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DÉCRET IMPÉRIAL

Au palais des Tuileries, le !•' janvier 1810.

Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, etc., etc., etc., nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

Les statues des généraux:

Saint-Hilaire,

Espagne,

Lasalle,

Lapisse,

Cervoni,

Colbert,

Lacour,

Hervo,

morts au champ d'honneur, seront placées sur le pont de la Concorde, conformément au projet qui nous sera présenté par notre ministre de l'Intérieur.

Signé: Napoléon.

Le Ministre Secrétaire d'État,

Signé: H.-B. duc i>& Bk^^k^Ci.

482 NOTKS

Note de l'auteur.

Ces statues devaient être en marbre et avoir quatorze pieds de haut. Celle de mon père fut confiée à Chaudet, qui passait pour un des plus habiles sculpteurs de Tépoquc Il Favait à peine commencée qu'il mourut. Cartelier, homme de mérite, allait en être chargé, lorsque, sur les instances de mon grand-père, le général Ganclaux, elle fut définitivement donnée à Desenne, membre de Tancienne Académie de sculpture.

Lorsqu'on 1814 arriva la Restauration, ces statues étaient assez avancées; mais qu'en faire? Le temps n'était plus à la glorification des hommes de l'Empire 1 On les relégua dans une arrière-cour de l'hôtel des Invalides. C'est là que le général Latour-Maubourg, le vieil ami de mon père, alors gouverneur des Invalides, me conduisait les voir. Elles y étaient restées longtemps oubliées, lorsqu'en 1832, époque de la création du musée de Versailles, je reçus de M. Aubernon (1), alors préfet de Seine -et-Oise, une lettre dans laquelle il me disait : « Vous apprendrez sans doute avec plaisir que la statue du général A. Golbert doit être bientôt placée dans la grande cour du château de Versailles. »

Que s'était-il donc passé? Les statues des généraux destinées à être placées sur le pont de la Concorde ayant été mises de côlé, on les avait remplacées, sous la Restauration, par des statues de même proportion représentant plusieurs des hommes les plus illustres de Tancienne monarchie. Une fois mises sur le pont, on trouva qu'elles l'écrasaient et ne faisaient pas bon effet. Lors donc de la

(1) Le père de M. Aubernon avait fait la campagne d'Egypte avec mon père. J'ai déjà dit les liens de confraternité qui s'étaient établi* entre ceux qui avaient fait cette campagne. Ces sentiments môme leur survécurent, car jusqu'à ces dernières années il y avait un dîner annuel des fils ou des i\e\euxdecew\ v\\x'ç>w^VVelait les Egyptiens.

création du musée de Versailles, on pensa que là était leur véritable place, et elles furent transportées dans la cour du château. C'était fort bien ; elles rappelaient les gloires de l'ancienne monarchie, mais la Révolution et l'Empire n'étaient pas représentés. Faire des statues de cette proportion était une grosse dépense ; on était donc assez embarrassé, lorsqu'on se rappela les statues cachées aux Invalides. C'était une véritable trouvaille. En y regardant de plus près et voyant les noms des personnages qu'elles représentaient : Lasalle, Saint-Hilaire, Colbert, etc ,, etc., on se dit que ces noms étaient sans doute ceux de braves gens, mais enfin que ce n'étaient pas des commandants d'armée, des hommes tout à fait en première ligne. La chose redevenait difficile, lorsqu'un habile dit : « Mais rien n'est plus simple : coupez la tête de Lasalle, vous en ferez Lannes ; coupez la tête de Saint-Hilaire, vous en ferez Masséna; coupez la tête de Colbert, vous en ferez Mortier, etc., etc. » Ce qui fut dit fut fait. Sur ces entrefaites, la famille, les enfants du général Espagne, qui avaient été prévenus comme je l'avais été, étaient accourus à Versailles pour jouir du bonheur de voir la statue de leur père placée d'une manière convenable. Ils arrivèrent juste au moment de la décollation. Une scène des plus pénibles eut alors lieu ; une jeune femme, fille du général, se trouva mal, et les fils manifestèrent hautement leur indignation de l'injure faite à la mémoire de leur père. Ils chargèrent le député de leur département, alors M. de La Rochefoucauld, duc d'Estissac, aide de camp du roi, de faire parvenir leur réclamation.

Un jour, le roi, allant à Versailles, avait dans sa voiture le comte de Montalivet et le duc d'Estissac. On parla des statues. « J'ai reçu beaucoup de réclamations, dit le roi; mais au moins a-t-on prévenu les familles, leur a-t-on demandé quelle compensation elles désireraient? » Le ministre, pris au dépourvu et assez embarrassé de la responsabilité d'une mesure prise, peut-être à son insu, répondit: « Oui, sire, les familles sonl aaX\sfe.\X.^*., ^\» V.'s»

'i84 NOTES

statues ont été remplacées par des cénotaphes^ surmontés de bustes, placés dans une galerie du palais. »

A mon tour je réclamai, je m'adressai au roi, au ministre. Il n'était que trop facile de montrer, et je le fis dans des termes aussi modérés que possible, tout ce qu'il y ayait de blessant dans cette inqualifiable mutilation (|u*on avait fait subir aux statues; combien était injurieux Toutrage fait à la mémoire d'hommes qui étaient morts pour le pays et dont la gloire avait été consacrée par le plus grand des capitaines !

Tout ce que je fis ou dis alors resta inutile; on ne me fit même pas de réponse. Cependant cette affaire avait fait assez de bruit pour que la presse anglaise s'en occupât, et Tune des grandes revues [Qiiuirterly Review), après avoir rapporté ce que j'ai dit plus haut sur les transformations qu'on avait fait subir aux statues, terminait un article sur Versailles en disant : « C'est par ces* ridicules métamorphoses, aussi fabuleuses que celles d'Ovide, qu'on a préludé à la création des galeries historiques consacrées à toutes les gloires de la France. Il y a là un avantage: si une nouvelle révolution veut donner une couleur différente aux gloires de Versailles, un ciseau royaliste pourra aisément les changer en Moreau, Pichegru, Charette et la Roche-Jacquelein, ou une main républicaine en fera Maillard, Fournier, Henriot, Santerre » (1).

Je ne cessai de réclamer; je demandai, si on ne voulait pas faire une statue, qu'on inscrivît sur un piédestal vide le décret impérial qui ordonnait qu'une statue serait élevée au çrénéral Auguste Golbert. Enfin, en 1847, M. le comte Duchâtel, alors ministre de Tlntérieur, plutôt par des considérations personnelles que pour tout autre motif, fit l'aire par le sculpteur Maindron une statue qui est maintenant placée au musée de Versailles.

Quant au buste que l'Empereur avait ordonné de placer dans la salle des maréchaux, le sculpteur qui avait été

(1) Quarterly Revieiv. v. \.N\, v- ^'^^ ^^ ^^ ^^iv.

chargé de le faire devint fou pendant l'exécution. On fut obligé de le faire achever par un autre, et il fut enfin placé dans la salle des maréchaux. Il y en avait vingt ou vingtquatre. Sous la Restauration, ces bustes furent mis de côté; le gouvernement de Juillet les remit en place; ils y sont restés sous le second Empire jusqu'au moment où ils ont été ensevelis sous les ruines des Tuileries (mai 1871).

Souvenirs inédits du général Edouard Colbert, frère du

général Auguste Colbert.

« LBTTRB DE IffBS OFFICIBRS »

Chàtellerault , i5 août 18i5.

« Mon Général,

« Les officiers de votre régiment ont lu vos adieux ; leur affiiction est égale à la tendresse qu'ils vous portent.

« A la mort du général Auguste Colbert, les hussards du 3* régiment portèrent deux ans une flamme noire à leurs schakos. A votre départ, les officiers portent leur deuil dans leur cœur; il ne finira qu'à votre retour au milieu d'eux. Faites-leur espérer que votre absence ne sera pas de longue durée; que ceux que vous dites avoir été heureux de commander n'aient pas à en souffrir trop longtemps. Vous seul pouvez diminuer la douleur qui les accable; ils n'ont plus de Colbert pour la leur faire supporter. »

Extrait d'un journal de l'époque (1809).

La cérémonie la plus touchante a eu lieu aujourd'hui , 3 janvier, en Téglise paroissiale de Saint- Paul-Saint-Louis, à la mémoire du brave général de Colbert, moissonné au sein même de- la gloire et à la fleur de son â^e. Des ministres, des maréchaux de l'Empire, des sénateurs, çlusleiiY^ officiers généraux, l'évoque de Cazal, des ma^\&VNi.v^ cv^W^

M6 NO'ni^

et grand nombre de peisono^ges diii^agûèi formde&t iu groupe aussi intéressant que nH^Je^^ueux autour da catablque, où reposaient sur des doussina les ara^s et ks décoratiomi de FiMustre défimt, au mîllw d'un Umssk BMjestaenseaie^ dËspasé.

M. étf Lalau» e«»èés la paw^sae^ doc^tau 0& Bi^rlieime, aprommeé le diseoùa aûftto^ :

Messieurs^

Avant de terminer cette sainte et tris^ eéréniioide, pe^ mettez-moi de payer à llionuide illustre* qui eîi est Tobjet , un tribut de douleur et d'admiratic»^, et de mêler sur sa tombe quelques fleurs à ses lauriers et à ses cyprès. 0 vous tous, qui portez une âme &eaistblel ô vous tous, qui aimez la France, notre dièie patrie, et la.^^oire et Fidole des Français, vous partagerez sans doute le sentiment qui m'anime et me déobirel

Il n'est plus, ce Jeune gùetirkrqui répi^idll tràt d*édat sur les premiers pas de sa «arrière ! U n'est plus, cet bomme que tant de talents rendirent reôommandable, cet homme d'une âme si ferme et d'un caractère si bon, cet homme si obligeant et si juste, si aimable et si noble ! Il n'est plus, ce général consommé avant l'âge, dont toutes les actions furent des exploits, dont tous les combats furent des triomphes I II n'est plus I et, rassemblés en ce moment au pied de l'autel du Dieu vivant pour implorer ses miséricordes en sa faveur, nous ne savons quel sentiment nous commande sa mémoire, l'admiration ou le regret, le respect ou la douleur. Ombre chérie I recevez tous les hommages de nos âmes.

M. Auguste-François-Marie de Colbert, général de division, baron de l'Empire, officier de l'ordre de la Légion d'honneur et de l'ordre de la Couronne de Fer, était issu de cette famille illustre des Colbert, dont la gloire se mêle aux jours les ^us brillants de notre antique monarchie.

Né avec un caractère fier et ardent, noble et généreux, l'honneur et la gVovtô tutetA* \^^ ^^^\sà«îs» V^^^ç^vas et les

premiers sentiments de son âme. Mais comment en découvrir la route, en ces jours de confusion et de malheur, de délire et de férocité, qui obscurcissaient alors l'horizon de notre triste patrie? Le ciel veillait sur le jeune Colbert.

Au milieu de cette nuit affreuse, de ce période de crimes et de sang qui précédèrent, accomp^nèrent et suivirent la chute épouvantable du trône de nos anciens monarques ; quand tout n'était plus qu'horreur, fureur et scélératesse dans rintérieur de la France, à la tête de nos armées la Providence avait placé un homme «âge et valeureux : ainsi dans le chaos de l'univers naissant se trouvèrent les éléments de la lumière. M. de Colbert trouve en lui un parent, un ami, un protecteur. Bientôt il n'est plus confondu dans les rangs des simples soldats, et il prélude par une conduite distinguée à la gloire pour laquelle il était né.

O sagesse admirable du souverain Maître de Tunivers, qui ordonne et commande tout^ qui prépare et dispose tout: et la destinée des peuples, et la chute et l'élévation des empires, et l'harmonie des mondes, et la fortune du dernier des individus ! Ce premier bonheur présageait celui dont M. de Colbert devait jouir pendant sa glorieuse et rapide carrière. Respectable Canclaux, ce jeune soldat que vous accueillîtes comme un père, que votre protection, votre exemple et vos conseils dirigèrent dans la carrière de la gloire, devait être un jour votre enfant d'adoption ; la main et le cœur de votre fille chérie lui étaient destinés ; il devait être le père de vos petits-fils. Pardonnez si je rouvre les plaies saignantes de votre cœur. Vous êtes père ; mais votre nom aussi est inscrit dans les archives de la gloire militaire, et vous n'ignorez pas que si dans sa durée la gloire des héros a l'éclat, souvent aussi elle a la rapidité de la foudre.

Ce début heureux de M. de Colbert dans la carrière des armes fut bientôt suivi des exploits les plus mémorables. Impatient de repos, avide de gloire, il la cherche partout où il espère la rencontrer. Le général Grouchy tente \3AVQi descente en Irlande, M. deColberl esl k s^^ (i^\.^«»\xûaS&^^'^

&it8 d^armes pàrUculiers imlmit phitôl ^^ils ne mUMsA son âme ardente et insatiable.

Les dmpeaiuL de la Fnuace flottaient ato» dan» les plai^ jadis fia eàèbres, si* belliqueuses de ritalie^ Ge so) ai^^ve des Seipioius, des Césars et des maîtres du monde, e^te terre autrefois ai féconde en héros eÈ ^ib itriomiâies^ ibait alors les regards derfiurope attentlte«. I^est resfiéiaii^ de la gloire, là doit être M*. de Golb^t ; il y irole.

Ifois qosA est son Utre pour se présenter aa dlief de Tannée? — Il n*en a aucun.' De apaél grade eBl41 reTta! — n n'en possède pas. Qui l^envoie t — Perooima.

11 est, Messieurs, des hommes qui se recommandent eux-mêmes, qui semUént se suffire seuls. Si la faibtefises besoin d'appui, la force peut s'en pass^«

&. de Golbert, c'^t^-dire un jeune homme brafe^plein d'ardeur, annonçant toutes les qu^itésdu eœur, dereq^rit et de ràoie, se présente, il est accueilli. H se ncmmiey totui les bras comme tous les coeurs liiu sont ou'iBSfte. (Test à qui adoptera le jeune amant de la gloire^ H semble ^piePe^t de notre antique chevalerie vive encore: ainsi sur le bord des tombes on voit encore quelquefois une fleur s'épanouir.

Le général Murât s'empare de la préférence ; M. de Golbert sert près de lui.

Mais ce noble et généreux dévouement de M. de Golbert, cet élan héroïque de sou âme de feu, le conduisaient à une destinée qu'il ne soupçonnait pas lui-même. Ge n'était pas dans les champs de l'Italie que la gloire l'attendait.

Rappelez- vous, Messieurs, ces jours désastreux ou la France agonisante, après s'être débattue longtemps sous le régime aussi absurde que féroce de ses vils et farouches oppresseurs, semblait se reposer dans un sommeil de mort. Nul sentiment, aucun espoir d'un meilleur sort, ne semblait nous animer alors. L'horreur du passé, l'apathie du présent, une insouciance presque stupide de l'avenir dont le terme paTalssavt devoir être le désespoir : tel était le morne et affreux èUl ÔLCi Tio\.t^\£saS^^\«^x5Sfô^^^^\^.

Il fallait, ainsi que sur les éléments du monde nouvellement créé, que l'esprit du Seigneur vînt rehausser et animer cette masse inerte et léthargique. Le Seigneur avait parlé ; Tempire des Glovis, des Gharlemagne et des saint Louis ne devait pas périr.

L'Egypte, cette terre jadis le refuge.et Tasile de Celui qui fut le salut et le bonheur du monde, devait être aussi pour nous une terre d'espérance. Nos drapeaux se déploient sur ses rivages ; M. de Colbert les a suivis. Son bouillant courage cherche partout de nouveaux périls. Tout ce qu'il désire, c'est de combattre et de vaincre. Blessé au siège de Saint-Jean d'Acre, dans le cours de cette guerre lointaine et pénible, comme un jeune lion que la vue de son sang rend plus furieux encore, il n'en devient que plus ardent et plus intrépide.

Le ciel le réservait à d'autres dangers, lui préparait une autre moisson de gloire. Enfants de la France, re volez vers votre patrie ; les temps de la justice divine touchent à leur fin ; l'aurore de la miséricorde va paraître.

Je ne vous rappelle pas. Messieurs, les événements qui préparèrent et donnèrent à la France une forme de gouvernement et une destinée nouvelle. Qui de nous les ignore et ne les bénit pas ?

Rendu à sa patrie, à sa famille, à ses amis, connu, apprécié, estimé comme il devait l'être, car la justice des camps est sévère et intègre, le sort et la fortune de M. de Colbert furent décidés. A vingt-deux ans, il est nommé colonel du dixième régiment des chasseurs à cheval.

C'est à cette époque, Messieurs, que commence véritablement la carrière militaire de M. de Colbert. Jusqu'alors tout ne fut que des essais, qu'un apprentissage du noble et grand art de la guerre. C'était le bouton, la fleur d'un jeune courage, le premier jet du laurier. Suivons la croissance de ses rameaux, le développement des feuilles dont M. de Colbert forma la couronne.

Il n'est pas de mon ressort. Messieurs, d'entrer ici dans le détail des campagnes pendcmt lesquelles notre jeune

colonel signala sa ciq[>a6ité, son intell^psiioe, ses tateoto distingués que le ciel lui avait donnés»-L^rald[ un Dienëe paix, que nous entourons, les Toàtes parïfiques de ce tanpie semblent se rrfuser à ces détails terribles et sai^ilaiils. Je mécontenterai d^inyoquer la yoiz publique, le sulfinige de Farmée et de tous ceux qui ont ^té à même de le eoi^ naître et de le juger. Jamais colon^, peut^tre, ne &t]^. estimé, plus considéré, plus aimé. Soint ses <Mrdies, soa régiment se couvrit de f^oire, et M. de Go^ert fixa as lui-même les plus , glorieuses espérances* Plaines dénia, vous fûtes témoins de ses exploits! La dbarge vigoureais et brillante du 10^ de chasseurs acbeva de fixer la victoire» La récompense suivit le triompbe : sur le champ de bataille même, TËmpereur le nomma géntod de brigade.

Le reste de la carrière militsdre de M. de Ciolbert fat digne de ces heureux commencements ; sa d«mière ivoire même surpasse la première.

Messieurs, ce n'est plus simplement un brave soMat, un officier capable, guerrier distingué, c'est un générâl, et aa générai chargé des fonctions les plus délicates et les plqs pénibles du commandement, que nous présente la vie de M. de Golbert. £a Allemagne, en Prusse, enPologne comme en Espagne, M. de Golbert fut presque toujours chargé du service des avant-postes. Quelle activité, quels soins, quelle surveillance demande un pareil service! Un général d'avant-postes est rœil et le bouclier de Tarmée. Pour lui il ne doit exister ni nuit ni repos. L'armée se repose sur sa vigilance, le général en chef sur son active intelligence. Éclairer Tennemi, pénétrer ses desseins, prévoir ce qu'il peut, deviner ce qu'il veut, et dans ses mouvements directs et dans ceux même qu'il dissimule avec art ; préserver l'armée, assurer sa sécurité, pourvoir à ses besoins ; sans cesse se trouver en face de l'ennemi, souvent même au milieu de ses rangs ; toujours combattre, ne quitter un danger que pour en affronter un autre ; prévoir, surveiller, calculer et jamais ne se laisser entamer ni surprendre : tel est le service d'un général d'avant-postès.

Ouvrez les annales de nos dernières campagnes, et voyez ce que nous devons à Fintrépide et infatigable général que nous pleurons.

La dernière affaire où il se trouva fut peut-être la plus glorieuse de sa brillante carrière, si toutefois il est possible de faire un choix parmi tant d'actions, tant de faits mémo, râbles. Il semble que dans cette fameuse journée de Tudela, M. de Golbert ait réuni toutes les forces, toute Ténergie de son âme active et impétueuse. C'est là surtout qu'il se montra brave entre tous les braves, et qu'il reçut du premier des héros la plus glorieuse des palmes et le plus magnifique des éloges : « Golbert, lui dit l'Empereur en passant devant sa brigade, vous vous êtes conduit en brave et bon officier ; je ferai pour vous tout ce que vous voudrez. »

Je cesse en ce moment. Messieurs, de louer M. de Golbert. Que signifi^erait la louange dans ma bouche ? Quand le souverain juge de la gloire a parlé, tout éloge particulier devient indiscret ou téméraire. G'est aux héros à s'apprécier, à se juger les uns les autres. Eux seuls peuvent connaître la mesure d'une grande âme. Faibles orateurs, tous nos efforts seraient vains : nous ûe sommes que les hérauts de la gloire ; c'est aux fils de la gloire à proclamer leurs frères.

• Gomme simple historien, permettez-moi. Messieurs, de vous rappeler la suite de ce fait mémorable, hélas I et le dernier de cette belle vie: «Sire, répond le général Golbert, si Votre Majesté veut m'honorer de ses bontés, qu'elle se presse, car je suis vieux. »

Il avait trente ans, et il se dit vieux I Est-il donc des pressentiments ? Au milieu de son triomphe, M. de Golbert aperçut-il l'ange de la mort prêt à le rayer du nombre des vivants ? Le lendemain de ce beau jour, en faisant une reconnaissance près de Villa-Franca, il est atteint d'un plomb fatal et il meurt.

Oui, jeune et magnanime guerrier, vous étiez mûr pour la gloire ôt l'immortalité! Pendant vôtre courte, mais bril-

491 NOtES

knte carrière, vouft aTez honoré le &om fae tous porto. Les cendrée de Toe eîeux om dû so^Toit ttèsràillir d*hoimeur au brait de vos exploits. Vous aries tmûj^ wouA aviez dépassé la mesure erdînairedé gloire à liiqpidtle llioimne peut atteindre/^ yoé Jours fùre&t <k>firts, Us fur^it i^râis, sdkm la bc^ expression de l^^filue; yousayespeuet beauîcoup vééu. -

nest yrai de dii«. Messieurs, que M. de Ciolbért M ^iiseyeli dant son triomphe. Ses deniiers moment fioettt dipies de toute sa yie ; s^ dernières paroles peigMtt toute son âme, renferment tout le sentiment de son cœur: « Je suis bien jeune encore pour mourir, dit-il au mom^it d*expirer, mais ma mort au moins seita digne d*un soldat de la grande armée, pui8(iu*<m mourant Je roÎB fuir les derniers et étemels ennemis de ma patrie. »

Vous mourez, illustre et malheureux Jeune homme; yons meures, mais yotre gldire, mais votre nom honoré dans Iss &stes de la yictoire, maùt les exem^es que ycms aves donnés à nos jeunes brayes, ne mouimmt pas! Ils répéteront en marchant aux combats le nom du général CSc^ert ; ils yoleront sur yos traces et vous yiyrez encore en eux !

Achevons, Messieurs, d'offrir au ciel, pour le repos de son âme, nos dernières prières et nos derniers vœux. Demandons qu'il reçoive dans le ciel le prix du sang qu'il a versé pour sa patrie. C'est pour nous, c'est pour la France qu'il a vécu et qu'il est mort ; demandons par les mérites ineffables de Jésus-Christ mourant pour le salut du monde, qu'une vie si utile, si dévouée, qu'une mort si précoce et si rapide, que tant de travaux, de périls, de sacrifices et de fatigues lui obtiennent du Juge suprême le pardon de ses fautes, et qu'il reçoive une gloire étemelle, en échange de celle qu'il laisse sur la terre.

Messieurs, en versant des larmes et des prières sur la mémoire de M. de Colbert, prions aussi pour ce qui lui fut cher. Demandons pour sa tendre, vertueuse et sensible épouse, les grâces et les consolations du ciel, le courage et la sainte résignation dans le malheur. Implorons les la-

mières et les bénédictions de TEsprit saint sur sa jeune famille. Hélas 1 le plus jeune de ses deux fils ouvre à peine les yeux à la lumière. Jamais ce malheureux enfant n'aura connu son malheureux père. Que le ciel les rende tous les deux dignes de lui. Qu'ils vivent, comme lui, pour la gloire, rhonneur et la patrie, mais que leur destinée soit plus longue et plus heureuse! Prions enfin pour tout ce qu'il aima. C'est la dette de la religion, du sentiment et de la reconnaissance : l'acquitter, c'est plaire à Dieu et aux hommes.'

23 janvier 1809.

Tandis que ces éloquentes paroles exprimaient d'une manière élevée et touchante les sentiments que faisait naître la mort du général A. Golbert, les mêmes sentiments de douleur et de regrets se traduisaient de manières différentes par des pièces de vers, même par de la musique.

On se rappelle, peut-être, que l'Empereur avait donné des ordres pour que ma mère n'apprît pas à l'improviste 1^. fatale nouvelle. Ce fut le ministre de la Guerre qui vint rapporter à mon grand-père, le général Canclaux. Il fut défendu aux crieurs publics qui annonçaient dans les rues les bulletins de la Grande-Armée, de les crier dans la rue ou même dans le quartier habité par ma mère.

Le souvenir de celui qui était entouré à sa mort de tant de regrets ne devait point disparaître brusquement. Lorsque j'entrai au service en 1821 , il était psu^tout vivant dans l'armée, j'ai déjà eu occasion de le dire. Enfin, plus de trente ans après la mort de mon père, une Nouvelle parut dans la Reviie de Paris : Auguste Colbert en était le héros. Je ne parlerai pas de la partie romanesque, qui est de pure invention, mais l'auteur de cette nouvelle, Pétrus Borel, a sur son héros des renseignements exacts, il Taimj, le dépeint avec chaleur, et c'est par ces paroles émues qu'il termine son touchant récit : « En apprenant à Benavente

Taffiôie de PHeros, la mort du général Oràbeii causa à TEmperear une grande douleur. «Son hem^ i^iàtairiTée, je. veux bien le oreire, dit-il, mais que cette p^rte m*est pénible 1 Golbert è^t un brave qpe X^i^QÂis. Mon Bieal il était donc ^lialeinent écrit, que Je ne devais pas le revoir I p^ Puis> ap^ un instant de. silence^ il ajouta atec une âoiotionr qu'il avait peine à modérer : « Adieu, Golbert, paix à ta inémoire, que. la terre d*E^pagne te soit iégèrel Ta. poussière r^t^xansana^ot^dans respl, mais la patrie n'oublie pas ses enfiamts mùrtsauloUi pour elle, et la patrie ne t'oubliera jamais 1 »

« En effet, l'Empereur, qui avait boime mémoire, ordonna que la statue du général Golbert serait placée sur le pont de la Goncorde, ainsi que celle de plusieurs autres généraux morts comme lui au cbamp d'honneur.

« Le piédestal est encore vide, et la patrie, cette mère inconstante, courant toujours après de nouvelles amours, a oublié un de ses plus braves en&nts. »

[Emu de ParU^ reproduit en août 1812, dans le JûumàL de la Meurtke et des Vosges)

Dans un discours prononcé le 21 octobre 1867 sur la tombe du général d'Allonville, le maréchal Canrobert apporta une nouvelle consécration à la gloire du général Auguste Golbert.

« Comme les Stengel, dit-il, les Montbrun, les Golbert et les Lasalle, qu'il avait pris pour modèles, il possédait le brillant courage, le coup-d'œil rapide, Télan dans le calme et la décision prompte, si nécessaires pour diriger la cavalerie, et lancer à propos les terribles ouragans de cette arme. Mais, moins heureux que ces héros, qui moururent tous à cheval et le sabre à la main, il n'est pas tombé sur un champ de bataille dans un jour de victoire, comme il le désirait tant, et comme il le méritait si bien. »

(Jn portrait en pied du général Golbert a été peint, en 1810, par Gérard, peintre de la bataille d'Austerlitz. Le général est debout, le ciel est chargé de nuages, la foudre éclate et brise un jeune chêne. Ce portrait, gravé à Taquatinta par Jazet, vers 1819, fait pendant au portrait du général Lasalle, peint par Gros et également gravé par Jazet.

Je dois, en terminant, remercier M. Huguenin, employé aux> archives du dépôt de la guerre, de Tobligeance qu'il a toujours mise à m'indiquer et à me communiquer les documents qui pouvaient m'être utiles.

Je dois aussi tous mes remercîments à M. H. Salomé, maintenant professeur au lycée de Bordeaux, qui a recueilli la plupart des notes que j'ai publiées et m'a aidé dans l'impression de la première édition.

M. L. Ottin, attaché àl'Université, m'a également secondé dans l'achèvement de mon travail avec un zèle dont je lui suis fort reconnaissant.

C'est enfin à ses soins qu'est due, aujourd'hui, la réimpression de la deuxième édition des Traditions et Souvenirs.

Paris, !•' décembre 1882.

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