G LE GÉNÉRAL CHODERLOS DE LACLOS
prix d'efforts obstinés, une puissance d'hypocrisie, ([iii n'était éjj:alée ([ue par sa puissance de pénéti'ation. « Je n'avais pas quinze ans, je possédais déjà » les talents auxquels la plus grande partie de nos poli- » ti(jues doivent leur réputation. » Devenue femme, elle ne vit dans l'amour, que « des faits à recueillir » et à méditer et s'assura que cette cause de nos )) plaisirs n'en est au plus que le prétexte. » Un air d'étourderie et une froideur simulée endormirent la confiance de son mari. La première année de son veuvage fut consacrée à rechercher dans les moralistes les plus sévères les apparences qu'exige la vertu. Pour inspirer l'amour et le feindre, il suffit de joindre « l'esprit d'un auteur au talent d'un » comédien)). C'est après s'être exercée dans les deux genres qu'elle se lança sur le théâtre du monde. Elle couvrit de flatteries les prudes reconnaissantes, utilisa les importuns à se procurer les honneurs d'une résistance publique et céda sans crainte à ceux qui lui plaisaient. « Ce sont les soins antérieurs qui )) livrent le secret des femmes)). Elle ne se prémunit pas moins contre les indiscrétions des amants. Nouvelle Dalila, de combien de Samsons modei-nes n'at-elle pas surpris le secret et tenu les cheveux sous le ciseau ! C'est ainsi qu'elle a su, dit-elle, faire de ces hommes si redoutables le jouet de ses caprices, ôter aux uns la volonté, aux autres la puissance de lui nuire et, suivant ses goûts mobiles, les attacher à sa suite ou les rejeter loin de soi.
Entre joueurs de cette force, on abat les cartes. Ces deux grands maîtres de la perversité se sont séparés, après avoir scellé « sur une ottomane )> une éternelle alliance. Désormais, il y a « un compte ouvert )) entre la marquise de Merteuil et ic vicomte de Yalmont. Qui pourra résister à la force
d'iine telle union ? Mais In sagesse humaine, a dit Bossuet, est toujours faible par quelque côté. Il est malaisé d'être deu\ à régner dans le monde. Qui sera le débiteur de l'autre? C'est alors que leur clairvoyance va se troubler de leur rivalité. Comme deux voleurs, ils se surveillent du coin de l'œil. Tue implacable jalousie les ronge. Chacun rêve d'établir sa supériorité sur son complice. Quel triomphe d'abattre un tel rival ! C'est ainsi qu'ils ne cessent de penser à se rapprocher, parce qu'ils ne cessent de penser à se combattre. Leur désir réciproque se nourrit du mutuel espoir de s'humilier. La vanit(' dans le crime, tel est le vrai sujet du livre; il en relie toutes les parties et en éclaire toutes les nuances.
Comme une biche craintive à travers les halliers, Valmont, dans le tranquille château de M'"® de Rosemonde, donne la chasse à M'"" de Tourvel. Dès l'abord, elle fuit terrifiée, puis s'arrête fascinée et s'abime en prières. Elle refuse les entretiens du jeune homme, mais pleure sur ses lettres. « Je la » ravirai, s'écrie Valmont, au Dieu même qu'elle » adore ! » Suivant le succès du jour, sa colère est terrible ou sa joie insultante. Derrière elle, il a des ironies de gamin féroce. A bout de forces, elle le supplie de partir ; il obéit, car « qui commande, » s'engage ». 11 revient, elle part à son tour, mais défaillante et brisée. Cependant, pour s'être jeté en dehors de l'humanité, Valmont n'en est pas moins homme. Sa victime est si douce et si candide ! Son àme pure est, en dépit d'elle, si faite pour la passion, ses combats sont si touchants entre l'amour et le devoir que le bourreau recule étonné. Devant ces grands yeux timides, il est saisi des ravissements de la nature. A travers ses lettres froides et cruelles,
on sent peirer l'enthousiasme. Il jouit de cotto i\resse de r.nnc h dont on pnrle toujours et qu'on » éprouve si rai-enient ». Le voilà, (jui (( cédant à » un niouvenuMit de j(!une lionnne )), baise avectransport les lettres de cette l'eninie adorable.
Il ne s'est pas encore reconnu, que M'"" de Merleuil l'a deviné. « Vous êtes amoureux " s'écriet-elle. Déjà le dépit l'a mordue. Quoi ! Yalniont pourrait se vanter d'un si beau triomphe. Il posséderait un cœur qu'elle serait impuissante à remplacer. Dans l'ombre, elle commence à aiguiser ses armes. Ce choix, dit-elle, vous fait honte. Cette femme s'est « encroûtée » ; c'est une « espèce ». Sa coquetterie s'ingénie à rappeler la puissance de ses charmes. Elle insinue de perfides conseils. Cependant, tout' comme Yalmont, cette tète forte s'est laissée prendre à la fraîcheur, à la jeunesse, à tout ce qui fait la force et la grâce des alTections humaines. Son choix s'est fixé sur le clievalier Danceny, qui a vingt ans, d(>s yeux tendres, un cœur sincère et (jiii rime en soupirant.
Or Danceny rallole de la petite Yolanges, c[ui le lui rend bien. Les deux enfants se voient en cachette et s'écrivent les billets les plus doux. M'"" de Merteuil a bientôt fait de devenir leur meilleure amie, et c'est elle-même qui favorise leur manèg{> amoureux. (]omme un grand politique, ne sait-elle })as faire d'une difficulté un moyen ? Dénonçant secrètement Danceny à M'"" de Yolanges, elle la détermine à le chasser de chez elle et à emmener sa filb; chez M'"" de Rosemonde. Du même coup, elle écarte une rivale et la livre à Yalmont qu'elle distrait ainsi, par une tentation piquante, de M"'" de Tourvel. M''" de Yolanges est sortie du couvent ignorante par éducation et vicieuse par nature. Yalmont la prend
en badinant et la déprave par désœuvrement. Mais avant qu'il ait pu triompher de ce nouveau forfait, W" de Merteuil l'avait éclipsé par une éclatante aventure. Prévan, le fameux Prévan, le seul homme dont Yalmont craignit la concurrence, celui qui sut jadis diviser et perdre en un jour trois fières et inséparables beautés, Prévan qui, devant tout un cercle, avait accepté le défi de «la rendre sensible», la prestigieuse marquise l'a joué comme un enfant; elle a su, tout en lui cédant, le couvrir à la fois de ridicule et de honte et faire sa victime de celui qui prétendait la soumettre. Arrivés ainsi au sommet de leur criminelle carrière, les deux lutteurs, fous de vanité, se mesurent anxieusement et brûlent plus ([ue jamais de se combattre corps à corps. Valmont, rongé d'envie, réclame d'un air galant « un renou- » vellement de bail ». «. Je veux être une récom- 1 pense, répond insidieusement M™^ de Merteuil, et » non une consolation. Quand, vous aurez eu votre » dévote, venez et je suis à vous. »
M™" de Tourvel, claustrée du monde, lutte avec désespoir contre la fatale passion qui la domine. Hélas ! Son amour s'exalte dans la solitude. Elle a [»ris pour conseillère la bonne et indulgente M™^ de Rosemonde, mais que fait-elle que s'entretenir auprès de la vieille dame de l'homme qu'elle voudrait oublier ? Pour triomjdier d'une âme si haute, il faut du moins un ressort puissant. Valmont écrit }iu P. Anselme, en lui annonçant « l'humiliant » aveu de ses longs égarements. » Qu'il lui ménage une dernière entrevue avec celle dont l'amour l'a l'amené an bien ; il en obtiendra son pardon et lui remettra ses lettres. Le P. Anselme persuade et la malheureuse consent. Yalmont, entré dans la place, livre alors sa dernière bataille et sa « pureté
(le méthode » jetic enfin sa yictime évanouie dans ses bras.
« La voilà done vaincue cette femme snpeilte qui » avait osé croire qu'on pourrait me résister... » et Valmont, maîtrisant un trouble qu'il dissimule mal, vient réclamer à la Marquise le prix de sa victoire, M'"" de Merteuil se dérobe : « 11 ne m'a jamais » convenu d'entrer dans un sérail ; Danceny me » plaît davantage. — Mais vous êtes la véritable » souveraine de mon cœur. — En ce cas, j'exigerais » des sacrifices. — Je suis prêt à tous. — Voici » votre lettre de rupture, envoyez-là si vous l'osez». Valmont n'hésite pas. Un cri déchirant s'échaj)pe alors du pauvre cœur transpercé : (( Le voile est » déchiré sur lequel était peinte l'illusion de mon » bonheur. La funeste vérité m'éclaire et ne me » laisse voir qu'une mort assurée et prochaine, dont » la route m'est tracée entre la honte et le » remords... » A peine le coup frappé, Valmont frémit d'inquiétude. N'a-t-il pas lâché la proie pour l'ombre ? Ouoi ! S'il voulait renouer avec M™'' de Tourvel elle pourrait ne plus le vouloir ? (( que dis- » je, ne pas le désirer, n'en plus faire son suprême » bonheur ! Est-ce donc ainsi qu'on aime... "In C'est alors que M'"'' de Merteuil se découvre d'un grand geste : Ce n'est pas votre maîtresse, que j'ai vaincue, c'est vous : voilà le plaisant, « et ce qui est vraiment » délicieux. Oui, Vicomte, vous aimiez beaucoup » JV!™" de Tourvel, et même vous l'aimez encore, » vous l'aimez comme un fou : mais parce que je » m'amusais à vous en faire honte, vous l'avez bra- » vement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille » plutôt ([ue de souffrir une jîtlaisanterie. Où nous » conduit pourtant la vanité... Quoi ! vous aviez » l'idée de renouer et vous avez pu écrire ma lettre !
» Vous m'avez donc crue bien gauche à mon tour. » Ah ! croyez-moi, Vicomte, ([uanci une femme » frappe dans le cœur d'une antre, eUe manque » rarement de trouver l'endroit sensible et la J)les- » sure est incurable ». Puis s'échappant, implacable et légère, elle s'en retourne à Danceny. C'en est trop et Yalmont n'est pas homme à se laisseï- jouer. « Je serai votre amant ou votre ennemi, clame-t-il, » la guerre ou la paix? — Eh l)ien, la guerre ! »
C'est ici le véritable dénouement de cette histoire. L'effroyable alliance s'est détruite d'elle-même et sest écroulée sur son fondement. Les voilà dressés face à face, ces deux roués consomuK's, l'écume aux lèvres, les poings crispés, la rage au cœur, plus égarés désormais et plus imprudents que leurs victimes lamentables, armés l'un contre l'autre de plus de haine qu'ils n'en déployèrent jamais contre elles; ils vont être leurs propres justiciers et s'égorger comme des brigands sur leur butin lamentable. Mais la vie ne finit jamais rien tout à fait. 11 n'était pas impossible que Yalmont mourut, comme le duc de Richelieu, chargé d'ans et comblé d'honneurs, et IM'"" de Merteuil était bien capable, avec l'âge, d'égaler en considération une Maréchale de Luxembourg, « car tel est ce pays-ci, dit Besenval, pourvu qu'on » soit opulent et qu'on porte un beau nom, non » seulement tout s'oublie, mais même on peut jouir » d'une vieillesse considéi'ée après la jeunesse la » plus méprisable. » Laclos devait au public un dénouement plus moral. 11 fallait faire éclater la justice du Prince ou la force de la religion, et que la statue du Commandeur apparût. Son roman se termine donc à dessein aussi faiblement qu'une comédie de Molière. Danceny, éclairé tour à tour par Yalmont et M'"" de Merteuil, cfuitte l'une etpro-
voque l'aiiti-e. Valmont est tué et \ï\n) en mourant à son adversaire les lettres de sa complice. Déshonorée publiquement, ruinée par un procès, défigurée par la petite vérole, celle-ci s'enfuit à l'étranger. Danceny va se ti\er à Malte et M"" de Volanges au couvent. Réfugiée dans sa chambrette de pensionnaire, où le délire la poursuit, M'"" de Tourvel revoit dans les ténèbres tantôt Tètre malfaisant qui l'a ])erdue, et tantôt l'aimable amant qui la ravissait; elle apprend sa tin tragique et meurt en demandant au ciel de pardonner à Valmont. Le spectateur est rassuré et le rideau tombe '.
En dépit d'un dénouement si convenable, je doute que les mères de famille aient beaucoup apprécié ce nouveau roman. Cependant, il eut aussitôt dans Paris un furieux^ succès. En moins d'un mois, on en vendit deux mille exemplaires. « Depuis » plusieurs années, écrivit Grimm à ses augustes » correspondants, il n'a pas encore paru de ro- » man dont le succès ait été aussi brillant. » Avec sa mauvaise humeur habituelle, Laharpe signale aussitôt l'ouvrage au grand duc Paul de Russie '. « Il fit une prodigieuse sensation » dans le public, » écrit le beau Tilly, alors page de Marie-Antoinette, qui s'en déclarait (( l'admirateur passionné, » et le répandait chez les dames. La Reine elle-même en posséda un exemplaire richement relié, mais dont le dos ne portait pas de titre.
1. Grimm, et Laliarpc trouvèrent ce dénouement invraisemblable et peut-être avaient-ils raison. « Le vice », écrivit Laharpe », ne )) trouve pas, ici sa punition en lui-même ». C'est qu'il n'avait pas aperçu le véritable dénouement qui ne finissait rien.
2. Grimm, édit. Tourneux XI p. 81 — Laharpe, III lettre 563. — Traité de Laclos avec son éditeur. B. N. 12845. On y voit que Laclos appela d'abord son livre le Dangc?- des Liaisons.
Sur le navire qui eui porta il en Amérique toute une brillante jeunesse, Lauzun, Ségur, Broglie, Alexandre de Laineth, on se moquait du baron de Montesquieu, (|ui n'avait pas lu le roman à la mode ; un combat s'engage avec une frégate anglaise et un projectile formé de deux boulets réunis par une barre de fer tomlie sur le pont. <( Les voilà, crie plaisamment » Loménie à Montesquieu, les voilà, ^les liaisons dan- )i gereuses '. »
C'était un roman bien parisien. « On a appelé, « disait Grimm, Restif de la Bretonne le Rousseau » du ruisseau ; on pourrait appeler M. de Laclos le » Restif de la bonne comj)agnie. » La bonne compagnie aime avant tout qu'on s'occupe d'elle et qu'on lui parle son langage. Crébillon, Marmontel et l'abbé Ponsinet y tachaient en vain et leur ignorance du vrai monde semblait ridicule et gâtait le plaisir. Laclos triomphait dans ce genre délicat, dontM^^de (îenlis s'attribuait orgueilleusement le monopole. Le baron de Besenval, le duc de Lauzun ou le vicomte de Ségur auraient-ils conté l'aventure galante avec plus de nuances et de simplicité que Yalmont? Quelle grande dame n'eût pas désiré tourner une lettre comme M'"'' de Rosemonde ou la marquise de Merteuil? L'histoire de Prévanséduisant tour à tour trois inséparables, puis joué par M"'" de Merteuil, celle de Yressac, les lettres de Valmont et de son chasseur Azolan passèrent pour des chefs-d'œuvre de bel air. Quelle satisfaction d'entendre parler de « roueries »^ de « gaucheries )), de gens « usagés, » « sentimentaires » « encroûtés », d' « espèces ». Des phrases comme celles-ci : « J'ai déclaré que j'étais perdue de vapeurs. » « Vous êtes cause que je suis