CHAPITRE XXXIII
embraser l'Espagne et ouvrir pour Napoléon Fère des revers.
De tous les actes de sa carrière, la guerre d'Espagne est celui qui a été le plus universellement blâmé, celui qui a été considéré comme la plus grande faute qu'il ait commise, faute qu'il a reconnue lui-môme à Sainte-Hélène en termes sévères.
Dans cette grande affaire, très complexe, il y a des choses fort différentes à examiner : les principes d'abord, les considérations politiques qui ont pu entraîner Napoléon, puis les moyens qu'il a employés. L'opinion peut varier sur ces questions et varier même sur chacune d'elles, suivant le point de vue où Ton se place.
Tout d'abord , il faut reconnaître qu'il n'y a sécurité, liberté complète d'action pour la France, que lorsqu'elle est assurée de n'avoir rien à redouter du côté de l'Espagne, et qu'il est du plus haut intérêt pour elle de s'assurer son amitié et son alliance. Il avait fallu à l'ancienne France plus de deux siècles de luttes pour en arriver là, et plus d'ime fois elle avait été sur le point de succomber.
L'Espagne a eu de singulières destinées, plus extraordinaires que réellement grandes, car sa grandeur a été plutôt due à des circonstances fortuites, qu'elle n'a été fondée sur un développement qui lui fût propre : aussi s'est-elle affaissée sous le poids de cette grandeur factice. Isolée à l'extrémité du continent, séparée du reste de l'Europe à laquelle elle ne touche que par la France, le résultat du mariage des derniers souverains de sang espagnol fut de réunir sous le sceptre d'un seul monarque, outre les couronnes desEspagnes et des Amériques, m 9.
les Pays-Bas, Tltalie, auxquels Télection de Charles- Quint à rEmpire vint encore ajouter TAUemagne. Cette puissance, dont le caractère fut surtout espagnol, enserra alors la France et fut sur le point de Fécraser. Si Charles-Quint eut François P"^ pour prisonnier, son fils Philippe II entretenait encore des garnisons dans Paris et dans Rouen, à la fin du seizième et au commencement du dix-septième siècle (1 ). Heureusement que cette race de souverains dégénéra vite : Philippe III et Philippe IV ne furent que des incapables ; Charles II n'était plus qu'un impuissant, au moral comme au physique; et cependant il ne fallut rien moins que la persévérance et le génie de Henri IV, de Richelieu, de Mazarin, pour désorganiser, démembrer cette formidable puissance.
Cette question espagnole forma le fond de la. politique de Louis XIV ; elle est le pivot autour duquel elle se meut, et, lorsqu'il s'agit d'accepter le testamea t par lequel Charles II appelait Philippe d'Anjou à lui succéder, Louis XIV ne recula pas devant sa parole engagée (2) , devant les chances d'une guerre qui mit la France à deux doigts de sa perte.
On a dit qu'il avait cédé à l'orgueil de placer un de ses petits-fils sur le trône. L'événement a prouvé qu'il avait accompli un grand acte politique, qui mit fin à une rivalité qui, pendant deux siècles, avait ensanglanté l'Europe, régénéra pour un temps l'Espagne , et fit disparaître pour la France un danger incessant, une cause
(1) Négociations relatives à la succession d/Espagne sous Louis X/F, par M. Mignet. (Introduction, p, XL|II,}
(2) Traité de Ryswick, septenabre 1701.