‹ Le Général Boulanger et la conspiration monarchique (volume 2)Chapitre 13 sur 28 · L'ÉLECTION DE SAINT-DIE · texte numérisé non relu

L'ÉLECTION DE SAINT-DIE

Le commandant Picot. — Af"« Picot. — L'état de siège. — Nancy. — L'élection de Toulouse.

De toutes les élections à la genèse et aux péripéties desquelles nous avons assisté, il n'en est pas qui aux yeux du parti national ait eu une importance égale à celle de Saint-Dié.

Pour triompher de Jules Ferry dans cette circonscription, il fallait, condition essen-

lOi LE GÉNÉRAL BOULANGER

tielle, être du pays; avoir une situation sociale indépendante, et jouir d'une influence qui, si elle était inférieure à celle du châtelain de Foucharupt, pût cependant, à un moment donné, entrer en ligne de compte.

Le difficile était de trouver un homme qui réunît ces conditions.

Pendant près de vingt ans, Jules Ferry, qui avait occupé les plus hautes fonctions de l'Etatjavaitinondél'arrondissementdeSaint- Dié de ses créatures. Le Tonkinois était le Grand Manitou des Vosges. Ses fautes, on voulait les ignorer ; son impopularité on la niait. Ferry vivait encore sur son calembourg de 1869 et les « Comptes fantastiques d'Haussmann » , qui ont établi sa réputation, avaient le don de dérider nos bons VosQ:iens. Il est vrai que si l'homme de « l'article 7 » était prophète en son pays, le reste de la France le repoussait avec horreur et son impopularité avait été un des plus puissants agents du succès boulangiste.

ET LA CONSPIRATION MONARCHIQUE 16o

Tous les yeux étaient portés sur ce petit coin de terre de l'Est, et on faisait de cette élection de Saint-Dié une question vitale pour le triomphe futur. A tout prix il fallait vaincre .

Il semble que le soin de mener cette campagne « des Vosges » incombe! t au comité national, et qu'on ne devait rien négliger pour assurer la défaite du Tonkinois.

Hélas ! Le comité national (?) n'avait pas donné signe de vie. Il ignorait, je crois, jusqu'aux titres de l'homme qui serait le candidat antiferrvste à Saint-Dié, il n'avait aucune notion du pays, de la situation politique des partis en présence. Il ne faisait rien, comme à son habitude.

Quant à Dillon, il faisait moins que rien, car ses tergiversations, ses hésitations étaient plus nuisibles encore, que n'eût été son inertie.

Le général Boulanger, de son côté, avait, on le comprend, à cœur de voir échouer

Ferry, aussi ne m'avait-il dit que ces quelques paroles dans un serrement de main : « Je compte absolument sur vous ; il faut que Ferry échoue. »

Je résolus d'aller voir par moi-même ce qu'était cet arrondissement, quelles forces électorales allaient se trouver en présence, quelle était la situation exacte des deux adversaires . On avait bien à Paris entendu parler d'un certain commandant Picot, qui, seul, pouvait avoir des chances sérieuses de l'emporter sur son redoutable conçurent.

Je pensais que tout était organisé là-bas et qu'il n'y aurait qu'à stimuler le zèle des timides, enflammer l'ardeur des militants et réglementer, en un mot, une élection qui irait toute seule.

Nous étions au 13 septembre, soit huit ours avant le scrutin. Je nliésitai pas et pris le train. Quel homme était-ce que le commandant Picot ? Quelles étaient ses opinions politiques ? Autant de problèmes à

résoudre. A Pans on ne savait rien, nul ne pouvait me renseigner et tel était le désordre de cette fameuse organisation électorale du comte Dillon que le parti national n'avait même pas py^oposè un candidat pour lutter contre Ferry, et que là où il fallait un républicain notoire, on se contenta d'accepter le .... commandant Picot.

Installé au service de la permanence de province, rue Galilée, je confiai mon bureau à M. Goiran, et partis pour l'Est, le 13 au soir, muni d'une somme d'argent dérisoire, prise sur le fameux crédit de 10,000 francs qui devait me servir pour toutes les circonscriptions de France !!!

Je m'arrêtai à Nancy où je vis notre ami Barrés, un vrai travailleur, celui-là, qui ne comptait que sur lui-même, qui ne fut jamais soutenu par Dillon, heureusement encore, et qui enleva son élection à la force du poignet. Barrés avait largement payé de sa personne, et il ne doit au Comité natio-

nal que l'argent de ses affiches et de ses bulletins de vote envoyé à la dernière heure. D'autres subventions ou subsides il n'en eut pas. Je le quittai sur l'assurance qu'il me donna qu'il serait vainqueur et j'arrivai à Saint-Dié le 14 dans Taprès-midi.

Au débotté je me fis indiquer le domicile de quelques-uns de nos amis et au bout de 10 minutes j'étais fixé sur le Commandant Picot.

Très brave homme, officier supérieur du génie, démissionnaire, M. Picot à la tête d'une grande fortune avait dans le pays de gros établissements industriels. Il était bien l'adversaire de Ferry, certes ! En politique, il était imbu des doctrines de l'Orléanisme de province, le plus étroit et le plus mesquin de tous les orléanismes. Bourgeois dans la moelle, il rêvait bien plutôt la monarchie censitaire de Guizot et de Mole que la dé mocratie égalitaire et républicaine.

En religion, le Commandant Picot, inspiré

par sa vénérable compagne, incarnation du cléricalisme de petite ville, et soigneusement entretenu dans ces principes par la famille dans laquelle il était entré, ne connaissait guère que le service divin, les offices, les processions, le dais, la fabrique et les congrégations. On voit, parla, que l'ancien polytechnicien était des plus qualifiés pour se poser en adversaire de Jules Ferry, l'initiateur des décrets, et qu'il tenait plus du marguillier et du diacre Paris que du conventionnel Saint-Just.

Muni de ces renseignements, je me présentai au loD^is du Commandant et ne

rencontrai que M°^® Picot dont laccueil froid et compassé me fit regretter la longueur de mon voyage. Ses premiers mots lurent :

a M. Picot est sorti ; je ne sais quand il rentrera. Il s'occupe de son élection et il n'a besoin d'aucun appui pour réussir !

— Mais, madame, j'arrive de Londres et

de Paris : le Général Boulanger tient pour

très important le succès du Commandant.

Il faut absolument que je le voie et que je m'entende avec lui.

— Je ne sais quand il rentrera et

— Dussé-je l'attendre à sa porte, dans la rue, il faut que je le voie.

Je pris congé de la bonne dame qui ne fit rien, je l'avoue, pour me retenir etm'éviter ma faction dans la rue.

Pendant ma visite j'avais remarqué que dès mon arrivée elle me détaillait des pieds à la tête et arrêtait son regard scrutateur sur mes chaussures. Surpris je jetai les yeux sur mon pantalon, sur mes souliers, me demandant avec anxiété quel accident me rendait ridicule. Je n'avais pu supposer que les souliers jaunes de touriste que j'avais cru pouvoir me permettre de porter en plein été par ce temps de villégiature, pussent offusquer Texcellente provinciale ; j'avoue que la perspective de mes fugues à Saint-Dié me laissait assez éclectique en matière de toilet te .

J'ai SU depuis que M°^® Picot avait été effarouchée par mes brodequins.

Elle me prit sans doute pour un petit employé aux gages du Général ou du Comité national et me fit partager le dédain dans lequel elle enveloppait certaines personnalités peu recommandables, il est vrai, de l'entourage du chef du parti révisionniste.

Mon costume de voyage horripilait l'exquisité de ses délicatesses mondaines et le high-life de Saint-Dié étant plus chic que celui de Paris, elle eût été sans doute flattée et prévenue en ma faveur, si je m'étais présenté chez elle en gants paille et en habit noir.

Chère dame ! Je lui pardonne de tout mon cœur!

Dans la grande rue de Saint-Dié, je me heurtai contre un de mes anciens camarades : X.

— Tiens, en voilà une chance ! Toi ici ? Que viens-tu faire dans ce trou de province ? m'écriai-je au comble de Tétonnement.

— J'allais te faire la même question, mon bon vieux. Moi, je suis ici pour travailler la matière électorale en faveur de Ferry.

— x\li! elle est bien bonne, moi, je dois faire triompher Picot bon gré mal gré ! Nous voilà donc dans deux camps ennemis.

— Touche dà, me dit X, et pour commencer les hostilités, allons dîner ensemble, je t'emmène dans mon caboulot; très sélect, tu verras !

Par exemple tu n'y seras entouré que d'ennemis, car les clients sont tous Ferrvstes enragés, ce sera piquant î

— Charmant, mon cher, mais songe que nous ne devons nous compromettre ni l'un ni l'autre ; dînons donc à ta boite mais en cachette ; tu as l'air très au courant des us et coutumes de ta bonne ville de Saint-Dié et tu trouveras certainement le moyen de nous dissimuler aux yeux des indiscrets.

— Ne blague pas et laisse-moi faire ! Je crois me souvenir que tu n'es pas insensible

au fumet d'un succulent gibier arrosé d'un fin Bourgogne !

— Mais alors c'est un festin que tu me proposes. Je me laisse faire!

Notre repas fut gai quoique mâtiné de politique et eut ce double avantage de surpasser en finesse et en abondance les meilleurs diners des restaurants de nos boulevards sans nous mettre à sec ! Jugez-en :

Potage à la paysanne

Truites de rivière

Civet de lièvre

Perdreaux rôtis

Ecrevisses

Salade

Desserts variés

Le tout complété d'un excellent Pommard de Beuverand. L'addition ne dépassa pas 10 francs SO.

— Avoueras-tu maintenant, me dit X., qae la province a du bon ?

Notre conversation roula principalement

au début sur nos souvenirs de jeunesse et ce ne fui qu'à l'apparition des perdreaux que nous fûmes en pleine discussion politique ; je dois dire qu'avec la meilleure grâce du monde et sans compromettre en rien son parti, mon excellent camarade me dépeignit la situation des partis en présence et me donna de précieux renseignements sur M. Picot que je venais défendre.

Je ne suis même pas bien sûr qu'au dernier verre de Beuverand, X ne cria pas : a Vive Boulanger ! »

Le lendemain je fis ma tournée en ville. Saint-Dié me parut en état de siège : gendarmes et douaniers, postés à la gare, dévisageaient les arrivants, visitaient à fond les bagages et avaient bientôt jaugé le voyageur s'il se trouvait emporter avec lui une paire de bottines enveloppée dans un journal houlangiste. On devenait suspect et durant tout le séjour à Saint-Dié on était honoré d'une filature aussi gênante que mal-

propre, car, soit dit entre nous, la police secrète (??) de Tendroit marque rudement mal et nos agents parisiens sont des hommes du monde à côté de leurs collègues des Vosges.

Par exemple, liberté absolue et illimitée pour tout ce qui montre patte ferryste !

Tout ce qui est fonctionnaire, agent soumis dans une mesure quelconque au contrôle ou à l'arbitraire de l'administration, marche comme un seul homme pour le Tonkinois, qui a organisé la terreur dans ce coin si paisible d'ordinaire.

Les camelots débarquent à chaque train avec des ballots, des stocks considérables de Bataille, à' Estafette, de Payns et de République française. Ferry fait bien les choses ; il a consacré cent mille francs à cette élection qui, en d'autres temps, ne lui revenait pas à lo.OOO. Il sait que c'est pour lui une question grave, d'être ou de ne pas être, et ne néglige rien de ce qui peut lui profiter en nuisant à ses adversaires.

Les trois uniques voitures de la localité sont réquisitionnées par ses agents.

Ferry lui-même ne se montre en ville qu'escorté par le sous-préfet protagoniste officiel de sa candidature, et par le commissaire de police prêt à le défendre contre toute agression ou même contre toute raillerie. Quand il est en tournée dans la campagne, on a pris soin à l'avance de convoquer les pompiers et toute l'éclielle des fonctionnaires grands et petits.

A Saint-Dié les ferrystes surveillent la poste et le télégraphe ; je ne suis pas bien sûr que les dépêches de son concurrent ne passent pas sous ses yeux, enfin des agents de la sûreté générale sont détachés auprès de sa personne, comme auprès d'un personnage princier en villégiature.

Autre détail qui ne manque pas de saveur: Le jardin public et la promenade de Saint- Dié sont encombrés, la nuit tombée, de filles publiques aux allures provoquantes et se

livrant sans vergogne à la Bourse aux amours, sous l'œil paternel de la police locale. En effet, le mot d'ordre est donné on ne doitrienvoir d'attentatoire à la morale pendant toute la période électorale.

Néanmoins, malgré tous les efforts, malgré l'appui de M. Gonstans et malgré toute l'effroyable pression administrative, Jules

Ferrv sera battu !

C'est le pronostic que j'adressai, du reste, au Gaulois deux jours après mon arrivée à Saint-Dié, et le 22 septembre a ratifié mes prévisions.

La nuit était tout à fait venue^ je me dirigeai vers la demeure de M. Picot. Le commandant n'était pas rentré. Je décidai de l'attendre. Il était près de dix heures. Je fis les cent pas devant sa porte et... à une heure du matin, après une faction insipide de trois heures, je vis M. Picot qui s'apprêtait à réintégrer son domicile.

Je me présentai et compris à une grimace

significative, que ma visite forcée lui était peu agréable.

En loute autre circonstance je lui eusse aussitôt tourné le dos, mais j'avais une mission à remplir et fis taire mon amour-propre. Je dois dire cependant que M. Picot, se ravisant, m'invita courtoisement à monter chez lui et, malgré l'heure avancée, nous entamâmes le chapitre de l'élection.

M. Picot, qui procédait absolument des doctrines de jVP® Picot, me déclara qu'il espérait réussir sans notre appui, qu'il avait pour lui toute la bonne bourgeoisie de Farrondissement, ces messieurs du Clergé et les grandes familles (!) du crû ; enfin sa position personnelle et sa fortune.

— Mais, monsieur, repris-je, il y a encore d'autres éléments que les hobereaux et les curés à faire entrer en ligne de compte. Il y a toute une masse d'électeurs qui, à tort ou à raison, n'aiment pas les cléricaux, et cette seule considération constitue pour un

ET LA CO.VSPlRATIOy MONARCHIQUE 179

candidat un appoint sérieux, surtout lorsque le résultat ne doit se chiffrer que par de faibles différences.

— C'est possible, répondit M. Picot en se rengorgeant. Mais j'ai l'assurance de vaincre à une forte majorité et je pense pouvoir me passer de votre concours.

— Libre à vous, monsieur de dédaigner notre aide, répliquai-je en me levant pour me retirer ; mais comme notre parti attache à la défaite de Ferry et à votre réussite personnelle la plus grande importance, vous me permettrez d'agir dans ce sens par tous les moyens en mon pouvoir. Nous vous soutiendrons malgré vous, et même contre vous, s'il le faut, car nous ne sommes pas aussi certains que vous paraissez l'être de votre succès.

Rien n'arrêtera la campagne que nous allons organiser qu'un désaveu formel, pèremptoire et officiel émané de vous.

— Oh ! je ne veux pas vous désavouer, dit à son tour M. Picot; faites donc à votre

guise. Mais ne me corn^gr omettez en rien,

— Ainsi ferai-je. Et je pris congé !

Je n'ai pas revu M. Picot. Sa superbe et sa fatuité m'avaient fort indisposé et je l'aurais bien lâché à ses seules grandes familles (!), à son clergé et à ses bourgeois, si le point capital pour nous n'eût pas été d'assurer Téchec de Jules Ferry.

Je rentrai précipitamment à Paris, le Id septembre, et dès mon arrivée j'expédiai sur Saint-Dié un de nos meilleurs agents M. Gayignani qui fit merveille pendant ces quelquesjours et quiréussit à amener à M. Picot les voix de plus de 200 électeurs bonapartistes et révisionnistes résolus à s'abstenir plutôt que de voter pour un clérical.

Ces 200 voix s'étaient décidées par esprit de discipline électorale à faire violence à leurs principes religieux pour assurer le succès de leur programme politique. C'est cette entrée en ligne de deux cents électeurs qui décida de la victoire en donnant

à M. Picot une majorité de cent cinquante voix.

Nous nous applaudîmes de ce résultat et M. Picot ne songea pas le moins du monde à protester contre le siège de député qu'il devait à notre seule intervention ; il est vrai qu'il en a si peu profité !

Nous avons dit, au début de ce chapitre, dans quel désarroi le Comité national (!) laissait l'organisation des élections en province. Et quand je me sers ici du mot : Comité national », je devrais dire simplement M. le comte Dillon. Car le Comité n'existait plus, il n'y avait plus rien que le comte Dillon gorgeant de sommes fabuleuses certaines individualités de son choix et ne faisant rien pour la vraie campagne, la propagande utile, les agents méritants et les dépenses indispensables.

Paris était tout pour ces Messieurs et à

part deux circonscriptions électorales dans

toute la France qui intéressaient particu-

lièrement le Général, Toulouse où se présentait M. Constans, et Saint-Dié, le fief de Jules Ferrv, tout le reste allait à vau-l'eau et il n'existait pour la province qu'un budget ridicule et une organisation embryonnaire.

Les candidats les plus désintéressés, ceux qui n'attendaient du Comité national que les frais d'affiches et de bulletins, comme Barès par exemple, devaient, ne recevant rien, s'adresser au Comité pour lui réclamer les subsides, et cela huit jours avant le scrutin.

A preuve cette lettre de Barrés qui en fait foi:

« Nancy, 15 septembre 1889.

(( Cher Monsieur,

« Voici les adresses où adresser une carte et remercîments au nom du général. Je n'ai pas encore reçu vos bibelots de propagande, mais je pense que cela ne peut durer.

« Voulez- VOUS avoir l'obligeance de presser Jollivet de rae faire tenir les subsides.

« C'est une situation stupide qu'on nous fait, huit jours avant l'élection.

(« Veuillez recevoir, Monsieur, Texpression de mes seniiments les plus sympathiques.

« Signé: Maurice Barrés. »

En voici une de M. Paul Adam, autre candidat dans une circonscription de Nancy.

Celui-là a reçu deux jours avant le scrutin largent qu'il attendait pour les besoins urgents de l'élection :

« Monsieur,

« Je viens de recevoir de M. Raoult la somme de mille francs par mandat télégraphique.

« Je vous remercie infiniment de l'empressement que vous avez bien voulu mettre à me faire parvenir cette somme qui m'aidera,

je l'espère, à faire triompher la cause du parti national dimanche.

« Veuillez agréer, monsieur, l'hommage de ma grande reconnaissance.

« Sigyiè : Paul Adam. >>

« 20 septembre 1889.

« Nancy, place Vaudémont. »

A peine arrivé à Saint-Dié, notre agent électoral M. Gavignani m'adressa la lettre suivante :

« Saint-Dié, le 17 septembre 1889.

« Monsieur Verly,

« Dès mon arrivée à Nancy, je me suis empressé d'aller voir M. Barrés, de votre part. Il a été charmant et m'a donné tous les renseignements pour me faciliter ma tâche à Saint-Dié. Inutile de vous dire que son élection est certaine à Nancy.

« Les journaux n'étant arrivés en gare qu'a 1 h. 4o,je n'ai pu partir pourSaint-Dié que par le train de o heures. Arrivé dans cette ville j'ai aussitôt été demander M. X... que j'ai trouvé à sa pension. Je suis heureux de vous dire qu'après avoirpris connaissance de votre lettre, il s'est mis tout à fait à ma disposition, et comme il vous aime beaucoup je ne doute pas qu'il soit sincère.

« C'est lui qui m'a procuré leshommespour la distribution des journaux et le jour du marché j'en ai fait distribuer 3000 aux paysans. C'est moi-même qui surveillais cette distribution.

« Il me reste donc 2000 journaux qui seront distribués demain mercredi à Raon-l'Etape où les électeurs sont les plus décidés à voter pour Ferry.

(» Comme de juste, j'ai été voir le commandant Picot et lui ai remis votre petit mot; il a été très aimable et dit: être sûr de son élection.

(« Après avoir causé longuement ensemble il m'a dit textuellement : u Prenez garde de ne rien compromettre; ici tous les boulangistes votent pour moi, non pas parce qu'ils aiment Boulanger, mais en haine de Ferry. Je suis certain de mon élection, j^r^/z^j garde de ne rien compromettre.

« Un seul endroit est mauvais pour moi : Raon-l'Etape; là les radicaux voteront pour Ferry. C'est le seul endroit où vous pouvez faire quelque chose, ailleurs tout va bien. »

« Que pensez-vous des affirmations de cet homme? S'il pouvait dire vrai, qael succès pour nous ! ^lais, malgré ses affirmations, la victoire est incertaine.

« Enfin je pars pour Raon-rEtape demain avec 2000 journaux. Je tacherai de voir ce que je puis faire, mais d'après les renseignements c'est très difficile d'aborder les électeurs, je verrai et je vous promets d'être prudent.

« A la prochaine lettre peut-être aurai-je de bonnes nouvelles à vous annoncer.

« Votre respectueux serviteur, entier dévouement.

(( Signé :Tn. Gavignani. »

DEUXIÈME LETTRE « Senones, le 19 septembre 1889.

« Monsieur Verly,

« Hier mercredi j'ai été à Raon-l'Etape accompagné de quatre hommes porteurs de loOO journaux que j'ai fait distribuer dans les dix communes du canton de Raon-l'Etape, contrée la plus hostile à M. Picot et suis rentré à Saint-Dié le soir.

« Aujourd'hui jeudi, je me suis rendu à Senones avec des hommes et 1000 journaux et, pour les distribuer, je me suis fait accompagner par M. Joly, membre du Comité révisionniste. Ce canton est très bon pour M. Picot.

(( Si je dois écouter grand nombre de personnes, l'élection de M. Picot serait certaine ; du reste on le dit partout.

« Ce matin j'ai déjeuné dans le même hôtel que M. Picot qui faisait sa tournée ; il m'a dit de bien travailler ^an^ rien comp^^ometire et surtout ne pas parler de Boulanger, et (chose drôle) tout le monde ici est boulangiste, je le vois par moi-même.

a Demain matin j'irai voir un nommé Paul Vichard, ancien communard, qui peut beaucoup; il reste à Sachemont ; je crois en tirer parti. C'est M. Barrés qui lui a écrit à ce sujet.

« Samedi matin je partirai encore pour Raon-l'Etape, avec les journaux qui me restent, car c'est dans cette localité que Ferry est le plus fort et à mon retour à Saint-Dié j'assisterai à une réunion que le Comité révisionniste de Saint-Dié donne en convoquant tous les ouvriers. Comme vous le voyez on est presque certain du succès. Dans tous les

cas, tout ce qui est pauvre et ouvrier sont Boulangistes et voteront pour M. Picot.

a Je vous ai écrit déjà ; avez- vous reçu ma lettre ?

« Samedi matin vous recevrez une lettre de l'entretien que j'aurai eu avec Paul Vichard qui, d'après les renseignements, a beaucoup d'influence sur les ouvriers.

(( J'ai l'honneur d'être, etc.

(( Signé: Th. Gavignani.

« P. S. L'argent s'en va;jenesais s'il m'en restera assez pour mon retour; ici, comme on dit vulgairement, il faut aabou- 1er » toujours.

a Veuillez, je vous prie, m'écrire à Saint- Dié, Hôtel des Voss-es. »

Troisième lettre

« Nancy, 1" octobre 1889.

« Monsieur Jollivet,

c( M. Barres me charge de vous écrire pour

vous prier de vouloir bien nous envoyer

deux caisses photographies à mon adresse, gare de Nancy, Gavignani. Ces photographies nous sont demandées de tous les côtés. Veuillez nous les expédier sans manquer.

« J'ai rhonneur d'être. Monsieur, « Votre respectueux serviteur^

« Signe : Gayignani.

f( P. S. Eleclions Barrés et Gabriel assurées. ')

Je termine ici l'historique de cette élection de Saint-Dié qui fit en France un effet immense ; nous avions tenu beaucoup moins pour M. Picot que pour nous à laisser Jules Ferry sur le carreau.

Nous avons travaillé avec énergie à rallier les électeurs indécis, hésitants, douteux même. Ceux qui voulaient s'abstenir pour ne pas donner leur voix à un clérical aussi prononcé que M. Picot, ceux-là nous

les avons décidés en leur parlant du Général el ces braves gens ont fait taire leurs scrupules et se sont inclinés devant la discipline et le nom de Boulanger.

Nous n'avons j;a5 compromis M. Picot qui avait une peur bleue qu'on parlât de Boulanger à des gens cependant tout acquis à l'homme du jour. M. Picot Ta emporté grâce aux voix que nous avons ralliées et sans l'appui desquelles Jules Ferry passait le 22 septembre avec plus de 100 voix de majorité. M. Picot aurait eu tort de rapporter à son influence et à sa popularité seules le succès qu'il a obtenu.

Malgré la bourgeoisie, la noblesse et Messieurs du Clergé, il fallait déplacer 300 voix pour avoir la majorité qu'il a eue, et cette majorité ce sont les 200 boulangistes et bonapartistes anticléricaux qui la lui ont fournie non pas parce que mais quoique Picot.

Une fois de plus, on peut dire que la vie-

toire de Saint-Dié a été remportée non par les chefs, mais par les soldats et les sous-ofliciers, en dehors du grand organisateur Dillon (!), qui n'avait rien organisé, et avec le concours d'un seul agent électoral zélé et intelligent quine nous a pas dépensé 700 francs!

Depuis, M. Picot a été invalidé. Que sont donc devenues les voix des hobereaux, de la bouro^eoisie et des curés de l'arrondissement ?

Mais dans ce coup de collier qu'il fallait donner dans l'Est le choix des agents électoraux était singulièrement fantaisiste.

L'homme sérieux que j'avais envoyé à Saint- Dié avait (( produit, » rapporté et largement compensé la mesquine dépense qu'on avait faite pour lui, c'est qu'il avait mis lui-même la main à la pâte et qu'il ne travaillait pas en « amateur » .

Mais il y avait des agents expédiés et fournis par le comte Dillon lui-même, d'autant mieux rétribués qu'ils ne faisaient rien,

n'avaient rien à faire, n'étaient bons à rien, sinon à toucher de fort jolies indemnités de route. C'étaient les favoris de Dillon, qui allaient « jeter un coup d'œil » sur Télection de telle ou telle circonscription, faisaient un

rapport et empochaient.

Comme exemple, en voici un :

« Nancy, 24 juillet, 1889

a Monsieur le Baron,

(( J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre du 23. C'est la première fois depuis mon arrivée à Nancy que j'ai l'honneur de recevoir des nouvelles du comte Dillon. J'ai écrit sept lettres, vous ne me parlez que de celle du 17 juillet.

« Dites bien au comte Dillon que ma mission a eu le plus complet succès, l'entente est faite. Dites aussi au comte Dillon qu'en ce moment je travaille sans relâche au succès de l'élection du 28.

Hier j'ai visité avec M. Boutin, chef de la Ligues des Patriotes, sept communes. A Pont-Saint- Vincent on nous a menacé de coups de fusil. Aujourd'hui je pars immédiatement pour visiter les quatre autres communes. Dans les campagnes, le succès est douteux, les voix doivent à peu près se balancer. A Nancy, je compte sur la majorité. La pression exercée contre nous par rAdministration est simplement furieuse.

(( Je quitterai cette ville lundi soir ou mardi . Si le comte Dillon désire que je reste, faitesle-moi savoir de suite, monsieur le baron, et je resterai. S'il avait une nouvelle mission à me confier je me mets entièrement à sa disposition.

(( Je vous prie, monsieur le Baron, de vouloir bien agréer Tassurance de ma considération.

« Signe: Comte de Boulogne. »

Je serais en vérité fort embarrassé de dire

quels services utiles et pratiques l'auteur de la lettre ci-dessus a rendus au parti national.

Le comte Dillon a désiré être agréable à M. de Boulogne, il l'a envoyé en promenade dans TEst aux frais de la caisse et... voilà tout.

On voit ce qui se passait pour Saint-Dié. Quant à l'autre circonscription de haute importance, Toulouse, on va en juger.

Voici une lette que je reçus de mon cousin envoyé par moi avec de l'argent et des munitions, qui donne la note générale du désarroi, du laisser-aller, de la négligence, en un mot qui étaient à l'ordre du jour dans cette élection dont la gravité était reconnue

de tous :

a Ce 16 septembre 1889.

« Je viens de voir S. qui, pour commencer, me fait manquer le train de 2 h. 3o pour Montauban. J'en suis quitte pour repartir à 4 h. SO.

u Quand je disque je viensde voir S. c'est les trois S, car ils sont trois... tous plus... les uns que les autres, avant tous trois manqué d'être mangés à la réunion épouvantable du théâtre. Bref, le candidat, qui est encore plus exalté que les autres, m'a raconté qu'il avait eu un mal inouï ici, qu'il n'y fallait pas parler du G., que ce que M. JoUivet lui avait envoyé était insignifiant, qu'il lui fallait ENCORE 4 FOIS AUTANT QUE J'EN AI EM- PORTÉ et de toute urgence ; qu'il avait été obligé de fonder un journal qui tire à loOOO par jour,susciter plusieurs candidatures pour le 1®^ tour, qu'il avait à lutter contre un homme qui mettait oO. 000 francs à l'affaire, et que le Comité avait l'air trop tiède à son endroit ; qu'il y avait une candidature qu'il fallait faire avorter, royaliste, catholique, patronnée par un archevêque : que pour cela il faudrait voir le 22 avenue d'antin; que pourtant il ne craignait pas trop et qu'il pensait passer avec :

« 80OO voix, 1" tour.

« 6000 à Constans.

« loOO à ce Conservateur clérical.

« On passe les nuits ici à déchirer G. Il fait en même temps le jeu du candidat de la première circonscription, Labat, qui a des chances de battre Calvin hac.

« D'après eux, succès plus que certain surtout si M. JoUivet peut faire ce que je dis. Il paraît que Drumont fait afficher partout de ne pas voterpourles candidats révisionnistes, affiches jaunes disant, à propos de M. Naquet, que ce serait toujours la France aux mains des Juifs.

« S. n'est pas satisfait des amis, sauf Laisant qui a eu seul le courage de venir à Toulouse à la réunion et il dit qu'il aurait voulu voir les autres sur la scène du théâtre, faisant les discours pendant que la bande à Constans sciait les poutres qui soictiennent la scène et que les banquettes volaient.

198 LE GÉNÉRAL HOULANGER

« J'aireçu tadépèche, ils iront à gare attendre colis et s'en arrangeront pour le mieux. J'ai reçu dépêche de la Réole, y serai demain mardi 10 h. 1/2. Je t'envoie lettre (pour G.) de S. avec prière faire partir.

« Prière insister près de M. JolUyet pour que ça parte le plus vite possible. Gomme il m'a dit : « une affaire de cette importance !

« Garte ci-jointe pour M. Jollivet.

« Sigyiè: B. »

Et maintenant deux autres pièces bien typiques encore :

(( Paris de Toulouse 581. 34. 19. 11 h. m. « 26, rue Galilée, Paris.

(( Redû vin, liqueurs, cinq mille, insuffisant; répondez si envoyez reste, sinon intéressé principal de maison quitte tout. Part cesoirpour Paris. — Aliresseau, hôtel Paris.»

« Paris de Toulouse, 25. 52. 15. 12 h. 40 s.

« Jollivet, o3, Amstersdam, Paris.

« Profondément étonné, oubli inexplicable et grave, veille bataille. Vu personne ici, rien reçu comme élément propagande, répondez et tranchez aujourd'hui absolument tout, sinon pars ce soir, pour deux jours, sera grande faute imposée par silence inqualifiable. Communiquez Laisant et amis. Afifections, tout bien, élection certaine.

« SusiNi. »

Après cela, il ne me reste plus rien à dire pour montrer nettement comment se comportaient les « grands organisateurs orléanistes )) vis-à-vis d'un homme sincère, dévoué, courageux qui s'était jeté dans la mêlée pour combattre un adversaire aussi redoutable que Gonstans.

On ne répondait même pas au candidat révisionniste.

Qu'on juge par ce qui précède de ce qui a pu se passer dans les autres circonscriptions de France !!

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