B N. 12.84i et Alniar.ach des Muscs, année
et le ni()(lost(! (Uc'on d'admirer Pamphile. Survint la chanii.uile Isidore,
lîi'uuc piquante, a l'air vif et fripon, Et dont les yeux à la fois font éclore Et le désir, et l'espoir du pardon.
Et Pamphile, aussitôt, de se répandre près de la belle en mots précieux et en phrases enchanteresses et de la presser de ses discours brûlants, tandis que le pauvre Cléon, sans en penser moins, restait coi. Or, par un soir d'été, Isidore, un peu lasse et légère de toilette, reçut nos deux amis. En écoutant l'ardent Pamphile, cette beauté s'abandonne enfin :
Sur ses beaux yeux, ses paupières baissées Rendent encor son regard pUis touchant : Elle se tait, mais le soupir brûlant Yient entrouvrir ses lèvres demi-closes.
Son teint de lys n'offre plus que des roses, Avec effort son sein est agité.
De son maintien, l'expressive mollesse Marque l'instant d'une heureuse faiblesse ; Ainsi l'Albanc eût peint la volupté.
C'en est trop, et Isidore, vantant très haut les talents de Pamphile, ne cache plus son impatient désir de connaître ses ouvrages; elle propose un tête à tète pour les entendre lire. Transporté d'amour, notre homme d'esprit s'en va bien loin chercher ses livres. Quand il revint, l'ami Cléon, sans grands frais de génie, avait tout droit atteint à l'éloquence et s'en montrait plus confus qu'Isidore, qui, prise au fait, fit à notre savant cette profonde leçon:
Mon cher, soyez de bonne foi, Vous aimez mieux vos ouvrages que moi.
Soyez heureux; je promets de les lire Même cravance, ici je les admire.
Mais apprenez que femme qui se rend, Veut régner seule au cœur de son amant. A mes dépens, si vous cherchez à rire, Vous le pouvez, vous avez mon secret.
Mais d'un couplet ou bien d'une satire. Je vous préviens que je crains peu TefTet, Car, entre nous, ce cjue vous pouvez dire Ne vaudra pas ce que Cléon a fait.
A railler si cruellement Pamphile, Laclos semble avoir médité les enseignements d'Isidore ? Dans YEpitre à J/"" la Marquise de Monlalemhert ^, il se peint lui-même comme un pèlerin de Tamour, toujours tenté par les apparences, l^ientot déçu par les réalités, et, finalement, préférant l'imprévu de sa course errante au\ douceurs d'un gîte assuré mais définitif.
Je sentais le besoin d'aimer.
Mais je voulais être fidèle.
A f Amour j'osai m'adresser.
Dieu puissant, indique-moi celle
Qui mérite de me fixer,
Lui dis-je. Amour battit de f aile,
Sourit et fut se reposer
Sur le sein naissant d'îsabelle.
Et Isabelle fut aimée comme on aime à quinze ans. Mais Isabelle n'avait que sa beauté, et son amie Corinne avait de l'esprit. Nouvel amour, nouveaux serments.
Trois mois ensemble nous parlâmes Le métaphysique jargon, Que, sur la liaison des âmes,
Inventa le divin Platon.
Et, pour égayer la leçon, Parfois aussi nous y mêlâmes Les préceptes d'Anacréon.
Mais res|)rit n'est-il pas rennenii du plaisir? 11 amène Tennui, et voilà le dégoût. Pour tirer lamant de sa mélancolie, il fallut le rire de Julie
Séduisante par sa fraîcheur Et plus encore par sa folie.
11 ne fut pas longtemps heureux près de cet « automate riant » et s'éprit des talents d'Aglaé, qui hélas ! en vraie fille des Muses, voulait se faire
Plus d'admirateurs que damants.
Et le papillon poursuivit son vol :
Bientôt Céphise, Fixa mes amoureux destins.
Puis, tour à tour, auprès d'Iphise, De Zulmé, de Flore et de Lise J'essayai mes feux incertains.
Enfin, de méprise en méprise, Toujoiu's mécontent de mon lot, Je descendis jusqu'à Margot.
Margot était bonne personne.
Raisonnant mal, mais parlant l)ien.
Et ne mettant de prix à rien Qu'aux doux plaisirs que l'amour donne.
Pour lui seul, nous vivions tous deux.
Et, que l'esprit me le pardonne.
Jamais je ne fus plus heureux.
Margot est indulgente au rêve, et voilà comment l'amour a conduit le poète auprès de Madame de Montalembert. Mais pourrait-on être inconstant près
d'elle ? Le grand plaisir en somme est de chercher ! Laclos risque donc cet envoi :
Si mes soins, mon ardeur sincère Pouvaient un jour vous engager, Ah ! malgré mon humeur légère, On ne me verrait plus changer!
Dieux! je frémis de ce danger !
L'amour me garde de vous plaire.
Un observateur puissant, un penseur distrait, un chercheur chimérique et incompris, tel en amour nous apparaît Laclos. S'il fut silencieux sur ses aventures, c'est sans doute que ce connaisseur ne trouvait rien à dire. Sa longue jeunesse ne porte trace ni de grands excès, ni d'un grand drame. Tous ceux qui l'ont approché ont vanté sa bonhomie, son égalité d'humeur, l'agrément et la sûreté de ses vertus privées. Il fut plus tard un époux très tendre et un père excellent. Enfin, pendant les sept années qu'il passe à Grenoble, ses chefs, gardiens jaloux de l'honneur du corps, ne cessent de vanter « la régularité de » sa conduite et la dignité de ses mœurs. » <( Elles ne » méritent, disent-ils, que des applaudissements ^ ».
Nous verrons plus tard l'auteur des Liaisons dangereuses étendre son enquête sur les femmes, interroger les voyageurs et noter dans leurs récits, avec la minutie d'un naturaliste et le sérieux d'un législateur, les mœurs et les différentes conditions de la femme à travers le monde, et là-dessus raisonner en philosophe et s'ériger en réformateur. Pour l'instant, je l'imagine essayiste en amour, très intéressé et très lucide, tenté par la difficulté plutôt que par l'objet, s'approchant pour mieux sentir et se recii-
1. A. G. Dossier du régiment de ïouL Inspections de 1770-1776.
lant pour mieux Yoir, attirant lui-même par ses grâces, mais ('loig-nant par sa supériorité, caressant pour plaire, et plaisant pour comprendre, distrait et pré\enu par son intelligence, et possédant enfin un fonds de gravité virile, qui le dégoûtait des caillettes, et un fonds de vertu provinciale, qui sindignait des perfidies. Oui, je le devine, au coin d'une clieminée, épiant la xMerteuil, à la sortie prêtant Toreille à Valmont, et rentrant au logis pour rêver d'une Tourvel, c'est-à-dire de la femme aimante et douce, qu'il cherchait sans la. trouver et qu'en franc militaire, il remplaçait par Margot.
Stendhal, commissaire des guerres dans la (irande- Armée, notait, en 1813, sur les hauteurs de Bautzen, pendant la canonnade, <( une belle journcH' de beylisme ». <( J'étais, dit-il, commodément et exempt I) de tout souci, dans une belle calèche, voyageant au » milieu de tous les mouvements compliqués d'une » armée de 140,000 hommes, poussant une autre » armée de lG0,000hommes, avec acconutagnement de » cosaques sur les derrières». Laclos, sembK;-t-il, lit l'amour à peu près comme Stendhal faisait la guerre, dans l'intendance. Tous deux pratiquaient pendant la bataille le Suave mari magno. A l'occasion, ils descendaient de leur observatoire et, comme de jeunes recrues, faisaient gaiement le coup de feu.
Les jolies femmes, dont Grenoble était lîèie. pouvaient-elles deviner en voyant cet homme si calme et souriant, ce poète aimable et quelque peu libertin, ce causeur subtil, amoureux de l'amour, qu'une passion frénétique, insatiable lui rongeait le cœur en secret. Le capitaine Choderlos de Laclos était ambitieux. Les familles de condition moyenne, comme la sienne, chez qui la fortune est inférieure au mérite, sont un terrain propice à l'ambition. L'àme brûlante
de Laclos était propre à la recevoir. La g^loire fut l'idéale maîtresse de ses vingt ans, la chimère insaisissable de sa jeunesse; il devait la poursuivre jusqu'à sa mort. C'est pour sétoui'dir, qu'il passait ses soirées dans le monde et recherchait des succès littéraires. Le fonds de cet homme à l'intelligence si souple, à la sensibilité si vive, était d'un soldat énergique et froid, trem})é i)ar la nature, durci par la vie militaire. Chez lui l'observation n'était qu'un désir im{»atient de lutte et l'esprit nourrissait l'amertume du cœur. Son ambition refoulée s'aigrissait et commençait à l'étoutfer.
On a coutume de vanter avec Talleyrand la douceur de vivre de la fin de l'ancien régime, comme si la France se réduisait alors au\ salons de Versailles. Le défaut d'ambition, dit-on couramment, était "la conséquence des barrières sociales et assurait le bonheur de tous. Trompeuses apparences ! La Révolution n'a pas créé les passions qui l'ont causée. L'ambition, dans la classe moyenne, manquait d'espoir et non point de force ; elle se concentrait et fermentait dans l'ombre. La haine de la cour était aussi générale en province que son imitation. « La plupart des nobles, dit le marquis de Ferrières étaient démocrates ». Mêmes sentiments dans le clergé contre les évêques. La bourgeoisie aisée des villes, où Laclos fréquenta particulièrement, vivait dans une perpétuelle colère contre Versailles, centre de tous les abus, repaire de tous les vices. A Grenoble, c'est Henri Gagnon, le grand père de Stendhal, frondeur et voltairien, qui donne le ton. Mounier, que sa naissance a empêché d'entrer dans l'armée, Barnave, dont la mère a été insultée au théâtre par le duc de Clermont-Tonnerre, couvent des ressentiments tenaces et des haines fécondes.
2(; Li: GEA'ERAL CHODERLOS DE LACLOS
Dans tout ce monde, on s'est formé des gens de cour, qui usurpent toutes les places et oppriment tous les amours-propres, une image qui chaque jour se précise et s'aggrave et qu'on peut résumer en trois mots : orgueil, paresse et corruption. Ainsi dans les cœurs aiulacieux et forts, confiants de leur supériorité, l'ambition légitime s'exaltait du sentiment de la justice, s'aigrissait de jalousie et s'assombrissait de rancune. Sans doute la proyince continue de boire , de rire et de chanter ; comme à Paris, la galanterie semble la grande allaire. Mais ce n'est là qu'un vernis léger et qui craque. Les lèvres soupirent et les yeux sourient, mais les cœurs durcissent et les cerveaux brûlent, les gestes caressent, mais les muscles se tendent, et quand le siècle a déposé son masque aimable, un visage ardent apparaît.
« 11 y a peu de nos officiers, dans les grades » même subalternes, » écrivait au Roi le maréchal de Broglie, au moment même oi^i Laclos entrait au service (1759), « qui ne fassent des projets de campagne » pour l'armée et qui ne censurent le général et il » n'y en a presque aucun, ([ui ne regarde son état au- » dessous de lui ». Cet excès de |)rétention était très vif parmi les officiers d'artillerie. 11 résultait de cette concurrence opiniâtre qu'une part très grande était faite à l'ancienneté dans l'avancement et que le moindre manquement aux usages j)rovoquait de violentes protestations. Laclos témoigne, par plusieurs réclamations, de cet état d'esprit irritable et ombrageux. Etant sous-aide-major à Grenoble, un de ses camarades, M. de Burtin, est appelé à une aidemajorité dans un régiment voisin. Laclos crie au passe-droit. Ne croira-t-on pas qu'il a démérité ? Qu'on lui donne son brevet d'aide-major, sans
appointements ! Cette faveur gratuite lui fut accordée, et l'inspecteur constate qu'il ne remplit ses fonctions que « par ambition » '. Les officiers de cour, qui ne se piquaient <{ue de bravoure personnelle, n'entraient pas dans Tartillerie ; ils dédaignaient ces gens de science et affectaient de ne pas les considérer comme des frères d'armes. Le comte d'Artois déclarait étourdiment à la bataille de Saintes, qu'en fait de batteries, il ne connaissait que sa batterie de cuisine. D'autre part, la constitution de l'artillerie était fondée sur les principes mêmes qui devaient devenir ceuv du nouvel ordre social. Elle n'était pas visée par les ordonnances de 1761 et continuait à recruter des roturiers dans ses écoles. Les nobles s'y pliaient mieux qu'ailleurs à la hiérarchie et vivaient dans une égalité vraiment militaire avec leurs camarades. Chez presque tous, l'esprit de discipline s'alliait à un parti pris d'opposition politique, de dénigrement et de réformes. La plupart resteront à leur poste, même après le dix août, et beaucoup se distingueront par leur ardeur révolutionnaire'-.
Choderlos de Laclos était d'un caractère à ressentir plus qu'un autre toutes ces influences. Fort jeune, il fréquentait les loges des francs-maçons ' qui s'étaient formées dans un grand nombre de régiments, souvent distinctes pour les sous-officiers et les officiers. On s'y piquait de littérature, de phi-