‹ Le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803. D'après des documents inédits. Ouvrage orné d'un portChapitre 13 sur 165 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Analyse des Liaisotis dangereuses . — Le vrai sujet: rivalité de Yalmont et de M"^" de Merteuil. — Un dénouement de Molière. — Le grand succès du jour. — L'indignation des femmes. — Protestation de M'"'' Riccoboni. — Parodies et imitations. — La fortune du livre.

Aycz-yous, à la cour ou ù la ville, rencoutré le vicomte de Yalmont? Rejeton d'une illustre maison, c'est un gentilhomme de belle tigure et de manières exquises. Sa tranquille assurance, son esprit séduisant en ont fait, dans la meilleure compagnie, un oracle de la jeunesse et un lioinme à la mode. Ses succès, à vrai dire, le font craindre autant qu'admirer. Mais que ne pardonnerait-on pas à tant de grâces ? Connaissez-vous la marquise de Merteuil, cette jeune veuve, dont la sage réserve entoure d'un pur éclat la beauté piquante. Elle sait se dérober gaiement auv soins trop empressés et s'est acquise près des galants le renom d'invincible. On lui reproche, il est vrai, quelques inconséquences, mais les dames âgées se sont établies ses apologistes et la défendent de leur imposante autorité. Et la marquise écrit au vicomte : « J'ai une nouvelle « rouerie » » à vous proposer. Le comte de Gercourt, qui fut )) votre rival et mon amant, doit épouser la petite

» Volanges ; cela n'a que quinze ans, c'est le bouton » de rose ; venez donc prouver à Gercourt qu'il n'est » qu'un sot.» Et le vicomte de répondre : « Fi d'une » ingénue ! J'entreprends une dévote, la pi'ésidente )) de Tourvel, qui a vingt- deux ans, une figure » céleste et un cœur à l'avenant. Me voilà transformé » en petit saint ! »

Entre deux exploits semblables, cet homme et cette femme se sont rencontrés et reconnus. Ils sont de la môme race, deux êtres de proie, le mâle et la femelle. Au seuil de la vie, ils ont méprisé l'amour, « cette passion pusillanime ». Elle n'est pour eux, comme la médecine, que « l'art d'aider à la nature ». Leur cœur est flétri, et ils ne se trouvent plus que des sens impérieux et changeants. Les voilà descendus bien au-dessous de l'instinct, car leur désir s'envenime de méchanceté. Ce ne sont pas des complaisants qu'ils cherchent, mais des victimes. Séduire n'est rien pour eux, il faut perdre. Dans cette guerre, « ({u'ils ont reconnu si souvent être semblable à l'autre », tous deux sont admirables dans l'action comme au conseil. Valmont a calculé toutes les ressources de l'amabilité, de la tristesse, de l'audace, de rhy|)Ocrisie, de la persévérance ; il connaît le jtouvoir d'une bonne action, la force de la religion et l'etïet d'un scandale ; l'usage qu'on peut faire des lettres reçues ou volées et des indiscrétions de femmes de chambre. Pourquoi ses parents ne lui ont-ils pas appris, dès l'enfance, l'art ingénieux des filous ? Des moyens de déshonorer une femme, il en connaît cent, il en connaît mille. Au service de cette volonté réfléchie, fonctionne la machine nerveuse la plus délicate. Feindre l'ellroi, causer la terreur, s'absorber en prières, simuler l'innocence, pleurer à volonté, autant de jeux oi^i il

excelle. Ainsi ;irmé, ([iiel merveilleux tacticien, i|ii('lles savantes manœuvres ! Ses modèles sont Tuienne et Frédéric. « Il ne laisse rien au hasard » que parla considération de grands avantages en cas » de succès, et la certitude des ressources en cas de » défaite. » Comme il fond sur l'obstacle et précipite un dénouement, il sait aussi résister aux occasions prématurées. Il ne lui suffit pas de posséder une femme, il faut la contraindre à se livrer, faire expirer sa vertu dans une lente agonie et la fixer par degrés sur ce spectacle; alors, ({uand elle esta ses genoux, baignée de pleurs et criant merci, quelle ivresse farouche de supériorité, ou jjlutôt quelle douce impression du sentiment de la gloiie ! 11 se letourne et dit à ses rivaux : « Voyez mon ouvrage et cherchez-en dans le siècle un second exemple ! » « L'homme le plus adroit, déclare Valmont, est encore au-dessous de la femme la plus vraie. » Par le naturel raffiné, la longue portée des prévisions, l'audacieuse simplicité des moyens. M'"" de Merteuil le domine. Sans doute la partie est inégale pour son sexe, mais elle a su trouver des moyens inconnus jusque là. Qu'a-t-elle de commun avec ces femmes en délire, « dont l'imagination exaltée ferait » croire que la nature a placé leurs sens dans leur » tète », ou avec ces femmes sensibles, « qui dans » leur amant actuel ne savent pas voir leur ennemi » futur » ? C'est sur ses principes qu'elle se guide ; elle les a créés; ils sont le fruit de ses jirofondes réflexions, et ne devant rien à personne, elle peut se dire son ouvrage. Il faut entendre cette fée malfaisante dévoiler elle-même les terribles secrets de son art subtil. Jeune fille, qu'on croyait distraite, rien n'échappait à son oreille attentive ; elle s'exerçait à dissimuler et à mentir et acquérait, aux

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