horrible. Peu d'hommes ont pu sortir des abatis ; ce qui n'y était pas encore engagé s'est retiré dans le bois. Pendant ce temps, la canonnade a été bien soutenue par nos pièces qui sont en avant d'Olbersdorf. L'ennemi a fait
remonter une partie de sa colonne vers Kalerstein, mais elle s'est arrêtée à. moitié chemin, et a même fait une contre-marche. Au même instant, d'autres troupes sont arrivées du côté de Wormditten, et Taffaire s'est de nouveau engagée ; en ce moment, elle est assez chaude ; cependant l'ennemi a annoncé trop d'incertitude pour qu'il ait l'intention de pousser son attaque ; d'ailleurs, tout compris, je n'évalue pas à plus de 5 ou 6,000 hommes tout ce qu'il a montré ; je crois donc qu'il n'a pour objet que de faire une forte reconnaissance pour masquer quelque mouvement, et que dans quelques heures il se retirera, ainsi qu'il a fait hier devant le l*' corps d'armée ; du reste, nous sommes bien en mesure pour le recevoir, s'il pousse plus loin son entreprise.
On entend une forte canonnatde et même de la fusillade sur le front du 6^ corps d'armée : j'y ai envoyé, mais l'officier n'est pas encore de retour, et par conséquent je ne puis avoir de détails.
J'ai envoyé ordre à la cavalerie légère du corps d'armée de se porter en ligne : son éloignement l'empêchera pourtant d'arriver avant la nuit prochaine.
Le oT^ a fait une vingtaine de prisonniers russes.
Hier, pendant que l'ennemi faisait sa fausse attaque sur le front du \^^ corps d'armée, il a présenté 4 à 500 hommes de cavalerie devant Alcken; à trois heures après midi, ils se sont retirés. En même temps, une reconnaissance de Cosaques a passé la Passarge, à gauche de Klogehnen ; les grand'gardes ont suffi pour la faire retourner au plus vite sur ses pas; on lui a blessé quelques hommes. Il paraît que cette reconnaissance n'avait d'autre but que de répandre des libelles. Un de ces infâmes écrits a été ramassé sur le terrain que les Cosaques ont parcouru, et il a été immédiatement adressé au général X..., qui me l'a fait passer. J'ai rhonneur de l'envoyer à Votre Altesse, avec la lettre de ce général.
Je dois ajouter que dans aucun temps je n'ai vu plus de gaieté dans la troupe ; elle montre une ardeur difficile à
contenir. Le général Ferey se conduit parfaitement à Lomitten.
J'ai rhonneur de prier Votre Altesse de vouloir bien mettre ce rapport sous les yeux de Sa Majesté.
P.^S. — En ce moment (huit heures et demie), on me rend compte que Tennemi cherche à jeter un pont à gauche de Sporthenen : cette partie est assez bien soutenue, et, si l'ennemi s'engage, il pourra bien s'en repentir.
SOULT
SOULT A BeRTHTER.
Du camp en avant de Liebstadt, le 5 juin 1806, à 6 heures et demie du soir.
Les forces de l'ennemi se sont successivement accrues en avant de Lomitten, et le combat, depuis quatre heures et demie du matin, n'a pas eu un instant d'iûterruption jusqu'à présent. Il y a une heure que j'ai fait évacuer le bois qui est à gauche de Lomitten; nous tenons encore le village, mais il est vraisemblable qu'il sera évacué avant la nuit, et je ne sais si l'ennemi bornera là pour le jour son entreprise, lia combattu avec 11 ou 12,000 hommes d'infanterie. Ses chevaux lui ont été inutiles ; il en a montré sur ce point à peu près 3,000 et 25 pièces de canon. Après que Tennemi a eu forcé à Wolfsdorf la gauche du 6^ corps d'armée, il a couronné les hauteurs de Schwendt avec 1,500 hommes d'infanterie, autant de cavalerie et 7 à 8 pièces de canon; mais il n'a rien entrepris, et la division du général Saint- Hilaire n'a pas tiré un coup de fusil. Les 57« et 46® régiments de ligne, et un bataillon du 24® d'infanterie légère, sont les seules troupes qui aient combattu et qui combattent encore. Il est impossible d'être plus braves; il y a eu dix charges dans la journée, toutes ont été à notre avantage ; l'ennemi a plus de 700 morts sur le champ de bataille.
et Ton estime qu'il y a au moins 2,000 blessés ; notre artillerie lui a démonté 4 pièces.
Nous avons aussi beaucoup de blessés : on les évalue à 400; le chef de bataillon Robert, du 46®, est tué ; deuxautres chefs de bataillon du 57® et du 24® sont blessés; il n'y a pas 50 morts.
Depuis midi, je ^'ai pas de nouvelles du 6® corps d'armée; mais il parsdt, d'après le dire des blessés qu'on a vus du côté de Reichau, qu'il s'est retiré et qu'il a eu des forces très supérieures à combattre. Si cela est, demain matin nous serons attaqués, et je me battrai à la position de Liebstadt. Si je suis forcé, je me replierai sur Mohrungen, où je joindrai la 3® division. J'ai fait part de ce qui se passe au prince de Ponte-Gorvo.
Dans l'instant, un aide de camp que j'avais envoyé près de M. le maréchal Ney arrive, et m'instruit que le 6® corps d'armée est en entier replié sur Deppen, et que l'ennemi, qui était très en force, le poussait vivement. D'après cela, demain matin je serai en mesure de faire mon mouvement sur Mohrungen : je ne quitterai cependant pas la position sans avoir combattu, à moins que l'ennemi ne fasse une tentative à la gauche de Deppen. Peut-être que d'ici à ce soir j'aurai de nouvelles dispositions à prendre et je m'empresserai d'en rendre compte à Votre Altesse.
P.-aS^. — Je charge M. le colonel Clément, qui vient d'être remplacé au 22®, et qui ne connaît pas encore sa destination, de porter cette dépêche à Votre Altesse.
SOULT