MINISTÈRE DE LA GUERRE
Cabinet du Ministre. w^ . , ., «« Pans, le ao avnl 1881.
J'ai soumis au conseil des ministres, conformément k Tarticle 8 de la loi du i3 mars 1876, votre demande d'être maintenu sans limite d'âge, dans la première section de Tétat-major général.
Je me suis appliqué k faire ressortir les services éminents que vous avez rendus, en exerçant successivement le commandement d'un corps d'armée sous Metz et celui d'une armée du gouvernement de la Défense nationale, dans les circonstances les plus dificiles.
J'aurais été heureux, de voir couronner, par cette distinction, votre carrière si bien remplie, après 24 années de grade de général de division ; aussi est-ce avec un très vif regret que je suis obligé de vous faire connaître que la décision du conseil des ministres n'a pas été conforme k mon désir.
Je ne veux pas toutefois vous laisser quitter la première section du cadre de l'état-major général, sans vous remercier au nom de l'armée et du pays, pour les services que vous avez rendus pendant quarante-sept années consécutives.
Cette longue carrière a été bien remplie. Vous avez pris une part glorieuse k toutes les luttes de l'armée française en Afrique, en Grimée, en Italie ; vous avez donné de nouvelles preuves d'abnégation et de dévouement, pendant la dernière guerre.
Ce sont Ik des titres ineffaçables. Us vous donnent une place k part dans nos annales militaires, comme dans le souvenir de tous ceux qui vous ont connu.
Le Ministre de la guerre, Farre.
GÉNÉRAL BOURBAKI. l8
Le lendemain, le maréchal Canrobert écrivait à Bourbaki cette belle lettre, que nous ne saurions passer sous silence :
Mon cher Bourbaki,
En lisant ce matin k VOffîciel votre mise dans le cadre de réserve, j'ai besoin de faire appel k toute ma philosophie d'honnête soldat, et au souvenir du traitement que la république d'Athènes infligea k Miltiade, k Aristide et k Thémistocle !!!
Inutile de vous parler de mon chagrin et de mon indignation ; mais j'espère fermement que vous n'avez dit qu'au revoir k cette armée française, dont vous avez été et serez toujours un des plus glorieux et des plus aimés chefs.
Votre vieux camarade et ami sincère,
Maréchal Canrobert.
En lui enlevant Bourbaki, on décapitait Tarmée. Aucun peuple n'a certainement sur cette terre un patrimoine plus riche en gloires militaires que le peuple français. Pourquoi donc faut-il que nos querelles politiques entretiennent parmi nous la haine de certains noms? Ce serait cependant en étouffant en nous le germe de nos ambitions personnelles, que nous serions toujours la grande nation.
Si nous voulons nous montrer dignes des Turenne, des Vauban et de ces enfants du peuple qui, en compagnie de Desaix et de Kléber, firent courber la tête aux armées ennemies, soyons patriotes avant tout. La patrie^ seule, crée la dignité humaine, fait battre les cœurs, élève les âmes et conserve l'honneur.
Cette seconde disgrâce fut un des chagrins du vaillant Bourbaki. Il sut se taire et rechercher, dans une retraite honorable, la paix du cœur et de l'esprit. Le découragement ne vint pour lui que lorsqu'il apprit la mort du colonel Le-
BOURBAKI APRÈS Li GUERRE. 276
perche, qui succombait, le. i" juin i883, à l'hôpital Saint- Martin, des suites d'une pneumonie contractée en allant chercher, l'hiver précédent, à la porte de Pantin, un contingent de recrues qui lui arrivait du dépôt.
Leperche n'avait ni parents, ni proches. Les lettres de faire part furent faites au nom du général Bourbaki, du corps des officiers du 89* et des membres du comité de l'Association amicale des anciens élèves de La Flèche, dont il faisait partie depuis 1880, date de sa fondation.
Ses funérailles eurent lieu le 4 juin à l'église Saint-Augustin. Assistance d'élite, mais surtout assistance d'amis : une quarantaine d'officiers généraux en tenue ou en bourgeois ; plus de deux cents fléchois et tout le 89*, son régiment, en armes et drapeau en tête. Le colonel Leperche. recevait donc les honneurs, que beaucoup de généraux eussent enviés, malgré lui et par une force supérieure qui le sortait de l'obscurité dans laquelle il s'était constamment tenu.
C'est que l'armée perdait dans le colonel Leperche un de ces héros taillés à l'antique et tels que nos temps en comptent de moins en moins. Nous n'entreprendrons pas le récit de ces magnifiques funérailles auxquelles nous avons regardé comme un devoir de nous mêler, d'abord comme admirateur passionné de toutes nos grandes gloires militaires, mais aussi, et par un lien plus intime, comme ancien condisciple et membre, obscur mais dévoué, de cette belle association fraternelle qui fait revivre et perpétuer les nobles sentiments de la camaraderie d'école.
La vaste enceinte de Saint-Augustin était trop étroite pour contenir la foule émue et recueillie qui se pressait à ce suprême témoignage de respect et d'affection.
Citons quelques noms au hasard : les généraux Bourbaki, parrain du défunt ; Thibaudin, ministre de la guerre ; Le-
276 LE GlÊNÉRAL BOURBAKI.
cointe, gouverneur de Paris; Haca, Cambriels, Campenon, Saget, Lechesne, du Barail, de Brécourt, Fabre, Grandin, Boulanger, Tissier, Chareyron, Thomas, commandant la place de Paris ;
Les intendants militaires Lemaître, Garric, Accary, La Bouvière... Le commandant Grandin...
Derrière ces illustrations de Tarmée, et mélangés à une foule d'officiers de tous grades, venaient des civils en grand nombre, et ce n'était pas une des moindres surprises que de voir tout ce monde autour de la dépouille d'un soldat dont la vie avait été faite de modestie et d'obscurité voulues, au point de vue des relations mondaines. Et, dans la foule, que de pauvres gens qui avaient les larmes aux yeux ; que d'indigents se pressaient aux portes de l'église, à la porte du quartier de la Pépinière, occupé par le 89® et dont la salle de la bibliothèque des officiers avait été transformée en chapelle ardente.
Le cortège de la caserne à l'église était imposant. Ce furent des soldats du Sg** qui portèrent le cercueil de leur regretté colonel; en tête, les tambours et clairons, la musique, le I" bataillon; puis le lieutenant-colonel Guinard; le corbillard portant la tunique, le shako, l'épée et les décorations du défunt : croix de commandeur de la Légion d'honneur et des ordres de Léopold de Belgique, de Saint^Benoît d'Azis du Portugal, de l'Épée de Suède; officier de la Couronne de fer d'Autriche; médailles de Crimée, d'Italie et de l'ordre du Mérite militaire de Savoie; puis venaient le cheval de bataille, six religieuses de l'hôpital Saint-Martin ; les enfants de troupe du 89* portant les nombreuses couronnes envoyées de toutes parts : Association amicale des anciens élèves de La Flèche, Union musicale de Saint-Denis, et une troisième bien modeste portant cette inscription : A mon parrain.
Derrière le cercueil et conduisant le deuil : le général Bourbaki, ayant à sa droite le président de l'Association fléchoise, M. de l'Écluse, riche négociant de Paris ; à sa gauche M. d'Ocagne, exécuteur testamentaire et ami du défunt.
Les deux derniers bataillons du 89*^ fermaient la marche.
Le service funèbre a été dit par le premier vicaire de la paroisse Saint-Augustin, l'absoute donnée par le curé; la musique exécuta plusieurs morceaux sacrés pendant la durée de l'office.
A la sortie de l'égUse, deux discours ont été prononcés : l'un, fort simple, mais sincère et vrai, par le général Haca*, au nom de la division dont le régiment de Leperche faisait partie ; l'autre, par le général Bourbaki. Ce dernier seul nous intéresse dans ce livre ; en voici le texte :
Messieurs,
C'est avec une profonde douleur et avec une émotion que vous comprendrez, que je viens dire un dernier adieu au colonel Leperche.
Il a été mon aide de camp pendant vingt ans et mon ami, toute sa vie.
Un lien plus intime m'unissait encore au colonel, je l'avais tenu sur les fonts du baptême. Je devais croire que ce serait bien plutôt lui qui me conduirait au champ de l'éternel repos.
Il est mort cependant avant moi ; Dieu n'a pas voulu m'épargner cette cruelle douleur.
Je ne veux pas parler ni de ses diverses promotions, ni de ses glorieuses blessures, ni de ses citations k l'ordre de l'armée ; ni enfin de ses éclatants services, pas plus que je ne veux récriminer sur des faits qui ont pu lui faire douter de la justice de son pays.
Ce que je tiens k proclamer bien haut, certain d'être l'inter-
I. François-Auguste-Florimond Haca, ancien élève du collège royal militaire de La Flèche (i83i-i83g); général de division du ig février 1880; mis à la retraite le 6 février 1886; décédé en juillet iSg?.
prête fidèle de vos sentiments, c'est que la France perd dans le colonel Leperche, un de ses enfants les meilleurs et des plus sincères patriotes ; l'armée un de ses colonels les plus vaillants et les plus capables.
•Son existence tout entière, dans la paix comme dans la guerre, a été uniquement consacrée au bien du service et k Taccomplissement de tous ses devoirs de soldat ; il leur a toujours sacrifié les plaisirs, les distractions, aussi bien que ses intérêts et sa santé.
Officiers, sous-officiers et soldats du 89^,
Vous n'oublierez jamais votre brave colonel Leperche ; si parfois il était exigeant ; c'est qu'il vous désirait parfaits en toutes choses. Il était d'ailleurs lui-même toujours k la peine, vous encourageant par son exemple et sans cesse occupé et préoccupé de son beau régiment.
Que de fois, soldats, ne l'avez-vous pas vu au chevet ^e votre lit d'hôpital, visitant ses chers enfants malades, et vous apportant, comme le plus tendre des pères, les douceurs permises par les médecins.
Non I vous n'oublierez pas votre cher colonel ; vous resterez dignes de lui, en conservant précieusement les sentiments d'amour de la patrie, d'honneur et d'abnégation qu'il a si bien pratiqués sous vos yeux.
Quant k nous, ses amis, nous garderons fidèlement sa mémoire, sachant trop combien il est rare en ce monde de rencontrer de pareils cœurs, tant de loyauté unie k tant d'inébranlable fermeté dans l'afiection.
Messieurs,
Je crois que les âmes comme celle du colonel Leperche sont recueillies par Dieu, et que ceux qui suivront ses traces et imitepont son exemple, le rejoindront dans une autre vie; celle qu'il réserve à ses élus.
Ce n'est donc pas adieu que nous vous disons, mon cher ami, mais au revoir, dans un monde meilleur,
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Par une douce et pieuse pensée qui le peint tout entier, alors que le vide de la famille s'était fait autour de lui, Leperche, en s'anéantissant dans le dernier sommeil, a voulu le dormir auprès de sa mère, à Château-du-Loir, où une députation de son régiment (le commandant Urion, le capitaine Baussan, le lieutenant Michaux-Bellair et le sous-lieutenant Dianous de la Pérotine) et un délégué des anciens fléchois Tout accompagné. Quelques amis suivaient aussi, parmi lesquels l'intendant Lemaître, MM. Lebreton, économe des hospices du Mans, le baron Ducasse, le commandant Birckel, du 117* régiment d'infanterie, les lieutenants Chays, du 109*, Krien, du 99* d'infanterie, et le pharmacien aide-major de 2* classe ; tous anciens élèves de La Flèche.
Reçu à la gare par le clergé de Château-du-Loir, le corps fut déposé sur un corbillard, puis le cortège se mit en marche, grossissant le long du chemin, et arriva à l'église, où la dépouille mortelle reçut les dernières prières pour la seconde fois.
Au cimetière, plusieurs discours furent encore prononcés : par le commandant Urion, au nom de 89*; par M. Pavarre, employé au chemin de fer de l'Ouest, au nom de l'Association fléchoise; par le baron Ducasse, ancien élève du collège royal de La Flèche (période de 1826 à 1882), et par le capitaine Durand, de l'état-major du VIII* corps, ami personnel du défunt.
De tous ces discours, nous ne retiendrons que le dernier, éminemment patriotique :
Messieurs,
Après les éloquentes paroles qui ont été prononcées hier sur le cercueil du colonel Leperche, et celles que nous venons d'entendre au bord de sa tombe, il semble qu il n y ait plus rien k
28o LE GÉNÉRAL BOURBAKI.
ajouter. Une prière nous reste k faire au chef vénéré, k Tami que nous pleurons.
Mon colonel,
Cette prière, c'est moi, votre ancien aide-major de tranchée au fort d*Issy S moi qui ai eu Thonneur de combattre k vos côtés, de respirer sur le champ de bataille votre souffle ardent, moi que vous appeliez votre fils, qui vous l'adresse. Vous ne refuserez pas de l'écouter, vous qu'on n'a jamais imploré en vain.
C'est au nom de ce que vous avez de plus cher, de ce que vous avez le plus aimé : au nom de la France, notre chère patrie, que je vous fais cette prière ; vous l'exaucerez I
Au jour du danger, que votre belle âme plane sur nousl Qu'elle souffle dans la nôtre votre ardent patriotisme, ce patriotisme qui — vous l'avez si bien dit — n'est vraiment puissant que s'il est né de deux sentiments opposés : V amour et la haine; r amour de la patrie, la haine de l'ennemi! Et alors si, tous, nous sommes guidés par cette mâle vertu que vous possédiez au suprême degré, nous réparerons nos désastres, et notre chère France sera ce que vous avez constamment désiré qu'elle fût : forte et glorieuse !
Mon colonel.
Au nom du général Bourbaki, au nom du général Fabre*, votre camarade de promotion k Saint-Cyr, au nom de leurs familles et de la mienne, au nom de vos filleuls et au mien, au nom de vos nombreux amis qui n'ont pu vous accompagner jusqu'ici, je vous dis, non pas adieu, mais au revoir I
1. Leperche, après la désastreuse campagne de Tannée de l'Est, était pendant le second siège de Paris, major de tranchée devant le fort d'Issy, occupé par les fédérés.
2. Adolphe Fabre, futur commandant du XVII« corps; placé dans la 2« section de l'état-major général, le 24 août 1897.
Et maintenant, qu'était>-il donc ce colonel, que la mort impitoyable fauchait à l'âge de cinquante et un ans?... C'était un homme qui, le sourire aux lèvres, refusait aux puissants du jour les faveurs qui lui paraissaient injustes, aussi acharné à défendre le droit des faibles qu'implacable à démasquer l'intrigue et le mensonge des grands.
Leperche n'avait que sa solde. Sans famille, comme sans fortune, que de bien n'a-t-il pas fait cependant! Que de malheurs secourus I Que d'aumônes cachées !! Que de charités secrètes ou inconnues III Pour le savoir, il a fallu les révélations de son ordonnance, distributeur de ses largesses et admirateur de ses vertus, dont la mort de son bienfaiteur a seule ouvert la bouche.
En voici quelques-unes... Colonels de l'avenir, faites-en votre profit :
« J'ai porté par son ordre bien des bons de viande et, jamais je ne devais le nommer... Je ne saurais dire combien de loyers j'ai payés au nom de mon colonel qui, toujours, me disait de taire son nom... Quand il n'était pas chez lui, on était sûr de le trouver à l'hôpital, visitant ses soldats malades... Tous les enfants de troupe du 89* avaient un livret à la caisse d'épargne et, quand l'un d'eux avait quelque succès à l'école des Frères, le colonel prenait pour lui un livret de caisse d'épargne ; c'est par billet de cent francs qu'il augmentait l'encaisse du livret... »
Son secrétaire, ouvert à sa mort, renfermait plus de deux cents lettres de. parents de soldats; aux uns, il envoyait des secours; aux autres, il faisait obtenir une place. Dépensant peu pour lui-même, le surplus de sa solde passait en œuvres de charité ou servait aux réceptions de son régiment. Leperche était donc un des bienfaiteurs les plus zélés des pauvres de Paris ; nul n'exerçait la sainte charité avec plus
de délicatesse et de prodigalité que lui. Il mourait pauvre, pauvre comme ceux qu'il aimait et secourait tous les jours...
La mort prématurée de Leperche serra d'une longue et douloureuse étreinte tous les cœurs où il était connu.