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SOMME

MM. le Général Boulanger 76.094 Élu,

Bernotj républicain 4i.671

Tandis que, dans le cours de la si belle nuit, arrivaient les résultats, je trouvai le moyen, malgré le nombre de gens qui entouraient l'élu des trois départements, de le prendre à part, dans l'embrasure d'une fenêtre, et de lui demander un rendez-vous pour le lendemain.

Il sembla réfléchir, puis répondit, avec la fébrilité qu'aurait eue une maîtresse dans un instant de trouble :

— Demain, onze heures, chez moi...

Il avait raison de parler aussi vite. Il avait vu qu'on nous épiait.

Donc, le lundi matin, 20 août, je me présentais chez lui. Notez qu'il ne s'était mis au lit que vers cinq heures.

Quand j'arrive, Joseph, le groom étonnant qui, n'ayant pas seize ans, connaît déjrà tout et tous, tire sa montre :

— Permettez, monsieur, fait-il. Il est onze heures moins dix minutes. Le général vous a donné rendezvous pour onze heures. Prenez la peine d'attendre dix minutes dans le petit salon.

Et ii ne vint me chercher que quand onze heures sonnaient. Je m'en plaignis au général, qui me dit :

— Gomment voulez-vous que je fasse autrement? J'étais avec mon secrétaire. 11 faut bien que je dépouille ma correspondance. Je n'ai même pas eu le temps d'ouvrir toutes les dépêches. Youlez-vous m'aider?

Sur le bureau, il y avait peut-être deux cents télégrammes, de Bordeaux, de Marseille, de Toulon, de Saint-Malo, de Mont-de-Marsan, etc.

Je ne parle pas des félicitations prévues, émanant des électeurs mêmes.

— Vous savez, général, que je ne suis pas venu exclusivement pour compter le nombre de vos partisans. Vous avez eu hier un succès vraiment étonnant. Je suis sûr que les lecteurs du Figaro voudraient savoir ce que maintenant vous allez faire.

— Ils sont bien curieux. Je n'en sais rien moi-même. Regardez le calendrier qui est là-bas, entre la bibliothèque et les armures que j'ai rapportées de Russie. Nous sommes le 20 août. La Chambre ne rentrera que le 25 octobre. Il lui faudra bien quinze jours pour l'examen des trois rapports concernant mes élections. La loi m'accorde dix jours pour l'option. Cela nous mène au moins au 20 novembre. Pendant trois mois, je serai donc, — fait qui n'est pas trop commun, — le député de trois départements. Connaissez-vous, pour un homme politique, une situation meilleure? Je n'ai qu'à m'y maintenir, ce qui me sera d'autant plus facile qu'il me serait presque impossible de faire autrement. Il est bien évident que, pendant ces trois mois, le gouvernement accumulera les bêtises. Il ne saurait faire autre chose. Pour en profiter, je n'ai qu'à ne pas bouger.

— Vous ne resterez pourtant pas inactif?

— «Jene pourrais pas. Vous avez bien raison. Eh bien 1 pendant ce temps, je vais organiser des comités, oh ! mais, partout, dans toutes les communes de France où ce sera possible. J'ai déposé un programme de revision. Je ne m'estimerais point si je n'essayais de le réaliser. Pour cela, que faut-il? Avoir la majorité non seulement dans un, dans deux, dans trois départements, mais encore à la Chambre. Il m'est permis d'espérer que ce ne sera pas difficile.

« Pour arriver à ce but, en 1889, je me présente partout ! Au second tour, dans les départements auxquels je suis forcé de renoncer, j'essaie de mettre des députés révisionnistes. Je suis dès maintenant en mesure devous dire que le succès n'est pas douteux. Il y a un mois, nous étions seize à la Chambre. Regardez. »

Et le général me tendit neuf cartes de députés qui, jusqu'au 19 août, n'avaient pas donné signe de vie et qui, dès le lendemain de la triple élection, lui envoyaient leurs félicitations. Je n'ai pas de noms à citer. Il est des choses qui doivent rester d'autant plus secrètes qu'on peut avoir intérêt à les démentir. Les lecteurs comprendront d'ailleurs que le succès appelle le succès et que les députés qui, aux élections générales, ne seraient pas sûrs d'être réélus dans les conditions ordinaires auront tout profit à figurer sur les listes boulangistes. Je dis les listes, car on n'avait pas encore en ce tempslà renoncé au scrutin de liste et je connaissais au moins un représentant qui avait l'intention, pour être certain d'être réélu, de se présenter dans plusieurs départements.

244 LE GÉNKRAL BOULANGER

Pendant que nous causions, je regardais le général. Afin de prendre des notes, je m'étais assis à son bureau même, devant lequel il se promenait en parlant. En vérité, on n'aurait pas dit qu'il avait eu la veille le triple succès dont on parlera longtemps. Il y a des gens de rien qui portent plus haut la tête. Seulement, parfois il répétait assez nerveusement le nom de Floquet. Je le laissai déverser sa bile.

— En vérité , dit-il, on n'a pas idée de la bêtise énorme (je cite textuellement) que Floquet a faite... Quel besoin avait-il de convoquer à la fois les électeurs des trois départements? Ah! voilà, il croyait que je serais encore malade de son coup d'épée, que je ne pourrais me rendre nulle part. Il ne s'est pas dit que j'ai le corps habitué aux blessures. Il était convaincu — et si j'étais resté au lit il aurait eu raison — qu'on ne vote pas pour un malade; il était sûr de ma triple défaite ; il me voyait déjà enterré, et maintenant je n'ai qu'à rester sur le succès et à laisser le gouvernement cuire dans son jus. Je sais ce que celui-ci va faire. Il croira sauver son honneur en chargeant ses journaux déjouer avec les chiffres, de séparer les voix conservatrices des voix intransigeantes, de répéter que j'ai perdu des électeurs dans le Nord. Il serait si facile de lui répondre !

l^t le général se promenait toujours.

— D'abord, reprit-il, qu'importe, huit jours après une élection, la majorité qu'on a eue? Plusieurs candidats se présentent. Quel est l'élu? Voilà toute la question. Le reste? Chinoiseries! Floquet peut se réjouir, tant qu'il le voudra, du nombre de voix que j'ai perdues dans le Nord. Ma joie à moi, et mon orgueil aussi, sont

de n'en avoir pas perdu davantage. Songez que, depuis 1885, le Nord a vu cinq élections : celles de Trystram, de Pierre Legrand, de Lecomte et les deux miennes. On serait énervé, fatigué à moins. Nul département n*a été plus trituré au point de vue électoral. En vérité, je craignais que bien plus d'électeurs ne comprissent pas la raison pour laquelle j'ai cru devoir donner ma démission. Je m'attendais à leur colère. Je redoutais que le tiers des électeurs au moins crussent que je me moquais d'eux. Et le Nord m'a donné 130,000 voix. Mais c'est admirable! J'ai plus de remerciements à lui adresser cette fois-ci qu'après le 15 avril.

Je me permis de dire soudain au général :

— Vous n'avez rien à répondre au général Faidherbe ?

A ce mot, M. Boulanger, très naturellement :

— Au général Faidherbe? Qu'est-ce que Faidherbe fait là dedans?

— Mais vous n'avez donc pas lu l'interview oij, à propos du Conseil d'enquête qui a prononcé votre mise en retrait d'emploi, on vous a mis tous deux en cause ? Vous savez bien... Faidherbe aurait même trouvé vos juges trop doux encore?...

— Gomment voulez-vous que j'aie lu quelque chose? Je suis arrivé hier à quatre heures du matin et vous connaissez l'emploi de ma journée. Dans quel journal celte interview a-t-elle paru ?

— Je crois bien que c'est dans le Temps.

Le général cherche aussitôt parmi vingt journaux qui sont encore sous bande.

— Attendez donc, fait-il, si c'est désagréable, cela doit être reproduit par la Justice.

Et il défait la bande de ce journal. 11 cherche dans la première page. Rien. Dans la deuxième :

— Ah! voilà. Oh! s'écrie-t-il, cela a été lancé par le Progrès du Nord. N'insistons pas ; la nouvelle est fausse. Je connais d'ailleurs Faidherbe. Il est impossible qu'il ait dit de telles choses... Cet article, après tout, n'est rien comparativement à la quantité de ceux qu'on a publiés contre moi. Vous n'imaginez pas tout ce qu'on a imprimé. Ainsi, qu'est-ce que j'ai fait pendant que j'étais au ministère ? Croyez-vous par hasard que j'aie travaillé ? Pas du tout. J'ai tripoté. Et le fusil Lebel, mon ami, le fusil Lebel « qui un jour nous sauvera », savez-vous pourquoi je l'ai fait adopter? Pour la nécessité de la défense? Allons donc! C'est pour gagner de l'argent. Rien que pour cela. Oui, voilà ce qu'on a prétendu. Ah ! par exemple, en vérité, cela m'a été au cœur. Un soldat penser à gagner de l'argent ! Et quand il s'agit de l'armée ! Oui, j'en ai avalé, des couleuvres... Heureusement je suis consolé. Ce n'est pas aujourd'hui que j'ai le droit de me plaindre. On a pu croire que j'étais dans le troisième dessous... Si, comme Rochefort, je savais tout Victor Hugo par cœur, je pourrais dire à la France:

Ton amour m'a refait une virginité.

Et elle m'appelle, savez-vous pourquoi? Rien que parce qu'elle sait que je l'aime un peu mieux que beaucoup d'autres. Gela se sent, ces choses-là. Que vos confrères me présentent comme un ambitieux, soit. Mais ceux que je vais voir, ceux qui m'écrivent, ceux dont j'étu-

die, je vous le jure, les besoins et les misères, savent bien que si j'arrive — non parce que je l'ai voulu, mais parce qu'ils le veulent — mon premier souci sera de m'occuper d'eux, les premiers qui se soient occupés de moi.

Tout en prenant des notes^ je pourrais dire en suivant la dictée, j'avais naturellement la tête baissée. Je murmure :

— Si vous arrivez?... A quoi?...

• — Allez-vous aussi me demander si je veux être dictateur? Mais mon programme politique, je l'ai fait connaître à la Chambre même. Il ne comprend pas la dictature. Ah! je vous en prie, mon ami, ne faites pas chorus avec ceux qui parlent éternellement de cette chose horripilante. Je veux la revision, voilà tout, c'est-à-dire un mode de gouvernement qui nous débarrasse à tout jamais des éternelles compétitions ministérielles; dont votre journal est le premier à se plaindre. Pourquoi aller plus loin, puisque celui qui a lancé cette idée n'en conçoit pas une autre ?

— Eh bien ! soit, général, ne parlons plus de cela. Pourtant il est un autre point délicat que je voudrais me permettre d'effleurer... M'est avis qu'il vaut mieux que les lecteurs, à qui il arrive d'ailleurs d'être des électeurs, soient au courant de tout. Quelques-uns trouvent que vos campagnes successives doivent coûter bien cher...

— Et ils voudraient savoir oii mes amis prennent l'argent nécessaire ? Vous avez eu raison de me demander cela. Il y aura bientôt des individus qui soutiendront que c'est l'Allemagne qui me commandite. Dites donc

qu'il est un moyen très simple de savoir comment j'ai de Targent. On n'a qu'à aller à la poste. C'est un moyen qui est même à la disposition du gouvernement actuel, lequel pourtant n'est pas malin. Le receveur dira à Floquet que je reçois une moyenne de cinq à six lettres chargées par jour. Eh! oui, c'est ainsi. Il est connu que je n'ai pas grand argent et qu'une campagne électorale coûte cher. Alors il se trouve des électeurs qui, écœurés du parlementarisme et voulant absolument le tuer— ce dont je les loue — m'envoient, celui-ci [dix mille francs, celui-là vingt francs, — à seule charge de les dépenser en frais électoraux. Tenez, d'ailleurs, vous êtes à côté de mon panier. Si vous vous penchiez, vous verriez des enveloppes garnies de plusieurs timbres. Quant aux lettres qu'elles contenaient, les voici. Lisez-les.

Et le général m'en tendit quelques-unes.

Je me contenterai de citer ces quatre lignes : « Je ne « suis qu'un paysan et quand un paysan tire de son bas c de laine des sous, il faut qu'il ait ses raisons pour « cela. Mon général, débarrassez-nous des ... » Pas d'injures,

— Oui, reprit M. Boulanger, ce qui me console de tout et m'excite singulièrement, c'est que ceux qui me soutiennent m'aiment jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à l'argent, la suprême preuve, après tout.

Et le général, précisément parce qu'il sait que je serais incapable de compromettre les gens, me montra encore d'autres lettres. A vrai dire, celles-ci m'ont fait de la peine.

En admettant que vous arriviez au pouvoir, général,

VOUS serez tout aussi bien trahi que nos gouvernants actuels...

Mais il est temps de prendre congé. Vite, une dernière question.

— Puisque, politiquement, vous vous réservez jusqu'au 20 novembre, qu'allez-vous au moins faire jusque-là ?

— D'abord je reste ici pour liquider la question électorale. Il n'y a pas seulement des notes à payer. 11 y a aussi et surtout des comités, des partisans à remercier. Cela demandera bien une semaine après laquelle on me permettra peut-être de prendre quelques jours de congé. Je ne vous dissimulerai pas que je suis horriblement fatigué. Toute la vie, j'ai eu le désir de voir la Suède. J'y ai un certain nombre de bons amis. Je me propose d'aller les voir, mais dans le plus absolu incognito.

Sur ces mots, je me retire.

Dans l'escalier, je suis contraint de m'effacer devant un énorme bouquet dans lequel e^t plantée une carte.

A l'entresol causent deux députés dont l'un dit à l'autre :

— Mais, dans mon département, ce serait la même chose, mon ami. On ne va pas contre le courant.

Je sors, et comme ma voiture s'éloigne, des individus s'élancent je ne sais d'où et, l'ébène à la bouche, se mettent à siffler abominablement. Mêmes sifflets doivent suivre tous ceux qui sortent de l'hôtel du général. Mon Dieu, ce n'est pas plus désagréable que l'orgue de Barbarie. Je m'v ferais très bien.

:2oO LE GÉNÉRAL BOULANGER

Et, le lendemain, paraissait dans le Figaro le récit de cette interview. Le soir même, arrivait au journal la dépêche suivante :

« Lille, 21 août, 8 h. 25 soir.

« En réponse à l'article de M. Ghincholle, je confirme le récit de mon entrevue avec le général Faidherbe et je déclare que j'ai plutôt atténué qu'exagéré la sévérité de son langage.

« Permettez-moi d'ajouter qu'entre le témoignage d'un modeste journaliste qui n'a jamais menti et celui d'un ancien ministre de la guerre qui a nié les lettres au duc d'Aumale, le public ne saurait hésiter.

« Je vous serai obligé de publier ma réponse.

« Claude.

« Rédacteur en chef du Progrès du Nord. »

J'avais le devoir de me rendre immédiatement auprès du général Faidherbe.

Je lui fis passer ma carte.

Un officier d'ordonnance, d'ailleurs très aimable, vint me dire que M. le Grand Chancelier ne recevait pas les journalistes.

J'insistai.

L'officier d'ordonnance me pria de lui exposer le motif qui m'amenait. Je le lui confiai, en faisant valoir toutes les raisons qui nécessitaient une entrevue et en mettant, comme j'y étais autorisé, le Figaro à la disposition du général Faidherbe.

Après avoir bien voulu transmettre mes paroles,

l'officier m'apprit que M. le Grand Chancelier me recevrait, mais à la condition que je ne parlerais pas du général Boulanger.

Je n'avais qu'à me retirer.

XYIII ENTR'ACTE

Quelques jours après, le général Boulanger, — désirant, comme il en avait le droit, se reposer, — partait pour une destination inconnue.

Jamais absent ne fut à la fois plus présent.

Où était-il? Que faisait-il? Chaque jour, dans les journaux radicaux et opportunistes, nouveau potin, nouvelle calomnie.

Gela ne l'empêcha point d'être acclamé le vendredi, 28 septembre, dans un des quartiers les plus populaires de Paris, sur la lisière du Ghamp-de-Mars, en plein Gros-Gaillou.

Eh! oui, il faut le reconnaître, la salle Elliot était tellement bondée qu'on n'a même pas pu expulser un interrupteur, malgré le plaisir que cela donne toujours. Jugez un peu !

Faut-il une autre preuve ? Un agent de la sûreté, qui daigne parfois se confier à moi, a immédiatement signalé, dans son rapport au préfet de police, les dangers que peuvent offrir les réunions boulangistes à cause de la foule qui s'y presse et qui, si le feu prenait, ne pourrait se retirer.

1888. — e.ntr'acte 2o3

Il n'y a rien a^étonnant à ce que les organisateurs, tous boulangistes, aient choisi pour siège de leur réunion, le septième arrondissement. Ce coin de Paris est plein d'ouvriers mécontents qui, depuis six mois, ont quitté le parti de JofTrin, reconnu inutile, pour se rallier à la ligue révisionniste dont ils espèrent du pain et même du beurre.

On dira que celle-ci a vu aussitôt se dresser devant elle le comité anticésarien où domine le citoyen Lebas, possibiliste et ancien candidat malheureux, mais ce Comité n'a pas fait grand bruit.

Dès que le bureau est formé, sa constitution indique clairement que la ma.]orité de la salle est boulangiste. C'est le secrétaire de la Ligue révisionniste, M. Achille Boulogne, qui est élu président. Il débute par cette déclaration :

« Citoyens, vous ne vous êtes jamais lassés de réclamer la liberté de la tribune. Vous me permettrez donc de donner la parole aux révisionnistes et aux antiboulangistes à tour de rôle. Comme nous sommes ici pour nous préparer aux grands événements qui semblent prochains, vous écouterez avec respect, pour votre éducation personnelle, et les uns et les autres. »

M. Yergoin est le premier orateur inscrit. Je n'ai pas besoin de présenter le député de Seine-et-Oise. Il y a eu des heures oii il a regretté d'être trop connue Hélas ! il n'est pas de Nanterre.

Le boulangisme, dont il porte la fleur à la boutonnière, lui a-t-il refait une virginité? Nous allons savoir cela.

254 LE GKNÉRAL BOULANGER

— Mes chers concitoyens, dit-il...

Et tout d'abord remarquez ce mot qui lui permet de dire * citoyens » sans le dire.

ï — ...Par une sorte de fatalité, 1889 recommence 1789. Aujourd'hui comme il va cent ans, même déficit, même malaise général, même impuissance chez les gouvernants. Aujourd'hui comme il y a cent ans, chacun de nous aspire dans l'air l'imminence de la Révolution. Il ne faut pas pourtant que des circonstances pareilles amènent des événements semblables. Tous nous savons, — et quelques-uns par expérience, — ce que coûte une révolution violente...

Et M. Vergoin retrace minutieusement l'histoire du siècle. Il y a eu, selon lui, non une destruction, mais un déplacement de privilèges. Il montre la bourgeoisie succédant triomphalement à la noblesse, le peuple toujours déçu se manifestant en 1830, en 1848, en 1870 et continuant à être sacrifié.

— « Il faut reconnaître toutefois que matériellement votre situation s'est améliorée, mais vous ne pouvez le sentir, car autour de vous le luxe des financiers, du haut commerce, de la grande industrie et même des avocats politiciens, dont je suis, a augmenté les points de comparaison. En 1789, dix mille nobles vous éclaboussaient de leur fortune. Un million de bourgeois vous écrasent aujourd'hui. »

On se doute du succès. De-ci, de-là il y a bien un adversaire qui, lorsque l'orateur parle du plaisir moderne, lui crie :

1888. — e.vtr'acte 255

— Et AP'^de Sombreuil?

i\l. Yergoin fait semblant de ne pas entendre. Une seule fois, comme un jeune homme du parti ouvrier lui lance des interruptions qui ne viennent pas jusqu'à moi, mais qui vraisemblablement sont fâcheuses, il dit :

— Il sera toujours facile de trouver un reproche à lancer à la tête d'un orateur ; il me semble pourtant que vous devriez vous contenter de rechercher si les idées que j'exprime sont justes, si elles répondent aux vôtres.

On applaudit et l'orateur continue. Il énumère les fautes du gouvernement actuel ; il fait, très gaiement, ma foi, le procès de la Constitution, qui nous régit et décrit celle que rêve le général Boulanger, celle que celui-ci a exposée dans ses récents discours. Plus de présidence. Plus de Sénat.

On crie: « Yive Boulanger! » Deux possibilisles en profitent pour se battre ensemble.

Un membre du groupe anticésarien répond à M. Yergoin. Il combat le programme boulangiste. Yives récriminations. On l'applaudit toutefois quand il constate que la popularité du général Boulanger n'est due qu'au gouvernement.

Le député de Seine-et-Oise réplique, mais une lampe à pétrole tombe ; les anticésariens saisissent l'occasion et se livrent à un tapage infernal.

A la sortie, j'entends crier : Au voleur ! Je crois à un incident. Ce cri est tout bonnement le titre du nouveau journal que rédige, compose, met en pages, imprime, seul, le révolutionnaire Odin.

iîo6 LE GÉNÉRAL BOULANGER

Mais tout cela ne nous dit pas quand le général Boulanger terminera son mystérieux voyage. Le 4 octobre, on apprend enfin qu'il rentrera dans la matinée du lendemain vendredi à Paris par le train venant de Bàle.

Il est, paraîl-il, très étonné d'avoir tant occupé la presse, surtout la presse ennemie, quand il ne songeait qu'à prendre le plus d'oxygène possible et à amasser des forces pour la campagne prochaine.

Il en a besoin. Ses trois secrétaires lui remettront, à son retour à l'hôtel de la rue Dumont-d'Urville, plus de six mille demandes d'audience, dont la plupart méritent qu'on en tienne compte.

Cela donne du mal d'être trois fois député.

Trois fois député, il ne le sera plus longtemps. Sa triple élection doit être validée dans les quinze jours qui suivent la rentrée des Chambres, conséquemment avantlaûn d'octobre. Il aura ensuite dix jours pouropter.

Quand on lui demande pour quel département il se prononcera, il répond, parait-il. qu'il ne peut parvenir à se décider.

Comme c'est dans le Nord qu'il a été élu la première fois, tout fait supposer que c'est pour ce département qu'il optera. Il n'exposera pas les électeurs du Nord aux insupportables ennuis d'une troisième élection.

Le public semble s'attendre à de prochains événements violents. Ayant toujours Vu les révolutions éclater à la suite de coups d'Etal, il n'admet point qu'elles puissent se produire autrement. L'éducation politique a changé tout cela; les boulangistes ne comptent absolument arriver au pouvoir que par le bulletin de vote. Leur seule tactique consistera à amener le plus tôt pos-

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