CHAPITRE IX
Tête énergique, vigoureusement modelé, Bourbaki incarnait en lui Tarmée d'autrefois, gaie et cocardière ; gaie, parce qu'elle n'avait pas de raison de tristesse, n'ayant jamais été battue, et cocardière, parce qu'elle n'avait jamais perdu de cocarde ; parmi les soldats, il a laissé le souvenir d'un chef aimé et populaire.
Tout comme Bugeaud, le héros légendaire, l'ancien commandant de la garde impériale du second Empire a savouré, jeune encore, la gloire de voir son nom célébré dans la chanson de route dont nous avons donné les couplets plus haut. Les rimes n'en sont pas millionnaires ; mais bast ! le troupier ne s'arrête point à ces bagatelles : la simple assonance lui suffit et ça l'aide à « marquer le pas. ».
Bourbaki, tel que nous l'avons connu, était cocardier dans l'âme ; ignorant la fatigue et le repos, il ne se leurrait pas de vaines utopies et payait bravement de sa personne, dans toutes les circonstances où sa troupe donnait. D'une grande austérité de mœurs, il considérait que vouloir c'était pouvoir et qu'il n'y a pas de plus beau métier que celui de soldat.
Il y a chez l'homme — chez le militaire surtout — deux vertus qui ne s'acquièrent pas, mais sont un don de la nature ; la manière de conduire les hommes et de les faire obéir sans brusquerie et sans faiblesse. Sous ce rapport,
Bourbaki était le plus complet et le meilleur des chefs. Trois anecdotes suffiront pour le prouver.
Au bataillon de tirailleurs algériens, l'esprit de corps était très développé ; on y était très chatouilleux sous le rapport de la bravoure. Lorsque Bourbaki fut appelé, en 1847, ^ commander celui de Constantine, les capitaines, qu'il connaissait de vieille date, se réunirent à lui après une revue et lui signalèrent un jeune officier qui, sortant de Saint- Cyr, ne leur avait pas paru être d'une rectitude parfaite dans l'expédition faite l'année précédente, dans le pays des Nemencha.
— C'est un poltron disaient les uns ; il faut le mettre en demeure de quitter le bataillon.
— Un blanc-bec sans expérience, ajoutaient les autres.
— Laissez-moi faire, — répondit Bourbaki ; — avant de casser les vitres, et de perdre un jeune homme, vous trouverez bon. Messieurs, que je m'assure par moi-même de la gravité de cette accusation.
Quelques mois après avaient lieu les opérations contre Zaatcha. Le bataillon indigène, nous l'avons vu, cheminait dans un dédale de palmiers, pour se heurter à un mur crénelé dont chaque trou donnait issue à un fusil. Un amoncellement de sable permettait cependant de sauter au milieu des défenseurs, en s'aidant des mains et des crêtes du mur. Bourbaki avisa le sous-lieutenant dont la bravoure était en suspicion parmi ses camarades, et lui donna l'ordre de faire avancer sa section vers le point où le monticule de sable rendait l'assaut relativement facile.
Ce mouvement fut exécuté sans faiblesse, et le commandant eut la satisfaction de pouvoir, après la journée, mettre le jeune officier à l'ordre du jour, en le félicitant devant tous les capitaines réunis.
— Vous le voyez, Messieurs, ajouta-t-il, au lieu de perdre un jeune homme ; j'en ai fait un brave de plus.
Ce trait n'est^il pas celui d'un homme de cœur ?
Autre anecdote. C'était au i*^*" régiment de zouaves. Un jeune sous-lieutenant, détaché dans un poste du sud, commandait et administrait sa compagnie, en l'absence de son capitaine, retenu à l'hôpital de Constantine, par suite de blessure. La solde de la troupe, les achats nécessaires à la nourriture des hommes, étaient réglés par» lui, mais au lieu de payer l'épicerie, le pain de soupe et la viande en nature, avec l'argent qu'il avait reçu avant son départ, il réglait, au moyen de bons tirés sur le trésorier du corps, et avait disposé de l'argent pour ses besoins personnels ou payer ses dettes. Cette manière de procéder ne pouvait durer longtemps. Le colonel du régiment fut vite informé de ce qui se passait.
Bourbaki pouvait perdre cet officier à tout jamais. Il avait été très brillant au feu, très brave à Zaatcha. Que croit-on qu'il fit ? Il remboursa de ses deniers les bons indûment payés aux industriels, fit relever l'officier dans le détachement dont il avait le commandement, et le fit venir devant lui.
— Savez-vous, lui dit-il, que l'acte que vous venez de commettre est tout simplement un vol. Vous n'avez pas plus le droit de soustraire un centime des deniers de l'Etat que de la bourse d'un particulier.
L'officier resta coi et ne sut que répondre.
— Je pourrais, ajouta Bourbaki, vous faire passer en conseil de guerre et vous faire casser de votre grade, comme
286 LE GÉNÉEAL BOURBAKI.
indigne de rester dans Tarmée. Mais votre père est un ancien militaire. Le déshonneur le tuerait. Remettez-moi votre démission du. grade de sous-lieutenant et tout sera dit.
L'officier donna sa démission, mais il fallait contracter un engagement, car il devait encore cinq années à l'État, la durée du service étant alors de sept ans. Le jeune homme sortait de Saint-Cyr ; il contracta un engagement de cette durée.
— Dans quel corps désirez-vous être versé ? demanda Bourbaki à l'ex-sous-lieutenant de zouaves devenu simple soldat I
— Au i*^"^ zouaves.
— Comment dans le régiment même dont vous sortez ?
— Oui, mon colonel, c'est au i^ zouaves que la faute a été commise. C'est sous vos ordres que je veux me réhabiliter ou me faire tuer en regagnant mon grade.
Et le colonel fit incorporer comme soldat le lieutenant R...., dans le régiment même où il avait servi comme officier.
Trois ans après, devenu sergent, il se conduisit si bravevement à la bataille de l'Aima (20 septembre i854) qu'il était nommé sous-lieutenant au 19* de ligne.
Combien de faits de ce genre n'y aurait-il pas à citer, si nous voulions rappeler nos souvenirs ?
Lorsque Bourbaki commandait à Metz la 5® division militaire, le lieutenant G..., du 48® de ligne, maltraité par son capitaine, avait été l'objet d'un rapport foudroyant qui devait fatalement le conduire au conseil de guerre, pour refus d'obéissance.
Dans un exercice de compagnie sur la promenade de •Ban-Saint-Martin, le capitaine Bessierre avait dit, s'adressant au lieutenant G... :
— Qu'est-ce qu'il me fait donc là-bas, cette grande andouille ? Pourquoi sa section se déploie-t-elle en tirailleurs, plutôt à droite qu'à gauche ?
L'officier interpellé fit la sourde oreille, continua le mouvement commencé ; mais l'exercice terminé, il alla droit à son chef, lui faisant observer respectueusement qu'il n'obéit qu'à des ordres courtoisement donnés, et qu'il se plaindrait s il était dorénavant traité comme il venait de l'être dans l'exercice de ce jour.
Le capitaine Bessierre, qui était un petit homme du Midi, grincheux et peu endurant, y répondit par quelques jours d'arrêt.
De là à un refus catégorique d'obéissance, il y a loin, comme on le voit.
Le capitaine Leperche connaissait intimement le lieutenant G... qui avait été son condisciple à La Flèche, et plus tard son camarade de promotion à Saintr-C}T.
— C'est impossible ! s'écrie-t-il, en parcourant le rapport envoyé à la division par le colonel du 48*^.
A l'heure du rapport, l'aide de camp présenta ses observations au général.
— Je connais l'officier incriminé, lui dit-il ; c'est le fils d'un colonel de cavalerie. Rompu à la discipline depuis son enfance, il n'a pu, j'en suis sûr, se rendre coupable d'un refus d'obéissance , dont il connaît la gravité et les conséquences. Si vous m'y autorisez, mon général, je me rendrai cet aprèsmidi auprès du lieutenant G..., qui habite rue du Pont- Moreau, 22, et ce soir, je vous ferai connaître la vérité sur ce qui s'est passé entre lui et son commandant de compagnie.
Ce qui fut dit fut fait. De chaque côté on s'expliqua, et Taffaire en resta là.
Si j'ai su être vrai dans les trois anecdotes que je viens de citer, on concevra sans effort, l'attachement professionnel de tous les militaires qui ont connu le général Bourbaki. Aimant le soldat, aimant l'armée, aimant son métier; c'est ainsi qu'il a pu se faire adorer de tous, se créer un nom populaire connu aujourd'hui jusque dans la plus humble chaumière.
C'est à la peine, en pleine activité, entouré d'officiers qu'il exaltait par ses idées de patriotisme et de culte du drapeau; au milieu de ses soldats dont il doublait la valeur par son exemple ; c'est au service de son pays que Bourbaki eût voulu mourir. Mais, allègrement soumis à la volonté divine, et placé dans la position de retraite, le 22 avril i886, il employa depuis, tout son temps à bien remplir les années qu'un repos forcé, au mépris de la loi, allait lui donner à Bayonne. On le vit alors à la tête de toutes les œuvres de bienfaisance, qu'il s'agisse de l'œuvre de la Croix-Rouge, de l'œuvre des marins ou de l'œuvre des campagnes. En raison des multiples occupations qu'il se créait lui-même, sa correspondance prit tout à coup un surcroît d'activité, avec des camarades de tout grade, des amis de tout âge ; ses relations en France et à l'étranger s'étendirent. Ses aumônes devenues plus abondantes, au fur et à mesure qu'il avançait en âge, allaient un peu partout chercher l'indigence, dépensant son activité, sans consulter ses forces.
Elles le trahirent en janvier iSgB; une crise d'asthme,
bOURBAKl INTIME. LA MORT.- CONCLUSIONS. 289
dont le général souflfrait depuis longtemps, devint tellement violente, que son entourage en éprouva les craintes les plus sérieuses. Le Figaro rendait compte, dans son numéro dû 12 janvier 1897, de la résignation admirable de l'illustre soldat. Cette crise se compliquait d'arrêts dans les mouvements du cœur, et les docteurs Paul et Georges Lasserre n'avaient pas caché à M"** Bourbaki la gravité du mal. Le général, lui aussi, ne se faisait guère d'illusion. Il attendait la mort avec un noble dédain et comme une vieille connaissance qu'il avait rencontrée sur cent champs de bataille.
Dans la pleine lucidité de son esprit et tandis que la douleur lui laissait un moment de repos, le général s'était confessé à M. l'abbé Chagé, curé de la paroisse Saint- Étienne; mais sa robuste constitution devait, encore une fois, triompher de la maladie. Dès le lendemain matin, une amélioration subite se faisait sentir, et cette amélioration devenait une convalescence. Ce mieux ne se soutint pas, et, au printemps de 1897, le général, sur les conseils de son médecin, quitta sa résidence habituelle depuis i885, la villa Saint^François, si pittoresquement située sur les coteaux ensoleillés de Saint - Etienne, d'où la vue s'étend sur la vallée de l'Adour et sur les cimes neigeuses des Pyrénées, pour aller s'établir à la villa Trillery, dépendant de la commune de Cambo-les-Bains, riante station thermale du pays basque, située à vingt kilomètres de Rayonne. Des soins intelligents enrayèrent le mal, mais ne purent conjurer une congestion pulmonaire contractée aii mois d'août. Depuis cette époque, les forces de l'illustre malade s'affaiblirent visiblement.
Conscient de la gravité de son état, le général fit demander le curé de Cambo, qui lui administra le saint viatique le 28 août, jour de la fête de saint Augustin, le grand évêque
de cette terre d'Afrique où Bourbaki avait si glorieusement versé son sang pour la cause de la civilisation chrétienne.
Un mieux s'étant manifesté quelques jours après, M°* Bourbaki voulut satisfaire à un de ses désirs, en le ramenant à sa chère villa Saint-François, qu'il ne quittait jamais qu'à regret. Au moment où sa voiture gravissait la côte de Pesenave, les chevaux, fatigués par la chaleur et la longueur du trajet, reculèrent à plusieurs reprises. Ce léger accident causa au malade une émotion très vive, qui fut en partie la cause de troubles cérébraux auxquels des crises précédentes l'avaient déjà prédisposé. Depuis lors, le mal n'a fait qu'empirer.
Un mot maintenant sur l'habitation de prédilection du général : un simple corps de logis, à un seul étage et assez exigu dans son ensemble. Le visiteur y chercherait en vain des apparences de luxe ; on n'y trouve ni grands tableaux militaires, ni ces souvenirs ou trophées de guerre que les militaires recherchent comme une preuve de leur existence mouvementée et agitée, mais des croquis d'architecture grecque ou ancienne provenant des legs de sa famille; on ne dirait vraiment pas la résidence d'un soldat dont le nom a figuré dans toutes les guerres du second empire, en Afrique, en Crimée, en Italie....
De la terrasse de cette habitation, quelle vue admirable pour le propriétaire cherchant avant tout le calme et la solitude, pour y abriter sa vieillesse, comme dans le décor d'une féerie ! L'Adour et la Nive, aux eaux toujours claires, serpentent à travers le plus gracieux des paysages, que dominent les coteaux dorés et les bois profonds du pays basque. Vers l'ouest, l'Océan ne se laisse deviner que par une ligne bleue à peine perceptible. Plus loin, vers l'horizon, les Pyï'é-
nées se dressent superbes, égrenant leurs crêtes du pic du Midi au Jaizquebel, dont le pied est baigné par
Le golfe d'argent où dort Fontarabie,
suivant une expression prophétique.
Certains individus ressemblent aux grands fleuves ; leur source est petite; ils grandissent en marchant. L'illustre général était de ceux-là. Plus il s'élevait dans l'échelle sociale, plus on voyait augmenter en lui la modestie qui est une force, et la simplicité dans les mœurs, qui devient un véritable chaime chez l'homme supérieur.
Ceux qui, comme lui, ont vu souvent la mort en face, comprendront les satisfactions et les joies de ce soldat au cœur d'or, lorsqu'il se retrouvait au milieu des siens, dans ce riant cottage de Saint-François, dont il avait fait sa patrie d'adoption. Sous ce rapport, Bourbaki avait un grand espace devant lui, un^r libre sur la tête, de vastes jardins que bornaient seulement les collines voisines, et autour de sa demeure, des bocages épais dont le silence n'était troublé que par le chant des oiseaux', ou la voix sonore de son chien favori.
Comme ces gentilshommes antiques, qui eussent été rois dans la langue de la Bible et d'Homère, son plus grand bonheur était de s'entourer d'amis, de raconter des histoires de guerre, et notamment certains détails joyeux de la bataille d'Inkermann.
Le bien qu'il faisait aux pauvres de Bayonne était immense; presque toute sa fortune y passait chaque année. Né dans une situation des plus modestes, sans autre richesse que son traitement de retraite, Bourbaki faisait la charité, à la villa Saint-François, sans compter avec les pauvres, avec les petits, les humbles, les déshérités de ce monde.
Le monde militaire lui-même, s'est toujours montré vis-àvis de lui d'une fidélité persévérante qui Thonore. Pas un officier général ne traversait Bayonne sans accomplir un pèlerinage à la villa Saint^François, et quand, dans ses promenades en voiture, le général rencontrait les soldats en marche, les officiers ne manquaient jamais de le saluer respectueusement. Quelques-uns, qui avaient eu l'honneur de servir sous ses ordres, faisaient présenter les armes devant le vieux héros d'Afrique, de Crimée, d'ItaUe, ému de ces marques de déférence.
Ramené de Gombo-les-Bains, le 10 septembre 1897, le général Bourbaki expirait le 22 à six heures du matin, dans sa villa de Saintr-François.
Rien de plus édifiant que la mort de cet héroïque soldat étendu sur un lit de camp, entouré de plantes vertes, revêtu de son uniforme de général de division, portant en sautoir le grand cordon de la Légion d'honneur, tenant un crucifix dans ses mains croisées sur la poitrine.
Aujourd'hui, ce vaillant soldat repose dans le cimetière de Saintr-Étienne, de Bayonne; de grands saules inclinent leurs branches tombantes vers la terre. On dirait, autour d'eux, des ombres de douce tristesse écoutant dans le mystère de la nuit les âmes des morts cachées peut-être dans les herbes émaillées, de ci et de là, de hauts coquelicots, de bluets et de belles marguerites, dont les couleurs forment par leur assemblage l'emblème du drapeau.
Aujourd'hui, une pierre tombale indique seule au passant Tendroit où repose le brave, le valeureux Bourbaki, en
attendant le mausolée que la France patriotique ne manquera pas de lui élever un jour.
Ce jour-là, les fidèles de la Maison de France viendront saluer le héros d'Afrique, dont le nom est connu dans le Tell, comme dans le Sahra algérien ;
Les Bonapartistes honoreront le héros d'Inkermann et de Solférino ;
Les Républicains s'inclineront devant le vainqueur de Villersexel.
Dormez en paix, mon Général, vos anciens frères d'armes n'oublieront pas les exemples que vous leur laissez; ils s'inspireront de vos mâles vertus. Quand l'heure de la revanche aura sonné, nous aussi, officiers et soldats de la vieille armée — si quelques-uris d'entre nous existent encore — nous viendrons à l'ombre de ces cyprès, aiguiser nos épées sur la pierre blanchie de votre sépulcre, comme autrefois les Gaulois, nos aïeux, quand ils voulaient défendre à outrance le sol sacré de la patrie envahie; nous donnerons ainsi l'impulsion à la jeune génération qui nous suit dans la carrière des armes, afin d'apporter à l'histoire de France, dont le dernier feuillet est encore teinté de sang, quelques pages de victoires, de bravoure et de salutaire héroïsme.
Ces collines, ces vallons, ces montagnes qui s'inclinent vers l'Adour ont été arrosées, en i8i3, du sang .des braves que commandait le maréchal Soult ; elles n'en forment pas moins une ceinture de défense que n'ont pu franchir les Anglo-Espagnols. Ces souvenirs historiques sont de ceux que la France patriotique n'oubliera pas, en cas de conflit armé du côté des Vosges ou de la région alpestre.
Et maintenant, une dernière citation pour finir. Dans un magnifique langage, Victor Hugo a dit :
Vous pouvez entrer dans les villes
Au galop de votre coursier,
Dénouer les guerres civiles
Avec le tranchant de Tacier....
Vous pouvez sur la terre avoir toute la place, Être aussi grand qu'un front peut Têtre sous le ciel ; Sire, vous pouvez prendre à votre fantaisie, L'Europe k Charlemagne, k Mahomet TAsie ; Tu ne prendras jamais rien k TÉternel !
De même aujourd'hui, il est une chose que nos politiciens militaires ne peuvent prendre : c'est l'honneur, la considération, la poignée de main des camarades ; c'est le respect des soldats.
Cet homme qui, pendant douze ans, fut poursuivi par la haine des partis politiques, était un soldat dans toute l'acception du mot. Quelques exemples encore, entre beaucoup d'autres :
D'abord un souvenir d'Inkermann, raconté par le général du Barrail dans le Figaro. Lorsque Bourbaki intervint dans la mêlée, les Anglais battaient en retraite, en rompant pied à pied, suivant leur méthode.
— Colonel, lui dit le commandant anglais, nous sommes fichus. Nous étions quinze cents ce matin, nous ne sommes plus que trois cents.
— Eh bien ! où est le mal ? Je vous apporte mes baïonnettes, et vous allez voir que nous sommes plus de quinze cents.
Et le voilà parti. Ah ! le beau soldat ! Le soir, les Russes eux-mêmes admiraient son ardeur et son courage.
Le matin de Solférino (24 juin iSBg) on amena à Bourbaki un Italien qui faisait le service d'espion pour le compte de l'armée autrichienne.
Le général Bourbaki l'examina :
— Alors, c'est donc bien vrai, tu fais le métier d'espion pour l'armée ennemie ?
— Oui, mon général.
— Et tu vas raconter aux Aastriacci ce que tu apprends ici?
— Oui, mon général.
— Je pourrais te faire fusiller; j'aime mieux te faire relâcher. Va leur dire que je les attends depuis deux heures, et que ça m'embête...
En 1870, à Villersexel, nos marins, entraînés par Bourbaki, montent à l'assaut comme à l'abordage, la hache à la main ; cernés dans le château, ils se défendent avec la folie du désespoir.... jetant tout par les fenêtres pour écraser l'ennemi, quand les munitions manquent; pendant ce tempslà, nos chasseurs marchent sur les canons ennemis, qu'ils enlèvent à la charge et, au moment où nos jeunes troupes fléchissent et reculent en désordre, Bourbaki, la casquette sur l'oreille, se précipite en avant en criant de toute la force de ses poumons : « A moi, les braves!.... » Et alors tous s'élancent au feu ! — Le château est repris, le village enlevé....; les Prussiens fuient dans la direction d'Héricourt.
Cet élan de jeunes troupes non aguerries n'est-il pas admirable ?
Bourbaki seul en avait été le moteur; il est vrai que, par un instinct merveilleux, tous les échappés de Metz et de Sedan s'étaient groupés autour de lui, entre autres le capitaine Zédé, du 12* régiment d'infanterie, qui, blessé à Saint- Privat-la-Montagne, cité à l'ordre de l'armée le 3i août dans
la sortie de Noisseville, avait refusé de signer le revers, s'était échappé de Metz et servait à Tarmée de l'Est dans un régiment sous ses ordres. Devenu général de division, il est aujourd'hui gouverneur de Lyon et commande le XIV* corps d'armée.
Dans l'armée comme partout ailleurs, l'ambition, la jalousie, l'esprit d'intrigues existent malheureusement et compromettent la dignité et le prestige du chef.
Après le combat, chacun revient à l'attitude qui lui est propre et, dans la mesure de sa situation, s'efforce d'attirer de son côté les bénéfices du succès, les responsabilités de la défaite. L'amour-propre, l'orgueil s'engagent alors dans des agissements qui ne sont pas toujours sincères ou avouables. On est loin des ^motions de la lutte où l'on servait à visage découvert un grand intérêt public. C'est alors la bataille des intérêts personnels. Les habiles se présentent avec un masque devant l'opinion et cherchent à obtenir d'elle une part de ses faveurs, une place au bulletin et dans les récompenses. Aussi que d'actions d'éclat douteuses ont les honneurs de la publicité ; que d'actes de courage et de dévouement demeurent ignoré3 ou mal appréciés.
Bourbaki était doué de sentiments trop délicats pour ne pas avoir horreur des brigues et des intrigues. N'en déplaise à ses détracteurs, il n'a jamais rien demandé pour lui-même ; tous ses grades, il les a obtenus pour des faits de guerre ou des actions d'éclat. Il trouvait d'ailleurs, dans son patriotisme et dans le sentiment du devoir accompli, un encouragement suffisant.
Mais, en ce qui^concernait ses subordonnés, c'était une autre affaire. Animé du pur amour de la justice, tenant par-
dessus tout à cette autorité morale, sans laquelle, dans les armées, le commandement est virtuellement frappé d'impuissance, il employait toute son activité, toute son influence à chercher les belles actions qui avaient eu lieu sous ses ordres et engageait ensuite de véritables luttes en faveur de ses subordonnés qu'il croyait devoir être récompensés. Jamais les braves sous ses ordres n'eurent, après le combat, un juge plus équitable, un défenseur plus dévoué.
Tous ceux qui ont partagé ses dangers se souviennent encore de l'appui chaleureux qu'il leur prétait dans toutes les occasions où ils avaient quelques droits à faire valoir.
Bourbaki, au temps de sa splendeur, pendant les dernières années de l'Empire, venait souvent à Bayonne, où il avait conservé de nombreuses et belles relations. En a-t-il profité pour venir à Biarritz, faire sa cour au souverain? Jamais...
« Un esprit sain, a écrit La Bruyère, puise, à la cour, le goût de la solitude et de la retraite. »
La villégiature des souverains est généralement une sorte de champ clos ouvert au favoritisme. Ceux qui sont admis à la partager, profitent presque toujours de l'intimité de la vie champêtre pour entrer, par tous les moyens possibles, dans les bonnes grâces du prince, et ne manquent aucune occasion de se faire valoir auprès de lui. C'est la lutte des médiocrités jalouses et des nullités ambitieuses; la flatterie, la sottise y cueillent souvent des lauriers ; le mérite s'en éloigne.
Bourbaki avait trop d'indépendance d'esprit, de loyauté dans le caractère, de simplicité dans les mœurs pour se plaire sur un pareil théâtre. Méprisant l'opinion des hommes sans équité, pleins d'envie, de caprices et de préventions, il n'a jamais cherché son bonheur qu'en lui-même et dans son entourage.
Après les revers de 1870, notre nation ne saurait être à
Tavenir grande, forte et respectée, qu'en revenant aux sentiments de devoir, d'honnêteté et de patriotisme qui sont comme le tempérament des peuples et dont ils ne s'écartent jamais sans tomber dans la décadence. Pour raviver en elle tous les bons instincts, tous les élans généreux qu'elle possède, il n'y a rien de tel que de rendre hommage aux hommes qui ont honoré leur pays par des actes héroïques ou de grandes vertus.
A ce point de vue, il nous semble que les exemples donnés par Bourbaki, dans sa vie militaire comme dans sa vie privée, ne doivent pas être perdus. Personne n'eut dans l'armée une plus belle réputation de bravoure, de modestie, de probité et de désintéressement que ce vaillant soldat, qui est bien de ceux dont Brantôme aurait dit :
« Voylà pourquoi j'estime ces bons chevaliers qui sont sans peur et sans reproche, très heureux et dignes des grandes gloires s'ils peuvent franchir la carrière sans y brancher ; mais ils sont rares'. »
Ici s'arrête la tâche de l'écrivain. Les actions seules de Bourbaki sont là pour lui servir un jour de panégyrique. L'histoire, qui racontera plus tard les fastes glorieux de la France, exhumera forcément sa mémoire et lui donnera la place qu'il doit occuper parmi les vaillants capitaines du XIX® siècle.
Un jour, l'histoire dira que, semblable à Canrobert, Bourbaki aura été, comme lui, le type achevé de l'abnégation, du dévouement à la patrie et de l'honneur. Il a servi le second empire comme il avait servi dans sa jeunesse Louis-Philippe et les princes d'Orléans; il a servi la troisième république