LE GENKRAL HO ELAN G CM
s'abaissent avec un bruir sourd sur les crânes ; Je sang coule. Vainqueurs, les cadettistes saisissent les bancs, les jettent sur les fuyards, puis se dérobent cà la faveur du tumulte. Le matériel est complètement brisé.
Pendant qu'on crie dans la rue : « Mort aux assassins ! » dans la salle on rélève les blessés. Il y en a dix-sept. Le concierge a l'excellente idée d'ouvrir une porte latérale. Trois citoyens font passer par ce chemin un malheureux dont ils épongent la figure tout ensanglantée. On sort d'un tas de débris un pauvre homme dont le front est fendu. Il a sur le visage comme un masque rouge.
Après que la pomme plombée d'une canne lui a fait sur le front un trou circulaire, un banc reçu en pleine figure a complètement enlevé à celle-ci l'apparence humaine. On interroge le blessé ; on le prie de rester à la porte pour désigner ses assassins : il râle, aveuglé par le sang. On le transporte au commissariat de police, avenue de Breteuil. Dans la rue, on crie : « Les assassins î Yive Boulanger î A mort les lâches ! »
Des curieux approchent et font fuir les manifestants qui se dispersent dans différentes directions.
Pendant ce temps, on se bat avenue de la Motte- Piquet, entre révisionnistes et antiboulangistes. Les badauds accourent, prennent fait et cause pour les boulangisles et chassent non sans peine les cadettistes qu'ils traitent, à tort ou à raison, d'agents de police.
Il n'y a pas que dans les réunions et dans la rue que la guerre électorale est absolument odieuse. Voilà que, dans les journaux aussi, on en arrive à accuser le général Boulanger d'être le fils d'un prêteur à la petite semaine et le frère de Campi.
Et les gens qui portent ces accusations se disent ré-
1889. — l"électiu.\ iH:: la selxe 343
publicains et prétendent, comme tels, que chacun n'est responsable que de soi-même !
Enfin, le grand jour approche. La veille de l'élection, le candidat révisionniste fait afficher la nouvelle proclamation qui suit :
a Electeurs de la Seine,
« Je n'ai pas la prétention de convaincre des adversaires qui ne veulent pas être convaincus, mais quelque explicites qu'aient été mes déclarations, je tiens à les renouveler devant des adversaires sans scrupules et à répéter que je suis et resterai inébranlablement républicain.
« Fidèle à mon programme de conciliation, je fais appel, sur le terrain de la République nationale, à tous les Français qui poursuivent la fin des abus, des tripotages et des gaspillages qui ont jusqu'ici paralysé toute réforme sérieuse.
« Pas d'exclusivisme ! C'est aux républicains de vieille date que je m'adresse ; mais c'est aussi aux citoyens qui, jusqu'ici, ont gardé leurs préférences pour les anciens régimes.
« Ce terrain national est celui sur lequel nous nous entendrons tous à la veille de l'ouverture de cette grande et féconde Exposition de 1889, pendant laquelle il ne peut y avoir d'autres luttes que celles du génie humain.
« Mais je désire que personne ne puisse se tromper sur mes intentions.
a Je n'ai et n'aurai jamais d'autre vue que le maintien de la. République honnête, et c'est à son affermissement que je veux me consacrer.
« Electeurs de la Seine,
« On vous répète chaque jour que voter pour moi,
c'est voter pour la dictature et vous donner un maître. Laissez-moi protester hautement contre ces perfidies.
« Voter pour moi, c'est voter pour un homme qui s'engage à rester votre mandataire loyal et le champion de vos revendications ; qui veut rendre la parole au pays et lui restituer sa souveraineté que les parlementaires ont confisquée à leur profit.
c Voter pour mon adversaire, c'est perpétuer l'état d'agitation stérile qui arrête toutes les grandes entreprises ; c'est infliger à notre pays, et jusqu'à sa ruine, la politique d'improbité dans laquelle il se débat, et dont les Chambres, depuis dix ans, nous donnent le triste spectacle.
c Choisissez I « Vive la France ! a Vive la République !
« Général Boulanger, w
La Ligue des patriotes qui, selon la jolie expression de Déroulède, a épousé le général Boulanger, s'est chargée de tous les détails matériels de l'élection. Dans la nuit du ^Q au 27, elle passera la revue de ses cadres électoraux.
Vingt délégués du comité directeur inspecteront les vingt arrondissements de Paris où les forces de la Ligue sont réparties en chefs de quartiers et chefs de section.
Tout le monde sera Dimanche matin militairement à son poste.
Il y a dans les mairies une animation extraordinaire. Les retardataires viennent chercher leur carte.
Les boulevards sont égayés par les cris des camelots. Sur l'air connu : « Ah î quel malheur d'avoir un
1889. — l'élection de la seine 345
gendre ! » ils répètent d'un ton mélancolique: « Ahl quel malheur de s'appeler Jacques ! »
Et tout le monde de rire.
Place du Ghàteau-d'Eau, un assez grand nombre de curieux.
On va voir, aux pieds de la République, le lion de bronze qui garde l'urne de pierre.
Ce lion lui-même, ainsi que tout le monument, est bardé d'affiches. Sur son flanc gauche, il porte, comme si c'était un fardeau horrible, le nom de Jacques.
Et à droite, à gauche, partout le seul nom de Boulanger ou celui de Jacques, suivant les heures. Parfois les deux ensemble.
Le spectacle est si étrange qu'un photographe en a pris les différents aspects.
Ne rions pas de la photographie, c'est avec elle que l'on fera l'histoire.
Les pronostics sont amusants. Le général Boulanger dit : « Si tous ceux qui m'ont promis leur voix tiennent parole, si mes amis ne me trompent point, je serai élu avec une majorité de oO à 80,000 voix. »
M. Jacques, de son côté, est sûr d'être élu avec une majorité de 30,000 voix. Conciliez cela comme vous pourrez.
Quant à M. Boulé, il se contente de rêver un maximum de oO.OOO voix. Heureux sera-t-il s'il reste à Paris un pareil nombre de révolutionnaires fidèles.
J'ai naturellement passé quelques heures la veille de l'élection, à l'hôtel de la rue Dumont-d'Urville. Depuis l'aube, le cabinet du général, les salons, les escaliers, ne désemplissent pas. De temps en temps, on entend crier : « Vive Boulanger ! » C'est un cocher qui manifeste en amenant un client.
34t) LE GÉ-NÉHAL BOULANGER
Le général, qui pourtant avait fait fermer les portes de son hôtel à dix heures, n*a pu se mettre à table qu'à une heure, tant il avait encore chez lui d'amis inconnus à écouter.
Pendant le déjeuner, rapidement fait, nous causons de l'élection.
Le général ne votera pas.
— Et pourquoi?
— C'est tout naturel, me répond-il. Vous n'allez réellement pas me demander de voter pour mes adversaires. Or, pour rien au monde je ne voterai pour moi. Quand je faisais partie du cabinet, je n'ai jamais pu comprendre comment un ministre osait se prononcer en faveur des propositions présentées par lui. J'ai toujours entendu dire qu'on ne saurait être à la fois juge et partie. Je m'abstiendrai donc. Je consulte le département de la Seine. Je lui demande : '( Êtes-vous, oui ou non, pour le gouvernement actuel? » Ma voix n'a rien à faire dans le suffrage. Tout me donne d'ailleurs à croire qu'elle ne sera pas nécessaire.
Nous parlons des murs de Paris, où partout éclatent les noms de Boulanger et de Jacques.
Le candidat gouvernemental a fait coller, paraît-il, trois millions d'affiches et de bandes. M. Boulé n'en a pu mettre que dix mille, il y a huit jours, et dix mille hier. Le général m'avoue qu'il en a fait coller, pour sa part, près de deux millions, tant en grand colombier qu'en bandes.
— Pourquoi un nombre si considérable de placards ? A votre place, je n'aurais rien mis. Tout le monde savait bien que vous vous présentiez.
— J'aurais voulu moi-même ne pas mettre une affiche,
1889. — l'électiox de la seine
mais vous ne savez donc pas qu'on n'a point le droit de faire de la peine à de dévoués partisans qui croient tout perdu quand ils voient les murs couverts du nom de Jacques ? Il y en a eu plus de cent qui sont venus chez moi, tout efï'arés. L'un me disait : «^Je viens de traverser le pont de l'Aima. Je n'y ai vu que des « Jacques ». Un autre : « Nous sommes perdus, tous les « Boulanger » sont recouverts. » C'est bien le moins qu'on donne du courage à ceux qui se donnent du mal pour recueillir des voix.
— Mais vous avez dû dépenser des sommes inouïes ?
— Je vous crois, mais je ne saurai le chiiïre exact qu'après l'élection. J'ai eu toutefois bien des concours gratuits. Il y a eu des colleurs d'affiches, des porteurs de bulletins qui m'ont dit : « Mon général, j'ai assez de cent sous par jour pour vivre. Ne me donnez pas davantage. Je serai trop bien payé si vous réussissez. » En tout cas, je puis vous dire que l'élection ne me coûtera rien. Tenez.
Et M. Boulanger sort de sa poche un paquet de lettres. *
Il yen avait une qui contenait cinq cents francs, une autre cinquante. Quelques-unes étaient accompagnées de modestes mandats de o, de 6, de 8 francs.
Toutes les épîtres peuvent se résumer par ces mots : « Pour l'élection de Paris. »
Une chose étonne le général, qui plus d'une fois, a pris plaisir à se promener dans Paris pour étudier la rue. Il trouve qu'on lit peu les affiches. La majorité des passants se contente de les regarder.
— • Je comprends, dit-il, pourquoi mes amis veulent que j'étale mon nom sur les murs. Le nom du candidat
348 LE GÉNÉRAL BOULAXGER
devient une obsession. Il ne faut pas que ce soit celui de mon adversaire qui domine.
Un enthousiaste a apporté tout un paquet de caricatures ridiculisant M. Jacques, et les distribue dans Tantichambre, dans les couloirs, entre les autres visiteurs.
Le général le voit en regagnant son bureau, sis comme on sait au-dessus de la salle à manger. Il appelle un de ses secrétaires.
— Empêchez cela, dit-il. Ce n'est pas ainsi que je comprends la lutte électorale.
Et il entre dans son cabinet. Il va recommencer à recevoir. Je prends congé de lui.
— A demain, me dil-il.
Et comme je pense à tout ce que contient ce mcjt de demain.
— Demain, reprend-il. je serai député de la Seine. Oh î ne craignez pas de le dire. lime suffit de compter sur ceux (jui, soit verbalement, soit par lettre, m'ont promis de travailler pour moi. J'ai plus d'amis que vous ne croyez vous-même.
Ce qui me fait plaisir, c'est que. quoi qu'il arrive, il ne sera pas le lendemain moins bon enfant que la veille.
Et, le grand jour, le ifi janvier, le candidat révisionniste était forcé de s'habiller dès la première heure. Dès l'aube on faisait longuement tinter à sa porte la sonnette électrique. C'était un électeur craintif qui voulait qu'on redoublât les précautions autour des urnes.
Al. Boulanger l'a fait monter auprès de son lit.
— Excusez-moi, général, mais tous les membres du comité jacquiste de mon quartier seront aux portes des
1889. — l'élection de la >ei.nk 849
sectioQS une demi-heure avant l'ouverture des portes. Ils vont s'emparer du bureau.
— Tranquillisez-vous. Nos amis y seront avant eux. Et puis, combien croyez-vous qu'avec tous les subterfuges du monde on puisse m'enlever de voix ?
— Si on allait vous en prendre vingt mille?...
— Eh bien ! quand cela serait !
Le candidat révisionniste a en effet une telle contlance qu'il croit qu'on peut, sans danger, lui voler des milliers de voix.
Notre électeur matinal est le seul alarmiste qu'il ait vu de la journée. A partir de huit heures, l'hôtel, peu à peu, s'est empli.
— Ah! général, quel temps!... Le soleil d'Austerlitz... Avez-vous de la chance!... Toujours de la chance... S'il av^ait plu, on restait chez soi. Tout le monde votera. Vous aurez trois cent mille voix.
Je n'ai guère, pendant quatre heures, entendu que ces phrases.
Le candidat était plus que tranquille. îl ne pensait même pas à dissimuler sa gaîté. A chacun il disait :
— Avez-vous voté?
— Non, fit l'un.
— Eh bien! partez vite. Parce que moi, je ne vote pas, ce n'est pas une raison pour que mes amis ne fassent point leur devoir.
Le général eût voulu monter à cheval à neuf heures.
Pure affaire de superstition. Il faisait avec le comte Dillon une promenade cà cheval le matin des premières élections... Mais aujourd'hui, impossible. Il v a trop de monde.
A midi, toutefois, le général s'apprêtait à aller déjeuner chez un ami.
Pendant qu'il s'habillait, la conversation tomba sur le journalisme. Quelqu'un attribuait l'animosité des attaques dirigées contre le boulangisme à la peur qu'ont certains journaux d'être supprimés par le futur gouvernement.
— C'est enfantin, dit le général. On ne se rappelle donc pas que j'ai appris la liberté aux Etats-Unis? Sur ce terrain, nul n'a rien à redouter de moi.
Le soir, à sept heures, Paul Déroulède réunissait en un diner, chez Durand, les chefs de la Ligue des patriotes et quelques amis. Un cabinet voisin a été loué par Rochefort.
C'est chez Durand qu'on doit apporter un à un, section par section, comme on l'a déjà fait aux élections précédentes, les résultats du scrutin. Immédiatement après le contrôle, ils seront communiqués au général qui, pour ne pas faire de jaloux, puisque tous les salons sont pleins de boulangistes, dine seul dans un cabinet avec le comte Dillon.
Très animé, le repas, auquel Déroulède a bien voulu m'inviter. Ainsi que Paris entier, les boulangistes ont pris l'élection à la joie.
Pourtant on ne mange guère. A tout instant, arrive un résultat qu'on discute, qu'on commente. Le dîner même ne finit pas. Les salons sont peu à peu envahis.
Bientôt on s'y presse, on y étouffe. On commence par avoir deux, trois, six sections, puis quinze, vingt, etc. Chaque arrivant apporte des chiffres qui accentuent le succès.
881). — i/i':Li:r.T[ON m- t.a >f.]ni-: ?>:'A
A la fin, les salons se mêlent. Personne n'achèvera de dîner. On se félicite mutuellement. Chacun a sa part du succès.
Rochefort répète : « Qu'est-ce quej'avais dit!» Déroulederemerciesesligueurs.il embrasse Georges Thiébaud.
Heureusement, quelques-uns des visiteurs ont l'idée de porter les résultats, les uns dans leurs journaux, les autres dans les cercles. Cela fait quelque place.
La sortie est presque aussi difficile que Feutrée.
Un monsieur à barbe noire s'efforce d'écarter la foule :
— Laissez-moi passer, dit-il, je suis député; il n'y en a pas tant ici ce soir. Mais il y en aura beaucoup chez le sfénéral demain.
Ilien ne saurait donner une idée de l'animation des boulevards, surtout à partir de dix heures.
Devant les journaux, rue Montmartre et aulour de Durand, la circulation est impossible.
Place de la Madeleine, avenue de l'Opéra, rue Drouot, les voitures ne circulent pas.
Tout Paris veut des nouvelles.
A dire vrai, si les boulangistes les accueillent avec la satisfaction la plus grande, les jacquistes ne paraissent point leur garder rancune.
Il n'y a point de disputes. On veut savoir, et c'est tout.
Le succès du général Boulanger est sinon accepté, du moins toléré par tous.
A dix heures et demie, Durand est forcé de fermer sa devanture de fer. Il ne reste pour entrer qu'un [trou de quelques centimètres carrés.
Vainement, Déroulède sort pour inviter le public à se retirer. Vainement, il déclare qu'à cette heure l'élection est faite. La foule veut voir le général. Elle l'appelle au balcon. Il a le bon goût de ne pas s'y montrer.
Un peu avant une heure, le général sort de chez Durand. On l'acclame, on le porte dans sa voiture. On le suit jusqu'au boulevard Malesherbes; mais là les chevaux prennent le galop; on est forcé de s'arrêter à l'angle de la rue Boissy-d'Anglas.
Le bruit court que M. Jacques est chez Larue. La foule qui acclamait le général vient huer le candidat gouvernemental.
On a improvisé, je ne sais comment, un mannequin qu'on hisse sur une voiture et autour duquel on allume des bougies.
Le mannequin est ainsi promené à pas lents, sur les grands boulevards, au milieu d'une foule qui soupire d'une voix lamentable : Pauvre Jacques!
A deux heures du matin, on avait les résultats complets.