‹ Le Général Boulanger et la conspiration monarchique (volume 2)Chapitre 23 sur 28 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Les Judas. — Le Golgotha. — Eli, Eli lama Sahactani. — La mort.

Le 6 octobre, tout espoir de réussite et même de revanche était perdu.

Avant cette date, les disciples, les candidats à la députation, les faméliques de tout rang, portaient aux nues le Messie au cheval noir, parsemant sa route de protestations de dévouement, d'engagements d'honneur, de reconnaissance éternelle ! Tristes rameaux, destinés à joncher le chemin dou-

loureux qu'allait parcourir celui qu'ils devaient trahir.

Et, quand après la défaite de septembre et d'octobre vint le renouvellement du conseil municipal de Paris, ceux qui n'avaient pas encore tout à fait renié le Maître, ceux qui, pareils aux chacals et aux hyènes, flairent une proie facile, ceux-là sentant que quelques billets de mille restaient au proscrit, se réunirent afin de se mieux partager ses dépouilles.

Ce fut une épopée mémorable : le général, de Jersey, signa les chèques touchés chez Rotschild, et consacra ses derniers deux cent mille francs à jeter la pâture à tous ces affamés :

En lui-même, malgré ces affirmations publiques, malgré le clairon sonné en victoire, il se disait : mon royaume n'est pas de ce monde et lentement il gravissait son calvaire s'égarant parfois en de fugitifs rêves dans le jardin des oliviers.

Après le dernier désastre, les baisers de Judas abondèrent sur sa face pâle, sur cette tête de soldat qui avait vu la mort de si près, qui l'avait toujours cherchée, qui la souhaitait encore au milieu des rangs français.

Dillon avait commencé ; ce politique, condamné par l'opinion publique, avait disparu depuis longtemps, n'ayant d'autre soin que.... de rendre ses comptes aux gens du roi, comptes que nous ne verrons jamais, les Orléanistes ne voulant pas qu'il soit dit qu'ils ont été roulés !

Le grand cri de guerre contre Boulanger fut: d'où vient l'argent?

Nous demanderons nous : où a passé l'argent ?

De tous les millions versés, la moitié à peine fut dépensée, en besognes inutiles.

Où se trouve l'autre moitié ? ? ?

Le général est mort sans laisser un centime, ses serviteurs les plus dévoués sont

pauvres, mais ceux qui, dans le boulangisme, avaient vu V affaire à faire^ vivent somptueusement, les chevaux piaffent dans leurs écuries, Texistence leur est douce.

Les Judas de Paris, et tous les autres, après avoir pendant quelque temps jeté la poudre aux yeux, commencent à porter le poids de leur infamie.

De Jersey le proscrit voyait tout cela, sentait son cœur se serrer, ses illusions disparaître; il se reposait en la seule chose qui lui restât : l'amour.

Le calice était bu jusqu'à la lie, rien n'avait été épargné, on l'avait sali, traîné dans la houe, frappé dans ses affections, dans son amour paternel, dans son patriotisme. Il espérait vivre désormais àl'ahri des injustices et des orages populaires, loin des traîtres et des lâches ; il se complaisait en une future exjstence de joies intimes, avec une secrète espérance de gloires militaires en cette vieille France qu'il adorait ! Il se trompait !

Le calvaire n'était pas encore gravi et le Golgotha dressait son noir et sinistre sommet sur les lignes du fatal horizon.

M°' de Bonnemain vint à Paris ; elle y tomba gravement malade. Devant Taffolement du général, annonçant son arrivée par des dépêches en clair, elle puisa dans son énergie de femme, dans son amour, dans son dévouement à Texilé la force nécessaire pour le rejoindre à Bruxelles.

Après un court voyage à Jersey les deux amants revinrent s'installer rue Montoyer, dernière étape avant la mort.

De la politique il ne fut plus question, Mouton-Dufraisse seul répondait aux lettres des rares fidèles de France ; Boulanger était tout entier à sa malade, essayant de la retenir, rêvant chaque jour un mieux qui n'arrivait jamais, semant l'or et les promesses pour la guérison désormais impossible.

Enfin Tadorée s'éteignit, pendant que le grand enfant éperdu la pressait dans ses

bras, lui criant : ne t'en vas pas, ne t'en vas pas !

Ce jour- là fut la dernière station douloureuse de ce chemin de croix parcouru si rapidement.

Puis la morte rendue à la paix du tombeau le proscrit ne vécut plus qu'avec l'idée fixe de la rejoindre : sa résolution était inexorable. A maintes reprises il en avertit son entourage et deux jours avant sa mort il disait : ce sera pour après-demain.

Prières, larmes, supplications, rien n'y fit.

Ses afî'airos en ordre, son testament rédigé, il partit un matin pour Ixelles, trompant la vigilance de ses amis; et,, là, tout contre la tombe de Marguerite, il prononça TEli, Eli, lama Sabactani du Christ et disparut de cette vie sans amertume, sans rancune, sans regrets, pardonnant à tous ceux qui l'avaient ofî'ensé, ne voyant plus que dans la Mort, le durable, le seul, l'éternel repos.

Et maintenant, paix à ses cendres !

Que ceux qui n'ont jamais failli lui jettent la première pierre.

L'histoire dira que l'armure qu'il portait n'allait pas à sa taille, soit : au point de vue politique: mais, nos descendants seront persuadés que le général Boulanger était un patriote ardent, un républicain sincère, un soldat éprouvé.

Les événements l'ont porté au pinacle, la popularité en a fait son idole passagère, les succès l'ont grisé, lui ont fait croire au bien alors qu'il aurait dû voir le mal partout et se défier des humains ; le torrent politique l'a emporté, l'a roulé,. Ta brisé : les Judas et les hommes d'argent ont fait le reste.

Pour nous, Boulanger restera une des nombreuses victimes de l'Orléanisme, qui n'a reculé devant aucun moyen pour l'accaparer, pour s'en servir, avec l'intention bien arrêtée de le rejeter ensuite comme

une vieille loque usée et défraîchie.

Alors que les Ponce Piiate opportunistes se lavaient les mains, Orléans criait : « délivrez Barabas, crucifiez Boulanger » ! Ce crime sïnscrira à l'actif des partisans de Philippe YII et de leurs agents auprès du Général.

L'avenir et le peuple se chargeront de venger la mémoire du malheureux soldat : la revanche du mort a déjà commencé.

Paris, février 1893.

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