‹ Le Général BoulangerChapitre 2 sur 52 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

La célébrité naissante du général Boulanger, ministre de la guerre depuis le 8 janvier, son début sur la plateforme de Longchamps, le défilé des troupes rapatriées du Tonkin, la fraîcheur du temps, tout contribuait à faire de la Revue le clou de la fête du 14 juillet 1886.

Aussi serait-il impossible de dénombrer la foule qui était, ce jour-là, entassée entre la Seine et la route de Sèvres.

Pour la première fois, la revue devait être passée, non à deux heures, à cause du soleil, mais à quatre.

Est-ce ma faute si ce livre s'ouvre sur une attention du général Boulanger pour les troupes ?

Dès midi, il y avait des curieux autour de l'enceinte. A deux heures, les tribunes étaient aux trois quarts pleines.

Celle des deux Chambres a donné bien du mal aux huissiers qui la gardaient. Ils avaient l'ordre d'y laisser monter les sénateurs et députés qui se présenteraient, accompagnés de leur famille. Or, certains de ces représentants y amenaient jusqu'à huit personnes. Dans ces conditions, elle ne pouvait tarder à être comble. A trois

heures, des députés, escortés d'une armée de parents, tentèrent, sans succès, de l'envahir. Il n'y avait même plus place sur une marche d'escalier !

Ainsi d'ailleurs des autres tribunes. Toutes débordaient. Faut-il blâmer le service d'ordre? La vérité est que certainement des intrigants avaient accaparé des places qui ne leur étaient point destinées. On a pu voir, par exemple, le général de Négrier chercher vainement un siège. De même M. Jules Claretie n'a pas trouvé une place disponible dans la tribune oîi l'envoyaient ses caries. Il était même assez piquant de voir un homme qui venait de placer gratuitement deux mille personnes dans son théâtre, manquer d'un coin dans les tribunes.

A trois heures et quart, approchent les premières troupes. Ce sont précisément les troupes tonkinoises qui vont s'installer à droite du champ de courses. Elles recueillent en passant les premiers applaudissements.

Un quart d'heure après, d'autres bravos saluent les Saint-Gyriens. Leur défilé finit même par faire bien rire.

— On leur sent de l'argent dans les poches, dit une voix derrière moi.

Il y a, en eff'et, deux pâtissiers tout chargés qui les suivent en boitant.

Et on continue à envahir les tribunes. 11 y aura bientôt deux personnes par place. Ceux qui occupent les premiers rangs sur les terrasses montent sur les chaises. On leur crie de descendre. Oreille de bois. Alors on leur jette des cailloux. Ils ouvrent leur parapluie. On les injurie. On leur donne des coups de canne. Par moments, on se croirait dans une réunion d'anarchistes.

Pendant ce temps, les députés sans place jettent non

pas des cailloux, mais des regards fulgurants à iM""*^^ Doria et Helmont, qui sont assises au milieu de l'estrade officielle !

Tombe alors une averse invraisemblable, qui sera, heureusement, la seule de la journée. On se rit d'une dame qui a eu le courage de venir tout en blanc.

Du carrefour de Longchamps débouchent des voitures précédées de dragons. Elles amènent le corps diplomatique, les ministres.

Soudain le canon tonne. Il annonce l'arrivée de M. Grévy qui vient descendre devant la tribune présidentielle, où M. Mollard, l'introducteur des aml)assadeurs, est arrivé le premier.

Le Président est accompagné de M. de Freycinet, du général Pittié et du colonel de Lichlenstein. Il a le grand cordon de la Légion crhonneur. Il gagne son fauteuil. La revue va commencer.

Toutes les lorgnettes se braquent comme d'ellesmêmes. Elles sont fixées sur le nouveau ministre de la guerre, sur le brillant officier que M. de Freycinet a fait entrer, le 7 janvier, dans son cabinet, sur le général Boulanger, qui a l'air d'étrenner un uniforme tout neuf. Il monte un cheval noir superbe, un pur sang qui piaffe, mais qu'il sait maîtriser. Tout le monde répète encore que le général Boulanger est un très brillant cavalier.

Les hommes sont aux points qui leur ont été assignés et que l'on reconnaît presque mathématiquement sur les jolies petites cartes coloriées que le ministre de la guerre a données à ses invités.

Ayant à ses côtés les généraux Saussier et Roussel, et suivi de son élal-major et de quelques attachés militaires étrangers, le général Boulanger va, au grand trot, passer devant le front des troupes. Puis il vient se placer, mais pour une minute seulement, en face de la tribune présidentielle. Alors ont lieu des scènes assez touchantes.

On voit, de-ci de-là, des officiers supérieurs descendre de cheval, s'avancer vers des groupes au-dessus desquels flotte le drapeau tricolore et donner l'accolade aux nouveaux décorés.

Pendant ce temps, le général Boulanger caracole le long des tribunes, allant d'un corps à l'autre. Sa barbe est très belle. Est-ce par reconnaissance pour la nature u'il a permis aux soldats de porter la leur.

Enfin, il se tient au repos devant le Président du la République. Le défilé va commencer.

Voici d'abord les détachements des troupes rapatriées du Tonkin.

En tête est le colonel Dominé, le défenseur de Thuyen- Quan.

Des applaudissements unanimes éclatent. Vraiment, alors, il y a eu des larmes dans les yeux. On se disait qu'il fallait payer, et d'un coup, au vaillant officier, les souff'rances endurées sur la terre de Jules Ferry.

Devant cette ovation, le colonel Dominé a l'air presque gêné. Il ne fait pas un mouvement. Il ne lèvera son épée, pour le salut, que devant la tribune présidentielle.

Passent les quatre détachements d'artillerie tonkinoise. On applaudit de nouveau. On applaudira jusqu'à ce que le dernier pehjton rapatrié ait passé.

On se montre le capitaine Marochelti qui revient d'Hanoï et qui commande le détachement de cavalerie d'Afrique.

Tous ces soldats ont bien l'air d'être prêts à recommencer.

Leur défilé à travers les longues avenues du bois ne sera de même, du commencement à la fin, qu'une longue et enthousiaste ovation.

Je ne donnerai point le détail de la revue, qui serait fastidieux.

J'ai seulement le devoir de signaler, parmi les officiers les plus remarqués, le général Tramond, le général Boquet, le colonel Guerrier, qui était au Tonkin du temps du général Millot, le général Voisin, le générai Sée, le doyen des généraux de l'armée de Paris, qui est un superbe cavalier, le colonel Aluzac, etc., etc. Parmi les corps : Saint-Cyr, la gendarmerie qui défile à la « papa », le "20^ bataillon de chasseurs, l'infanterie, surtout l'infanterie de marine.

Un moment d'émotion. C'est un des médecins du 131*^ de ligne qui tombe de cheval.

Avec ce régiment passe sa cantinière, M'"^ Yialard, la seule qui ait défilé.

Les autres sont restées aux ambulances ou aux cantines.

Voici la raison, bien légitime, de cette exception.

M"^^ Vialard a reçu, quelques minutes auparavant, la médaille militaire, vaillamment gagnée par trente années de services.

Après le défilé de l'infanterie, un entr'acte assez long, qu'il faut également expliquer, à ceux qui, autour de moi, en demandaient la cause.

a LE GÉNÉRAL BOUL.VNGER

L'artillerie et la cavalerie devant défiler au trot, il est nécessaire de laisser le temps à l'infanterie d'évacuer les routes de dégagement.

Notre admirable artillerie a un succès inouï. On acclame le briUciL On salue la force.

Quant à la brigade de chasseurs, elle rivalise de légèreté avec les spahis. Leurs chevaux piafTenl, dansent, sont pleins d'ardeur.

Viennent enfin les cuirassiers qui bénéficieront longtemps encore du souvenir des vaillants cuirassiers de Reischoffen. Malgré l'heure avancée, tout le monde est resté jusqu'à la fin pour les applaudir. A droite, le terrain est vide de soldats. Il va être maintenant envahi par la foule débordante. De la cohue qui nait, j'aime autant we point parler.

Mais les derniers soldat-s sont en train de passer entre le Président et le ministre de la guerre.

Ils s'éloignent.

Les généraux Boulanger et Saussier viennent attendre le Président de la République derrière les tribunes. Celui-ci en descend et monte en voiture avec M. de Freycinet et le général Pittié.

Le ministre de la guerre le salue, non sans solennité, et se place à droite de la voiture. Le général Saussier se range à gauche et le cortège se met en marche.

Une voix : Vive la République!

Deux voix : Vive Grévy 1

Le Président salue. Il garde même son chapeau à la main I

Cent voix : Vive Boulangé.. . é. .. er !..

Le Président continue à saluer, mais M. de Freycinet est tout blême. Et. tout le long du trajet, il en a été ainsi.

Durant la revue, c'était surtout Je général Boulanger qu'on regardait. De Longcharaps à l'Elysée, il n'y a guère que lui qu'on a acclamé. J'écrivais le lendemain:

Je me permets de croire que le ministi'e de la guerre a accumulé hier un joli nombre de haines contre lui. Il se pourrait quil ne passât point la revue de lan prochain. Il ne faut décidément pas trop chauffer le four.

C'est vraiment ce jour-là, le 14 juillet 1886, que les sceptiqueSjles curieux de la vie ont commencé à se dire :

— Il y a, sur ce cheval noir, un homme qui ira loin.

Aussi la revue suivante n'a-t-elle pas été passée par lui.

Et, deux jours après ce premier triomphe, autre apothéose.

Inauguration solennelle du cercle militaire.

Place de l'Opéra, plus de deux mille personnes criant : Yive Boulanger !

Dans les différentes salles du cercle tous nos généraux lui faisant fête : Saussier, Thomas, Négrier, Golonieu, Lallemand, Gastanier, Voisin, Sée, Etienne, Thévenin, Saint-Marc, Henrion-Berlhier, etc.

Dans tous les journaux républicains, Paris compris, on ne parlait — et on ne peut plus favorablement — que du général Boulanger.

Au train que prenait le ministre de la guerre, il était à croire que certains de ceux qui, au dél)ut, avaient été les instruments de sa fortune, se reprochaient déjà d'avoir poussé son char.

Il ne devait pas être bien gai pour eux de voir la caricature les transformer, comme elle venait de le faire, en sous-diacres portant sur leurs épaules l'image de leur idole.

Eh bien! mais, si j'allais causer avec eux du héros

de la dernière revue? 11 est clair qu'ils diront ce qu'ils voudront. Leur parole néanmoins aura l'importance qu'aurait une déclaration signée par eux.

C'est dans l'intention de recueillir cette parole que je me rendis d'abord chez M. Clemenceau, dans'la matinée du 25 juillet 1886.

Celui qu'on appelait, en ce temps-là, le vrai Président de la République venait de partir à cheval pour le Bois. N'importe. Il en reviendrait.

Le soir, en effet, il voulut bien me recevoir.

— Ne riez pas trop de ce que je viens vous demander, lui dis-je brusquement. Boulanger ne vous inspire nulle méfiance?

— Ah! fît-il en se tordant, vous avez eu raison di me prévenir. Ecoutez, Boulanger m'inspire une telle peur que je file à l'étranger. Vous avez remarqué en bas une voiture chargée de valises. Je quitte la France.

— Vous allez faire votre soumission au comte de Paris ?

— Non, à l'impératrice Eugénie. Je vais à Garlsbad où elle se trouve en ce moment. Je ne vous dissimule pas que je rirai encore en route de votre question.

Puis, quand la conversation fut devenue plus sérieuse :

— Ce sont, dit-il, les journaux réactionnaires qui ont mal jugé Boulanger. Rien n'a été si ridicule que de lui prêter l'idée d'un coup d'Etat. Il fait et ne fera jamais que son devoir de ministre républicain. Je vous en prie, ne me prêtez pas un mot de plus.

Et tout le monde peut constater dans le Figaro du 26 juillet 1886 que je n'ai pas dit un mot de plus. M. Clemenceau, qui n'a pas le temps d'aller à pied.

n'avait même pas vu la caricature oi^i il était en tête de ceux qui portaient Boulanger en triomphe. Il a dû la voir depuis...

Je me rendis chez Rochefort.

— Monsieur a du monde en ce moment, me dit son domestique. Si vous voulez regarder ses tableaux en attendant qu'on sorte?... Monsieur n'est guère religieux. N'empêche qu'il a son Dieu aujourd'hui. Tenez, regardez ce joli Pi ud'hon qu'il a découvert. Ça ne lui a coûté que sept cents francs et le premier venu lui en offrirait plus de trois mille.

Et comme j'admire le petit Prud'hon, Rochefort entre, radieux. Dalou vient de lui faire don d'un Lafayette exquis.

11 voudrait ne parler que de ses ol)jets d'art et, moi, je suis tout au sujet qui m'amène.

— Boulanger I s'écrie-l-il dans son langage boulevardier. Mais pourquoi diable voudriez-vous que j'eusse peur de lui ? Nous ne l'avons soutenu que parce qu'après Thibaudin, il est le premier ministre de la guerre, vraiment républicain, que nous ayons eu. Si on le renversait, on nous donnerait encore quelque vieille baderne comme... Nous tenons donc à le garder. Nous avons pleine foi en lui. Ses adversaires répètent tout le temps qu'il fera un coup d'Etat. Ce ne sera pas au profit des orléanistes, puisqu'il est sincèrement républicain. Serace au sien? A quoi pourrait-il lui servir d'être grand connétable? D'abord, si les simples soldats l'adorent, il est loin d'avoir pour lui les officiers. Vous avez vu que le conseil supérieur lui a refusé les fortificali jns. On le compare quelquefois à Bonaparte. C'est idiot. D'abord,

Napoléon venait à un moment on l'on tremblait encore au souvenir de 93. Boulanger, au contraire, est arrivé juste à l'heure où la République commençait à sortir des langes réactionnaires. Napoléon n'avait qu'à reculer. Boulanger n'a qu'à avancer. Il le sait et je suis sur qu'il le fera. Je suis sûr de lui autant qu'on peut l'être d'un homme. On trouvequ'il se montre trop. Il seraitplusjuste de dire qu'on le regarde trop. J'ai eu, moi aussi, mes heures de popularité. Il eût été bien bète de raconter que je recherchais les acclamations. J'essayais de me sauver par les petites rues, mais il n'y a jamais moyen d'échapper à Tengouement de la foule. Rassurez-vous donc quant à Boulanger. J'avoue que personnellement je n'ai nulle crainte. Bien au contraire même. Aussi serai-je avec lui tant qu'il ira de l'avant.

J'aurais voulu savoir ce que M. Michelin pensait alors du ministre de la guerre. Le député de la Seine était à la campagne.

Chemin faisant, j'appris qu'il n'y avait qu'un seul républicain qui redoutât Boulanger. Il est vrai que celui-là s'appelait Labuze.

Et le soir, j'étais dans un petit café où se rencoiitrent les anarchistes.

Je résume ainsi leur appréciation :

— Nous sommes pour Boulanger parce qu'il est contre vous. La réclame qu'on lui fait ne laisse pas que de nous gêner. Nous n'aimons guère, en effet, les personnalités ; mais, en attendant, il soigne le populo. 11 gâte le pioupiou. A cet égard, il nous plaît. Le jour où il se tournerait contre nous, il trouverait à qui parler.

Bref, toutes les fractions du parti républicain ne juraient en ce temps-là que par le général Boulanger.

En revanche, tous les réactionnaires, moi compris, étaient contre lui.

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