AVANT-PROPOS
Ce n'est pas seulement une partie de Thistoire du général Boulanger que je vais raconter ici, ce n'est pas seulement ma propre histoire, c'est celle des électeurs qu'il a conquis peu à peu, celle de la brave femme du peuple et de la grande dame qui se sont, soit par instinct, soit après discussion, attelées à son char.
De tous les chapitres de ce volume, il en est un que je recommande tout particulièrement, c'est celui 011 il est rendu compte du premier déjeuner que j'ai eu l'honneur de faire avec le général chez Henri Rochefort.
Le langage qu'il y a tenu est peut-être celui où il a le mieux fixé sa pensée.
J'ai, depuis ce repas, interviewé bien des fois le général Boulanger. Jamais il ne m'a plus largement ouvert 5on cerveau.
Quand je me mets à interroger l'avenir, à me demander ce que sera le général Boulanger, je me réponds :
— Il sera ce qu'il voulait être, le ieudi, 12 avril 1888, entre midi et deux heures.
LE
Ayant eu l'agréable mandat de voir de près, aux grandes heures, et le ministre de la guerre, et le commandant de corps, et le soldat déchu, et l'élu de un, de trois départements, puis enfin de Paris, j'ai peut-être le droit de me croire à même de tracer le portrait moral du général Boulanger.
Je ne garantirai point toutefois la ressemblance; mais le plus qu'on puisse exiger est que ma plume dise bien ce que je veux dire.
Le général Boulanger avait-il jamais rêvé la situation qui semble l'attendre ou même celle qu'il a? Il est certain que non. Soldat, il espérait demeurer soldat. Tout au plus s'efforoait-il d'être la première épée de France. Si l'amour est le devoir des femmes, l'ambition est. comme disait Longfellow, la vertu des hommes.
Quoi qu'il en soit, les événements ont trouvé le général prêt à tout. Je ne l'ai jamais vu ni humilié, ni attristé,
Il n'y a guère qu'un sentiment, une sensation plutôt, qu'il ne dissimule pas : la joie. Comprenez-moi bien. Il ne se flatte pas d'être l'iiomme du jour. Il est heureux de l'être. Quand la majorité des bulletins se portent sur son nom ; quand, dans ses voyages, les voix l'acclament, les mains cherchent la sienne, il a sur le visage comme le sourire des amants satisfaits.
On lui dit qu'il est l'espoir de la France. Il le croit et s'en montre ravi.
Ministre de la guerre, il n'eût rien fait pour occuper la première magistrature. Soldat renvoyé au labour, il fera tout pour que la moisson soit belle, résolu non à l'accaparer, mais à la partager entre ses amis et même ses ennemis, sans regarder.
On lui reproche de promettre trop. Il s'efforcera certainement de tenir plus que les autres ; il est absolument sincère quand il s'engage à protéger tout et tous.
La foi qu'on a en lui l'a peu à peu grisé, conquis. On l'appelle le sauveur. Il essaiera de sauver, môme la morue.
Vous connaissez bien ces joyeux fils de famille qui, ayant devant eux de nombreux héritages, n'ont pas à compter avec leur patrimoine, ont toujours, dans leur certitude de vivre, la main et le cœur ouverts, ne peuvent pas supporter qu'il y ait du malheur autour d'eux, aiment les fêtes, surtout celles où. il y a des femmes, ne se plaisent qu'en compagnie, font des calembours et
le coup de poing à l'occasion. Eh bien, voilà non pas le général Boulanger, mais Georges Boulanger. Oui, le voilà, quand il ne travaille pas. Car notre gai viveur est un travailleur aussi.
Ayant besoin de peu de sommeil et ne sachant pas rester inactif, il travaille, et même beaucoup, mais plus peut-être par habitude que par goût.
Il m'est arrivé de le voir, le lendemain d'une soirée, tout habillé et déjà à son bureau à sept heures du matin. Alors il n'est plus Georges, il est bien le général. Il prépare son rôle. Il l'eût souvent mieux joué, sans sa trop grande facilité à écouter certains conseils. A-t-il les qualités du chef d État? Y a-t-il en lui du Gromwel ou du Richelieu ? Gomme le premier, il est très autoritaire et a en même temps le plus grand amour de la liberté. Gomme le second, il saisit vite et exécute mûrement ; mais sa présence d'esprit est plus voulue que naturelle; son habileté s'est quelquefois trouvée gênée par le désir de faire des concessions. Il faut dire aussi qu'à côté des muscles très fermes, il y a des nerfs très sensibles. Au dedans de cet homme, vibre une femme.
Pour me résumer, j'affirme que, s'il a eu au plus haut degré l'ambition militaire, le général Boulanger n'a, à cette heure même, aucune ambition politique, dans le sens égoïste du mot. Et pourtant, nous pouvons déjà le considérer comme un prétendant.
Je crois qu'il ne voudrait recommencer, ni Louis XI,
LE GENERAL BOLXANGER
ni Napoléon V. Au fond, il serait peut-être enchanté d'être Henri ÏV.
Si je le juge trop favorablement, la faute en est à cette femme, très sympathique, qu'il y a en lui et que je TOUS livre comme une coquette très soucieuse de plaire.