ORDRE DU CORTÈGE
La Société de Gymnastique ;
Les Patriotes de la Moselle ;
L'Orphéon Alsacien-Lorrain ;
La Vallée de Sainte-Marie-aux-Mines ;
La Loge Alsace-Lorraine;
La chorale l'Alsacienne;
La Sociéi.é de Prévoyance ;
La Ligue des Patriotes ;
La Sociélé des Volontaires 1870-71 ;
La Société de Réintégration ;
L'Alliance ;
La Société de Secours Mutuels;
La Huningoise ;
L'Association générale d'Alsace-Lorraine.
On voit par ce document qui est une véritable note de service, que, de tout temps, les Patriotes ont été menés militairement.
En 1887 comme en janvier 1880, ils ne dissimulaient rien de leur merveilleuse organisation.
Ils conspiraient déjà au grand jour.
M. Déroulède arrive à 8 heures 4o; il est reçu par MM. Sansbœuf, Deloncle et les présidents des divers comités. Il est visiblement ému. A-t-il réfléchi ? Le fait est qu'il recommande le calme. A 9 heures ^i), on part.
Depuis vingt minutes, il y avait cinq cents personnes environ qui attendaient, devant la statue de Strasbourg, l'arrivée des Sociétés.
Un peu avant M. Déroulède, le préfet de police vient, place de la Concorde, s'assurer que toutes les mesures sont prises. Il inspecte son personnel et se retire satisfait. Il se dirige vers LElysée oii il va rassurer M. Grévy.
11 est dix heures et demie quand apparaissent enfin les sociétés formées en cortège à la gare de l'Est. Elles défilent dans l'ordre indiqué plus haut.
En tête de la Ligue des Patriotes marche M. Déroulède. Sans pousser le moindre cri, la Ligue se contente d'attacher des couronnes autour de la statue. Quelques applaudissements seulement se font entendre.
Alors s'avancent quatre soldats du i'"' régiment étranger. Sur leur poitrine brille la médaille du Tonkin. Ils sont, paraît-il, originaires de la Lorraine. Chacun d'eux met une couronne devant la statue. L'occasion de manifester est bdlle pour M. Déroulède. Il s'approche et dit :
— Bonjour, mes amis, je voudrais bien vous serrer la main.
Cet échange de poignées de main passe d'ailleurs inaperçu.
En revanche, on applaudit beaucoup sept jeunes femmes en costume alsacien dont chacune porte un bouquet tricolore formé de fleurs des champs. Les fem mes, les femmes, il n'y a que ça I
Parmi les couronnes, une surtout mérite d'être signalée.
Le cortège qui l'entoure est conduit par M. DieLz, président des sociétés alsaciennes de Paris.
Au milieu des fleurs, on lit : Les Sociétés d'Alsace- Lorraine à Jeanne d'Arc.
— Vous comprenez, dit M. Dietz aux personnes qui s'étonnent de cette inscription, Jeanne d'Arc était Lorraine.
Quelques voix crient : « Vive Boulanger ! >
L'ancien ministre de la guerre ne passa point pour avoir les qualités de la pucelle d'Orléans. C'est peut-être pour cela que ces cris sont immédiatement chutes !
On se rattrape en criant : c Vive la France ! » Et l'on se dirige vers le bois de Boulogne.
Il est trois heures. Devant le café qui fait face au corps de garde de l'Elysée, deux chanteurs qui se désignent eux-mêmes « les têtes à gifles » essaient d'inter-
prêter : « Il reviendra ! » On les expulse assez brutalement.
' Bien que l'altitude des curieux qui se pressent devant le palais ne se montre nullement hostile, les gardiens de la paix sont renforcés par quatre-vingts hommes de la garde répubUcaine à pied et à cheval.
A trois heures moins le quart, MM. Wilson et Etienne sortent ensemble de l'Elysée.
Il est trois heures vingt lorsque la tête de colonne de Tescadron du 3' cuirassiers, qui fournit l'escorte présidentielle, apparaît avenue Marigny.
Dans la voiture du Président ont pris place MM. Rouvier, le général Brugère et le lieutenant-colonel Dessirier. Celui-ci, qui commande à Tunis le 4° zouaves, est arrivé le matin à cinq heures pour être à côté de son président dans une journée qui menace d'être si grave.
La seconde voiture est occupée par les officiers de la maison mihtaire de M. Grévy.
Dans les deux autres voitures sont assis les ministres.
Au moment où le cortège arrive à l'extrémité de l'avenue Marigny, des coups de sifflet se font entendre. Plusieurs individus crient : « Yive Boulanger î » D'autres répondent par le cri de : « Vive la France ! »
Le trajet des Champs-Elysées jusqu'à la Cascade s'effectue sans incident.
Mais lorsqu'on parvient au tournant de la pelouse, une bordée de sifflets, épouvantable, inouïe, éclate de toutes parts. C'est à peine si l'on peut entendre les cris de « Vive Boulanger ! » tant le bruit strident des sifflets domine, faisant traînée parmi la foule qui stationne entre la Cascade et le Moulin.
Au moment où le Président entre sur le terrain de la
revue, ses yeux rencontrent une bande d'individus qui, précédant le 129^ de ligne, portent des chapeaux de paille dits « à la Boulange » et chantent à tue-tête : c C'est Boulange, lange, lange. »
Pendant ce temps, les tribunes, les enceintes se sont emplies. Il n'y a qu'à regarder le public pour s'assurer que, de ce côté, le Président aura peu de chose à craindre. Les femmes, dont beaucoup fort élégantes, sont en majorité.
Il y a bien, derrière les tribunes, des gens qui crient : « Allons, ceux qui ont oublié leur clef, achetez ce qu'il faut pour accueillir le ministère ! »
Et ils essaient de vendre des sifflets, mais le commerce n'a pas l'air d'aller.
Pendant ce temps, le colonel Cance, qui, pour la première fois, a été chargé de prendre des mesures d'ordre autour du président, s'assure de celles-ci.
Réglées par le cabinet, elles ont eu surtout pour but de dérouter les manifestants.
Ainsi, d'habitude, les enceintes officielles allaient de droite et de gauche jusqu'à la tribune présidentielle.
En 1887, au contraire, on avait réservé des deux côtés de celle-ci un espace de dix mètres. A droite et à gauche, on avait mis cent cinquante chaises, toutes données à des amis de l'Elysée. Les chaises, au lieu d'être isolées comme d'usage, étaient hées ensemble par rangées de dix. De la sorte, pas de bousculade possible.
Le Président avait l'habitude d'entrer et de sortir par l'enceinte du pesage. Celte année-là, il est entré et sorti parla pelouse. On se doute de la déconvenue des gens qui l'attendaient du côté de Suresnes.
Enfin, aussitôt après la revue, le public était autorisé
à envahir la pelouse. Vu les menaces des boulangiste?, la cavalerie restera sur le terrain et se déploiera comme une barrière devant les tribunes, entre la Cascade et Boulogne.
Vers deux heures, M. Rochefort s'installe au premier rang de la tribune officielle réservée aux membres du Sénat et de la Chambre. Il a pour gardes du corps les députés Laguerre, Laisantet Michelin et quelques journalistes boulangistes, parmi lesquels, à celte époque, personne n'eût encore pensé h me ranger.
Jusqu'à l'arrivée du Président, Rochefort est, comme d'ordinaire, très spirituellement gouailleur. Il a publié, le matin même, dans V Intransigeant , quelques petits entrefilets destinés à exciter les masses. Il compte sur un succès.
On ne peut pas dire qu'il n'a pas été obéi en quelques endroits isolés, mais il ne lui a pas été donné de jouir de son triomphe.
Il a même pu constater de visu qu'il y avait encore, le 14 juillet 1887, plus de monde contre lui qu'avec lui.
Il est trois heures et demie. Des voitures amènent devant les tribunes M. Floquet et les délégués de la Chambre.
— Vive Floquet! crient des centaines de voix.
Pas une ne proteste.
A trois heures quarante-cinq, c'est M. Le Royer qui, suivi de la délégation du Sénat, vient prendre place dans la tribune présidentielle.
On n'applaudit pas, mais on ne siffle pas non plus.
Tout à coup un drapeau est hissé au haut de celle-ci.
Deux coups de canon retentissent. C'est M. Grévy qui .est en vue.
La voiture approche. L'î Président, qui vient d'être sifflé à la Cascade, est très pâle. Il descend sur la pelouse. Il est en habit avec le grand cordon en sautoir.
— Vive Grévy ! crient la plupart des députés, des sénateurs et des personnes placées à côté de la tribune.
Une seule voix a crié :
— Vive Boulanger!
On étouffe ce cri sous celui de :
— Vive la France !
Un de mes amis m'a affirmé avoir reconnu le général Schmitz qui, après avoir crié : < Vive la République ! » s'est tourné vers le groupe des boulangistes et a ajouté : c A bas les saltimbanques ! *
On recommence à acclamer M. Grévy.
Les tètes se découvrent. Les chapeaux sont tenus en l'air. Beaucoup de femmes acclament, elles aussi, le Président, qui, très ému. gagna sa tribune où. il reste longtemps debout.
Il y trouve, outre les délégués des deux Chambres dont j'ai déjà parlé, beaucoup de personnes qui sont entrJes par l'enceinte du pesage :
Le général Menabrea, ambassadeur d'Italie, le marquis de Val Dora, l'ambassadeur de la Sublime-Porte, derrière lequel se dissimule M""^ Wilson, en toilette crème; M"^- Floquet, en fort jolie toilette blanche couverte de dentelles vieil or. A coté d'elle, M. Le Royer, président du Sénat, puis le personnel de la maison militaire de M. Grévy, le général Brugère, le colonel Lichtenstein, le colonel Cance, le capitaine Moinier, le .lieutenant Luccioni, etc., etc.
On commente l'absence de M. Wilson.
Derrière la tribune présidentielle, sont, prêts à tout événement, un bataillon de la garde de Paris et un escadron de cavalerie de la même arme.
Le général Ferron, monté sur un cheval bai, vient demander du geste au Président si- la revue doit commencer.
Les tribunes crient : « Vive Ferron ! » J'ai dit : les tribunes.
Le président fait le signe de tête traditionnel.
— Vive Grévy !
— Il dort, crie une voix. Ne le réveillez pas.
C'est le seul mot drôle de la journée, mais il a pour effet de provoquer des acclamations favorables au Président. Cela flnit par ennuyer Rochefort, qui proteste.
On riposte en criant :
— A bas Rochefort î
— A. l'eau Rochefort !
— Vive Grévy !
Bref, jamais le Président n'a eu pareil succès et, ce qui a dû le plus ennuyer Rochefort, c'est que c'est à la seule campagne de Y Intransigeant que M. Grévy a dû ce regain de popularité.
On acclame le général Saussier, surtout parce qu'on sait qu'il n'est pas précisément l'admirateur du général Boulanger.
Il faut reconnaître d'ailleurs que, durant toute la journée, les applaudissements ont surtout été autant de protestations contre Rochefort.
La revue commence. Nous allons voir défiler 28,000 hommes.
L'Ecole d'artillerie recueille les premiers applaudissements.
Puis l'excellente tenue des élèves de Saint-Cyr est comme toujours soulignée par les acclamations de la foule.
Le général Tramond, qui commande avec tant de distinction notre première école militaire, conduit ce magnifique défilé. Après avoir présenté au Président de la République son infanterie, il va se placer à la tète de son escadron de cavalerie.
Pendant le premier quart d'heure, le Président reste de')0ut.
Souvent, il se penche en dehors de la tribune el regarde M. Rochefort qui, ayant eu la tète découverte jusqu'à l'arrivée de M. Grévy, a maintenant mis son chapeau.
Après le premier quart d'heure, le Président, fatigué, s'assied. Il ne se lèvera plus que pour saluer les drapeaux.
Passent les pompiers qu'on acclame tout comme s'ils avaient arrêté, deux mois auparavant, l'incendie de l'Opéra-Gomique.
On applaudit la musique du P'' régiment du génie.
On acclame les chasseurs à pied. Est-te parce que ce corps merveilleux a été créé par le duc d'Orléans? Au fond je ne le crois pas.
On ne manque point de remarquer que. pour la circonstance, presque toute la troupe s'est fait raser.
La ligne est superbe. Elle marche avec un entrain qui promet.
Le tambour-major du Mo', bien que tout petit, a un succès inouï. De tous les tambours-majors, il e^tle seul à
1887. — LA REVUE SANS LUI 6o
jouer de la canne. Il la lance en l'air, lui fait faire deux tours sur elle-même, la rattrape avec un grand art. On fête en lui le dernier classique.
Le 76' de ligne brille par sa prestance. Gomme c'est le dernier régiment à pied qui passe, on l'applaudit plus que tous les autres.
Vient l'artillerie qui, défilant au trot, a un triomphe prodigieux. Quand apparait le 13'' régiment, vraiment admirable dans la poussière qu'il soulève, le président serre la main du général Brugère.
C'était ce régimcBnt que commandait, l'année précédente, le chef delà maison militaire du Président.
Même succès pour les chasseurs, les dragons, les cuirassiers.
Ceux-ci, on le sait, ferment le défilé. J'ai dit pourquoi ils se sont rangés, contre l'usage, immédiatement après la fin de la revue, devant la tribune présidentielle.
Les voitures viennent aussitôt, comme dans une féerie, reprendre M. Grévy, les membres de sa maison militaire et du cabinet.
Le Président descend de la tribune.
— Vive Grévy ! Vive le Président !
On l'attend de l'autre côté de Tenceintedu pesage. Là sont massés un assez grand nombre de gens qui ont surle chapeau un papier portant ces mots : « Vive Boulanger ! »
Et M. Grévy qui leur a fait faux bond! On juge de leur désappointement.
Devant la Cascade seulement, le Président a été accueilli par quelques sifflets.
Avenue Marigny, de rares notes stridentes se font également entendre, ainsi que des cris beaucoup plus nourris de : « Vive l'armée! »
Il est six heares dix minutes lorsque M. Grévy remonte le perron de son palais.
Et pendant qu'il raconte en famille les péripéties de sa promenade, le boulangisme, sous des formes multiples, déborde, s'étale, éclate dans Paris.
Partout, en effet, dans les carrefours et dans les rues, grandes et petites, au milieu des décorations imaginées par les particuliers, entre des trophées, sur les drapeaux, sur les estrades, aux baraques des saltimbanques, et des marchands forains, est étalé l'inévitable portrait du général à cheval, à pied, en buste, de face, de profil, de trois quarts, enluminé, doré, argenté, verni, encadré, enguirlandé. Dans les rues, les camelots vendent des médailles de tloulanger, des pièces de cent sous à l'efTigie de Boulanger, des chansons sur Boulanger, des pipes Boulanger, des épingles Boulanger, des lorgnettes Boulanger, des mirlitons Boulanger, des chapeaux Boulanger, etc., elc... Et l'on chante En revenant de la Revue, la Marseillaise de Boulanger, et Boulange, lange, lange!...
Quatre mois après, jour pour jour, le gouvernement ressentait nouvelle crainte.
Le général allait revenir à Paris!
L'inspection du 86' de ligne au Puy avait été passée, le 6 octobre, aux cris de : « Vive Boulanger! » Le prédécesseur de M. Ferron avait eu, le 8 octobre, même succès à Montbrison. Il est vrai que, le 14, une lettre écrite à un journal lui avait valu trente jours d'arrêts. Mais le trentième jour était accompli et la victime du ministère, poéliséo encore par cette punition de souslieutenant, allait venir se dresser contre M. Ferron !...
Pour que Joffrin eût organisé une contre-manifestation, il fallait nécessairement qu'il se fût attendu à une manifestation.
Il avait convoqué, la veille du terrifiant retour, salle Lévis, tout le ban et l'arrière-ban des révolutionnaires.
L'affiche portait ces mots :
« Ordre du jour : Du danger d'une dictature militaire.
« MM. Rochefort et Déroulède ont été convoqués par lettre recommandée. »
Salle comble. Les citoyens Jofîrin, Lavy, Brousse, Paillard, conseillers municipaux, J.-B. Clément, etc., sont là, mais personne n"a vu les deux principaux Messieurs convoqués.
Aussi tarde-t-on à ouvrir la séance.
Enfin JofTrin, nommé par le peuple, préside.
Il commence par demander si MM. Rochefort et Déroulède sont dans la salle ou s'ils ont des représentants.
Pas de réponse.
— Si personne n'est là pour Rochefort, s'écrie un ouvrier maçon du nom de Levraud, je m'offre à parler pour lui.
On l'invite à monter à la tribune. Il se déclare possibiliste et, sans s'occuper du général Boulanger, développe ce thème :
— Il est étonnant de voir des révolutionnaires attaquer une personnalité comme Rochefort, dont le nom est synonyme de probité.
Une deuxième, puis une troisième fois, on demande, sans réponse, si Déroulède est là.
En son absence, une dizaine d'orateurs parlent tour à tour contre Boulanger, contre Ferry, contre Wilson.
Il est quatre heures et demie. Jofîrin va mettre aux voix un ordre du jour quelconque, quand, tout à coup, un mouvement se produit.
— Déroulède ! Déroulède !
C'est, en etTet, le président de la Ligue des Patriotes qui, au milieu de voix diverses, les unes sympathiques, les autres hostiles, arrive à la tribune.
— Citoyens, dit-il, je commencerai par vous déclarer que je n'ai pas reçu la lettre recommandée dont vous parlez sur votre affiche. Rouvier a dû la faire
retenir dans son cabinet noir.,. Les socialistes n'avaient pas besoin de se réunir aujourd'hui pour faire une contre-manifestation, car les patriotes désapprouvent absolument la manifestation, dont le seul résultat serait de faire mettre au poste le général Boulanger. En ce moment, nous avons à penser à autre chose. Cette après-midi même, pendant que vous délibériez, les patriotes étaient réunis dans le but d'aviser à ce qu'ils feraient, si Ferry était nommé par le Congrès Président de la République.
L'orateur continue à parler assez tranquillement, quand quelqu'un tout à coup lui reproche sa décoration.
— Je l'ai gagnée le 13 janvier 1871, en me battant contre les Prussiens, à Montbéliard.
— A^ous vous êtes battu aussi avec les Yersaillais !
— Oui, je voulais en finir avec la guerre civile. Je ne voulais pas que les Prussiens, nos vainqueurs, fussent en même temps nos sergents de ville... Citoyens, c'est pour votre bien que je parle. Si vous m'en croyez, c'est une autre manifestation que nous organiserons ensemble. Nous nous réunirons tous, patriotes et révolutionnaires, pour manifester contre Ferry sur la place de la Concorde, mais autour du drapeau tricolore.
— Non, non!
— Sans drapeau alors, mais sans drapeau du tout.
Maxime Lisbonne, qui a fait sa réapparition dans les réunions, escalade la tribune.
— Citoyens, s'écrie-t-il, jamais nous ne pactiserons avec M; Déroulède. Nous n'avons pas besoin de lui pour
chasser Ferry. S'il revient au pouvoir, nous saurons bien, avec n'importe quoi, démolir l'Elysée, le Palais- Bourbon, le Sénat.
— Oui, oui.
Le citoyen Picot reproche à M. Déroulède d'avoir accompagné Boulanger à la gare de Lyon. M. Déroulède reprend la parole :
— J'accompagnais non le général, mais la victime des gens qui nous gouvernent. Citoyens, on n'est point patriote, sans être sociaUste...
Mais rassemblée devient très houleuse. M. Déroulède se retire en criant : « Vive la République ! > Gomme il gagne la rue Lévis, quelques personnes l'acclament; vingt-sept d'entre elles l'accompagnent jusqu'au pont de Londres.
Et c'est tout.
Je rentre dans Paris où l'on parle d'une fanfare faubourienne qui se propose d'attendre le général à la gare de Lyon. Dans les cafés, beaucoup de personnes disent également qu'elles s'y rendront après souper. Mais il fait très froid. Elles changeront sans doute d'avis.
En cas de conflit entre les boulangistes enthousiastes et les antiboulangistes et pour éviter le retour de ce qui s'est passé au départ du général, le préfet de police a pris les mesures les plus complètes. Lui-même s'est mis à la tète de ses agents.
L'administration militaire s'est prémunie de son côté contre les éventualités qui pourraient surgir.
Les ordres parvenus aux régiments casernes à Paris
au nom du gouverneur de Paris sont très précis. Les adjudants-majors de semaine doivent non seulement coucher au quartier, mais ne pas le quitter d'une minute, même pour leur repas.
On fera plusieurs fois par jour l'appel des piquets ; des permissions de nuit ne seront données jusqu'à nouvel ordre qu'à un très petit nombre d'hommes, et jamais la semaine.
Le gouverneur de Paris a déclaré, dit-on, qu'il ne tolérerait aucune manifestation de nature à troubler la paix publique, dont pourrait être l'objet un militaire quelconque, et qu'il n'hésiterait pas à en rendre ce dernier responsable.
A minuit il n'y avait encore aucun manifestant à la gare de Lyon.
On n'en attend guère avant trois heures du matin.
L'inspecteur général de la gare, M. RegnouH s'est mis au lit, mais on le réveillera à quatre heures.
Le service sera dirigé, en attendant, par M. Gaumont, sous-chef.
En cas d'encombrement, les quais d'arrivée et de départ seront nettoyés et protégés par deux bataillons et les dehors par deux malheureux escadrons qui, en cette nuit glaciale, croquent le marmot à la caserne des Gélestins — pour un de leurs chefs !
Les six chevaux du général sont arrivés samedi soir, à 9 heures 32. Le fameux cheval noir est revenu superbe.
A une heure, on demande aux employés si le général rentrera bien par la gare de Lyon ou par celles d'Orléans ou de l'Est. Ils ont l'ordre de répondre qu'ils ne savent rien.
On n'a encore signalé qu'un groupe de trois ivrognes chantant : « C'est Boulange ! »
Dire que c'est la neige qui a assuré la tranquillité de la grande ville ! Le général Boulanger peut se vanter pourtant d'avoir fait passer la nuit à dix mille personnes, le ministre de l'intérieur, le gouverneur de Paris compris.
En prévision d'événements que le gouvernement luimême redoutait, j'avais établi mon siège à côté de celui du préfet de police, à l'intérieur de la gare de Lyon.
A deux heures du matin pas le moindre manifestant aux abords de la gare. Il fait un temps horrible. Une cinquantaine de gardiens de la paix, habilement disséminés, reçoivent philosophiquement la neige fondue sur leurs manteaux. Sous le petit préau couvert qui est entre les quais de départ et d'arrivée, sont une dizaine d'agents de la sûreté.
A l'intérieur de la gare, le préfet de police et ses chefs de service sont installés dans le bureau de M. Regnoul. M. Gragnon a là le télégraphe, le téléphone.
— La gare de Lyon est, cette nuit, le véritable centre de Paris, dit-il.
Dans des wagons se tiennent vingt-cinq gardiens de la paix.
M. Brocheton, inspecteur divisionnaire, est chargé du service actif. Entouré de ses officiers, il se promène sur les quais. De quart d"heure en quart d'heure, des agents viennent lui dire qu'il ne se passe rien. Dans les différents bureaux, les employés supérieurs de la gare sont étendus sur des fauteuils. Les uns dorment. J'essaie de faire comme eux. Impossible. D'abord, grâce à la lu-
mière électrique, on se croit en plein jour. Sur les carreaux du toit, la pluie fait tapage. Et puis de temps en temps éclate un bruit formidable. Ce sont deux wagons qui se heurtent. Et par instants des sifflets stridents.
A quatre heures apparaît M. Regnoul qui vient de se lever et qui apprend avec plaisir qu'il n'a pas à redouter d'événements semblables à ceux qui ont signalé le premier voyage du général.
Le commissaire de la gare est parti en fiacre pour Gharenton.
Tout à coup, à cinq heures dix, le préfet, très animé, sort de son bureau. Il a l'air ravi. Il tient à la main une lettre dont il ne veut peut-être confier le contenu ni au télégraphe ni au téléphone.
— Vite, vite, à son adresse ! ordonne-t-il à un agent.
On signale le train.
— Vous savez que le général n'est point dedans, me dit, tout radieux, M. Gragnon. Il est descendu à Gharenton.
Et il se retire, suivi de son personnel.
Les wagons se vident. Sur le quai de débarquement, il n'y a guère qu'une trentaine de personnes qui attendent peut-être des parents, des amis.
Au dehors, devant la rue de Lyon, une centaine de curieux au plus scrutent les voitures. Il pleut toujours à verse.
Pendant ce temps, n'étaient pas moins inutiles les précautions prises à la gare d'Orléans, aux abords de laquelle une centaine de gardiens de la paix, sans compter les agents spéciaux, ont battu la semelle toute la nuit.
Les curieux, qui croyaient >avoir que le général Bou-
langer reviendrait de ce côté, sont peut-être au nombre d'une trentaine. Ils arpentent mélancoliquement le long hangar qui règne sur la gauche de la cour.
Petite alerte vers quatre heures. Un train est entré en gare. Les badauds se précipitent. Aucun des arrivants ne ressemble au général.
La même déconvenue se produit trois fois, de demiheure en demi-heure. Les employés, interrogés, déclarent ne rien savoir.
Finalement, à six heures, tout le monde s'en va.
A la gare de V Est, moins de curieux encore.
Ceux qui s'imaginaient que le général prendrait un train de banlieue sont désolés de s'être crus plus malins que les autres.
A la Porte d'Italie^ beaucoup de voitures de maraîchers, de marchands de moutons, de porcs, de produits chimiques. Il aurait fallu que le général fît un détour extraordinaire pour passer par cette porte, car la route de Vitry est complètement barrée. L'unique boulangiste qui attendait en cet endroit s'en va navré.
Devant Y hôtel du Louvre, les douze agents qui gardent le n'^ 17^ de la rue de Rivoli font circuler les rares personnes qui désireraient voir M. Boulanger. Il en sera de même toute la journée. La neige qui tombe éloigne d'ailleurs les badauds. A peine vient-on de temps en temps demander si le général est bien descendu à l'hôtel du Louvre.
— Oui, il est même là en ce moment, dit-on à quelqu'un vers trois heures. Si vous voulez lui faire passer votre carte ?
— Non, il est là. Cela me suffit.
Et il se retire.
Aucun incident dans la soirée.
Mais il est là. Les choses ne se passeront peut-être pas aussi tranquillement tous les jours.