A BRUXELLES
Séjour. — Visites. — Le Prince Victor et le Général. — La vérité sur l'entrevue du bois de la Cambre: — Le comité national à, Bruxelles. — Les Mouchards. — L'hôtel Mengelle. — Fête de famille. — Le gouvernement belge. — Le départ décidé. — De Bruxelles à Ostende. — D'Ostende à Douvres. — De Douvres à Londres.
Me voilà donc à Bruxelles que j'avais gagné, avec une simple valise, comptant n'y séjourner que quelques jours et où je demeurais cependant jusqu'au départ pour Ostende.
Arrivé le 7 avril dans la nuit, je fis aussitôt prévenir le général que je me présen-
terais chez lui le matin. A mon réveil je reçus une carte du comte et de la comtesse Dillon me priant, par ordre du général, à déjeuner avec eux, le même jour, à midi.
A 9 heures j'entrai chez le chef du parti révisioniste qui m'accueillit avec une expansive cordialité.
— C'est bien à vous d'être venu me voir si loin de la rue Dumont-d'Urville, déclarail, en me serrant vigoureusementles mains. Et que dit-on à Paris ?
— Ma foi, mon général, répondis-je, l'effet produit par votre départ n'a pas été des plus favorables. On vous reproche ce subit effarement. Enfin nous verrons.
— Ceux qui critiquent mon départ sont des niais, répliqua-t-il vivement. J'ai bien fait et c'est aussi l'avis de Naquet, de Laisant et de Laguerre qui me conseillaient ce départ dans des lettres que j'ai d'ailleurs publiées. Vous verrez que l'avenir me donnera raison.
Nous causâmes longuement et, à latin de notre entretien, je lui demandai s'il désirait me garder près de lui pendant son exil.
« Vous savez, lui dis-je, que je sors des rangs impérialistes et garde un respectueux et affectueux souvenir de Napoléon III et du prince Impérial, mais aimant profondément mon pays je suis aujourd'hui un partisan résolu de la République telle que la comprend votre programme.
Je puis donc rester près de vous en toute loyauté.
— Je le sais, mon ami. Puis après un silence il reprit :
— Avez- vous une bonne santé?
— Mais je crois que oui, mon général.
— En ce cas restez avec moi. Vous me serez, en effet, d'une grande utilité pour différentes missions absolument confidentielles en France et à l'étranger. J'aurai besoin d'un ami sûr, discret, au désintéressement éprouvé. En ce cas je vous remercie
de me consacrer votre temps et qui sait votre liberté, peut-être. Est-ce dit ?
— C'est dit, mon général. Quoi qu'il arrive, je resterai jusqu'au bout de la campagne électorale attaché à votre cause. Comptez sur mon dévouement.
Notre entretien avait été assez long. Beaucoup de personnes attendaient dans Tantich ambre. Je me retirai donc et serrai la main au passage à Roberl Mitchell et à de Loqueyssie qui attendaient leur tour.
C'était chaque jour de nouveaux visiteurs venus de Paris et des quatre coins de la France.
M. Arthur Meyer, directeur du Gaulois, était ce matin- là dans Bruxelles. Interrogé sur le but de son voyage, il répondit en ces termes.
Je suis depuis IS ou 16 ans lié avec le comte et la comtesse Dillon, j'ai tenu à venir leur serrer la main dans les circonstances actuelles.
« L'attacliement que j'ai pour le général m"a également engagé à faire ce voyage.
« Ma politique esl bien simple : Je ne veux laisser confisquer le général ni par les républicains ni par les Bonapartistes et j'ai tenu à ce qu'il trouve aussi, dans ces moments difficiles, des royalistes auprès de lui. »
Hélas ! c'est bien là ce qui a perdu Tancien ministre de la guerre ! Il n'en eut que trop de royalistes auprès de lui pour son malheur et pour celui delà République que nous rêvions.
Le déjeuner du 7 avril nous avait réunis dansl'appartement n" 32 qui servait de salle à manger. Comme convives, le général, le comte et la comtesse Dillon, Robert Mitchell, Arthur Meyer et Verly ; on causa beaucoup de Paris, cela va sans dire, et surtout de l'incident Ïhiébaud-Rochefort.
Rochefort vint nous voir audessert.il apportait sa note gaie et humoristique.
Après le déjeuner je rencontrai M. de Loqueyssie qui me déclara avoir décliné l'invitation du général au déjeuner du même jour et voici les raisons qu'il m'en donna :
Avant de quitter Paris, M. de Loqueyssie avait écrit au prince Victor pour lui annoncer sa visite. De son côté le général Boulanger lui avait dit, le matin, que du moment qu'il se rendait chez le prince Victor, il ne pourrait le recevoir à l'hôtel Mengelle, car la malveillance ne manquerait pas d'exploiter à sa façon la coïncidence de ces deux visites. L'ancien directeur du Pays ne revint donc pas chez Boulanger.
On eût dit que le général prévoyait les racontars de Y Indépendance helge relatifs à la prétendue entrevue des deux exilés, dans le bois de la Cambre.
Le soir même, le journal de M. Bérardi publiait, en effet, avec un grand luxe de détails, le récit d'une entrevue secrète qui aurait eu lieu dans le bois de la Cambre
entre le prince Victor Napoléon et le général Boulanger. Ce journal donnait la nouvelle avec une précision mathématique, citant la minute précise où les interlocuteurs s'étaient rencontrés.
La vérité est qu'à l'heure même où, d'après V Indépendance peJge, le prince Victor avait vu le général, je sortais d'un assez long entretien avec ce dernier; et, deux personnes de Marseille, MM. Fontaine et Champetier me succédaient auprès de lui avant MM. Mitchell et de Loqueyssie.
Mais V Indépendance n'en voulut pas démordre. Soit amour-propre d'auteur, soit question de boutique, soit passion politique, ce journal maintint ses affirmations, malgré les protestations du prince Victor, et malgré la lettre ci-dessous que nous lui adressâmes :
Monsieur le Directeur,
a Permettez-moi de protester, dans votre honorable journal, contre un récit absolument mensonger qa'un de vos reporters, malgré des dénégations formelles et venant de personnes autorisées, tend à vouloir accréditer auprès de vos lecteurs.
(( Hier matin, dimanche, le général Boulanger m'a fait l'honneur de me recevoir de neuf heures à neuf heures et demie ; la conversation que nous avons eue ensemble s'est prolongée au delà de dix heures et MM- Fontaine et Champetier de Marseille étaient introduits auprès du général, au moment où je le quittais. Leur entretien a duré jusqu'au delà de orue heures.
« Dans ces conditions, il était assez difficile au général Boulanger tle se trouver au bois de la Cambre, et, dans Tintérèt de la vérité, qui doit, j'en suis assuré, être l'unique souci de votrejournalje vous serais reconnaissant
de vouloir bien publier cette lettre rectificative.
« Agréez, Monsieur le Directeur, l'assurance de ma considération la plus distinguée,
« Baron Verly. »
8 avril 1889.
Le général s'était, à diverses reprises, exprimé assez sévèrement sur Tattitude de ce journal et un propos dénaturé provoqua la susceptibilité de M. Bérardi, directeur de V Indépendance, Il y eutécbangede témoins et, après explications, il fut reconnu que les paroles prêtées à Boulanger n'avaient pas été prononcées par lui.
Du reste, notre ami Bois Glavy nous donne un récit exact (qiii n'a jamais été publié), sur celte entrevue du bois de la Cambre. Nous lui laissons ici la parole :
« Dès votre arrivée à Bruxelles vous avez pu voir de quelle surveillance conlinue, pour ne pas employer un autre mot, les journalistes belges entouraient l'hôtel Mengelle et le général; ils eussent voulu savoir à Tavance ce qu'allait faire l'exilé, ce qu'il pouvait décider, pour un peu ils se seraient cachés sous son lit pour surprendre pendant son sommeil les rêves qu'il aurait pu concevoir.
Et c'est de quelques mesures prises pour échapper à cette surveillance qu*est née la fameuse légende de l'entrevue du prince Victor et du général Boulanger. Voici les faits :
Le vendredi un de nos amis politiques, chef du parti bonapartiste dans le Nord, M. Bottiaux, qui était venu saluer le proscrit à Bruxelles, s'était également rendu chez le prince Victor.
A son retour, il me parla de cette visite et me dit que le fils du prince Jérôme s'éton-
nait que je ne fusse pas allé déposer ma carte, avenue Louise, dès mon arrivée dans la capitale du Brabant.
Le samedi matin un camarade de Paris, M. Falaize qui se trouvait à Bruxelles pour des affaires, vint me voir et me proposa une promenade au bois de la Cambre. J'acceptai avec d'autant plus de plaisir son aimable offre que je me proposai en passant par Tavenue Louise de déposer ma carte chez le prince.
Au 2o3 je remis le carton au valet de pied qui me pria d'attendre M. le marquis de Las Marismas de service auprès de Son Altesse.
J'entrai dans le fumoir où M. de Las Marismas ne tarda pas à venir me rejoindre.
Après avoir causé de la politique et de ce qui se passait cà Thôtel Mengelle, le marquis me dit de revenir l'après-midi pour voir AL de Lavalette attendu ce jour-là et
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qui, selon lui, devait avoir des communications intéressantes à me faire.
Je fis part immédiatement au Général el au comte Dillon de ma démarche du malin, démarche qui m'était toute personnelle, de ce que m'avait dit M. de Las Marimas et leur demandai si je devais ou non aller voir le marquis de Lavalette estimant que je ne pouvais le faire sans leur autorisation.
Après s'être consultés, ils furent d'avis qu'il n'y avait aucun inconvénient, au contraire ; que du reste M. de Lavalette qu'ils avaient vu souvent k Paris pouvait être chargé de la part de différents amis de communications les concernant.
Dans l'après-midi je retournai avenue Louise où je fus immédiatement reçu par le regretté marquis avec lequel j'élais en relations depuis plusieurs années.
Après une assez longue conversation, il me dit avoir l'inlontion d'aller déposer sa carte à l'hôtel Mengelle sans s*y arrêter, ne
voulant pas s'exposer à la curiosité des reporters belges. Mais, désirant voir Dillon, M. de Lavalette me pria de lui ménager une entrevue avec ce dernier, soit dans un restaurant, soit au bois de la Cambre, pour causer un peu longuement avec lui et lui donner certains renseignements qu'il jugeait urgents au point de vue de la conduite à tenir vis-à-vis du gouvernement belge pour ne pas se l'aliéner. « Nous sommes depuis assez longtemps en exil, ajouta- t-il, pour avoir fait une école sérieuse et faire profiter nos amis de quelques bons et u tiles conseils. »> Dès mon retour à Thôtel je communiquai cette conversation au Général et à Dillon ; ils furent d'avis qu'une entrevue entre Dillon et Lavalette pouvait être d'un intérêt supérieur. Le comte me pria de prévenir M. de Lavalette qu'on se réunirait le lendemain matin, à dix heures, à la laiterie du bois do la Cambre et me chargea de prendre les mesures nécessaires.
M. Mengelle, le directeur de riiôtel, est français, ingénieur sorii de l'Ecole centrale; il trouva préférable, après avoir longtemps voyagé, de se retirer à Bruxelles au milieu de sa famille et de diriger l'important établissement fondé par ses parents. Il était très dévoué au Général qui le traitait en ami, aussi lui demandait-on souvent conseil. Je l'informai de la mission dont j'étais chargé et le priai de retenir une voiture chez son loueur habituel.
Parfaitement, me dit-il, mais, pour dépister les curieux, je ferai entrer la voiture par la porte de derrière dans la cour et vous sortirez également de la même façon.
Cette précaution fut cause de tout ; le cocher s'imagina je ne sais quoi et la suite de ce récit démontrera jusqu'où peut aller la bêtise humaine.
Tout fut arrangé comme convenu, je prévins le marquis de Lavalctte, je reconnus le lieu du rendez-vous et revins à l'hôtel.
A peine de retour Mengelle vint dans ma chambre et me dit : « Depuis votre départ, j'ai réfléchi à une chose, la laiterie de la Cambre tout en étant dirigée par ArLus est commanditée par Eoland, président de la Chambre de commerce française, un opportuniste enragé, qai pourrait s'y trouver demain matin, il est préférable que vous ne le rencontriez pas, allez donc au pré Catelan qui est un peu plus avant dans le bois et tenue par une brave femme toute dévouée au prince Victor ». J'informai Dillon de ce changement et ne pus rencontrer M. de Lavalette pour lui donner cet avis ; dans la soirée il fut convenu avec le comte que nous partirions plus tôt de façon à être arrivés les premiers à l'entrée du bois pour prévenir le marquis du nouveau rendezvous.
Dillon qui professait une sainte horreur
pour tout ce qui s'accomplissait simplement
et semblait prendre un malin plaisir à com-
pliquer toute chose, me donna ses dernières instructions.
Je devais quitter Thôtel à neuf heures du matin, dans le coupé du loueur, par la porte de derrière, et attendre le comte dans la rue du Marché-aux-Herbes devant les galeries de la Reine. Lui, sortait dix minutes après par la grande porte, prenait un fiacre, se faisait conduire aux galeries Saint-Hubertpar la rue de l'Ecuyer, y entrait, traversait la galerie du Roi, sortait par la galerie de la Reine et venait me rejoindre dans le fameux coupé.
Ces ordres furent ponctuellement exécutés et de la rue du Marché-aux-Herhes nous partîmes pour le bois de la Cambre.
En passant devant l'habitation du prince , Victor nous aperçûmes un coupé de louage qui stationnait attendant sans doute M. de Lavalette.
Arrivés au bois, nous fîmes arrêter la voiture à rentrée et arpentâmes l'allée centrale guettant le coupé aperçu.
Ce dernier apparut bientôt, stoppa, Dillon s'y précipita aux côtés du marquis et moi je repris notre voiture pour aller rejoindre ces messieurs au pré Catelan.
Je les retrouvai quelques minutes après, assis dans le jardin de l'établissement, sous une vérandah ouverte à tous les vents. Je voulus, par discrétion, me retirer, mais ils insistèrent pour que j'assistasse à leur entretien et me firent servir ainsi qu'à eux un verre de madère.
La conversation dura une demi-heure. Tout près de nous stationnaient les deux cochers et à chaque instant de nombreux promeneurs s^'attablaient sous la vérandah, heureux de venir respirer les premières effluves du printemps. Ces braves gens s'occupaient peu de nous, le contraire eût eu lieu s'il se fût agi du Général, déjà très populaire à Bruxelles et du prince Victor dont la physionomie était connue de tous.
L'entretien, qui roula tout le temps sur la
conduite à tenir vis-à-vis du gouvernement belge, se termina à dix heures et demie. — Le marquis regagna l'avenue Louise dans son coupé; Dillon et moi reprîmes notre même voiture. Toujours pour simplifier les choses, le comte descendit en route, boulevard du Régent, voulant regagner Thôtel à pied, moi je rentrai par la porte de derrière et réglai le cocher.
Je remis à ce digne automédon cinq francs de gratification, sur l'ordre de Dillon. Je ne reçus pas de remerciement chaleureux, ^e collignon Bruxellois était vexé. De quoi, mon Dieu ? Et tout simplement de ce qu'on avait négligé de lui faire donner un verre au bois de la Cambre.
Pour une fois, les cochers belges sont portés sur la boisson, savez-vous !
De là vint tout le mal.
Tel est dans toute sa vérité le récit de la fameuse entrevue. Bois-Glavy paria même cinq cents francs à remettre aux pauvres de
Bruxelles avec le secrétaire de la rédaction du journal de M. Bérardi, qui déclina honteusement ce pari.
Le cocher qui avait conduit le comte Dillon et notre confrère était d'habitude employé par l'hôtel ; les reporters belges le connaissaient, ils allèrent chez son patron, lui payèrent le fameux verre si désiré et cet imbécile, trompé par les mesures de précaution prises, raconta de bonne foi le roman qui fît le tour de la presse bruxelloise et dont nous parlons plus haut.
Dernier et typique détail : le reporter de V Indé2)endance helge, qui fabriqua l'histoire de ce mystérieux rendez-vous, était le même qui, le 3 avril, dans la gare du Midi, adressait au général Boulanger, au nom de tous ses confrères, une allocution dans laquelle il l'assurait de leur entier dévouement.
Sur la plainte de Mengelle, le loueur avait chassé le cocher, auteur inconscient de toute cette histoire ; sur la demande expresse du
général, dont on n'a plus à louer la bonté, Mengelle dut prier le loueur de reprendre cet employé, qui était père de famille.
Ici se termine le récit écrit par notre ami Bois-Glavy.
DurantleséjouràBruxelles, les sympathies publiques furent acquises à TExilé. Les Belges étaient fort respectueux ; mais, chaque jour, les nombreux Français accourus pour visiter le chef du mouvement révisionniste ne laissaient pas que d'inquiéter vivemeat le gouvernement opportuniste qui, de son côté, pesait le plus possible sur les ministres du roi Léopold pour provoquer une expulsion .
L'arrivée du comité national au grand complet mit le feu aux poudres. La plupart des membres du comité débarquaient à Bruxelles le mardi lo avril par le rapide de minuit. Le général envoya à la gare MM. Mouton et BoisGlavy pour les attendre. Ils descendirent à l'hôtel central, déposèrent leurs bagages, et, le voyage ayant excité leur appé-
tit, ils cherchèrent un endroit pour souper.
Un seul établissement bien connu restait ouvert : le Parc aux huîtres. — Ils s'y rendirent ; leur entrée ne fut pas sans occasionner un léger émoi, causé par les allures bruyantes de ces messieurs, allures qui, à Londres, pays du cant et de la correction, ne furent pas sans jeter un certain discrédit sur le parti national.
A peine commençaient-ils à faire honneur ausouper commandéqu^entrèrent dans le restaurant trois consommateurs à moustaches, à chapeaux ronds qui s'assirent à une table, y prirent une simple consommation, ne cessant de dévisager les membres du comité.
Dès leur entrée, une certaine émotion s'était produite parmi les voyageurs ; ils chuchotaiententre eux et comme Bois-Glavv leur demandait les causes de cette préoccupation, l'un d'eux, un des plus dévoués, des plus honnêtes, des plus sympathiques, M. de Susini, qui doit à sa nature corse une certaine
exagération dans les idées s'écria : ce sont des mouchards ! Bois-Glavy manifestant quelques doutes, il prit à témoin Laporte et Laur que ces nouveaux venus avaient voyagé par le même train qu'eux et qu'à chaque arrêt ils avaient plongé leurs regards dans le compartiment ayant l'air d'exercer une sorte de surveillance.
Le lendemain matin eut lieu la réunion du comité, suivie du déjeuner ofïert par le général.
Le repas fut donné dans une salle spéciale au rez-de-chaussée de l'hôtel Mengelle.
En sortant de table, Boulanger rencontra, dans le hall de l'hôtel, plusieurs personnes venues de Paris attendant leur réception.
Parmi ces personnes se trouvaient les trois soi-disant mouchards ; le Général s'avança directement vers eux et, au moment où M. de Susini se précipitait pour prévenir le président du comité national de la qualité qu'il supposait inhérente à ces individus, il vit
avec la plus grande stupéfaction Boulanger leur serrer à tous trois les mains et dire à Tun d'eux : « £li î mon cher comte, comme vous êtes aimable d'être venu me voir, vous et vos amis ! o Le cher comte était M. le comte d'Elva, qui fut à Saint-Cyr dans la compagnie commandée par le général avant la guerre, et quitta l'armée avec le grade de capitaine instructeur à Saint-Cyr un peu avant son élection comme député de la Mayenne.
Les deux autres étaient M. le vicomte Lebret et M. Bâtard, de Nantes, camarades de d'Elva, un peu plus tard candidats boulangistes, qui n'eurent pas la chance du représentant de la première circonscription de Laval.
Lorsque Boulanger sut à quelle méprise ces messieurs avaient donné lieu, il ne put s'empêcher de décocher à son ami de Susini quelques traits joyeux.
Informé des menées du gouvernement français, des intrigues auprès des ministres
belges, le Général, après avoir pris conseil de ses amis, résolut de quitter Bruxelles et de se fixera Londres. L'Angleterre, quoique dans les rapports les plus amicaux avec la France, n'est pas un pays que les pressions extérieures peuvent intimider, et Boulanger était convaincu que la correction de son attitude lui assurerait à Londres une sécurité plus grande qu'en Belgique.
Le départ fut donc décidé et fixé au mercredi 24 avril.
La colonie française de Bruxelles et grand nombre de nos compatriotes venus de Paris avaient projeté de faire pour le 29 avril, anniversaire de la naissance du Général, une grande manifestation de sympathie. Cette fête fut avancée, étant donné le départ pour Londres; elle eut lieu le lundi 22. Ce fut pendant toute la journée un défilé ininterrompu d'amis connus et inconnus une avalanche d'adresses, de télégrammes et des monceaux de bouquets. %
Nous nous rendîmes auprès du Général et, en lui offrant une gerbe d'œillets rouges, un de nous lui adressa quelques paroles l'assurant de notre concours dévoué et souhaitant sa prompte rentrée en France.
Il répondit en ces termes :
« Merci, messieurs, des paroles que vous venez de m'adresser, merci aussi de votre dévouement sur lequel je compte absolument.
« Que nous soyons ici, à Londres ou ailleurs, nous travaillerons toujours pour la France, pour la grandeur de la patrie, pour sa tranquillité à l'intérieur, pour sa dignité à Textérieur.
« Vous parlez de rentrer à Paris, soyez assurés que nous y rentrerons bientôt et la tète haute.
« Je ne veux pas et n'ai jamais voulu sortir de la légalité ; nous attendrons le triomphe de nos idées légalement, de par les élections
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prochaines et d'ici là, vous comme moi, nous travaillerons pour assurer le succès de notre politique nationale.
t( Merci, messieurs, de vos vœux ; votre démarche me touche profondément. »
Notre ami était réellement ému de ces marques d'affection que ressent plus vivement encore un proscrit.
Dans la soirée, on fit les préparatifs de départ, la note de l'hôtel Mengelle fut ré-
glée.
A propos de cette note il nous semble intéressant pour nos lecteurs de répondre à une accusation de l'auteur ou mieux, des auteurs des fameuses Coulisses clic Boulangisme. Dans cette élucubration scandaleuse, on a parlé avec indignation de la facture do l'hôtel Mengelle s'élevant à 22.000 francs, du i«^au24 avriri889.
Les auteurs des Coulisses sont-ils Lien certains de ne pas avoir participé pour leur quote-part à ces frais?
En tous les cas, sur cette noie que nous avons vue se trouvaient toutes les dépenses des membres du Comité nationaL des députés, les frais d'appartements du Général, de M"' de Bonnemain, du comte et de la comtesse Dillon, de leurs gens, du capitaine Guiraud et de sa belle-sœur (?), de Mouton, Dufour, etc., de tous les visiteurs venant de Paris appelés par le Général, et de certains individus remplissant des fonctions auxiliaires et dont rindélicatesse allait jusqu'à se faire payer des chemises et des faux-cols sur la note commune. Ajoutez à cela les frais de voitures, de dépêches, de limbres, de téléphone et le chiffre ne paraîtra plus exorbitant.
Il faut dire aussi que l'aimable M. Mengelle, dont la courtoisie pour nous a toujours été au-dessus de tout éloge, tenait ses prix assez élevés; j'en sais quelque chose, ayant été Je seul à Bruxelles à régler ma facture personnellement, ne voulant pas être con-
fondu avec la bande des sous-ordres faméliques qui traitait la caisse révisionniste en pays conquis.
Pour être Mêle à la vérité, nous devons ajouter qu'il resta de la note de M. Mengelle une soulte que le comte Dillon négligea toujours de payer. Pareil oubli avait été commis à Paris au restaurant Durand, et ce n'est que sur mes instances et par mon intermédiaire qu'au mois de juillet suivant MM. Sylvain furent réglés.
Le mercredi 24 avril, un train spécial nous emportait sur Ostende!
Nous y arrivâmes à neuf heures du matin ; le Victoria était sous vapeur. Sur le quai d'embarquement une foule nombreuse et sympathique attendait l'élu du 27 janvier.
Avec leur chef, prirent place à bord : MM. le comte Dillon, Turquet, Naquet, Verly, Bois-Glavy, Mouton, Yervoort, Mermeix, Dufour, et plusieurs de nos amis.
Au moment où le paquebot s'ébranla, la
foule se découvrit respectueusement et le général, debout sur la passerelle, répondit, en proie à la plus vive émotion, en saluant, à son tour, ces courtisans du malheur et la Belgique où bientôt il devait dormir son dernier sommeil.
Le Victoria avait à peine donné quelques tours de roue que nous nous trouvâmes en face d'une barque de pèche à la corne de laquelle flottait, glorieusement déployé, le drapeau tricolore. Les marins placés à l'avant leur bonnet à la main, criaient : « Vive la France, vive le général Boulanger ! » C'était la Sainte-Marie des Anges de Dieppe qui se trouvait en rade d'Ostende et dont le patron et les hommes avaient tenu à honneur de saluer de leurs vivats patriotiques l'ancien ministre de la guerre qui avait un moment incarné en lui l'espoir de la revanche et que les haines politiques forçaient à chercher un refuge chez V Anglais,
Le Victoria est un des meilleurs marcheurs
de la Compagnie ; parti à neuf heures et demie, il abordait le quai de Douvres cinq heures après.
Pendant la première moitié de la traversée, alors que Naquet, dès le départ s'était couché dans une cabine pour éviter les souffrances, le général avait été fort gai ; mais au bout d'une heure, le mal de mer qu'il redoutait énormément avait eu raison de lui.
A ce sujet Bois-Glavy me raconte une anecdocte qu'il tient du général lui-même :
« En 1861, lorsque, lieutenant aux tirailleurs Algériens, et à peine remis de la blessure qui lui avait traversé la poitrine à Mélegnano, il quitta l'Algérie pour se rendre en Gochinchine, où à Thuan-Moï, il versait à nouveau deux fois son sang pour la France, il fat tellement éprouvé par la mer que, lorsque son tour de relève arriva pour rentrer dans sa patrie, il hésita et se demanda si, pour éviter les souffrances qu'il
avait endurées à l'aller, il ne solliciterait pas d'entrer dans le corps des officiers détachés aux affaires indigènes. — Il faut dire qu'à cette époque le canal de Suez n'étant pas percé, la traversée de Cochincliine en France était fort longue. — Mais, son amour familial le guidait, il avait hâte de revoir la terre natale et les siens et affronta courageusement une nouvelle traversée. »
Lorsque nous arrivâmes à hauteur de Dunkerque, le capitaine vint nous prévenir que nous étions on vue des côtes de France. Le général oublia son mal et tous, fortement émus, tête découverte,nous poussâmes le cri de a Vive la France » , saluant la mère patrie que lui seul de nous tous ne devait plus revoir!
Il semblait que la secousse qu'il venait d'éprouver eût augmenté son malaise ; aussi à l'arrivée à Douvres, Bois-Glavy dut-il le prévenir d'avoir à réagir parce que de
nombreux Anglais apparaissaient sur le port.
En même temps, du Vicloria parfait un coup de canon; c'était le salut au drapeau français, hissé en ce moment au grand mât du navire, cérémonie qui n'a jamais lieu que pour les souverains.
Cette apparition inattendue de nos couleurs nationales, à l'arrivée en exil, dans un pays si différent du nôtre et comme langue et comme mœurs, ne nous laissa pas indifférents. Mais le bateau rangeait le quai et les cris de: « Vive Boulanger,» en montrant les sympathies qu'on ressentait pour notre chef, nous firent oublier l'émoi passé.
Une demi-heure après, les voyageurs montaient dans le train et, à trois heures quinze, nous entrions en gare de Gharing- Cross par un brouillard des plus épais !
La cour de la gare était encombrée de monde; les Londoniens acclamèrent le général malgré une contre-manifestation orga-
nisée par un agent du gouvernement français, un ancien communard, nommé Pilotel.
Des voitures nous déposèrent à VHôtel Bristol, dans Piccadilly. Le général, brisé de fatigue, gagna les appartements qui lui étaient réservés au rez-de-chaussée et se mit aussitôt au travail après avoir fait rigoureusement consigner sa porte.
Les trois semaines passées à Bruxelles avaient été une halte plutôt qu'une période active. C'était un continuel échange de lettres, de démarches, d'adresses, vraie navette entre Paris et rHôtelMengelle. On se tàtait, on cherchait une ligne à prendre.
Le parti royaliste commençait à dresser ses batteries et à accaparer complètement le comte Dillon,tout en préparant ses candidatures.
Aux yeux des orléanistes, le général n'était déjà plus que le nom encore populaire, la « planche savonnée » en un mot, sur laquelle ils pensaient lancer leurs amis; ils le
flattaient, le bernaient, espérant bien se débarrasser de lui une fois leurs rêves réalisés, et le rejeter au loin, comme un jouet qui aurait cessé de plaire.
Mon rôle personnel fut assez restreint durant cette première période. C'était une continuelle pérégrination entre Bruxelles et Paris. En quinze jours je fis dix voyages, consacrés à des missions toutes contidentielles et personnelles du général dont je ne puis et ne veux parler.
A Londres allait commencer la véritable période de lutte; c'est là que devait aussi avoir lieu l'agonie suprême du parti.