CHAPITRE XXXIII
changé. Ce n'est plus pour une ville, pour une place forte ou quelques lieues de terrain qu'on se bat, mais depuis la Révolution, et par suite du génie conquérant d'un honune, on en est venu, comme au temps d'AlexaU'dre, à envahir les États, les royaumes, l'Europe tout entière, et Napoléon avait porté les avant-postes de la France à 500 lieues de ses frontières.
Bien que Frédéric ait dit, dans la haute idée qu'il se faisait de la France et de sa puissance, que « s'il en était roi, pas un coup de canon ne se tirerait en Europe sans sa permission, » il y a lieu de penser qu'il eût été fort étonné de voir les Français faire la police dans celte Silésie qu'il avait enlevée à Marie-Thérèse. Voltaire et lui eussent-ils jamais pensé que,moins de cent ans après eux, on verrait le drapeau noir et blanc de la maison de Brandebourg menacer Paris et flotter sur ses remparts? Napoléon enfin eût-il jamais supposé, en 1807, queses prodigieuses victoires, que ses invasions triomphantes doûneraient le secret d'autres victoires, et montreraient le chemin à d'autres invasions?
Ah! si, comme le dit Bossuet, « la sagesse humaine est toujours courte par quelque endroit (1), » nos prévisions ne vont pas non plus bien loin ; et le génie d'un Frédéric et d'un Napoléon n'entrevoit môme pas ce qui arrivera cinquante ans après.
Mon pèreavait donc regagné la Silésie, que nos troupes occupaient encore, lorsque déjà nous envahissions l'Espagne et le Portugal. Il partait, comme je l'ai dit, préoccupé des événementsqu'il voyait se préparer, triste
(1) Histoire universelle, ch. vin.
de quitter si brusquement sa famille et ses amis, pour aller dans un pays où il n'y avait plus rien à faire. Sa carrière lui paraissait bien lente et la vie lui semblait s'avancer bien rapide. Mécontent du présent, il se mit à rêver, dans l'avenir, le repos, les joies de la famille. Ses lettres à cette époque sont toutes remplies de projets : « Ma chère amie, écrivait-il à sa femme, notre petite famille va bientôt s'augmenter, tu es trop à l'étroit dans ton petit appartement; j'ai vu une maison rue X... qui nous conviendrait : il y a un jardin ; le quartier est beau ; si tu veux, nous l'achèterons. Eh bien ! encorç dix ou douze années de service, et j'irai me retirer près de toi ; nous vivrons et vieillirons ensemble comme Philémon et Baucis. »... Il est bien permis de rêver Tavenir à trente ans, de faire des projets. Et toute notre vie n'estelle pas une suite de rêves, de projets? Nous vivons peu par le présent, et nous poursuivons sans cesse un avenir, un lendemain, un moment qui le plus souvent nous échappe.
Après s'être arrêté quelques jours à Dresde, chez M. d(3 Bourgoing, le ministre de France, Auguste Golbert gagna Carolath où étaient ses régiments; il vit à Glo— gau le général Marchand, qui, en Fabsence du maréchal Ney, commandait le 6° corps ; enfin il retrouva encore à Sagan le général La Tour-Maubourg.
Ses cantonnements ayant été changés, il fut envoyé dans la vallée d'Hirschberg. Établi dans le château d'un comte Shefskoski, ce fut de cette espèce de retraite quii se prolongea pendant plusieurs mois, au milieu d'an calme profond, qu'il suivit avec anxiété les phases du drame qui se déroulait à Bayonne, et qui bientôt allait