LE LENDEMAIN DE L'ÉLECTION
— Le général ira-t-il à la Chambre?
Telle était la question que ?e posaient le 28 janvier de nombreux électeurs.
Tel était donc le point sur lequel je devais tout d'abord interroger le nouvel élu de Paris.
— < Oui, me dit-il. je pensais hier soir à me rendre aujourd'hui au Palais-Bourbon, mais j'ai appris que beaucoup d'amis désiraient m'y conduire ou m'y attendre. Ils se seraient contentés de me faire fête. On n'aurait pas manqué néanmoins de lancer contre eux des gardiens de la paix et peut-être de la troupe. Des bagarres se seraient produites. Or, je n'ai pas à me dissimuler que, si j'ai été élu, c'est précisément parce que je représente Tordre — et l'ordre contre le gouvernement qui, depuis le dernier Congrès, n'a jamais représenté que le désordre. C'est au milieu du désordre même — souvenez-vous-en — qu'a été élu le Président de la République.
« Pour la première fois, depuis la guerre, on a vu Paris en état de siège. On avait mis autour de la gare Saint-Lazare et dans les casernes vingt-cinq mille hom-
1881-). — Li: LENDI'MAIX DE L'ÉLECTION 3oo
mes qu'on aurait, à la première manifestation, lancés contre les Parisiens, comme si on ignorait les conséquences d'un tel déchaînement ! L'élection de M. Carnot est faite. Le calme va-l-il revenir? Non, il suffira qu'il meure une personnalité révolutionnaire ou que Paris ne soit point de l'avis du ministère, pour qu'on prenne aussitôt des mesures répressives. Gomment appeler cela, sinon le désordre? Or, j'ai pour premier devoir de ne pas provoquer de tels conflits entre ceux qui se croient encore des gouvernants, et la population qui m'a élu. Je n'irai donc à la Chambre que lorsqu'on ne m'y attendra pas. »
Ce disant, M. Boulanger ouvrait des dépêches. Il en a reçu de tous les paj's, même de New-York où son élection était connue à deux heures du matin, même de Chicago. Quelques-unes l'ont particuUèrement flatté, notamment celles que lui ont envoyées les départements qui lui ont déjà donné des voix.
On vent bien me croire d'habitude parce qu'on sait que je n'ai jamais d'autre souci que d'être exact, mais ce qui va suivre est tellement gros que j'ai besoin de recourir à une précaution oratoire. C'est par corbeilles que les secrétaires du général lui ont apporté les télégrammes.
Je me rappelle l'orgueil qu'avait la mère de Carpeaux quand, le lendemain de la mort de son fils, elle recevait dans la pauvre maison qu'elle occupait, avenue de Versailles, des dépêches de condoléance de toutes les cours étrangères. Eh bien! de temps en temps, le 28 janvier, parmi tous les télégrammes qu'ouvrait le général, il y en avait qu'il relisait et qu'il mettait de côté.
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— Tenez, me dit -il. on prétendait que l'étranger verrait mon succès de mauvais œil...
Et il me tendit des dépêches.
Le général, toutefois, ne s'est pas cru autorisé à livrer leurs noms à la publicité et, si je veux qu'il n'ait point peur de moi, je ne dois naturellement révéler que ce qu'il me permet d'insérer. Je dirai pourtant que, parmi les signataires de ces télégrammes, vraiment plus nombreux que je ne l'aurais cru, il y avait le fils du représentant d'une des plus grandes nations.
De Pétersbourg, trois dépêches.
De Moscou, huit.
Le général a reçu devant moi plusieurs visiteurs. Tous, naturellement, parlaient de l'élection, dénombraient les voix, cherchaient à classer les électeurs, à savoir quelle serait désormais la politique de l'élu. Il répondait fort nettement :
^ « Ne vous fourvoyez pas. Je n'ai point à m'inqiiiéter de la source des voix qu'on m'a données. Je me suis présenté comme le représentant du parti national. Je suis l'élu du parti national, un parti sans limites, le parti le plus ouvert et le plus libéral qui soit. On est ou on n'est pas du parti national. Voilà tout ce que je dois savoir. »
Bientôt il y eut tant de monde qu'il dut faire proposer à ceux des électeurs qui le voulaient bien d'entrer par groupes.
Devant aucun d'eux il ne dissimula sa joie, une de ces joies qui font plaisir à voir. Pas d'orgueil. Pas de pose. Une satisfaction très sincère qu'on ne cache point parce qu'on ne saurait la feindre.
On comprendra que je n'aie pas à nommer ]es per-