‹ Le Général BoulangerChapitre 36 sur 52 · AUX ÉLECTEURS DE LA SEINE · texte numérisé non relu

AUX ÉLECTEURS DE LA SEINE

« Électeurs de la Seine,

« Les parlementaires, qui ont tout fait pour me rendre éligible, sont aujourd'hui affolés à l'idée de me voir élu. Mon épée les inquiétait, ils me l'ont retirée. Et les voilà plus inquiets qu'à l'époque où je la portais encore.

c En réalité, ce n'est pas de moi qu'ils ont peur; c'est du suffrage universel, dont les jugements réitérés témoignent du dégoût qu'inspire au pays l'état d'abâtardissement oij leur incapacité, leurs basses intrigues et leurs discussions fastidieuses ont réduit la République.

» Il leur est, en effet, plus commode de me rendre responsable du discrédit où ils sont tombés que de l'attribuer à leur égoïsme et à leur indifférence pour les intérêts et les souffrances du peuple.

« Pour ne pas être obligés de s'accuser eux-mêmes, c'est moi qu'ils accusent, en me prêtant les plus invraisemblables projets dictatoriaux. Car on m'a renversé

1889. — l'élection de la seine 311

comme ministre sous prétexte que j'étais « la guerre », et on me combat comme candidat sous prétexte que je suis la dictature.

« La dictature ! N'est-ce pas nous qui l'avons subie sous toutes les formes ? Ne propose-t-on pas tous les jours d'inventer des lois d'exception pour mes électeurs et pour moi? Si la pensée déjouer au dictateur avait pu me venir, il me semble que c'eût été quand j'avais, en qualité de ministre de la guerre, toute l'armée dans la main. Rien, dans mon attitude, a-t-il pu alors justifier ce soupçon injurieux ?

« Non ! j'ai accepté les sympathies de tous sans songer à « voler la popularité » de personne. Qu'y a-t-il de dictatorial dans un programme qui réclame une révision constitutionnelle par le système le plus démocratique, c'est-à-dire au moyen d'une Constituante où chaque député aura toute faculté de défendre et de faire prévaloir ses opinions ?

« Les chefs du parti républicain s'étaient fondés sur mon républicanisme pour m'ouvrir les portes du ministère. En quoi ai-je donc, depuis lors, démérité de la République? Qu'on me cite un seul acte, une seule profession de foi où je ne l'aie pas nettement afUrmée ! Mais je veux, comme la France veut aussi, une République composée d'autre chose que d'une réunion d'ambitions et de cupidités. Que pouvons-nous espérer des gens qui, après s'être, de leur propre aveu, trompés depuis quinze ans, osent se représenter à vous en vous redemandant votre confiance ?

« Electeurs de la Seine,

« La France a aujourd'hui soif de justice, de droiture et de désintéressement. Tenter avec vous de l'arracher au gaspillage quifépuise et aux compétitions qui l'avi-

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lissent, c'est pour moi la servir encore. La patrie est notre patrimoine à tous. Vous l'empêcherez de devenir une proie pour quelques-uns.

c Vive la France î

{( Vive la République !

« Général Boulanger.

« Paris, le 3 janvier 1889. y

On n'a pas idée de l'effet qu'a produit cette proclamation sur les Clémencistes.

Elle les a absolument désarçonnés.

— Elle est d'une habileté rare, disaient-ils. Aussi bien, puisqu'«7 doit passer un jour ou l'autre, mieux vaut peut-être quil passe tout de suite.

On comprend donc que, rue Cadet, l'enthousiasme électoral ait été, au début, des plus faibles. La défaite étant possible, tout le monde hésitait à entrer en lice. On a mis successivement en avant les candidatures de MM. Auguste Vacquerie, Floquet, Antoine, Jules Ferry, le général Février, Laboulaye, Ranc, Lockroy, Darlot, Hovelacque, le général Lewal, Schœlcher, le général Faidherbe, Pierre Baudin, Jacques, Albert, Pasteur, Schnœbelé, Anatole de La Forge. Total : 20 noms.

De tous ces candidats, un seul paraît sérieux : M. Jacques, sur le nom de qui se rallient momentanément les suffrages.

C'est M. Alphonse Humbert qui, le premier, a lancé cette candidature. Il eût préféré personnellement celle de M, Vacquerie, mais, comme MM. Ranc et Anatole de La Forge lui disaient, au milieu du syndicat des journalistes républicains, qu'il valait mieux porter le président du conseil municipal, M. Darlot :

1889. — l'élection de la seine 813

— « Je vous demande la permission de n'être pas de votre avis, répliqua-t-il. Le conseil municipal a toujours effrayé, peu ou prou, à tort ou à raison, la population parisienne. Si vous tenez pourtant à prendre à l'ilùtel de Ville votre candidat, je vous engage à choisir le président du conseil général, M. Jacques.

c Le Conseil généraLne saurait épouvanter personne. Il englobe non seulement les Parisiens, mais encore les électeurs de la banlieue, sur lesquels M. Jacques a de l'influence.

<( De son état, il est distillateur. Un grand nombre de débitants, grands et petits, sont en relations avec lui. Conseiller municipal depuis 1870, il a toujours présidé la Commission du budget. C'est un homme de chiffres qui serait capable dérailler beaucoup de gens. »

Bien qu'il résulte de ces éloges qu'on aurait tort d'arracher M. Jacques à l'Hôtel de Ville, où il rend tant de services, l'idée de M. Alphonse Humbert a fait du chemin.

Les sénateurs, députés et autres délégués de la Seine, assemblés secrètement le 3 janvier, n'ont cependant pas osé encore approuver la candidature du président du Conseil général. Il est probable toutefois que, à moins que lui-même ne se récuse, elle sera acclamée le lendemain, rue de Lancry, où doivent se réunir les membres de la Société des Droits de l'Homme, et le dimanche suivant au Congrès républicain, qui a tant fait parler de lui. Les antiboulangistes sont priés d'envoyer leur adhésion à M. Mesureur, député de la Seine. S'ils adhéraient d'eux-mêmes, on ne serait pas forcé de les solliciter de la sorte. Il y a donc néanmoins du tirage ?

Quelques républicains, il est vrai, continuent à tenir

pour M. Hovelacqiie, qui n'a pas encore répondu aux premiers champions de sa candidature, c'est-à-dire aux comités des deuxième^ septième et neuvième arrondissements.

Plusieurs d'entre les autres concurrents restent également dans l'expectative. Tous proclament qu'il faut un seul candidat, anticésarien, mais tous aussi voudraient sans doute être celui-là.

Les partis extrêmes vont, de leur côté, essayer leurs forces dans cette escarmouche, prélude de la lutte décisive de '1889. Ils sont assurés d'un échec; mais, au second tour, s'il y en a un, leur intervention pourra décider de la victoire, et on leur en tiendra compte aux élections générales.

Joffrin se présentera-t-il ? Les membres du parti ouvrier l'invitent à se porter; mais il en est empêché par l'engagement d'honneur, qu'il a pris rue Cadet, de soutenir le candidat antiplébiscilaire, quel qu'il fat. Les électeurs socialistes sont pourtant décidés à voter pour un candidat nettement révolutionnaire , ou à s'abstenir. Ils prennent résolument le titre d'anticadettistes.

Le comité révolutionnaire central n'a pas encore officiellement désigné son candidat. Il commence toutefois à parler de M. Boulé, le conseiller Prud'homme ouvrier déchu.

Le congrès socialiste qui siégeait, quelques jours auparavant, à Troyes et qui était appelé à se prononcer, s'est néanmoins séparé en se contentant de prolester contre l'union cadettiste.

La majorité des congressites appartenant à l'école blanquiste, il y a heu de croire que le nom de M. Vaillant sera également mis en avant.

18S9. — l'élection de la seine 313

En résumé, la campagne républicaine sera menée d'un côté par le général, de l'autre par les cadettistes. Entre eux, les blanquistes, soutenus par les indépendants.

On croit encore, le 4 janvier, que, contre ces trois corps d'armée se dressera le comité conservateur qui doit se réunir entre trois et six heures, dans ses nouveaux bureaux, 7, rue du Marché-Saint-Honoré.

Onze notabilités du parti conservateur ont préparé en un lieu secret, chez M. Lambert de Sainte-Croix, cette première assemblée.

Par sept voix contre deux, elles ont été d'avis que les monarchistes devaient présenter un candidat.

Par six voix contre trois, elles ont décidé que, dans le cas où on ne présenterait pas de candidat, les monarchistes devaient s'abstenir de voler.

Les trois candidats dont on a mis les noms en avant sont MM. Ferdinand Du val, Denys Gochin et Edouard Hervé.

En tout cas, tant qu'on ne connaîtra pas le nom du candidat cadeltiste, l'entrée même du parti conservateur en campagne restera douteuse.

Le même jour, trois réunions importantes ont donc lieu : une, monarchique, au comité conservateur; la deuxième, gouvernementale, rue de Lancry; la troisième, bonapartiste, sous la présidence de M. du Barail. Toutefois, il n'y a encore qu'un seul candidat, celui dont les affiches ont été apposées dans la nuit. Beaucoup même ont déjà été déchirées.

Devant la plupart d'entre elles, d'épais groupes discutent.

Au milieu de l'un d'eux, j'ai vu un homme qui m'a bien amusé. Il disait tout haut, en lisant :

— Ordre, liberté, justice!... C'est à faire rêver. On croirait lire une affiche du prince Napoléon en 48!

Et il s'en va en levant l'épaule.

Des yeux:, il cherche une autre affiche. Il se mêle au groupe qui la commente, la lit et recommence :

— Ordre, liberté, justice, etc.

Cet homme, assurément, était antiboulangiste. De conviction ou de profession?...

Dès le lendemain de la mort de M. Hude, le comité monarchiste envoyait un exprès au comte de Paris. Cet exprès avait la mission de lui demander si les monarchistes devaient, oui, ou non, présenter un candidat.

Non. Telle est la réponse que le délégué a rapportée et qui a été communiquée, le 4 janvier, aux membres du comité monarchiste.

Après la réponse royale, la conduite du comité était toute dictée. Les monarchistes n'avaient qu'à déclarer qu'ils s'abstiendraient.

Quelques membres, néanmoins, ont été d'un avis opposé.

— Cette réponse, a dit l'un d'eux, nous oblige à délibérer sur la conduite à tenir.

Et on soumit à l'assemblée la proposition d'une déclaration du comité monarchiste, dans laquelle on attaquerait directement le général Boulanger.

Il y eut de nombreuses protestations, principalement de la part de MM. Gamard et Georges Berry, conseillers municipaux conservateurs.

— Mais si vous engagez nos amis, s'écria le dernier, à voter contre le général Boulanger, vous faites le jeu du gouvernement! Vous vous mettez avec Floquet. Ce

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n'est pas cela qu'a voulu le comte de Paris. Yous allez même directement contre sa volonté.

MM. Gochin, Devllle, Ferdinand Duval, Yacherot, G. Rousset, etc., se déclarent, au milieu d'un tapage inouï, partisans de la déclaration antiboulangiste.

Le président met le projet aux voix.

Après deux heures de discussion, l'idée est adoptée par trois voix de majorité.

— Nous nous refuserons à signer! s'écrient très énergiquement trois membres.

— Que le président signe, seul, dit un quatrième. M. Ferdinand Duval lève la séance.

Le soir, à neuf heures, les membres de la Société des Droits de l'Homme se réunissaient rue de Lancry.

Président : M. Clemenceau.

Secrétaire : M. Mesureur.

Huit cents membres présents.

En attendant l'ouverture de la séance, on cause du candidat à choisir. C'est M. Jacques qui tient la corde. Néanmoins il parait que M. Hovelacque s'agite beaucoup pour son propre compte et qu'il y a maintenant quatre comités d'arrondissement qui sont prêts à soutenir sa candidature.

Le bureau est décidé à ne tolérer aucune discussion de personne. Les principes seuls et l'organisation du congrès républicain seront enjeu.

Le principal thème des premiers discours est celui-ci :

— Nous ne pouvons présenter officiellement un candidat ; on nous accuserait de vouloir l'imposer. L'adversaire de Boulanger deviendrait le candidat desDroits de IHomme^ alors qu'il doit être celui du congrès repu-

blicain. Tous nos efforts doivent se borner à nommer des délégués en lesquels nous aurons confiance. Ils se concerteront sur un nom et s'engageront à voter pour lui dans le congrès. Gomme nous disposons de la presse et de nombreux groupes, nous pouvons compter sur le succès.

Le principe d'une candidature unique est admis.

L'assemblée s'est bornée ensuite à élire les dix délégués qui la représenteront au Congrès, ce qui ne s'est naturellement pas efTectué sans tumulte.

Pendant ce temps, les impérialistes, réunis sous la présidence du général du Barail, paraissent décidés à s'abstenir de toute manifestation. Ils ne présenteront pas de candidat; ils n'organiseront aucune réunion contradictoire ; ils seront libres de voter ou non pour le général Boulanger.

Ils ont pris congé du général du Barail en le remerciant du dévouement avec lequel il soutient la cause plébiscitaire et en le félicitant du respect qu'il a pour le suffrage universel.

Et, le dimanche 6 janvier, avait lieu, à une heure et demie, rue de Rennes, dans la salle de la société d'encouragement de l'industrie, le congrès républicain antiboulangiste.

Président : M. Anatole de La Forge.

Assesseurs : MM. Robinet et Clemenceau.

Secrétaire : M. Achille Brissac.

M. Anatole de La Forge commence par remercier les nombreux sénateurs, députés et délégués, qui se sont fait un devoir d'assister à la réunion. Il donne ensuite la parole à M. Maujan.

1889. — l'élection de la seine 3i9

— La plupart d'entre nous, dit en substance celui-ci, sont pour M. Hovelacque oupourM. Jacques. Je soumettrai à vos suffrages un autre nom qui rallierait tout le monde. La situation est grave. Il ne faut point que Paris ait la suprême injure de voir le général Boulanger triompher au premier tour. Je vous propose d'acclamer, comme candidat de protestation, M. Pierre Baudin.

— Non, non!

— Je me hâterai d'ajouter que, quel que soit le nom qui sortira des urnes, je voterai pour lui. (Applaudissements.)

Bien imprudent, l'aveu de la terreur qu'éprouve M. Maujan.

M. Tliierry, délégué des groupes socialistes, dit qu'il a consulté l'opinion publique et que le candidat qui aurait le plus de chances serait M. Hovelacque.

Un citoyen lit une lettre de M. Lavy, conseiller municipal, qui. au nom du parti ouvrier^ déclare que ce parti, se ralliant au congrès, ne présentera aucun candidat, mais fera son devoir de républicain.

Au fond, chacun des membres du parti fera ce qu'il voudra.

Selon M. Gonnard, le boulangisme est jugé et condamné. Il faut qu'on lui applique, le 27 janvier, un formidable soufflet. Pour que le châtiment soit plus sensible, les républicains ne doivent opposer au général qu'unj candidature unique.

La proposition est mise aux voix.

A l'unanimité moins deux voix, le principe de la candidature unique est adopté.

Oui, mais quel sera le candidat unique?

— M. Auguste Vacquerie, désirent MM. Avronsarl et Gahen.

— M. Darlot, demande une voix.

— Clôture, clôture I crie-t-on.

Il est clair que chaque congressiste a son bulletin dans la poche.

M. Valin, secrétaire de la Ligue fédérative, a la parole et en abuse.

— Clôture! clôture!

L'orateur tombe, on ne sait pourquoi, sur le journalisme < qui a causé beaucoup de dommage à la France» . Il ne votera donc pas pour M. Vacquerie.

— Clôture! clôture !

M. Longuet veut toutefois que ceux qui ont demandé la parole aient le droit de la prendre en faveur de leurs candidats.

— Oui, mais pas plus de cinq minutes.

Cette chose encore est votée.

M. Latour, du IV^, soutient M. Hovelacque, < un bon républicain dont on est sûr et qui s'est déjà effacé devant M. Ernest Roche ».

M. Charles Laurent ne saurait accepter la candidature Baudin, qui n'est autre qu'une candidature monarchiste.

— «Quel est en effet, le plus grand mérite de M. Pierre BauJin, si ce n'est d'être le neveu de son oncle?... Je reconnais les grands services qu'a rendus M. Hovelacque au parti républicain, mais peut-être pourrait-on lui reprocher de n'avoir pas été parmi ceux qui ont combattu, dès la première heure, le général Boulanger... »

Selon l'orateur, M. Jacques ne rencontrerait aucun adversaire :

1889. — l'élection de la selne 321

— « Il aurait l'avantage de remplacer à la Chambre un représentant de la banlieue. »

M. Renot, du IV® arrondissement, soutient la candidature de M. Hovelacque.

M. Gaubet, du IX®, a la parole. Ici un incident.

— Le comité du IX® arrondissement, dit-il, n'admet pas la souveraineté du congrès; il ne se rallie donc pointa ridée d'une candidature unique.

— Vous oubliez de dire, s'écrie M. S. Pichon, député de la Seine, que vous parlez au nom du comité Chirac.

— Vous n'avez pas le droit de parler ainsi, répond d'une voix de stentor M. Moïse, conseiller d'arrondissement de Saint-Denis.

— A la porte !

Une courte querelle s'engage. M. Moïse m'en explique la cause.

Du comité du IX® faisait partie M. Chirac. MM. Pichon et Perrin, qui appartiennent également à ce comité, voulaient qu'on en expulsât M. Chirac. M. Moïse trouvait qu'on devait attendre le résultat des procès de celui-ci, qui d'ailleurs offrait sa démission. On se contenta de l'accepter, ce qui parut insuffisant à MM. Pichon et Perrin.

M. Strauss lit la lettre suivante :

Le o janvier 1889.

« Cher citoyen,

c J'ai appris qu'au cas oii le congrès de demain ne me désignerait pas comme candidat, quelques comités seraient cependant prêts à poser ma candidature.

« Je tiens à déclarer très formellement, et sans tarder,

que je ne serai candidat qu'à une condition, celle d'être désigné par le congrès.

« Je l'ai déjà déclaré et je tiens à le répéter.

« Recevez, cher citoyen, mes sincères sentiments.

(c Signé : HOVELACQUE. »

On applaudit.

M. Everard, de la Fédération de 1889, soutient M. Jacques.

M. Clergé, représentant Malakoff , dit que ce candidat réunirait les cent mille voix de la banlieue.

M. Klein, du IIP, soutient M. Darlot.

Et tout le temps :

— Clôture! clôture !

Il est trois heures et demie. Voilà donc deux heures qu'on discute. La clôture est acclamée. On va procéder au vote. Dans une salle voisine sont disposées, sur autant de tables gardées par des assesseurs, six urnes portant la première les numéros 1 à 100, la deuxième les numéros 101 à 200, etc.

Il y a 521 inscrits.

370 s olàïiii seulement se présentent. Nous avons donc 151 abstentions.

Voici le résultat du vote :

M.M.Jacques 239

Hovelacque. ... 69

Vacquerie .... 58

Darlot 3

M. Jacques est élu. C'est un homme de cinquante-cinq ans à peu près, un fils de ses œuvres, un distillateur qui a fait fortune. Il a voiture. Personne n'a jamais porté une plus belle fourrure. Par une curieuse coïncidence,.

i88'J. — l'élection de l\ sel\e

il a marié sa fille à M. Gliarles Floquet, mais pas au président du Conseil. Son gendre est le médecin du Palais.

On a dit et répété qu'il a pour lui toute la banlieue. C'est peut-être exagéré. Sur cent membres de la banlieue qui ont été convoqués, 38 membres seulement ont voté. Voici, comme preuve à l'appui de cette déclaration, la décomposition de leurs votes :

M. Jacques. ... 31 voix.

iM. Vacquerie ... 7

Total. . . 38 voix.

Le général Boulanger est donc autorisé à dire que 62 délégués de la banlieue sur iOO ne sont pas de ses ennemis.

Cela n'a pas empêché les congressistes de pousser de grands cris de joie après la proclamation du vote, en lovant leurs chapeaux en l'air.

L'un même a cru devoir prendre la parole.

— Citoyens, a-t-il dit, j'ai voté pour M. Vacquerie, mais je suis autorisé à vous déclarer que maintenant tout mon comité n'aura plus qu'un candidat, M. Jacques.

M. Anatole de La Forge, enthousiasmé, prie l'assemblée de voter à mains levées en faveur de M. Jacques.

Il veut qu'on puisse dire que le candidat a eu l'unanimité des suffrages.

Toutes les mains se lèvent.

On aura de quoi payer les affiches de M. Jacques. La société des Droits de l'Homme, en effet, contribue pour soixante mille francs aux frais électoraux et une souscription est ouverte.

L'assemblée se sépare. M. Clemenceau se retire. A la porte, un assez grand nombre de personnes attendaient le résultat de l'élection. Une cinquantaine d'entre elles reconnaissent le directeur de la Justice, l'entourent et se mettent à crier : « Vive Boulanger ! »

Des passants se joignent au cortège. Quelques-uns crient : « A bas Boulanger ! » Mais la grande majorité est boulangiste.

Et M. Clemenceau a traversé tout Paris en entendant trois cents personnes crier : a Vive Boulanger î >

Quand on demandait aux cadettistes, avant la réunion du congrès, de quelle désignation ils feraient suivre le nom de leur candidat, ils répondaient mystérieusement : « Vous verrez, s Et ils se frottaient les mains.

Vraiment, il n'y avait pas de quoi. A cùté de l'affiche du général Boulanger, candidat républicain, ils ont mis, le 8 janvier, celle de Jacques, candidat de la République.

L'étiquette ne dit même pas ce qu'elle veut dire. Il a toujours mieux valu être « parisien » que < de Paris t> et l'électeur préférera un candidat « républicain » à un candidat « de la République », surtout de celle où l'on écrit Liberté sur les écoles sans Dieu, Egalité sur le palais des juges qui acquittent M. Wilson, Fraternité sur les églises que l'on voudrait séparer de l'Etat.

Néanmoins les cadettistes chantent victoire. Leur candidat sauvera la République actuelle, dont pourtant tout le monde est las. M. Jacques, assurent leurs journaux, sera le tombeur du général.

Les révolutionnaires, toutefois, ne désarment pas. ils se réunissent, le soir même, en un Congrès, salle Léger.

1889. — • l'élection de la seine 3^5

Le but de la réunion, présidée par Lefrançais, exmembre de la Commune, est de décider ou l'abstention absolue des révolutionnaires, qui peuvent réunir à Paris près de quarante mille voix, ou le choix d'un candidat.

La salle Léger est située au-dessus d'un café populaire. Elle contient deux cents personnes.

Dès le début, on voit que les délégués ne sont point pour l'abstention. Presque tous tiennent à avoir un candidat bien à eux.

On en désigne deux, les citoyens Protot et Vaillant.

Ce dernier est soutenu par les blanquistes, moins Ghauvière, et par les chambres syndicales indépendantes dirigées par M. Boulé, le conseiller déchu qui a été réélu deux fois illégalement au conseil des prud'hommes.

M. Protot a pour lui les autres groupes, c'est-à-dire les dissidents de la rue de Rennes ou hovelacquistes et les groupes socialistes n'appartenant à aucune école.

MM. Gegout et Lafargue parlent en faveur de l'abstention, le parti révolutionnaire n'ayant pas les fonds nécessaires pour mener la campagne.

Néanmoins, la majorité adopte le principe d'une candidature.

Les noms de Protot et de Vaillant sont immédiatement mis en avant.

Mais M. Vaillant prie ses amis de voter pour le compagnon Boulé, qui a le grand avantage d'être « une victime de Floquet ».

Après une longue discussion, la candidature du compagnon Boulé est acclamée.

oi6 LE GÉNÉRAL BuLLANGEK

Nou5 avions donc, le lendemain, trois candidats sérieux : le général Boulanger, dont le nom est, comme disent les musiciens, la dominante de l'éleclion : M. Jacques et le compagnon Boulé.

Devant la double attaque qui le menace, le général Boulanger ne s'émeut pas. Il ne cesse de dire à ses amis qu'il est sur du succès. Il est vrai que les adhésions pleuvent chez lui. Il a vainement prié les comités révisionnistes de ne pas se remuer ; ils se réunissent chaque soir. Ils lui envoient des ordres du jour qu'on peut résumer en un seul :

€ Considérant que la dissolution d'un Parlement impuissant s'impose, ainsi que la revision de la Constitution par une Constituante pour l'avènement d'une République démocratique et sociale ;

c Considérant que, dans ses actes et dans ses paroles, le général Boulanger a toujours revendiqué ce programme, qu'il l'a défendu, contrairement aux députés actuels qui ont failli au leur ;

« Considérant qu'il a rempli fidèlement le mandat qui lui avait été donné par plus de 500,000 électeurs de divers départements :

c Le comité vote à l'unanimité des félicitations au général Boulanger pour sa républicaine et patriotique profession de foi aux électeurs de la Seine, et l'assurent de son concours et de sa confiance dans le résultat de l'élection. ï

De pareils témoignages sont bien faits pour enlretenir la confiance du général. Les deux atfiches qui vont suivre ne l'efTraieroni donc pas.

I88D. — l'klkciiox dk la srtxe

Première affiche.

« Citoyens,

« Voler pour Jacques, c'est voter pour les tripoteurs et les voleurs qui se bâtissent des fortunes colossales avec votre misère ;

« Voter pour Jacques, c'est voter pour Ferry et pour son Tonkin ; c'est voter pour Clemenceau et Floquet et pour leurs trahisons.

(( Voler pour Boulanger, c'est voler pour l'assassin des Parisiens défendant la République.

« ^fais voler pour Boulé, c'est voter pour la République, pour l'émancipation des travailleurs et pour Tégalité sociale.

c Le comité central rfvoll'tionnaire. »

Deuxième affiche.

« Citoyens,

« Le Congrès socialiste révolutionnaire formé par les délégués de iTi groupes et chambres syndicales, considérant que la République, compromise par les crimes et les trahisons des Ferry et des Floquet, est menacée par Boulanger, la personnification des massacreurs de la Semaine Sanglante, a décidé d'opposer un socialiste aux. représentants des parlementaires et descésariens.

« Il m'a choisi, parce que j'ai été frappé deux fois par le despotisme ministériel dans l'accomplissement de mon mandat de prud'homme ouvrier, pour que je sois portedrapeau delà Commune et de la Révolution sociale.

« Boulé,

« Conseiller prud'homme révoqué « par le g-ouveniement. »

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