‹ Le Général BoulangerChapitre 29 sur 52 · ENTRACTE · texte numérisé non relu

ENTRACTE

sible la dissolution, qui sera vraisemblablement décrétée dans le courant de février.

Les ministres eux-mêmes pensent qu'avant un mois M. Floquet sera rendu aux douceurs de la vie privée.

Le cabinet qui suivra n'aura pas, dit-on, plus d'autorité que le ministère actuel dans une Chambre divisée jusqu'à l'émiettement. Dans les cinq mois, le recours au pays s'imposera. D'après les pointages déjà faits, le scrutin de liste, que le gouvernement voudrait remplacer par le scrutin d'arrondissement, sera maintenu avec lane majorité de 46 voix. Les boulangistes espèrent que le général sera élu dans plus de cinquante départements. Ils seront donc les maîtres de la nouvelle Chambre.

Durant son voyage, le général, dans la solitude, a mûrement élaboré son programme.

Le comte Dillon me déclare que ce prof^ramme est de nature à satisfaire ceux qui mettent les intérêts de la France avant les odieuses questions purement politiques. La liberté de la pensée, de la parole et de l'action, sera intégralement sauvegardée.

A partir du 9 octobre, le général recevra chaque matin dans son hôtel les personnes non munies de lettres d'audience, les mardi, jeudi et samedi, de neuf heures à midi.

Il recevra les autres jours, avant neuf heures du matin ou de quatre à sept heures, les personnes munies de lettres.

Le o, la plupart des journaux annonçaient que le voyageur mystérieux reviendrait à Paris par le train de 9 h. 42. Aussi de nom.breuses personnes l'ont-ell^s vainement attendu, à l'heure dite, aux abords de la gare.

M. Boulanger ayant voulu éviter toute manifestation, était arrivé, avec la seconde de ses filles, par le train de 6 h. 34.

Il s'est immédiatement rendu à son hôtel, rue Dumont-d'Urville.

On aime les menus détails. Après le bain de rigueur, le général a donné Tordre de seller son cheval.

Le comte Dillon, seul informé du retour de M. Boulanger, est venu le prendre à cheval vers neuf heures et demie.

Les deux amis sont allés faire au Bois la promenade des anciens temps. Ils se sont arrêtés une bonne demiheure dans la jolie villa de M. Henri Rochefort,

Le général tenait absolument à ce que sa première visite fût pour le rédacteur en chef de V Intransigeant. M. Boulanger sait gré à Rochefort non seulement de le soutenir très courageusement, malgré les injures et les brocards, mais encore d'être si désintéressé. Le journal de celui-ci a en effet dépensé en frais d'exemplaires et de poste, pendant la période électorale, une trentaine de mille francs, que le comité boulangisle a voulu payer^ mais dont Rochefort a refusé le remboursement.

Vers onze heures, le comte Dillon reconduisait le général rue Dumont-d'Urville; il rentrait à onze heures et demie à Neuill)', ravi d'avoir retrouvé son ami en si bonne santé.

M. Boulanger a passé le reste de la journée avec ses secrétaires.

Sept jours après, le là octobre, il y avait, avenue La Bourdonnais, dans la salle EUiot où, dix jours auparavant, les boulangistes, ayant pour porte-parole M. Vergoin, triomphaient, un meeting gouvernementaU

1888. — entr'acte 259

Les aatiboulangistes, désirant purifier Tendroit, s'y étaient réunis en nombre... insuffisant toutefois.

Ne voilà-t-i] pas que, dès qu'ils convoquent J'assemblée à la nomination du bureau, le président élu n'est autre que xM. Boulogne, le boulangiste qui présidait la précédente réunion ! Les deux assesseurs sont également boulangistes.

Les anticésariens se vengent en empêchant de parler les amis du futur consul qui se vengent, à leur tour, en empêchant de parler les anarchistes et opportunistes mêlés.

Et comme cela tout le temps. Un brouhaha encore inconnu à Paris. M. Hubbard, le député antiboulangiste, essaye de parler. Il parait qu'il est venu en casquette au précédent meeting pour ne pas être reconnu.

On l'a reconnu tout de même à la sortie et l'on chante :

As-tu vu la casquette, la casquette,

As-tu vu la casquette

De Hubbard.

Mais les antiboulangistes, eux, reconnaissent M. Laur. Ils chantent à leur tour sur l'air de Malborough : « Laur est une chimère... mèm.èmèmèmèmère. j

Une telle réunion ne pouvait finir autrement que par des coups. On commence par s'insulter. Puis les cannes jouent. Un boulangiste a le crâne en sang. Une bagarre plus sérieuse encore s'engage. On se jette les chaises, puis les bancs à la tète. Devant ces projectiles, les uns et les autres se sauvent, ceux-ci criant : « Voilà comment les boulangistes entendent la liberté » ; les autres : « Yoilà bien les mœurs des antiboulangistes. »

Et pendant ce temps-là, les carreaux de la salle volent en éclats.

Il serait impossible de dire à qui incombe la responsabilité des dégâts.

Et à quelques mètres de là, salle des Entrepreneurs, les boulangistes donnent une autre réunion. M. de Susini, député de la Corse, est. paraît-il, à la tribune. Vite, les antiboulangistes courent l'interrompre.

Ah ! nous avons 6.2 belles soirées sur la planche.

Les esprits maintenant sont tellement divisés que tout gouvernement est impossible. Un merle blanc à qui dira quelle est l'opinion de la France.

C'est à un tel point que le général Boulanger serait certainement acclamé dans toutes les villes oij l'a été M. Carnot, pendant que le premier se promenait inco-

Page 1