LA RUE GALILEE
Installation. — Permanence de province. — Mauvais vouloir. — Incohérence. — Le 22 Septembre. j — Comptes.
Dans une longue conversation que j'eus ♦ avec le général au commencement du mois d'août, au retour d'un de mes nombreux voyages en France, il parut enfin convaincu et touché de ce que je lui soutenais et prouvais ; à savoir, que r/^/i n'était organisé et prêt au point de vue électoral dans les départements.
134 LE GÉNÉRAL BOLLAXCÎER
On ne comptait que sur sa popularité, bien amoindrie, hélas ! (les absents ont toujours tort !) pour faire passer les candidats révisionnistes, et les orléanistes, ceux-là parfaitement organisés et munis de fonds sérieux, qui marchaient pour leur propre compte en se servant du Général.
— Alors, selon vous, que faudrait-il faire? Je commence à croire à la réalité de ce que vous me dites, maie-ré toutes les lettres et tous les rapports que je reçois m'annonçant toujours des succès et encore des succès.
— Mon Dieu ! mon général, il faudrait d'abord de l'argent, beaucoup d'argent, car le temps presse et pour moi il est déjà trop tard ; mais en se multipliant, en travaillant d'arraché- pied, on pourrait faire des prodiges ; puis il nous faudrait des hommes sûrs, dévoués, sérieux qui se mettraient aussitôt à Touvrage en France.
— Voulez-vous, vous charger de cette or- L^nisation ?
— Je n'y tiens guère, pour ne pas dire pas du tout, mon général, et pour deux raisons: la première, c'est que nous avons trop peu de temps devant nous avant les élections pour mener la chose à bonne fm. et il me serait très désagréable de courir à un échec ; la seconde, c'est que cette organisation que vous me demandez ne sera pas goûtée du comte Dillon ni des Orléanistes qui refuseront l'argent nécessaire et mettront des bâtons dans les roues...
— Des histoires que tout cela, reprit le général, en arpentant son cabinet de long en large, selon son habitude (car c'était toujours en marchant qu'on causait), des histoires î Je donnerai des ordres ; il faudra bien qu'on m'obéisse ; je suis le chef, après tout !
Je ne répondais rien, Boulangercontinuait sa marche, puis s'arrètant brusquement, il vint à moi et me prenant les mains :
— Moucher ami, dit-il, je fais encore appel cà votre dévouement, il n'y a que vous
que je puisse charger de cette mission. Partez pour la France, allez m'organiser ce service, je compte absolument sur vous, ne me refusez pas.
— En ce cas, mon général, je prends vos adjurations comme des ordres, j'accepte et j'obéis, mais, je vous en prie, parlez au Comte, dites vos désirs, donnez des ordres formels, sans quoi .... je ne suis pas encore parti !
Ceci se passait aux environs du lo août.
Mes craintes étaient fondées, mes prévisions se vérifiaient. Dillon, à la nouvelle de ce que j'allais entreprendre, se mit d'abord à railler mes projets et à se rire de ma mission. Il fit tout son possible pour détourner le Général de la décision qu'il prenait, et voyant qu'il n'y réussissait pas, il tenta de me mettre en sous-ordre sous le contrôle et la direction d'un homme à lui, retarda chaque jour, sous un prétexte ou un autre, mon départ, cela malgré les ordres réitérés et pressants
du général et malgré ses impatiences. De guerre lasse il céda et je pus m'embarquer le 28 août.
Ce jour-là. en costume de voyage, mes bagages chargés sur une voiture, j'allai prendre congé du général. Il me reçut immédiatement et en entrant dans son cabinet je le vis, soulevant un coin du rideau de sa fenêtre. Il me désigna la voiture qui m'attendait :
— Cette fois, je crois sérieusement que vous allez partir.
— Il n'a pas tenu à moi, mon général, que je ne sois parti depuis longtemps, vous le savez bien. Il n'y a pas de ma faute.
— Oh! mon ami, je ne vous fais aucun reproche, et je sais que le retard n'est pas de votre fait.
Puis avec une teinte de mélancolie, me serrant la main : Allons, adieu, mon ami, me dit-il, embrassons-nous. Qui sait ce que l'avenir nous réserve ; bon courage, écrivezmoi chaque jour et ne ménagez rien pour
réussir. Vous aurez tout l'argent qui vous sera nécessaire.
Pauvre général î
Dillon m'ouvrait un crédit de 10,000 fr., une fois donnés^ pour organiser, en 22 jours, par toute la France, un service aussi complexe que celui des élections dans plus de dOO circonscriptions de province.
Boulanc^er avait beau dire : donnez de Tar-
cl?
gent, payez ; je veux ceci ! il faut cela ! Ses lettres étaient jetées au panier par messieurs de la réaction. La caisse restait hermétiquement fermée et la pieuvre orléaniste resserrait de plus en plus ses tentacules.
Je quittai le Général et m'embarquai.
Après une traversée épouvantable, j'arrivai à Paris le 29 août au matin.
Je me préoccupai tout d'abord de trouver un local pour y installer mes bureaux ; il fut convenu avec le baron Dupérier, représentant le comte Dillon pour les élections de la Seine, les commandes de brochu-
res, d'imprimés, affiches, bulletins, etc., — qu'il se chargerait de ce soin.
On découvrit, rue Galilée, 26, un hôtel à louer jusqu'au lo octobre, au prix de 1300 francs. L'affaire fut vite conclue. L'hôtel elait délicieusement agencé, les meubles en avaient été enlevés, mais dans la plupart des pièces on avait laissé les tentures, tapis, rideaux. Subsistait également une salle de bains merveilleusement installée avec vitraux et mosaïque, baignoire en marbre..., etc., etc., que ne s'en est-on servi, hélas! pour nettoyer et épurer bon nombre de ceux qui nous vinrent visiter.
Le 1®^ étage fut pris par M. Dupé rie r : salon de réception, deux salles de rédaction, cabinet d'attente pour les visiteurs.
Quant à moi, je m'installai au second.
Deux pièces, plus la salle de bains qui aie servit de dépôt pour l'avalanche de brochures, d'imprimés, de journaux et de photographies.
La salle de billard était contiguë. Là devaient se réunir les membres du Comité national (!?) puis dans une pièce voisine, la Caisse tenue par M. Raoult.
Raoult était installé d'exquise façon. C'était l'ancienne chambre à coucher de la propriétaire qui lui servait de bureau. Elle était toute ornée de glaces, tentures, peintures sur panneaux représentant de petits amours joufflus dans leurs occupations mythologiques.
Ah ! il ne s'ennuyait pas là-dedans, ce brave garçon. Du matin au soir on frappait à sa porte et son bureau était certainement le plus visité. Mais la caisse ne s'ouvrait que sur un ordre formel et quand, harcelé de tous côtés, assailli par la foule des solliciteurs, il voulait goûter un instant de repos, il se verroaillait et, par une petite porte de communication, entrait chez moi pour s'y délasser et fumer une cigarette.
Pendant ce temps, nous entendions les
solliciteurs qui, trouvant visage de bois, cognaient à la porte, croyant que le caissier élait mort subitement ou qu'il avait déjà fui en Belgique avec les fonds !
Le personnel occupé par nos services était très nombreux.
Au 1^^' étage, il était presque exclusivement recruté parmi les révoqués ;
Sous mes ordres, trois secrétaires et des agents électoraux pour la province.
Mais il fallait se meubler. C'est alors que reparut le mobilier de la défunte rue de Sèze, le mobilier de la rue Perronnet, et les fameux cartonniers verts soit disant très précieux, mais qui, à Tinstar de leurs frères de Londres dont j'ai déjà parlé, étaient absolument vierges de toute indication.
Deux voitures étaient à notre disposition : un coupé pour le baron Dupérier et un pour moi, plus, un omnibus à deux chevaux qui nous servait pour aller à Neuilly cher-
1 i2 LE GÉNÉRAL BOl'LAXGER
cher les avalanches de photographies et brochures de propagande.
Pourquoi cà Xeuilly? Parce que là demeurait M. Pechde Cadel.On sonnait à sa grille et après avoir traversé le jardin on pénétrait dans une autre villa abandonnée cellelà, aux fenêtres hermétiquement closes, mais dont toutes les pièces de la cave au grenier étaient bondées d'imprimés.
La-dedans travaillaient nuit et jour cinq ou six braves gens qui triaient,étiquetaient, paquetaient et emballaient la propagande.
Nous devons, pour la véracité de nos récits, ajouter que la police connaissait ce réduit et savait mieux que nous, à un opuscule près, ce que contenait la fameuse villa déserte: et. chaque ballot, à moins qu'il ne fût destiné a Paris, était irrévocablement saisi et confisqué avant d'arriver à sa destination.
Sitôt installé rue Galilée, je lançai une circulaire à tous les aspirants députés dont je puis avoir l'adresse ainsi qu'aux comités ré-
ET LA COXSPinATION MONARCHIQUE 143
visionnistes de France, les priant de se mettre en rapport avec moi, dans le plus bref délai pour que je pusse leur prêter aide et assistance. Je reçus beaucoup de réponses, toutes me demandaient de Targent, pas une ne me donnait un renseignement utile !
Néanmoins je pris sur moi d'inonder les départements de toute la propagande dont je pouvais disposer en prévenant nos fidèles amis de recevoir nos imprimés, brochures, etc., etc , et de les distribuer.
Tous nos ballots expédiés furent saisis au cours de la route, ou bien restèrent en gare, le destinataire ne les ayant pas retirés; ils nous furent renvoyés après les élections!
Les mêmes fidèles amis garantis bon teint parle comité national ne se remuèrent en aucune fa(,on,ne distribuèrent rien mais... me réclamèrent de l'argent pour l'appui Q ?) qu'ils donnaient à la cause.
Dès lors, j'étais sûr de l'insuccès et me décidai à faire mon possible pour assurer par
moi-même, dans les cisrconscrip lions importantes, sinon une victoire, au moins une défaite honorable. C'est alors, comme nous récrivons plus loin, que je me rendis à Saint- Diéet m'occupai en même temps de Toulouse. J'étais en rapports quotidiens avec le général, je lui faisais part de mes impressions et recevais chaque jour de ses nouvelles accompagnées d'instructions qui prouvent qu'il s'occupait activement des élections: mais hélas, on ne voici ait pas exécuter ses ordres et faute d'argent qu'on me refusait et de bonne volonté de la part des gens de M. Dillon, rien de ce que désirait Boulanger ne recevait de solution.
Quelques lettres à l'appui.
(( 51, Portland-Place W.
c( Londres, le 29 août 1889.
« Mon cher ami, « J ai soumis au général ce matin votre idée de faire une brochure avec le compte rendu du meeting du cirque Fernando.
(( Le général a trouvé cette idée excellente et vous charge de faire faire immédiatement deux cent mille brochures.
« Avant de commander ce travail il faut vous en tendre avec Laguerre pour obtenir un exposé net, précis, facile à lire. Le verdict, c'est-à-dire la condamnation du Sénat et de Q. doit évidemment être la partie la plus importante de ce travail.
« Je n'entre pas dans de plus amples détails, vous savez comme moi les points essentiels qui doivent ressortir pour frapper les lecteurs.
« Dites-nous ce que vous faites et recevez, mon cher ami, une bien cordiale poignée de main.
« MOUTON-DUFRAISSE
Solution : M. Laguerre n'a jamais donne le travail demandé et comme seul le comte Dillon autorisait et commandait les brochures, ce que demandait le général est resté à
Tétat de projet.
« 51, Porland-Place, W.
a Londres, le 31 août 1889.
t( Mon cher Verly,
« Bois-Glavy vous a écrit aujourd'hui pour vous parler de la liste des révoqués que vous avez cru avoir oubliée à Londres. Vous en recevrez le double qui vous sera expédié aujourd'hui par M. Dufour.
« Vous trouverez ci-joint une image, prime de V Estafette, Le Général vous charge de faire faire immédiatement un dessin réponse qui sera encarté gratuitement dans nos journaux.
« Le Général compte sur votre diligence, ne perdez pas un instant. Amitiés.
(( MOUTON-DUFRAISSE
Solution : On me refuse de faire faire le dessin ordonné. M. Dillon n'avait pas donné d'ordres à ce sujet.
(( 51, Portland-Place, W.
0 Londres, le 2 septembre 1889.
« Mon cher ami,
« M. Laisant a dii vous faire remettre aujourd'hui un paquet contenant les dossiers de quelques révoqués et un mandat reçu de cinq mille francs deBrialou. Nous avons besoin de cette dernière pièce et je vous prie de nous la faire parvenir le plus tôt possible,
« Le Général attend de vos nouvelles.
0 Cordialement à vous.
« MOUTON-DUFRAISSE
Solution : Lesmembres du comité national s'occupaient tellement activement de leurs affaires qwQ jamais nous n'avons vu ni reçu ce fameux mandat Brialou non plus que les dossiers annoncés.
« 51, PortIaiid-PIace, W.
« Londres, le 4 septembre 1889.
« Mon cher Verly,
« Je vous remercie vivement de vos efforts et des renseignements que vous me communiquez dans vos lettres. Depuis que je vous connais, j'ai su vous apprécier et vous avez la preuve que je vous crois sérieux.
« Je vous envoie la liste des candidats à la députation, agréés par le comité républicain national. Je ne puis vous donner les adresses, mais vous pourrez facilement les trouver.
« En quelques lignes, tenez-moi tous les jours au courant de ce que vous faites.
« Avec tous mes remerciements pour votre dévouement, recevez, mon cher Verly, l'assurance de mes meilleurs sentiments.
« G'^ Boulanger. »
« P. S. — Je vous retourne aussi la liste des révoqués, je Tapprouve comme les pré-
cédentes. La liste des candidats que je vous envoie est pour vous seul, ne la livrez pas à la publicité. »
Solution : Le même jour paraissait dans les journaux du parti une liste de candidats absolument différente de celle que m'envoyait le Général, élaborée par la trinité Dillon, Naquet, AufFray.
« 51, Portland-Place, W.
« Londres, le 7 septembre 1889.
a Mon cher ami,
(( Le Général vous charge de faire tirer à un très grand nombre d'exemplaires sa lettre à M. Tirard, président du Conseil.
(' Rien de nouveau ici.
« Votre service fonctionne-t-il bien?
(< Bien cordiale poignée de main.
« MOUTON-DUFRAISSE
Solution : Pour les mêmes raisons citées
plus haut, la lettre à M. Tirard ne fut pas tirée.
Nous pourrions fournir des exemples semblables àTinfini. Un désarroi fabuleux existait dans les listes des candidats boulansristes ; à part les orléanistes qui savaient très bien ce qu'ils faisaient et marchaient unis et disciplinés, les autres pataugeaient et nous, nous ne savions où donner de la tête.
Il nous arrivait deux ou trois candidats pour la même circonscription, tous investis qui du Général, qui de Dillon, qui de Naquet ! « Tu veux être candidat o, Pan ! tu l'es ! »
Et j'avais la triste corvée de voir défiler tout un peuple ramassé de droite et de gauche, qui ne s'entendait que pour une chose, oh ! mais avec un ensemble touchant : me demander de l'argent ! N'en ayant pas, je ne pouvais en donner mais en faisais distribuer par la caisse lorsque Dillon voulait bien la laisser entr'ouverte.
Il nous arrivait de bien drôles d'histoires.
Un jour, écrivent rue Galilée deux candidats de Constantine, tous les deux demandent des subsides, tous les deux se recommandent de Naquet, tous les deux s'appellent Sterlin !
Revenu de mon ahurissement, j'écris à Naquet pour avoir des éclaircissements, et je reçois la réponse suivante :
« Paris, le 5 septembre 1889.
(( 54, rue de Moscou.
« Cher monsieur et ami,
« Il importe de savoir qui est le Sterlin, candidat.
(( Il y a deux Sterlin, si c'est l'abbé Sterlin, il n'est pas notre candidat. Notre candidat est M. Sterlin, avocat à Constantine. Il faut lui envoyer au plus vite cinq mille francs.
« Je vous serre la main.
(( A. Naquet. »
(( P. S. M. Sterlin est rédacteur en chef du Clairon de Constantine. »
Une autre fois c'est un loqueteux au pantalon effiloché, au linge plus que douteux, qui nous exhibe une investiture en règle et lin bon de caisse de cinq mille à toucher : il touche les cinq billets bleus et nous revient dans l'après-midi flambant neuf, fumant un énorme cigare et nous appelant « mon cher! »
C'était un valet de chambre, parent d'une domestique influente auprès d'une amie du Général.
Il ne s'est jamais présenté !
Un ejiisdem farinœ m'arrive un matin et me dit : « monsieur le délégué, je suis candidat à Mantes, dans quel département est cette ville? où prend-on le chemin de fer, que coûte le billet?
Puis alors la masse, la tourbe folle tournoyant dans cette ronde gigantesque de la
dernière heure, palpant Targent, chargeant des fiacres de brochures et d'imprimés et disparaissant... si bien qu'on ne les revoyait jamais et que la veille des élections, nous recevions des dépêches nous demandant où était le candidat? Parbleu! à Paris, où ces hoyinètes aspirants députés perdaient dans les tripots l'argent remis pour la cause révisionniste et achevaient la déroute irrémédiable du parti.
Je passe sous silence tous les menus faits de détail survenus pendant cette période et dont la rue Galilée fut le théâtre. Ce sont des à cote de l'histoire : leur place se trouvera dans mon prochain volume.
Bref, mes collaborateurs et moi nous fîmes notre possible, étant données nos faibles ressources, pour stimuler les zèles engourdis, pour réagir contre les trahisons, mais la cause était condamnée et la débâcle commençait.
Le jour des élections approchait ; le géné-
rai me fit venir à Londres pour lui porter de l'argent (2o.000 francs) dont il avait un besoin urgent ; cette somrae ï\iténergiquement refusée par le comte Dillon et ses représentants, malgré mes instances et mes prières et je me présentai les mains vides à Portland- Place. On craignait tellement de donner de l'argent à Boulanger que le baron Dupérier, sur l'ordre du comte Dillon, prit les 140,000 francs qui restaient en caisse rue Galilée et les emporta chez lui pour que MM. JoUivet, Raoul t ou moi ne puissions pas exécuter Tordre de notre chef.
Je vis ce jour-là le Général pour la dernière fois, il croyait encore en l'avenir. Il me pria de lui organiser un service de dépêches le jour des élections pour le renseigner heure par heure sur les résultats.
Un de mes cousins devait partir pour Bruxelles; de Paris je lui télégraphierais au furet à mesure les chiffres connus, immédiatement il les transmettrait à Londres.
ET LA CONSPIRATION iMONARCHlQUE 155
Boulanger était tellement anxieux de savoir, que l'avant-veille je reçus de lui, avec la mention extrêmement urgente, la lettre suivante :
« Mon cher ami,
« Nous n'avons pas pensé à une chose : c'est que le télégraphe est fermé à Londres le dimanche et la nuit du dimanche au lundi. Il faut bien dire à votre cousin, avant son départ pour Bruxelles, de m'adresser ses télégrammes télégraphe restant West Strand office au nom de M°^^ Abadie, toute la nuit et jusqu'à lundi matin huit heures. J'aurai quelqu'un là toute la nuit.
<« Est-ce entendu?
(( Cordialement à vous.
« Général Boulanger.
« P. S. A partir de huit heures m'adresser le lundi à mon domicile : M°^' Abadie, 51, Portland place.
Le dimanche 22 septembre, après avoir fait tout ce qu'il était humainement possible de faire en une pareille perdition, je m'installai chez Durand, place de la Madeleine, dès sept heures du soir avec mes secrétaires et quelques amis : là on nous apportait et télégraphiait les résultats que je faisais transmettre à Bruxelles, d'où mon cousin les expédiait à l'exilé.
Sur le coup de minuit le désastre était irréparable ; je me rendis au Gaulois où l'on ne chantait pas victoire.
Seule M"® la duchesse d'Uzès conservait un peu de gaieté, et de ses propres mains s'amusait à faire passer les chiffres connus dans la lanterne du transparent indiquant au public, amassé sur le boulevard, la défaite du Boulangisme,
C'était la lanterne magique de la fin, la dernière représentation : usés les verres, blafarde la lumière, détraqués les pantins, aux gémonies les acteurs !
Dans cette dernière période de lutte, seul le comte Dillon n'avait donné aucun signe de vie. personne ne songea à lui. il ne s'occupa de personne ; sa brouille avec le Général était déjà chose faite et c'est à peine, je crois, si un ami lui télégraphia le résultat de sa propre élection.
L'ancienne éminence grise du Boulangisme ne reparut que pour faire établir des comptes que nous ignorons, ayant pour but de justifier l'emploi des sommes àlui versées par les Orléanistes.
Le travail devait être d'un enfantement laborieux, mais, au petit bonheur !
Je serais curieux de savoir comment ont été portées les sommes touchéespar moi pour la rue Galilée, car Jama/5 on ne m'a demandé un compte et je n'ai rien fourni à ce sujet; toutes mes lettres, même recommandées à Dillon et à M. Dupérier, son représentant à Paris, étant restées sans réponse.
Pour la vérité, je crois intéressant de résu-
mer ici mes dépenses, dont je possède tous les reçus. Mes excuses à la caisse royaliste de n'avoir pas dépensé davantage.
Je remis le 28 août 1889 en partant de Londres mon livre de comptes contresigné par M. Dufour et constatant que tout réglé et en ordre je partais pour la France avec 958 fr. 40 cent.
Soit Recettes :
En partant de Londres 958 40
Touché à Paris de M. Raoult, caissier.
le 30 août 1,000 »
le 10 septembre 2,000 »
le 14 — 600 »
le 14 — 600 »
le 16 — 400 D
le 19 — 2, 000 D
le 21 — 800 »
le 22 — 500 »
le 26 ~ 1.20O »
Total touché .... 10, 058 40
Dépenses :
Excédents de colis pour imprimés do d« d°
Ballots expédiés grande vitesse.
Voyage à Nancy, Lunéville, Épinal, St-Dié, Dijon, Laroche, Séjour, Frais divers
Compte de la rue Galilée, service de province, frais, timbres, dépêches, matériel , secours, aumônes, voyages à Londres pour le Général
Remis à M. Cahu (15 sept. 4889) . .
» à M. Enguerrand de Marigny (16 sept. 1889)
Remis à M. Enguerrand de Marigny (16 sept. 89)
Remis à M. Gavignani, agent à Saint-
Dié (15 sept. 1889)
» à M. Jean Goiran (voyage et inspection à Toulouse)
A reporter 5,112 50
Report. . . . 5,112 50 Remis à M. B. Goiran (voyages de
Saône-et-Loire, Toulouse, Bordeaux,
La Réole, Montauban, Londres). . 800 10
Remis à M. Lescure, agent .... 194 40
» à M. P. de Semant, journal la
Bombe 766 20
Remis à M. J. Goiran, services divers . 100 10
» à M. B, Goiran, services divers . 300 10
D à M. Gavignani, agent. . . . 127 10
)) à M. Leblond, employé, frais de
voitures 6 50
Remis à M. Ducret, journal le Petit
National 150 10
Voyage personnel à Londres et séjour . 180 80 Secours à des révoqués impayés et dignes d'intérêt 215 »
A M. Monin pour le Réveil de l'Ain
brochures et propagande (Ain) . . 500 10 Brochures, secours et distributions en
Saône-et-Loire 120 50
Bois pour feu, rue Galilée 35 75
Journaux divers pour propagande . . 100 t>
Journaux illustrés pour propagande. . 125 80
A reporter ..... 8, 835 05
Report. . . . 8,835 05 Du 30 août au 22 septembre, voitures
diverses 475 50
Gratification à des porteurs et camelots
en province 345 »
Frais et dépenses personnelles pour le
service, du 26 août au 22 septembre 690 80
Mandats envoyés pour distributions de
brochures en province 442 05
Total .... 40, 458 40
J'avais touché 10.0^8 fr. 40, j'en étais donc pour cette première période de cent francs de ma poche. Le 23 au matin, je congédiai tout mon service de la rue Galilée. J'écrivis au Général et au comte ; mes lettres restèrent sans réponse. N'étant pas relevé de mes fonctions, je restai rue Galilée seul, abandonné de tous, sans ordres en vue du ballottage quand je reçus les visites dont je parle dans un des chapitres suivants.