‹ Le Général BoulangerChapitre 42 sur 52 · J. — LE LENDEMAIN DE L'ÉLECTION · texte numérisé non relu

J. — LE LENDEMAIN DE L'ÉLECTION

sonnages plus ou moins politiques qui avaient le lendemain voté pour le général ou qui, n'étant pas inscrits à Paris, se déclaraient ravis de son succès.

Grâce à eux, le général a appris beaucoup de choses.

Ainsi, on sait maintenant que le gouvernement comptait sur une manœuvre de la dernière heure pour intimider la population de Paris. Il attendait une dépêche de M. Herbette, relatant l'entretien qui lui avait été ménagé, la veille de l'ouverture du scrutin, sur une invitation extra-officielle, avec le prince de Bismarck.

La déception a été grande au ministère de l'intérieur lorsque la dépêche tant attendue a été communiquée à -M. Fioquet. Sa banalité était telle qu'il eût été plus dangereux qu'utile d'en faire usage. C'est ce qui explique comment lamanœuvrede la dernière heure, que quelques indiscrétions avaient fait pressentir, n'a pu être tentée.

Un visiteur se plaint vivement de la façon dont le gouvernement essaie de balancer les frais de l'élection. Au ministère des travaux publics, notamment, les appointements, par mesure budgétaire^ seront réduits en 1889. Singulière façon d'étouffer le boulangisme î

Inutile de dire que, durant toute la journée, plusieurs centaines de personnes sont restées massées rue Dumont-d'Urville. Aux deux côtés de l'hôtel se prolongeaient de longues files de voitures.

A l'arrivée de chaque visiteur, toutes les tètes se penchaient, toutes les bouches proféraient la même interrogation : « Qui est-ce ? » D'ailleurs, pas un cri. Les agents, très nombreux, se montraient des plus calmes. On attendait la sortie du vainqueur de AL Jacques et les curieux qui finissaient par se fatiguer étaient vite remplacés par de nouveaux arrivants.

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Néanmoins le général avait bien raison de ne pas se rendre à la Chambre.

Dès une heure plusieurs milliers de personnes stationnaient devantle Palais-Bourbon, sur la place delà Concorde et dans l'avenue des Ghamps-Eh'sées. Au passage du nouveau député, elles eussent certainement donné quelque mal aux gardiens de la paix espacés sur le trajet de l'hôtel à la Chambre.

Chose étrange. La plupart des députés se sont gardés d'entrer au Palais-Bourbon par le quai d'Orsay. Craignaient-ils, sinon les quolibets, au moins les apostrophes de la foule ? Ils se sont rendus discrètement à la Chambre par la rue de Bourgogne.

A partir de deux heures, les terrasses de l'Orangerie et des Feuillants se garnissent peu à peu ; la foule grossit; tout le monde a les yeux tournés vers l'Arc-de- Triomphe. On attend le nouvel élu de la Seine. Le froid, qui est assez vif, ne décourage pas les manifestants. Les jeunes se livrent à de nombreuses plaisanteries sur l'insuccès de M. Jacques. Les gens d'âge mûr discutent avec animation les conséquences du scrutin.

A noter ces diverses observations, très tranquillement écoutées :

— Tous les députés de la Seine, tous les conseillers municipaux et généraux qui se sont prononcés contre le général se trouvent mis en minorité. Ils ont perdu la confiance de leurs électeurs. Logiquement ils devraient, M. Lockroy en tête, donner leur démission. — M. Jacques a été repoussé par la majorité des électeurs de son quartier; restera-t-il conseiller quand même?

Dès qu'apparaissent les journaux du soir, les kiosques

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sont pris d'assaut. Le ministère, apprennent-ils, aréellement donné sa démission. C'est très bien. M. Garnot l'a refusée, c'est très mal. On commente vivement son attitude. Il est cinq heures. Le général ne vient pas. Les conversations varient à l'infini et l'on attend toujours. Très patiemment d'ailleurs.

Le gouvernement lui-même a dû être étonné d une si grande tranquillité, que faisait pourtant prévoir le calme de la veille.

En prévision de troubles graves, la garnison de Paris avait été consignée : les officiers supérieurs d'infanterie avaient fait amener leurs chevaux dans leurs casernes.

Que la situation ait si vainement semblé menaçante au ministère, c'est un succès de plus pour le général Boulanger.

Mais que peut-on craindre, grand Dieu î

Combien de fois faudra-t-il répéter qu'il n'y a aucun coup de main à redouter?

« Tout pour l'ordre, tout par la loi. » Ainsi pourraient se résumer les propos politiques tenus par le général à ses plus intimes amis, — à ses complices, si l'on veut.

A cinq heures, il a fait interdire sa porte. Il a reçu jusqu'à sept heures, même en s'habillant, les dernières personnes empilées dans ses salons, puis s'est rendu à l'un des vingt-neuf dîners qu'il a encore sur la planche.

Et il a dû manger fort gaiment, je vous assure, car Déroulède se plaît quelquefois à donner cette définition du boulangisme :

— Le parti national est une armée de réservistes qui ont l'intention de rester jeunes le plus longtemps possible, qui se battraient comme d'Artagnan, mais qui, en attendant, s'amusent comme Porthos.

Gela n'empêche point le général de travailler, et ferme, croyez-moi, entre un déjeuner intime et un grand dîner.

Il répond ou fait répondre à toutes les lettres.

Dès qu'il a un instant de solitude, il rédige un manifeste. Le surlendemain de l'élection, il adressait aux Parisiens la proclamation suivante :

< Electeurs de la Seine !

« Encore sous le coup de la profonde émotion où m'a laissé la merveilleuse manifestation de dimanche, je ne veux cependant pas ajourner Texpression de ma reconnaissance à l'admirable population qui a si bravement marché en colonne serrée contre la coalition parlementaire, composée de tous ceux qui se réclamaient audacieusement de la République, que leurs fautes, leur impuissance et leurs intrigues ont si gravement compromise.

« Jamais, sous aucun régime, campagne offlcielle d'attaques infâmes, de mensonges calculés et de menaces odieuses, n'avait été plus scandaleusement menée contre un candidat. Votre bulletin à la main, vous avez d'un seul coup balayé calomnies et calomniateurs.

« Le parti républicain national, basé sur la probité des fonctionnaires et sur la sincérité du suffrage universel, est désormais fondé. La Chambre, qui l'a combattu avec une fureur sans précédent, n'a plus en face d'elle que la dissolution, à laquelle elle n'échappera pas.

« Electeurs de la Seine!

« C'est à vous, à votre énergie et à votre bon sens que la patrie, notre grande patrie, devra d'être débar-

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rassée des parasites qui la dévorent tout en la déshono rant.

« La République est maintenant ouverte à tous les Français de bonne volonté.

« Qu'ils y entrent, et que les autres en sortent !

« Vive la France !

« Vive la République!

« Général Boulanger.

« Paris, 29 janvier 1889. »

J'ai été bien étonné, en entrant vers dix heures du matin, le 1:2 février 1889, dansThiMel de la rue Dumontd'Urville, comme toujours déjà plein de visiteurs, de voir i^ur tant de figures tant d'expressions diverses.

Pendant que certains amis de la maison, comme MM. Naquet et Robert Mitchell, avaient l'air très tranquille, quelques-uns semblaient radieux; d'autres étaient consternés.

Le veille même. M. Floquet avait triomphé.

Il avait réussi à remplacer le scrutin de liste par le scrutin d'arrondissement. Il croit le boulangisme tué du coup.

J'ai peut-être déjà dit que le général Boulanger ne reçoit par groupes que les gens qui le désirent. Il aime mieux faire attendre ceux qui se présentent isolément et les contraindre même à se retirer sans l'avoir vu que de les recevoir ensemble : ceux-ci lui confient dans le tête-à-tête des choses qu'ils n'oseraient pas lui dire devant témoins : une sorte d'intimité s'établit ainsi entre lui et chacun des électeurs qu'il reçoit.

Avec la même placidité, il entend tout, même les ren-

seignements les plus défavorables que des pessimistes lui apportent.

— A la bonne heure ! me dit-il à mon entrée. Vous, au moins, vous n'avez pas l'air navré.

— Gomment l'avoir quand vous êtes si souriant ! Vous ne trouvez pas que Floquet a gagné la seconde manche ?

— « D'abord, s'écrie-ii, la comparaison n'est pas juste. Vous ne pouvez assimiler la journée d'hier à celle des élections ; les deux < parties » n'ont pas même valeur. Le 27 janvier, c'est Paris tout entier qui, après les départements, a dit aux parlementaires, dans un grand mouvement patriotique : « Je suis las de vous. » Hier, ce sont 290 députés qui, par pur intérêt personnel, se sont cramponnés à leurs sièges. Souvenez-vous du mot de Millerand. Il est fort joli et vous aurez souvent l'occasion de vous en servir : Hier, c'a été t le scrutin de la peur >. C'est avec ce mot-là, prononcé par un adversaire, que nous ferons les élections générales.

« J'ai bien réfléchi, cette nuit. Savez-vous comment m'apparaît la situation? H y a une forteresse à renverser, le parlementarisme. Cette forteresse-là, qui n'est défendue que par un millier d'officiels, a contre elle toute la France. Elle est donc moralement et matériellement condamnée. Avec le scrutin de Uste, nous n'avions qu'à suivre le chemin direct pour la renverser. Le gouvernement met des batteries devant nous. Eh bien ! nous prendrons une autre route. Voilà tout. Nous exécuterons un mouvement tournant. »

— Grâce à ce mouvement, mettrez-vous dans la nouvelle Chambre autant de députés boulangistes qu'en eût mis le scrutin de liste ?

— Pas un de moins. Peut-être plus. Car ce bâton dans les roues nous forcera à travailler davantage.

— Songez que, derrière vous, tout le monde passait !

— Croyez-vous donc que j'aurais formé mes listes avec des noms incapables de passer sans moi ? J'aurais été remorqueur, mais remorqué aussi ! Pour que chaque circonscription ne fût point capable de nous fournir un candidat, il faudrait que l'état d'esprit qu'on a appelé le boulangisme n'existât pas. Or, vous avez vu s'il s'est manifesté chaque fois que j'ai été à même de consulter le pays. A moins de ne pas connaître, je dirais plus, à moins de mépriser la France, on ne peut croire qu'elle votera plus facilement pour un homme que pour un drapeau. Comme le boulangisme sera représenté dans chaque circonscription par des notoriétés locales, depuis longtemps connues et estimées, il n'y a aucune raison pour qu'elles ne soient pas élues sans moi aussi bien qu'avec moi. Je n'ignore pas que nous aurons contre nous une pression officielle formidable. Ne l'avons-nous pas eue à Paris même ? Est-il donc sans exemple que les candidatures ofticielles aient échoué aux élections générales? Rappelez-vous 1877. M. Floquet, malgré tout son prestige, n'en a pas tant que le maréchal de Mac-Mahon. Il ne fera pas plus d'efforts que lui. Le maréchal a été battu par les 363 comme M. Floquet le sera aux prochaines élections. Croyez-moi. Quand un gouvernement est condamné à mort, il a beau appeler au secours tous les médecins qu'il veut, la maladie suit son cours. Le parlementarisme suivra le sien. Il n'a plus que le quart d'un poumon. La question est jugée. Voici donc, pour nous résumer, le nouveau plan boulangiste : partout

des révisionnistes assez distingués pour être élus. Quant à moi, je ne me présenterai que dans les circonscriptions les plus difficiles, dans celles où les opportunistes croiront avoir le plus de chances.

Il m'arrive rarement de rester longtemps chez le général. Il répond si vite, si clairement aux questions, que j'ai tout de suite les éléments d'un article.

A peine sorti de son bureau, j'avais, dans l'escalier même, la confirmation d'une partie de ses espérances.

Deux visiteurs causaient ensemble, un ancien député, un grand industriel. Tous deux ont l'intention de se porter « comme boulangistes, dans la même circonscription ». Ils venaient, sinon ensemble, du moins à la même heure, se proposer au chef du parti national. Pendant que j'étais chez celui-ci, ils décidaient que rien ne serait changé à leurs projets, mais que le moins favorisé reporterait ses voix sur l'autre.

M. Floquet serait-il donc exposé à trouver devant ses candidats officiels plus de boulangistes avec le scrutin uninominal qu'avec le scrutin de liste? Ce serait bien drôle.

M. Floquet? Non. Moins d'une semaine après, il tombait, il s'effondrait. A qui le portefeuille?

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