LES FEMMES ET LE GÉNÉRAL BOULANGER
Considérations historiques. — Lettres, — M»»* de Bonnemain, — Ixelles.
Nous entrons ici dans un ordre d'idées tout à fait à part et demandant à être traité avec la plus grande discrétion.
Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur ce sujet, ne l'effleurant que pour mémoire, mais il est impossible aussi de le passer sous silence, car les femmes ont eu sur l'esprit et le cœur du général Boulanger une
influence considérable qui ne s'est arrêtée que par la mort.
D'autres ont traité ce sujet avant nous. Ils Tout fait dans le but de jeter sur le malheureux proscrit la déconsidération et de ternir sa mémoire par des racontars fantaisistes et perfides. Nous ne les imiterons pas, ne cherchant ni à exciter de malsaines curiosités ni à stimuler la malignité par des révélations scandaleuses.
Le Général était venu à Paris, précédé de la réputation de vaillant soldat, de patriote ardent, du plus grand avenir. Ceux qui furent ses amis, ses parrains ne tarissaient pas sur son compte d'éloges enthousiastes, le présentant aux masses comme le drapeau de la revanche, comme le héros des guerres passées, comme le héros des gloires futures.
Il eut ane « presse sympathique » principalement dans le parti de ceux qui devaient dans la suite devenir ses plus dangereux adversaires, ses plus ardents calomniateurs.
Boulanger s'était trouvé, lui presque inconnu la veille, lancé dans de hautes situations militaires. Il avait atteint cette période de l'âge mûr où Thomme est le plus accessible aux tentations de la jeunesse, aux séductions de l'esprit et de la beauté. Fringant comme un sous-lieutenant frais émoulu de l'Ecole, mondain par toutes ses aspirations, très soigneux de sa personne et même quelque trop conscient de ses avantages physiques, il devait moins que tout autre être de taille à résister aux séductions qui s'offraient à lui.
Mais dans ses nombreuses relations affectueuses avec la société féminine, il s'en tint aux amabilités, aux prévenances, aux plaisirs éphémères. Cela ne durait guère et n'eut pas grande prise sur son cœur. Une femme, une seule, sut fixer sérieusement son attention d'abord, puis captiver ses sens et s'attacher à jamais Tultime amour de ce soldat.
Nous comprenons l'ascendant qu'il dut prendre sur les femmes en nous rappelant combien le charme de toute sa personne, la douceur de son regard, la cordialité de son accueil lui avaient, du premier coup, conquis les hommes qui rapprochaient.
De toutes celles qui étaient venues à lui, follement éprises de ce ministre de la guerre à barbe blonde , enfiévrées de la popularité immense de leur idole, pas une qui, même après la rupture, Tabandonnàt ou l'oubliât. Toutes lui restèrent profondément attachées et demeurèrent fidèles à son souvenir.
Quant à lui, il ne se rappelait pas longtemps les folles étreintes, les caresses d'un soir, les baisers d'une heure. La multiplicité même de ses occupations ne le lui eût pas permis. Mais les délaissées se souvenaient. Elles gardaient au fond du cœur la reconnaissance d'un moment d'amour, elles conservaient en un orgueil intime la joie d'avoir appartenu, un jour, une heure à cet homme
dont s'entretenait la France entière, que la France idolâtrait, dans les bras duquel allait se jeter cette France, semblable à la Carmen endiablée qui s'abandonne au vaillant soldat, au toréador victorieux.
Oui, toutes ces femmes lui conservaient un dévoûment sans bornes. Elles connaissaient les détails de sa vie, son existence de proscrit, sa liaison avec M°^® de Bonne main, le culte quïl lui avait voué. Elles , savaient tout cela ! et, chose étrange, elles l'excusaient. Que de fois donnèrent-elles au général des conseils affectueux, lui envoyant aussi des avis intéressants, lui dévoilant nombre de perfidies préparées, le renseignant sur tel ou tel, Tinformant d'événements prochains, le mettant à même d'y parer. Nous avons vu toutes ces lettres. Nous n'en reproduirons qu'une, dont nous faisons des extraits, car elle résume à peu près toutes les autres. Ce ne sont pas de ces banalités de femme amoureuse et frivole, on
y trouvera l'expression de rafifection sincère et durable, où le souci de Thomme aimé n'exclut pas le souci de son avenir et de sa gloire. Voici cette lettre:
« Mon bien cher Georges,
« Recevras-tu cette lettre? hélas! je t'écris de temps en temps ; on me dit toujours que mes lettres te parviendront, je n'en sais rien, puisque je ne reçois rien.
« Mais, tu le sais, rien ne mêlasse, te sachant en exil, je ne puis pas me décider à ne pas t'écrire. Il faut que je te le dise, Georges, je pense à toi et beaucoup avec moi te désirent.
« Tu es élu! Mais comme il fallait s'y attendre, ils feront tout pour dire non. Courage, ami. Gomme tu dois souffrir de toutes ces horreurs que Ton dit de toi. Je t'assure que tu as des défenseurs, mais hélas! que d'hommes dégoûtants !
« Je prends les noms de tous ceux qui di-
sent du mal de toi ; je note tout pour plus tard te dire quand ils viendront se courber devant toi : celui-ci a fait ceci, celui-là a fait cela ! (( Car il est temps que tous ceux qui t'aiment se serrent afin de ne pas laisser entrer dans leurs rangs de brebis galeuses.
« Ferry n'a pas été élu, c'est déjà ça ! mais c'est égal, je ne suis pas contente. Je m'attendais à mieux, hélas ! ces (comment les appellerai-je?) ces malhonnêtes Rens, tu ne te doutes pas de tout ce qu'ils ont fait.
f( Il y a eu des bagarres hier, sur les boulevards. La foule criait : Vive Boulanger! <( Oh ! oui, vive Boulanger, Vive mon
Georges, que j'aime, je crois, de plus en plus, et cependant c'était difficile d'aimer plus.
« Bien à toi et toute à toi
« 23 septembre 1889. »
Par l'exemple que nous venons de citer on a la caractéristique de presque toute la correspondance féminine avec l'exilé de Londres.
Il y a certes de l'amour vrai, de l'amour profond dans ces pages vibrantes, mais aussi quels dévouements, quels soucis du bonheur de l'être aimé ! Ce ne sont pas seulement les tendres expansions de Laure ou de Juliette, ce sont aussi les sages avis, les prévoyantes attentions d'Egérie.
En remontant dans le passé, on trouve une situation analogue. L'histoire se renouvelle.
Louis Napoléon, lui aussi , é tai t un inconnu en France, ignoré des foules, soupçonné chez
les habiles, ridiculisé par tous. Il n'avait ni comités, ni partisans, ni fortune. Parla seule puissance du nom magique qu'il portait, les portes de la France jusque-là fermées au conspirateur de Strasbourg et de Boulogne se rouvrirent sur Tancien proscrit, et les suffrages populaires réveillés à l'appel de son nom le portèrent à la première magistrature de la République.
Les principaux moteurs de sa popularité, les soutiens fervents de sa cause, furent aussi les femmes qui préparèrent, organisèrent et réalisèrent le triomphe de 1848 et de
Ah ! c'est que dans ces corps, débiles en apparence, battent des cœurs ardents ; dans ces frêles organisations s'agitent des sentiments enthousiastes des grandes choses, pitoyables aux souffrances d'un proscrit, sympathiques à la cause d'un désespéré. Ce furent les femmes qui firent revivre la légende
de (( l'Autre », le martyr de Sainte-Hélène;
elles qui racontèrent la douce et plaintive élégie de « l'Aiglon »> fils de « l'Aigle » moissonné à 20 ans, ignoré, oublié, anémié, dans son palais de Schœnnbrunn, en s' écriant : « Mourir à 20 ans ! quand l'épéeque je tiens a fait trembler le monde ! »
Dans tous ces cœurs de femmes jaillit un immense sentiment de pitié et de sympathie pour ceux qui n'étaient plus en même temps qu'un profond désir de revanche pour l'homme qui représentait les splendeurs passées.
Napoléon dut son succès aux femmes françaises qui surent mettre en mouvement leur influence, leur savoir-faire et qui, devançant la loi des coalitions, pesèrent sur leur mari ou leur amant en les menaçant, s'ils résistaient à leur propagande napoléonienne, de la grève des épouses ou maîtresses.
Telle était exactement, à la légende près, la situation du sfénéral Boulançrer.
Depuis Tannée terrible, nos filles de France
se sentaient humiliées, amoindries. Les unes se souvenaient, les autres avaient appris que des étrangers avaient été nos vainqueurs; elles savaient que leurs pères, frères, époux, amants avaient été vaincus dans cette funeste guerre; elles avaient subi les angoisses cruelles du siège et des capitulations, et dans les silences des nuits, aux doux moments d'ivresse, aux effluves de l'amour, elles rêvaient aux revanches futures, cà l'humiliation effacée, aux hommes régénérés et Aâctorieux.
De là à embrasser la cause du général Boulanger, personnification de la revanche désirée, il n'y avait qu'un pas. La fameuse revue du 14 juillet 1886 mit le feu aux poudres.
Les femmes pleuraient d'allégresse au passage de nos braves soldats, retour du Tonkin. Sur les mâles et fiers visages de ces valeureux enfants se lisait la conscience de la force reconquise, d'une invincible
assurance de succès pour les luttes futures.
En Boulanger vivait l'àme de cette manifestation patriotique. Et dans ce Paris si facile à émouvoir, tous les hommes, toutes les femmes criaient : Vive l'armée! Vive Boulanger ! à Berlin !
De ce jour date la grande popularité de Boulanger. Son cheval noir fit merveille, lui-même fut consacré par la foule.
En lui résidaient nos espérances, son épée devait nous rendre l'Alsace et la Lorraine, son avant- garde nous mener à Berlin, et ses glorieuses troupes, déchirant le traité de Francfort, rendaient à la France sa gloire et son prestige un moment effacés.
En fallait-il davantage que ces rêves pour enflammer tous les cœurs et surexciter l'imagination des descendantes de Jeanne Hachette et de la « Bonne Lorraine o ? Donc du salon à la mansarde toutes l'aimaient, le voulaient, mais les affections populaires étaient plus vraies et plus sincères et suhsis-
taient après la défaite, tandis que les nobles et honnestes dames s'empressaient de faire disparaître les photographies et souvenirs du vaincu.
Les grands n'aiment et n'encensent que les succès. Mais, ahisi que nous l'avons dit plus haut, Madame de Bonnemain seule sut retenir ce favori des foules. Le général se faisait tout enfant aunrès d'elle, n^'écoutait qu'elle, ne vivait plus que pour elle, quand les désillusions, les trahisons et les défaites furent survenues coup sur coup.
L'amour seul pouvait adoucir ces amertumes, Tamour seul pouvait fermer les plaies encore saignantes.
Et quand Tamie ne fut plus, quand le proscrit rentra dans la maison vide et sentit au cœur cette effroyable douleur que seuls connaissent ceux qui perdent un être aimé ou sont trahis dans une affection folle, il vit que rien n'existait plus pour lui; résolument, sans une faiblesse, sans un regret,
il s'en fut dormir le dernier sommeil auprès de son rêve suprême dans cette Mort, l'ultime et l'éLernelle maîtresse, la seule qui ne trompe jamais !
Sur la pierre d'Ixelles, on lit : « Georges et Marguerite » et l'esprit rêveur s'en va chercher les mystères de l'infini, essayant en vain de percer les secrets de Tau delà, épouvanté de la réalité des choses qui veut que les éclatantes fanfares de guerre, de victoires, de gloire populaire, finissent si loin du sol natal en un naïf effeuillement de mars'uerites d'amour et de sane^lants œillets.