DERNIERS JOURS A PARIS
Le dîner du 31 mars. — Le menu. — Les convives. — Le départ pour Bruxelles.
Le 31 mars 1889, invité à dîner chez le général je le trouvai seul à mon arrivée dans la serre aux plantes rares, meublée avec le goût exquis de la charmeuse fée du logis. Nous causâmes de choses et d'autres ; il était triste, soucieux et, maintes fois, pendant notre conversation, ses yeux s'emplissaient de larmes ; il passait fréquemment la main sur son front comme pour
chasser quelque pensée obsédante et pénible. Les autres convives arrivèrent vers 8 heures et prirent place dan? la coquette salle à mançrer de l'hôtel de la rue Dumont-d'Urville. Autour de la table luxueusement servie : M., Madame et I\P^' Barbier, M. et A'P® Lucien Millevoye, M. et M""® Dugué de la Fauconnerie, M. et M^^ Robert-Mitchell, M. et M""^ Le Hérissé, l'Amphytrion et M. Albert Verly.
Nous donnons ici le menu de ce diner « des funérailles » digne plutôt d'un banquet de réjouissance !
Consommé de gibier à la française
Filets de turbot normande
Côtelettes de pré-salé à la paysanne
Ris de veau à l'Ivoire
Timbales de cailles à la purée de truffes
Punch à la Romaine
Jambon d'Yorck au Malvoisie
Salade de saison
Poularde glacée à la Neva
Asperges en branches sauce mousseline
Plum-Pudding anglais
Vœillet rouge
Ce menu, au nom de chaque convive, orné d'un délicieux dessin Louis XV, avait été écrit entièrement de la main de M"^® de Bonnemain, qui, de la « coulisse », présidait avec son exquise élégance et son affectueux dévouement au général, à toute l'ordonnance de l'hôtel, réglant, quoique invisible, tous les détails de l'existence mondaine de celui auquel elle avait consacré sa vie.
Le dîner ne fut pas, je dois le dire, des plus gais. Une contrainte poignante, un sentiment inexplicable semblaient agiter chacun. Le Général, si expansif d'ordinaire,
18 LE GÉNÉRAL BOULAXGER
paraissait inquiet, préoccupé ; par instant, son œil bleu, limpide et bon se voilait, comme d'un nuage, son front se plissait et de secrètes appréhensions pesaient sur tous.
On parla beaucoup de l'affaire de la Ligue des Patriotes, d'arrestations probables, on émit des craintes sérieuses sur les projets du gouvernement. Pendant une accalmie, au milieu d'un profond silence, un des convives (je crois bien que c'était l'auteur de ces lignes) s'écria : Eh mais ! mon général, c'est le banquet des Girondins !
— Qui sait? répondit Boulanger, en accompagnant ses paroles d'un sourire forcé, et en dardant sur ses invités son long regard mélancolique.
Nul cependant ne pouvait alors pressentir l'avenir. Le diner du 31 mars fut toutefois le dernier que le Général Boulanger devait faire en France, c'était bien le banquet des Girondins !
Le lendemain, il partait pour la Belgique!
Nous ne racon torons pas les détails de cette liègire^ ils sont encore présents à la mémoire de tous.
Quand la nouvelle de ce grave événement se répandit, Paris refusa d'abord d'y croire; peucà peu le bruit prit de la consistance ; et, à riiésitation, au doute, firent place la certitude et la stupeur. Il y eut, dès ce moment, chez certains une première tentative de lâchage.
Le 2 avril, au malin, l'hôtel de la rue Dumont-d'Urville présentait Taspect d'une maison hantée. L'afFolement v était à son comble, les domestiques étaient ahuris, ne sachant que répondre aux questions des milliers de visiteurs qui affluaient aux nouvelles. Les secrétaires avaient boucbe close. Seul le capitaine Guiraud, assis au second étage sur une banquette devant la porte du cabinet du Général, tenait tête aux curieux.
— Parti, le Général! Allons donc! disait-
il, en haussant les épaules ; il est à Paris et doit rentrer tantôt.
Mais, avec moi, il fut plus ouvert, et me serrant la main avec force, il me confessa tout bas la stupéfiante réalité.
Dans sa brusquerie toute militaire, le capitaine Guiraud ne ménageait pas so}i Général et ses expressions dénotaient une fureur concentrée en de cuisants reproches. Il changea depuis, plusieurs fois d'avis, et dans la suite, le capitaine devait avoir avec son ancien chef de nombreux démêlés ; plus tard à Londres il fut obligé de rentrer en France, l'accord entre ces deux hommes n'étant plus possible. Ces questions d'ordre intime, dont nous connaissons les moindres détails, n'ont rien à voir dans cet ouvrage, nous ne nous y arrêterons donc pas. Je quittai Guiraud et l'hôtel vide avec un profond serrement de cœur, sentant qu'il venait de se jouer une suprême partie, et entrevoyant des conséquences néfastes pour l'ave-
ET LA CONSPIRATION MONARCHIQUE 2i
nir; néanmoins, mes affaires réglées à Paris, je décidai de rejoindre le Général et quelques jours après, je partis pour la Belgique.